IX
Ainsi me parlait mon père :
« Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. »
Il me disait encore :
« Qu’ils m’apportent d’abord le fruit de leur travail. Qu’ils versent dans mes granges la rivière de leurs moissons. Qu’ils se bâtissent en moi leurs greniers. Je veux qu’ils servent ma gloire quand ils flagellent les blés et qu’éclate autour l’écorce d’or. Car alors le travail qui n’était que fonction pour la nourriture devient cantique. Car voilà qu’ils sont moins à plaindre, ceux dont les reins plient sous les sacs lourds, quand ils les portent vers la meule. Ou les remportent, blancs de farine. Le poids du sac les augmente comme une prière. Et voilà qu’ils rient, joyeux, quand ils portent la gerbe comme un candélabre de graines avec ses pointes et son rutilement. Car une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni. Et certes ce blé, ensuite ils reviennent y puiser et s’en nourrissent. Mais là n’est point pour l’homme la face importante des choses. Ce qui les nourrit dans leur cœur ce n’est point ce qu’ils reçoivent du blé. C’est ce qu’ils lui donnent.
« Car, une fois encore, sont à mépriser ces peuplades qui récitent les poèmes d’autrui et mangent le blé d’autrui ou font venir des architectes qu’ils paient pour édifier leurs villes. Ceux-là, je les appelle des sédentaires. Et je ne découvre plus, autour d’eux, comme une auréole, le poudroiement d’or du blé que l’on bat.
« Car il est juste que je reçoive en même temps que je donne afin d’abord de pouvoir continuer de donner. Je bénis cet échange entre le don et le retour, qui permet de poursuivre la marche et de donner plus loin encore. Et si le retour permet à la chair de se refaire, c’est le don seul qui alimente le cœur.
« J’ai vu des danseuses composer leur danse. Et la danse une fois créée et dansée, certes personne n’emportait le fruit du travail pour en faire des provisions. La danse passe comme un incendie. Et cependant je dis civilisé le peuple qui compose ses danses, malgré qu’il ne soit pour les danses ni récolte ni greniers. Alors que je dis brut le peuple qui aligne sur ses étagères des objets, fussent-ils les plus fins, nés du travail d’autrui, même s’il se montre capable de s’enivrer de leur perfection.
« L’homme, disait mon père, c’est d’abord celui qui crée. Et seuls sont frères les hommes qui collaborent. Et seuls vivent ceux qui n’ont point trouvé leur paix dans les provisions qu’ils avaient faites. »
On lui fit un jour une objection :
« Qu’appelles-tu créer ? Car s’il s’agit d’une invention qui se remarque, bien peu en sont capables. Et tu parles dès lors pour quelques-uns seulement, mais les autres ? »
Mon père leur répondit :
« Créer, c’est manquer peut-être ce pas dans la danse. C’est donner de travers ce coup de ciseau dans la pierre. Peu importe le destin du geste. Cet effort t’apparaît stérile à toi, aveugle, qui te tiens le nez contre, mais recule-toi. Considère de plus loin le mouvement de ce quartier de ville. Il n’est plus là qu’une grande ferveur et qu’une poussière dorée du travail. Et les gestes manques tu ne les remarques plus. Car ce peuple penché sur l’ouvrage, bon gré mal gré, édifie ses palais ou ses citernes ou ses grands jardins suspendus. Ses œuvres naissent comme nécessairement de l’enchantement de ses doigts. Et je te le dis, elles naissent autant de ceux-là qui manquent leurs gestes que de ceux-là qui les réussissent, car tu ne peux partager l’homme, et si tu sauves seuls les grands sculpteurs tu seras privé de grands sculpteurs. Qui serait assez fou, pour choisir un métier qui donne si peu de chances de vivre ? Le grand sculpteur naît du terreau de mauvais sculpteurs. Ils lui servent d’escalier et l’élèvent. Et la belle danse naît de la ferveur à danser. Et la ferveur à danser exige que tous dansent — même ceux-là qui dansent mal — sinon il n’est point de ferveur mais académie pétrifiée et spectacle sans signification.
« Ne condamne pas leurs erreurs à la façon de l’historien qui juge une ère déjà conclue. Mais qui reprochera au cèdre de n’être encore que graine ou tige ou brindille poussée de travers ? Laisse faire. D’erreur en erreur se soulèvera la forêt de cèdres qui distribuera, les jours de grand vent, l’encens de ses oiseaux. »
Et mon père disait pour conclure :
« Je te l’ai déjà dit. Erreur de l’un, réussite de l’autre, ne t’inquiète point de ces divisions. Il n’est de fertile que la grande collaboration de l’un à travers l’autre. Et le geste manqué sert le geste qui réussit. Et le geste qui réussit montre le but qu’ils poursuivaient ensemble à celui-là qui a manqué le sien. Celui qui trouve le dieu le trouve pour tous. Car mon empire est semblable à un temple et j’ai sollicité les hommes. J’ai convié les hommes à le bâtir. Ainsi c’est leur temple. Et la naissance du temple tire d’eux-mêmes leur plus haute signification. Et ils inventent la dorure. Et celui-là qui la cherchait sans la réussir aussi l’invente. Car c’est de cette ferveur d’abord que la dorure nouvelle est née. »
Il disait ailleurs :
« N’invente point d’empire où tout soit parfait. Car le bon goût est vertu de gardien de musée. Et si tu méprises le mauvais goût tu n’auras ni peinture, ni danse, ni palais, ni jardins. Tu auras fait le dégoûté par crainte du travail malpropre de la terre. Tu en seras privé par le vide de ta perfection. Invente un empire où simplement tout soit fervent. »