V
C’est pourquoi je désire qu’ils épaulent solidement les maîtres couples du navire. Construction d’hommes. Car autour du navire il y a la nature aveugle, informulée encore et puissante. Et celui-là risque d’être exagérément en repos qui oublie la puissance de la mer.
Ils croient absolue en elle-même la demeure qui leur fut donnée. Tant l’évidence devient, une fois montrée. Quand on habite le navire, on ne voit plus la mer. Ou, si l’on aperçoit la mer, elle n’est plus qu’ornement du navire. Tel est le pouvoir de l’esprit. La mer lui parut faite pour porter le navire.
Mais il se trompe. Tel sculpteur à travers la pierre leur a montré tel visage. Mais l’autre eût montré un autre visage. Et tu l’as vu toi-même des constellations : celle-là est un cygne. Mais l’autre eût pu t’y montrer une femme couchée. Il vient trop tard. Nous ne nous évaderons jamais plus du cygne. Le cygne inventé nous a saisis.
Mais de le croire par erreur absolu on ne songe plus à le protéger. Et je sais bien par où il me menace, l’insensé. Et le jongleur. Celui qui modèle des visages avec la facilité de ses doigts. Ceux qui voient jouer perdent le sens de leur domaine. C’est pourquoi je le fais saisir et écarteler. Mais certes ce n’est point à cause de mes juristes qui me démontrent qu’il a tort. Car il n’a point tort. Mais il n’a pas raison non plus, et je lui refuse en revanche de se croire plus intelligent, plus juste que mes juristes. Et c’est à tort qu’il croit qu’il a raison. Car il propose lui aussi comme absolu ses figures nouvelles éphémères et brillantes, nées de ses mains, mais auxquelles manquent le poids, le temps, la chaîne ancienne des religions. Sa structure n’est pas devenue encore. La mienne était. Et voilà pourquoi je condamne le jongleur et sauve ainsi mon peuple de pourrir.
Car celui qui n’y prête plus attention et ne sait plus qu’il habite un navire, celui-là par avance est comme démantelé et il verra bientôt sourdre la mer dont la vague lavera ses jeux imbéciles.
Car m’a été proposée cette image même de mon empire, une fois que nous fûmes en pleine mer dans le but d’un pèlerinage, quelques-uns de mon peuple et moi-même.
Ils se trouvaient donc enfermés à bord d’un vaisseau de haute mer. Quelquefois en silence je me promenais parmi eux. Accroupis autour des plateaux de nourriture, allaitant les enfants ou pris dans l’engrenage du chapelet de la prière, ils s’étaient faits habitants du navire. Le navire s’était fait demeure.
Mais voilà qu’une nuit les éléments se soulevèrent. Et comme je vins les visiter, dans le silence de mon amour, je vis que rien n’avait changé. Ils ciselaient leurs bagues, filaient leur laine, ou parlaient à voix basse, tissant inlassablement cette communauté des hommes, ce réseau de liens qui fait que si ensuite l’un d’eux meurt il arrache à tous quelque chose. Et je les écoutais parler, dans le silence de mon amour, dédaignant le contenu de leurs paroles, leurs histoires de bouilloires ou de maladies, sachant que ce n’est point dans l’objet que réside le sens des choses, mais dans la démarche. Et celui-là, quand il souriait avec gravité, faisait don de lui-même… et cet autre qui s’ennuyait, ne sachant point que c’était par crainte ou absence de Dieu. Ainsi les regardais-je dans le silence de mon amour.
Et cependant la lourde épaule de la mer dont il n’y avait rien à connaître les pénétrait de ses mouvements, lents et terribles. Il arrivait qu’au sommet d’une ascension tout flottât dans une sorte d’absence. Alors le navire tout entier tremblait comme si s’était fendue son armature, comme déjà épars, et, tant que durait cette fonte des réalités, ils s’interrompaient de prier, de parler, d’allaiter les enfants ou de ciseler l’argent pur. Mais chaque fois un craquement unique, dur comme la foudre, traversait les bois de part en part. Le navire retombait comme en soi-même, pesant à rompre sur tous ses contreforts, et cet écrasement arrachait aux hommes des vomissements.
Ainsi se serraient-ils comme dans une étable craquante sous l’écœurant balancement des lampes à huile. Je leur fis dire, de peur qu’ils ne s’angoissent :
« Que ceux d’entre vous qui travaillent l’argent me cisèlent une aiguière. Que ceux qui préparent les repas des autres s’y efforcent mieux. Que les valides prennent soin des malades. Que ceux qui prient s’enfoncent plus loin dans la prière… »
Et à celui-là que je découvrais appuyé, blême, contre une poutre et qui écoutait à travers les calfats épais le chant interdit de la mer :
« Va dans la cale me dénombrer les moutons morts. Il arrive qu’ils s’étouffent l’un l’autre dans leur terreur… »
Il me répondit :
« Dieu pétrit la mer. Nous sommes perdus. J’entends craquer les maîtres couples du navire… Ils ne doivent point se révéler puisqu’ils sont cadres et armatures. Ainsi des assises du globe auxquelles nous confions nos maisons et la procession d’oliviers et la tendresse des moutons de laine qui mâchent lentement l’herbe de Dieu dans le soir. Il est bon de s’occuper des oliviers, des moutons et du repas et de l’amour dans la maison. Mais il est mauvais que le cadre même nous tourmente. Que ce qui était fait redevienne ouvrage. Voici qu’ici ce qui doit se taire prend la parole. Qu’allons-nous devenir si les montagnes balbutient ? J’ai entendu, moi, ce balbutiement et ne saurais plus l’oublier…
— Quel balbutiement ? lui demandai-je.
— Seigneur, j’habitais autrefois un village bâti sur le dos rassurant d’une colline, bien planté dans la terre et son ciel, un village établi pour durer et qui durait. Une usure merveilleuse luisait sur la margelle de nos puits, sur la pierre de nos seuils, sur l’épaulement courbe de nos fontaines. Mais voici qu’une nuit quelque chose se réveilla dans notre assise souterraine. Nous comprîmes que sous nos pieds la terre recommençait de vivre et de se pétrir. Ce qui était fait redevenait ouvrage. Et nous eûmes peur. Nous eûmes peur non tant pour nous-mêmes que pour l’objet de nos efforts. Pour ce contre quoi nous nous échangions au cours de la vie. J’étais, moi, ciseleur et j’eus peur pour la grande aiguière d’argent, à laquelle depuis deux années je travaillais. Contre laquelle j’avais échangé deux années de veilles. L’autre tremblait pour ses tapis de haute laine qu’il avait tissés dans la joie. Chaque jour il les déroulait au soleil. Il était fier d’avoir échangé quelque chose de sa chair racornie contre cette vague qui paraissait d’abord profonde. Un autre eut peur pour les oliviers qu’il avait plantés. Et je prétends qu’aucun d’entre nous ne craignait la mort, mais tous nous tremblions pour de petits objets stupides. Nous découvrions que la vie n’a de sens que si on l’échange peu à peu. La mort du jardinier n’est rien qui lèse un arbre. Mais si tu menaces l’arbre, alors meurt deux fois le jardinier. Et il y avait parmi nous un vieux conteur qui connaissait les plus beaux contes du désert. Et qui les avait embellis. Et qui était seul à les connaître n’ayant point de fils. Et tandis que la terre commençait de glisser il tremblait pour de pauvres contes qui jamais plus ne seraient chantés par personne. Mais la terre continuait de vivre et de se pétrir et une grande marée ocre commençait de se former et de descendre. Et que veux-tu que l’on échange de soi pour embellir une marée mouvante qui se retourne lentement et avale tout ? Que bâtir sur ce mouvement ? « Sous la pesée les maisons viraient lentement et sous l’effet d’une torsion presque invisible les poutres éclataient brusquement comme des barils de poudre noire. Ou bien les murs commençaient de trembler jusqu’à brusquement se répandre. Et ceux d’entre nous qui survivaient perdaient leur signification. Sauf le conteur devenu fou et qui chantait.
« Où nous emportes-tu ? Ce navire sombrera avec le fruit de nos efforts. Dehors je sens que le temps coule en vain. Je sens le temps qui coule. Il ne doit point couler ainsi, sensible, mais durcir et mûrir et vieillir. Il doit ramasser peu à peu l’ouvrage. Mais que durcit-il, désormais, qui vienne de nous et qui restera ? »