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Citadelle/VII

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VI Citadelle ~ VII
written by Antoine de Saint-Exupéry
VIII


VII

Car j’ai découvert cette autre vérité. Et c’est que vaine est l’illusion des sédentaires qui croient pouvoir habiter en paix leur demeure car toute demeure est menacée. Ainsi le temple que tu as bâti sur la montagne, soumis au vent du nord, s’est usé peu à peu comme une étrave ancienne et commence déjà de sombrer. Et celui-là que les sables assiègent ils en prendront peu à peu possession. Tu retrouveras sur ses fondations un désert étale comme la mer. Ainsi de toute construction et surtout de mon indivisible palais fait de moutons, de chèvres, de demeures et de montagnes, démarche d’abord de mon amour mais qui, si meurt le roi en qui se résume ce visage, se résoudra de nouveau en montagnes, chèvres, demeures et moutons. Et, perdu désormais dans le disparate des choses, ne sera plus que matériaux en vrac offerts à de nouveaux sculpteurs. Ils viendront, ceux du désert, leur refaire un visage. Ils viendront, avec cette image qu’ils portent dans le cœur, ordonner selon le sens nouveau les caractères anciens du livre.


Ainsi ai-je moi-même agi. Nuits somptueuses de mes expéditions de guerre, je ne saurais trop vous célébrer. Ayant bâti, sur la virginité du sable, mon campement triangulaire, je montais sur une éminence pour attendre que la nuit se fît, et, mesurant des yeux la tache noire à peine plus grande qu’une place de village où j’avais parqué mes guerriers, mes montures et mes armes, je méditai d’abord sur leur fragilité. Quoi de plus misérable, en effet, que cette poignée d’hommes à demi nus sous leurs voiles bleus, menacés par le gel nocturne où des étoiles se trouvaient déjà prises, menacés par la soif car il fallait ménager les outres jusqu’au puits du neuvième jour, menacés par le vent de sable qui, s’il se lève, montre la puissance d’une révolte, menacés enfin par les coups qui font blettir comme des fruits la chair de l’homme. Et l’homme n’est plus bon qu’à rejeter. Quoi de plus misérable que ces paquets d’étoffe bleue à peine durcis par l’acier des armes, posés à nu sur une étendue qui les interdisait ? Mais que m’importait cette fragilité ? Je les nouais et les sauvais de se disperser et de périr. Rien qu’en ordonnant pour la nuit ma figure triangulaire, je la distinguais d’avec le désert. Mon campement se fermait comme un poing. J’ai vu le cèdre ainsi s’établir parmi la rocaille et sauver de la destruction l’ampleur de ses branchages, car il n’est point non plus de sommeil pour le cèdre qui combat nuit et jour dans sa propre épaisseur et s’alimente dans un univers ennemi des ferments mêmes de sa destruction. Le cèdre se fonde dans chaque instant. Dans chaque instant je fondais ma demeure afin qu’elle durât. Et de cet assemblage qu’un simple souffle eût dispersé je tirais cette assise angulaire, irréductible comme une tour et permanente comme une étrave. Et de peur que mon campement ne s’endormît et ne se défît dans l’oubli je le flanquais de sentinelles qui recevaient les rumeurs du désert. Et de même que le cèdre aspire la rocaille pour la changer en cèdre mon campement se nourrissait des menaces venues du dehors. Bénis soient l’échange nocturne, les messagers silencieux que nul n’a entendus venir et qui surgissent autour des feux et s’accroupissent, disant la marche de ceux-là qui progressent au nord ou ce passage de tribus dans le sud à la poursuite de leurs chameaux volés, ou cette rumeur chez d’autres à cause de meurtre et ces projets surtout de ceux-là qui se taisent sous leurs voiles et méditent la nuit à venir. Tu les as écoutés, les messagers qui viennent raconter leur silence ! Bénis soient ceux-là qui surgissent autour de nos feux si brusquement, avec des mots si funèbres que les feux aussitôt sont noyés dans le sable et que les hommes plongent, à plat ventre, sur leurs fusils, ornant le campement d’une couronne de poudre.

Car la nuit, à peine faite, devient source de prodiges !

Chaque soir ainsi je considérais mon armée prise dans l’étendue comme un navire, mais permanente, sachant bien que le jour la montrerait intacte et toute remplie comme les coqs par la jubilation du réveil. Alors, tandis que l’on équipe les montures, on entend ces éclats de voix qui sonnent dans le matin frais comme des cuivres. Alors les hommes, comme enivrés par la liqueur du jour naissant, gonflent des poumons neufs et savourent l’âpre plaisir de l’étendue.

Je les menais vers l’oasis à conquérir. Quiconque ne comprend pas les hommes eût cherché dans l’oasis même la religion de l’oasis. Mais ceux de l’oasis ignorent leur demeure. Et c’est au cœur d’un rezzou rongé par le sable qu’il importe de la découvrir. Car je leur enseignais cet amour.

Je leur disais : « Vous trouverez là-bas l’herbe odorante, le chant des fontaines, et des femmes aux longs voiles de couleur qui fuiront effrayées comme un troupeau de biches agiles, mais douces à saisir, faites comme elles sont pour la capture… »

Je leur disais : « Elles croient vous haïr et pour vous repousser useront des dents et des ongles. Mais il vous suffira pour les dompter de votre poing noué dans les boucles bleues de leur chevelure ! »

Je leur disais : « Il vous suffira d’exercer votre force dans sa douceur pour les retenir immobiles. Elles fermeront encore les yeux pour vous ignorer, mais votre silence pèsera sur elles comme l’ombre d’un aigle. Alors enfin elles ouvriront leurs yeux sur vous et vous les emplirez de larmes.

« Vous aurez été leur immensité, comment vous oublieraient-elles ? »

Et je leur disais pour conclure et les enivrer vers ce paradis :

« Vous connaîtrez donc là-bas des palmeraies et des oiseaux de toutes couleurs… L’oasis se rendra à vous parce que vous portez dans le cœur la religion de l’oasis alors que ceux que vous en chassez n’en sont plus dignes. Leurs femmes elles-mêmes, lavant leur linge dans le ruisseau qui chante sur de petites pierres rondes et blanches, croient accomplir un triste devoir universel quand elles célèbrent une fête. Mais vous, qui vous êtes racornis dans le sable et desséchés dans le soleil et salés de la croûte brûlante des salines, vous les épouserez et, les poings sur les hanches, les regardant laver leur linge dans l’eau bleue, vous savourerez votre victoire.

« Vous durez aujourd’hui dans le sable à la façon du cèdre grâce aux ennemis qui vous cernent et vous durcissent, vous durerez, l’ayant conquise, dans l’oasis si l’oasis pour vous n’est point l’abri où l’on s’enferme et où l’on oublie, mais une victoire permanente sur le désert.

« Ceux-là, vous les avez vaincus, car ils s’enfermaient dans leur égoïsme, satisfaits par leurs provisions. Ils ne voyaient dans la couronne de sable qui les assiégeait qu’un ornement pour oasis, riant des importuns qui cherchaient à les émouvoir afin qu’au seuil de cette patrie de fontaines l’on relevât les sentinelles qui s’endormaient.

« Ils croupissaient dans l’illusion du bonheur qu’ils tiraient de biens possédés. Alors que le bonheur n’est que chaleur des actes et contentement de la création. Ceux qui n’échangent plus rien d’eux-mêmes et reçoivent d’autrui leur nourriture, fût-elle la mieux choisie et la plus délicate, ceux-là mêmes qui, subtils, écoutent les poèmes étrangers sans écrire leurs propres poèmes, jouissent de l’oasis sans la vivifier, usent des cantiques qu’on leur fournit, ceux-là s’attachent d’eux-mêmes à leurs râteliers dans l’étable et, réduits au rôle de bétail, sont prêts pour l’esclavage. »

Je leur ai dit : « L’oasis une fois conquise, rien d’essentiel n’a changé pour vous. Ce n’est qu’une autre forme de campement dans le désert. Car mon empire est menacé de toutes parts. Sa matière n’est qu’un assemblage familier de chèvres, de moutons, de demeures et de montagnes, mais si se rompt le nœud qui les noue ensemble, il n’en restera rien que matériaux en vrac et offerts au pillage. »

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