XII
« Car voilà bien, disait mon père, un grand mystère de l’homme. Ils perdent l’essentiel et ignorent ce qu’ils ont perdu. Ainsi l’ignorent de même les sédentaires des oasis accroupis sur leurs provisions. En effet, ce qu’ils ont perdu ne se lit point dans les matériaux qui ne changent pas. Et les hommes contemplent toujours ce même mélange de moutons, de chèvres, de demeures et de montagnes mais qui ne composent plus un domaine…
« S’ils perdent le sens de l’empire, ils ne conçoivent point qu’ils se racornissent et se vident de leur substance et enlèvent leur prix aux choses. Les choses conservent leur apparence, mais qu’est-ce qu’un diamant ou une perle si nul ne les souhaite : autant du verre taillé. Et l’enfant que tu berces a perdu quelque chose de soi s’il n’est plus cadeau pour l’empire. Mais tu l’ignores d’abord car son sourire n’a point changé.
« Ils ne voient pas leur appauvrissement car les objets dans leur usage demeurent les mêmes. Mais qu’est-ce que l’usage d’un diamant ? Et qu’est-ce qu’une parure s’il n’est point de fête ? Et qu’est-ce que l’enfant s’il n’est point d’empire, et si tu ne rêves pas de faire de cet enfant un conquérant, un seigneur ou un architecte ? S’il est réduit à n’être qu’un paquet de chair.
« Ils méconnaissent l’invisible mamelle qui les allaitait nuit et jour, car l’empire t’alimente le cœur comme t’alimente de son amour et change pour toi le sens des choses la bien-aimée qui loin de toi s’est endormie et repose cependant comme morte. Il est là-bas un faible souffle que tu ne peux même pas respirer et le monde pour toi n’est que miracle. Ainsi le seigneur du domaine, dans la rosée de l’aube, porte dans son cœur, en se promenant, jusqu’au sommeil des métayers.
« Mais le mystérieux de l’homme qui se désespère si la bien-aimée s’écarte de lui est que si lui-même cesse d’aimer ou cesse de vénérer l’empire, il ne soupçonne pas son propre appauvrissement. Il se dit simplement : * Elle était moins belle que dans mon rêve ou moins aimable… » et le voilà qui part satisfait au hasard du vent. Mais le monde pour lui n’est plus miracle. Et l’aube n’est plus l’aube du retour ou l’aube du réveil dans ses bras. La nuit n’est plus le grand sanctuaire pour l’amour. Elle n’est plus, grâce à celle-là qui respire dans son sommeil, ce grand manteau du berger. Tout s’est terni. Tout s’est durci. Et l’homme qui ignore le désastre ne pleure pas sa plénitude passée. Il est satisfait par sa liberté qui est liberté de n’exister plus.
« Ainsi celui en qui l’empire est mort : « Ma ferveur, se dit-il, était aveuglément stupide. » Et certes, il a raison. Il n’existe rien en dehors de lui qu’assemblage disparate de chèvres, de moutons, de demeures et de montagnes. L’empire était création de son cœur.
« Mais la beauté d’une femme, où la loges-tu s’il n’est point d’homme pour s’en émouvoir ? Et le prestige du diamant si nul ne le souhaite posséder ? Et l’empire, s’il n’est plus de serviteurs de l’empire ?
« Car celui qui sait lire l’image, et qui la porte dans son cœur, et s’il lui est lié pour en vivre comme un petit enfant à la mamelle, celui dont elle est clef de voûte, dont elle est sens et signification et occasion de grandeur, espace et plénitude, celui-là, s’il est retranché d’avec sa source, est comme divisé, démantelé, et il meurt d’asphyxie à la façon de l’arbre dont on a tranché les racines. Il ne se retrouvera plus. Et cependant, alors que l’image périssant en lui le fait périr, il ne souffre point et s’accommode de sa médiocrité sans la connaître.
« C’est pourquoi il convient en permanence de tenir réveillé en l’homme ce qui est grand et de le convertir à sa propre grandeur.
« Car l’aliment essentiel ne lui vient pas des choses mais du nœud qui noue les choses. Ce n’est pas le diamant, mais telle relation entre le diamant et les hommes qui le peut nourrir. Ni ce sable, mais telle relation entre le sable et les tribus. Non les mots dans le livre, mais telles relations entre les mots du livre qui sont amour, poème et sagesse de Dieu.
« Et si je vous convie de collaborer et d’être ensemble et de constituer une grande figure qui enrichisse chacun, qui participe de tous, et l’enfant de l’empire, si je vous enferme dans le domaine de mon amour, comment n’en seriez-vous pas augmentés et comment résisteriez-vous ? La beauté du visage n’existe que par le retentissement de chaque partie sur toutes les autres. Et l’apparition vous bouleverse. Ainsi de tel poème qui vous arrache des larmes. J’ai pris des étoiles, des fontaines, des regrets. Et il n’est là rien d’autre. Mais je les ai pétris selon mon génie et ils ont servi de piédestal à une divinité qui les domine et n’est contenue dans aucun d’entre eux. »
Et mon père envoya un chanteur à cette humanité pourrissante. Le chanteur s’assit vers le soir sur la place et il commença de chanter. Il chanta les choses qui retentissent les unes sur les autres. Il chanta la princesse merveilleuse que l’on ne peut atteindre qu’à travers deux cents jours de marche dans le sable sans puits sous le soleil. Et l’absence de puits devient sacrifice et ivresse d’amour. Et l’eau des outres devient prière car elle mène à la bien-aimée. Il disait : « Je souhaitais la palmeraie et la pluie tendre… mais celle-là surtout dont j’espérais qu’elle me recevrait dans son sourire… et je ne savais plus distinguer ma fièvre de mon amour… »
Et ils eurent soif de la soif, et tendant leurs poings dans la direction de mon père : « Scélérat ! Tu nous as privés de la soif qui est ivresse du sacrifice pour l’amour ! »
Il chanta cette menace qui règne lorsque la guerre est déclarée et change le sable en nid à vipères. Chaque dune s’augmente d’un pouvoir qui est de vie et de mort. Et ils eurent soif du risque de mort qui anime le sable. Il chanta le prestige de l’ennemi quand on l’attend de toutes parts et qu’il roule d’un bord à l’autre sous l’horizon, comme un soleil dont on ne saurait d’où il va surgir ! Et ils eurent soif d’un ennemi qui les eût entourés de sa magnificence, comme la mer.
Et quand ils eurent soif de l’amour entrevu comme un visage, les poignards jaillirent des gaines. Et voilà qu’ils pleuraient de joie en caressant leurs sabres ! Leurs armes oubliées, rouillées, avilies, mais qui leur apparurent comme une virilité perdue, car seules elles permettent à l’homme de créer le monde. Et ce fut le signal de la rébellion, laquelle fut belle comme un incendie !
Et tous, ils moururent en hommes !