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Citadelle/X

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IX Citadelle ~ X
written by Antoine de Saint-Exupéry
XI


X

Mes armées étaient lasses comme d’avoir porté un lourd fardeau. Mes capitaines me venaient voir :

« Quand rentrons-nous chez nous ? Le goût des femmes des oasis conquises ne vaut pas le goût de nos femmes. »

L’un me disait :

« Seigneur, je rêve de celle-là qui est faite de mon temps, de mes disputes. Je voudrais revenir et planter à l’aise. Seigneur, il est une vérité que je ne sais plus approfondir. Laisse-moi croître dans le silence de mon village. Ma vie, j’éprouve le besoin de la méditer. »

Et je compris qu’ils avaient besoin de silence. Car dans le silence seul, la vérité de chacun se noue et prend des racines. Car le temps d’abord compte comme dans l’allaitement. Et l’amour maternel lui-même est d’abord fait d’allaitement. Et qui voit croître l’enfant dans l’instant ? Personne. Ce sont ceux qui viennent d’ailleurs qui disent : « Comme il a grandi ! » Mais la mère ni le père ne l’ont vu grandir. Il est devenu, dans le temps. Et il était à chaque instant, ce qu’il devait être.

Voilà donc que mes hommes avaient besoin de temps, ne fût-ce que pour comprendre un arbre. Pour s’asseoir chaque jour sur la marche du seuil en face du même arbre aux mêmes branches. Et peu à peu voilà que l’arbre se révèle.

Car ce poète, un soir auprès du feu dans le désert, racontait simplement son arbre. Et mes hommes l’écoutaient dont beaucoup n’avaient jamais vu qu’herbe à chameau et palmiers nains et ronces. « Tu ne sais pas, leur disait-il, ce qu’est un arbre. J’en ai vu un qui avait poussé par hasard dans une maison abandonnée, un abri sans fenêtres, et qui était parti à la recherche de la lumière. Comme l’homme doit baigner dans l’air, comme la carpe doit baigner dans l’eau, l’arbre doit baigner dans la clarté. Car planté dans la terre par ses racines, planté dans les astres par ses branchages, il est le chemin de l’échange entre les étoiles et nous. Cet arbre, né aveugle, avait donc déroulé dans la nuit sa puissante musculature et tâtonné d’un mur à l’autre et titubé et le drame s’était imprimé dans ses torsades. Puis, ayant brisé une lucarne dans la direction du soleil, il avait jailli droit comme un fût de colonne, et j’assistais, avec le recul de l’historien, aux mouvements de sa victoire.

« Contrastant magnifiquement avec les nœuds ramassés pour l’effort de son torse dans son cercueil, il s’épanouissait dans le calme, étalant tout grand comme une table son feuillage où le soleil était servi, allaité par le ciel lui-même, nourri superbement par les dieux.

« Et je le voyais chaque jour dans l’aube se réveiller de son faîte à sa base. Car il était chargé d’oiseaux. Et dès l’aube commençait de vivre et de chanter, puis, le soleil une fois surgi, il lâchait ses provisions dans le ciel comme un vieux berger débonnaire, mon arbre maison, mon arbre château qui restait vide jusqu’au soir… »

Ainsi racontait-il et nous savions qu’il faut longtemps regarder l’arbre pour qu’il naisse de même en nous. Et chacun jalousait celui-là qui portait dans le cœur cette masse de feuillage et d’oiseaux.

« Quand, me demandaient-ils, quand finira la guerre ? Nous voudrions aussi comprendre quelque chose. Il est temps pour nous de devenir… »

Et, si l’un d’eux capturait un renard des sables encore jeune et qu’il pût nourrir de ses mains, il le nourrissait, ou des gazelles quelquefois quand elles daignaient ne point mourir, et le renard des sables chaque jour lui devenait plus précieux de s’enrichir de ses poils soyeux et de son espièglerie et surtout de ce besoin de nourriture qui exigeait si impérieusement la sollicitude du guerrier. Et celui-là vivait de l’illusion "vaine de faire passer de lui au petit animal quelque chose de soi comme si l’autre était nourri, formé et composé de son amour.

Puis un jour s’échappait dans le sable le renard appelé par l’amour, qui vidait d’un coup le cœur de l’homme. Et il en est un que j’ai vu mourir pour ne s’être défendu qu’avec mollesse au cours d’une embuscade. Et me revint à la mémoire, quand nous apprîmes sa mort, la phrase mystérieuse qu’il avait prononcée après la fuite de son renard, lorsque ses compagnons le devinant mélancolique lui avaient suggéré d’en capturer un autre : « Il faut trop de patience, avait-il répondu, non pour le prendre mais pour l’aimer. »

Voilà pourtant qu’ils étaient las des renards et des gazelles, ayant compris la vanité de leurs échanges, car – tan renard échappé pour l’amour n’enrichit point d’eux le désert.

« J’ai des fils, me disait l’autre, et ils grandissent et je ne les aurai pas enseignés. Je ne dépose donc rien en eux. Et où irai-je une fois mort ? »


Et moi, les enfermant dans le silence de mon amour, je considérais mon armée qui commençait de fondre dans le sable et de s’y perdre comme ces fleuves nés des orages que ne sauve point le sous-sol d’argile et qui meurent stériles, ne s’étant point, le long des rives, changés en arbres, changés en herbe, changés en nourriture pour les hommes.

Mon armée avait souhaité de se changer en oasis pour le bien de l’empire, afin d’embellir mon palais de ses résidences lointaines, afin que parlant de lui on pût en dire : « Quelle saveur lui donnent vers le sud ces palmiers, ces palmeraies nouvelles, ces villages où l’on sculpte l’ivoire… »

Mais nous combattions sans nous en saisir et chacun songeait au retour. Et l’image de l’empire se détruisait en eux comme un visage que l’on ne sait plus regarder et qui se perd dans le disparate du monde.

« Que nous importe, disaient-ils, d’être plus ou moins riches de cette oasis inconnue ? En quoi nous augmentera-t-elle ? En quoi nous enrichira-t-elle ? quand, revenus chez nous, nous nous enfermerons dans le village ? Elle servira celui-là seul qui l’habitera ou qui récoltera les dattes de ses palmes ou lavera son linge dans l’eau vivante de ses rivières… »

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