XI
Ils se trompaient mais qu’y pouvais-je ? Quand la foi s’éteint c’est Dieu qui meurt et qui se montre désormais inutile. Quand leur ferveur s’épuise c’est l’empire lui-même qui se décompose car il est fait de leur ferveur. Non qu’il soit duperie en lui-même. Mais si je nomme domaine telle procession d’oliviers et la cabane où l’on s’abrite, et que celui-là qui les contemple éprouve l’amour et les rassemble dans son cœur, s’il vient à ne plus voir que des oliviers parmi d’autres et parmi eux une cabane perdue et qui n’a plus de signification sinon d’abriter de la pluie, qui donc sauverait le domaine d’être vendu et dispersé ? Puisque cette vente ne changerait rien ni à la cabane ni aux oliviers !
Voyez le maître des domaines quand il marche le long des chemins dans la rosée de l’aube, tout seul et n’emportant rien de sa fortune. N’usant point de ses avantages. Comme dépossédé de ses biens puisqu’ils ne le servent pas dans l’instant et que son pas force dans la boue, s’il a plu, comme le pas d’un homme de peine et que, de son bâton, il écarte les ronces mouillées comme le vagabond le plus vagabond. Et que, du fond de son chemin creux, il n’embrasse même pas du regard son domaine, mais simplement connaît qu’il en est prince.
Cependant si tu le rencontres et qu’il te regarde, il est celui-là et non un autre. Calme et sûr de soi il s’appuie sur la caution fondamentale qui ne lui sert de rien pour l’instant. Il n’use de rien mais rien ne lui manque. Il est bien appuyé sur l’assise des pâturages, des champs d’orge et des palmeraies qui sont siennes. Les champs sont en repos. Les granges dorment encore. Les batteurs de blé ne font point voler leur lumière. Mais il les contient tous dans son cœur. Ne marche point ici n’importe qui, c’est le maître qui lentement dans ses luzernes se promène…
Bien aveugle celui qui n’aperçoit l’homme que dans ses actes, qui croit que l’acte le montre seul, ou l’expérience tangible ou l’usage de tel avantage. Ce qui compte pour l’homme n’est point ce dont il dispose dans l’instant, car mon promeneur dispose à peine de la poignée d’épis qu’il pourrait froisser dans les mains ou du fruit qu’il pourrait cueillir. Celui-là qui me suit dans la guerre est plein du souvenir de sa bien-aimée : qu’il ne peut ni voir ni toucher ni serrer dans ses bras et qui ne songe même pas à lui, puisqu’en cette heure du petit jour où il respire l’étendue et sent la pesée qui le tire, sur sa couche tellement lointaine elle n’est même pas vivante au monde. Mais comme absente et morte. Mais endormie. Et cependant l’homme est chargé de ce qu’elle existe, chargé d’une tendresse dont il n’use point et qui dort, oubliée d’elle-même, comme les grains dans la réserve, chargé de parfums qu’il ne respire pas, chargé d’un murmure de jet d’eau qui fait le cœur de sa maison et qu’il n’entend point, chargé lui aussi du poids d’un empire qui le fait différent des autres.
Ou cet ami que tu rencontres et qui porte en lui son enfant malade. Malade au loin. Dont il ne sent pas de la main la fièvre, et dont il n’entend pas les plaintes. Et qui ne change rien de sa vie dans l’instant même. Et cependant il t’apparaîtra comme écrasé par le poids d’un enfant dans son cœur.
Ainsi celui-là qui vient de l’empire et ne saurait ni l’embrasser d’un seul coup d’œil ni user de ses provisions ni en recevoir le moindre avantage, mais qui en est agrandi dans son cœur comme le maître du domaine ou le père de l’enfant malade ou celui qu’enrichit l’amour lorsque la bien-aimée non seulement est lointaine mais endormie. Seul compte pour l’homme le sens des choses.
Certes, je le connais, le forgeron de mon village qui me vient et me dit :
« Peu m’importe ce qui ne me concerne point. Si j’ai mon thé, mon sucre, mon âne bien nourri et ma femme à côté de moi, si mes enfants progressent en âge et en vertu, alors je suis pleinement heureux et je ne demande plus rien d’autre. Pourquoi ces souffrances ? »
Et comment serait-il heureux s’il est seul au monde dans sa maison ? S’il habite avec sa famille une tente perdue dans le désert ? Je l’oblige donc à se corriger :
« Si tu retrouves le soir d’autres amis sous d’autres tentes, si ceux-là ont quelque chose à te dire et t’enseignent les nouvelles du désert… »
Car je vous ai vus, ne l’oubliez pas ! Je vous ai vus autour des feux nocturnes occupés de rôtir le mouton ou la chèvre et j’ai entendu vos éclats de voix. Je me suis donc à pas lents et dans le silence de mon amour approché de vous. Vous parliez certes de vos fils, et de celui-là qui grandit et de celui-là qui est malade, vous parliez certes de la maison, mais sans trop insister. Et vous ne commenciez de vous animer que lorsque s’asseyait le voyageur qui débarquait de sa caravane lointaine et vous développait les merveilles de là-bas et les éléphants blancs d’un prince et le mariage à mille kilomètres de celle-là dont vous saviez à peine le nom. Ou encore ce remue-ménage des ennemis. Ou qui racontait cette comète ou cet affront ou cet amour ou ce courage devant la mort ou cette haine contre vous ou cette grande sollicitude. Alors vous étiez pleins d’espace et liés à tant de choses, alors elle prenait sa signification votre tente aimée et haïe, menacée et protégée. Alors vous étiez pris dans un réseau miraculeux qui vous changeait vous-même en plus vaste que vous…
Car vous avez besoin d’une étendue que le langage seul en vous délivre.
Je me souviens de ce qu’il advint d’eux quand mon père parqua les trois mille réfugiés berbères dans un Camp au nord de la ville. Il ne voulait point qu’ils se mélangeassent avec les nôtres. Comme il était bon, il les nourrit et les alimenta en étoffes, en sucre et en thé. Mais sans exiger leur travail contre les dons de sa magnificence. Ainsi n’eurent-ils plus à s’inquiéter pour leur subsistance et chacun eût pu dire : « Peu m’importe ce qui ne me concerne point. Si j’ai mon thé, mon sucre et mon âne bien nourri et ma femme à côté de moi, si mes enfants progressent en âge et en vertu alors je suis pleinement heureux et je ne demande rien d’autre… » Mais qui eût pu les croire heureux ? Nous allions parfois les visiter quand mon père désirait m’enseigner.
« Vois, disait-il, ils deviennent bétail et commencent doucement de pourrir… non dans leur chair mais dans leur cœur. »
Car tout pour eux perdait sa signification. Si tu ne joues point ta fortune aux dés il est bon cependant que les dés te puissent signifier en rêve des domaines et des troupeaux, des barres d’or, des diamants que tu ne possèdes point. Qui sont d’ailleurs. Mais vient l’heure où les dés ne peuvent plus rien représenter. Et il n’est plus de jeu possible.
Et voilà que nos protégés n’avaient plus rien à se dire. Ayant usé leurs histoires de famille qui se ressemblaient toutes. Ayant achevé de se décrire l’un à l’autre leur tente quand toutes leurs tentes étaient semblables. Ayant achevé de craindre et d’espérer, et d’inventer. Ils usaient encore du langage pour des effets rudimentaires : « Prête-moi ton réchaud », pouvait dire l’un, « Où est mon fils ? » pouvait dire l’autre. Humanité couchée sur sa litière, sous sa mangeoire, qu’eût-elle désiré ? Au nom de quoi se fût-elle battue ? Pour le pain ? Ils en recevaient. Pour la liberté ? Mais dans les limites de leur univers ils étaient infiniment libres. Noyés même dans cette liberté démesurée qui vide certains riches de leurs entrailles. Pour triompher de leurs ennemis ? Mais ils n’avaient plus d’ennemis !
Mon père me dit :
« Tu peux venir avec un fouet, et traverser le campement, seul, en les flagellant au visage, tu ne soulèveras rien de plus en eux qu’en une meute de chiens, quand elle grogne en reculant, et aimerait mordre. Mais aucun ne se sacrifie et tu n’es point mordu. Et tu croises tes bras devant eux. Et tu les méprises… »
Il me disait aussi :
« Ce sont là des carcasses d’hommes. Mais l’homme n’y est plus. Ils peuvent t’assassiner en lâches, derrière ton dos, car la pègre se montre dangereuse. Mais ils ne soutiendront pas ton regard. »
Cependant la discorde s’installa chez eux comme une maladie. Une discorde incohérente qui ne les partageait point en deux camps mais les dressait tous contre chacun, car celui-là les spoliait qui mangeait sa part des provisions. Ils se surveillaient les uns les autres comme des chiens qui tournent autour de l’auge, et voici qu’au nom de leur justice ils commirent des meurtres, car leur justice était d’abord égalité. Et quiconque se distinguait en quoi que ce fût était écrasé par le nombre.
« La masse, me dit mon père, hait l’image de l’homme car la masse est incohérente, pousse dans tous les sens à la fois et annule l’effort créateur. Il est certes mauvais que l’homme écrase le troupeau. Mais ne cherche point là le grand esclavage : il se montre quand le troupeau écrase l’homme. »
Ainsi, au nom de droits obscurs, les poignards qui trouaient des ventres nourrissaient chaque nuit des cadavres. Et, de même que l’on vide les ordures, on les traînait à l’aube aux lisières du campement où nos tombereaux les chargeaient comme un service de voirie. Et je me souvenais des paroles de mon père : « Si tu veux qu’ils soient frères, oblige-les de bâtir une tour. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. »
Et nous constatâmes peu à peu qu’ils perdaient l’usage de mots qui ne leur servaient plus. Et mon père me promenait parmi ces faces comme absentes qui nous regardaient sans nous connaître, hébétées et vides. Ils ne formaient plus que ces grognements vagues qui réclament la nourriture. Ils végétaient sans regrets ni désirs ni haine ni amour. Et voici que bientôt ils ne se lavèrent même plus et ne détruisirent plus leur vermine. Elle prospéra. Alors commencèrent d’apparaître les chancres et les ulcères. Et voici que le campement commença d’empuantir l’air. Mon père craignait la peste. Et sans doute aussi réfléchissait-il sur la condition d’homme.
« Je me déciderai à réveiller l’archange qui dort étouffé sous leur fumier. Car je ne les respecte pas, mais à travers eux je respecte Dieu… »