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À propos des Déracinés

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À propos des Déracinés
written by André Gide
Daté de décembre 1897 et publié en 1898 dans L’Ermitage, repris en 1903 dans Prétextes ; établi sur la septième édition (1919). Le texte fait partie d’une polémique avec Barrès et Maurras (cf. La Querelle du peuplier) et plusieurs autres auteurs.



Né à Paris, d’un père Uzétien et d’une mère Normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m’enracine ?

J’ai donc pris le parti de voyager. En ayant éprouvé beaucoup d’agrément (pour employer une de vos exquises expressions de jadis) et surtout, j’ose le croire, beaucoup de profit, je me suis permis de conseiller aux autres le voyage ; j’ai même fait plus : j’ai poussé, j’ai contraint d’autres au voyage ; il en est qui n’avaient jamais navigué et qui m’ont rejoint sur des terres assez lointaines ; il en est que j’ai mis en wagon ; il en est que j’ai accompagnés. J’ai fait plus encore ; j’ai écrit tout un livre, d’une folie très méditée, pour exalter la beauté du voyage, m’efforçant, peut-être par manie de prosélytisme, d’enseigner la joie qu’il y aurait à ne plus se sentir d’attaches, de racines si vous préférez (vous aviez bien écrit l’Homme libre, — mais libre un peu différemment). — Et c’est en voyage que j’ai lu votre livre. — Rien d’étonnant donc si, à ma grande admiration, je ne peux m’empêcher de mêler la critique : excusez ce préambule ; il n’est là que pour montrer combien je suis désigné pour la faire, ceux pour vous louer étant légion.

Pourtant je voudrais commencer par dire combien j’admire votre livre ; certes vos œuvres précédentes nous permettaient d’attendre de vous les plus exquises délicatesses, et bien des pages datées d’Espagne ou d’Italie ne le cédaient pas de beaucoup au merveilleux récit de Mme Aravian ; nous connaissions la netteté de votre vue, la clarté de vos jugements, votre vaillance, votre prudence, l’excellence de vos conseils ; et malgré tout cela les Déracinés ont surpris même vos plus chauds admirateurs ; il y a là (non assez concentré peut-être), maintenu sans inquiétude, un si sérieux travail, une si autoritaire affirmation, que le respect de vous s’impose et que même vos plus entêtés ennemis sont forcés à présent de vous considérer. Sous des noms affreux comme ceux de l’Éducation Sentimentale, vous avez créé des types, pénibles, mais que l’on ne peut plus oublier ; vous avez fait plus : vous les avez groupés, hiérarchisés, ou plutôt et mieux : vous avez montré la fatalité de cette hiérarchie, comme un professeur de physique montre le « Vase des quatre éléments ». La fondation du journal, son âpre vie, la façon dont Sturel s’en tire, tout cela, pesant, est d’une remarquable tenue, d’une absence de fantaisie parfaite. — Pourquoi, ce dessin si bon, avoir cru devoir le boursoufler inartistiquement d’une thèse électorale, intéressante certes en elle-même (sans souci même qu’elle soit juste ou non), mais dont presque toutes les pages s’empèsent et qui en épaissit les moindres mouvements ? — Si vous venez, à chacun de ceux-ci, ergoter et, à renfort de raisonnements, le rattacher à votre thèse générale, c’est donc que ces événements n’étaient pas assez éloquents par eux-mêmes ? c’est donc que vous craigniez que l’on n’en pensât pas tout ce que vous en pensez ? c’est donc que, peut-être, si vous aviez laissé l’esprit du lecteur libre, il en aurait conclu différemment ? — Et le résultat de votre habileté oratoire c’est que les événements que vous dites, après que vous en avez parlé, semblent, pris hors du livre, moins éloquents que vous-même, ou ne pas persuader toujours comme vous voudriez qu’ils persuadent. Car enfin Suret-Lefort, Renaudin, Sturel, Rœmerspacher réussissent ; s’il avait plus d’argent, on peut croire que Racadot réussirait. D’ailleurs je consens que, si Racadot n’eût jamais quitté la Lorraine, il n’eût jamais assassiné ; mais alors il ne m’intéresserait plus du tout ; tandis que, grâce aux circonstances étranges qui l’acculent, c’est lui, vous le savez, sur qui se concentre l’intérêt dramatique du livre ; de sorte que, soucieux aussi de vérité psychologique, votre livre, comme malgré vous, semble ne prouver rien tant que ceci : « dans une situation où il se trouve souvent et qui pour beaucoup est la même, l’organisme agit d’une façon banale ; dans une situation qui s’offre à lui pour la première fois, il fera preuve d’originalité, s’il ne peut y échapper »[1]. Le déracinement contraignant Racadot à l’originalité : on peut dire, en souriant, que c’est là le sujet de votre livre.

Car votre affirmation trop constante nous fait désirer contredire ; désirer affirmer ceci : le déracinement peut être une école de vertu. — C’est seulement lors d’un sensible apport de nouveauté extérieure qu’un organisme, pour en moins souffrir, est amené à inventer une modification propre permettant une appropriation plus sûre[2]. Faute d’être appelées par de l’étrange, les plus rares vertus pourront rester latentes ; irrévélées pour l’être même qui les possède, n’être pour lui que cause de vague inquiétude, germe d’anarchie.

Par contre, plus l’être est faible, plus il répugne à l’étrange, au changement ; car la plus légère idée nouvelle, la plus petite modification de régime nécessite de lui une vertu, un effort d’adaptation qu’il ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu’est-ce à dire ? sinon qu’il est trop faible ; allons ! tant pis ! qu’il s’enracine et que ce soit tant mieux pour lui.

Mais ne cherchez pas non plus à l’instruire. Toute instruction est un déracinement par la tête. Plus l’être est faible, moins il peut supporter d’instruction. N’est-ce pas là ce qui vous fait dire : « Beaucoup de femmes et d’enfants ne sont que d’un seul paysage » ? Traduisez : l’instruction n’est bonne que pour les forts. Soignez le faible ; protégez-le ; mais par pitié pour nous, n’établissez pas sur lui notre règle.

L’instruction, apport d’éléments étrangers, ne peut être bonne qu’en tant que l’être à qui elle s’adresse trouvera en lui de quoi y faire face ; ce qu’il ne surmonte pas risque de l’accabler. L’instruction accable le faible.

Oui, mais le fort en est fortifié.

S’il ne faut donc avoir en vue que le bien-être du plus grand nombre, j’admets que c’est en ne bougeant pas de chez soi qu’on l’obtient avec le moindre effort, n’y ayant là qu’à poursuivre d’ordinaire un élan hérité... — Mais ne peut-il nous plaire de voir un homme exiger de soi la plus grande valeur possible ? — Dans le bien-être s’étiole toute vertu ; les routes neuves, ardues, la nécessitent. J’aime (pardonnez-moi) tout ce qui met l’homme en demeure, ou de périr, ou d’être grand. Les événements historiques qui nous ont le plus dépaysés sont certes ceux qui ont fait le plus de victimes, mais aussi ceux qui ont échauffé, éclairé le plus grand nombre de héros ; c’est un tri ; dans le calme du coutumier, toutes les ailes inétendues, sans besoin d’être grandes, oublient de l’être ; plus le vent du dehors s’élève et plus se nécessite une foret envergure.

Oui, mais les faibles y périront.

Faut-il s’en consoler, disant : c’étaient des faibles ? — Disons plutôt : aux forts seuls la véritable instruction. Aux faibles l’enracinement, l’encroûtement dans les habitudes héréditaires qui les empêcheront d’avoir froid. — Mais à ceux qui, non plus faibles, ne cherchent pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracinement, proportionné autant qu’il se peut à leur force, à leur vertu — la recherche du dépaysement qui exigera d’eux la plus grande vertu possible. Et peut-être pourrait-on mesurer la valeur d’un homme au degré de dépaysement (physique ou intellectuel) qu’il est capable de maîtriser. — Oui, dépaysement ; ce qui exige de l’homme une gymnastique d’adaptation, un rétablissement sur du neuf : voilà l’éducation que réclame l’homme fort, — dangereuse il est vrai, éprouvante ; c’est une lutte contre l’étranger ; mais il n’y a éducation que dès que l’instruction modifie. — Quant aux faibles : enracinez ! enracinez !

Instruction, dépaysement, déracinement[3] — il faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun ; on y trouve danger sitôt que ce n’est plus profit ; et que les faibles y agonisent, c’est là ce que montrent les Déracinés ; mais pour préserver du danger le faible, nous aveuglerons-nous sur le profit du fort ? et que les forts s’y fortifient, c’est là ce que ne montrent pas les Déracinés — ou du moins ce qu’ils ne montrent que malgré vous.

Car se posait alors devant vous ce dilemme : ou, pour favoriser votre thèse et montrer le danger du déracinement, peindre des êtres si faibles et médiocres, qu’on eût crié : tant pis pour eux ; — ou, pour favoriser votre roman, peindre des êtres assez forts pour qu’ils ne souffrent plus du dépaysement, assez importants pour invalider votre thèse.

Il est beaucoup de ces points, je le sais ben, où l’on pourrait infiniment contredire ; aussi n’aurais-je point tant affirmé si vous n’aviez si fort affirmé le contraire.

Ce qui reste pourtant certain, c’est que, si les sept Lorrains dont vous donnez l’histoire n’étaient pas venus à Paris, vous n’eussiez pas écrit les Déracinés ; que vous n’eussiez pas écrit ce livre si vous-même n’étiez pas venu à Paris ; — et cela eût été extrêmement regrettable, car, à cause de ses préoccupations mêmes, ce pesant livre d’une excédente mais admirable tension, remet à leur médiocre place tant de romans négligeables dont, faute de mieux, nous risquions de nous occuper.

Décembre 1897.


  1. La formule est de Nordau.
  2. Le bien-être n’engendre que l’inertie ; la gêne est le principe du mouvement. Renan (Dialogues).
    ou encore :
    « On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. » Laclos (Les liaisons dangereuses).
  3. Ici une note de M. Charles Maurras :
    « M. Doumic, dans la Revue des Deux-Mondes, admet la thèse des Déracinés, mais sous la réserve suivante : Le propre de l’éducation est d’arracher l’homme à son milieu formateur. Il faut qu’elle déracine. C’est le sens étymologique du mot « élever »... En quoi ce professeur se moque de nous. M. Barrès n’aurait qu’à lui demander à quel moment un peuplier, si haut qu’il s’élève, peut être contraint au déracinement... »
    — Non, M. Maurras ; j’en suis bien désolé, mais celui qui se moque de nous ici, ce n’est pas M. Doumic, c’est vous ; et pour peu que M. Doumic ne soit pas aussi ignorant en arboriculture que vous paraissez l’être, il vous aura répondu, je suppose, que le peuplier dont vous parlez, pour être beau et bien fait, n’était sans doute pas né sur le sol qu’il ombrageait à présent, mais venait tout vraisemblablement d’une pépinière, — comme celle sur le catalogue de laquelle je copie pour votre édification celle phrase :
    Nos arbres ont été TRANSPLANTÉS (le mot est en gros caractères dans le texte) 2,3, 4 fois et plus, suivant leur force (ce qui veut dire ici : suivant leur âge), opération qui favorise la reprise ; ILS SONT DISTANCÉS CONVENABLEMENT, AFIN D'OBTENIR DES TÊTES BIEN FAITES (ici c’est moi qui souligne, car voici un des côtés de la question dont vous ne parlez pas, et qui importe).
    Catalogue des pépinières Croux (63e année, p. 72).

    Ignorez-vous aussi l’opération qu’en culture on appelle REPIQUAGE ? Permettez que pour vous, je copie encore ces quelques phrases instructives :
    Dès que les plants ont quelques feuilles, on doit, selon les espèces et les soins particuliers qu’elles exigent, ou les ÉCLAIRCIR ou les REPIQUER.
    Le repiquage est de la plus haute importance pour la plus grande majorité des plantes. — Et, en note : Toutes les plantes pourraient à la rigueur être repiquées.

    VILMORIN-ANDRIEUX, Les fleurs de pleine terre, p. 3.

    Ou repiquer, ou éclaircir. Voici l’affreux dilemme que vous proposent vos savants co-partisans MM. Croux et Vilmorin-Andrieux. Renoncez à chercher vos exemples dans leur domaine. Et si cela ne suffit pas à invalider la thèse de M. Barrès, vous m’accorderez tout au moins que cela ne la renforce pas non plus...

    (Le passage de M. Maurras que je cite est cité par M. Barrès dans les Scènes et doctrine du Nationalisme.)


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