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Citadelle/XL

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XXXIX Citadelle ~ XL
written by Antoine de Saint-Exupéry
XLI


XL

Dieu m’envoya celle qui mentait si joliment, avec cruauté chantante, simplement. Et je me penchai sur elle comme sur le vent frais de la mer.

« Pourquoi mens-tu ? » disais-je.

Elle pleurait alors, tellement enfouie dans ses larmes. Et je réfléchissais sur ses larmes :

« Elle pleure, me disais-je, de ne pas être crue quand elle ment. Car il n’est point pour moi comédie de la part des hommes. J’ignore le sens de la comédie.

Certes, celle-là veut se faire passer pour une autre. Mais là n’est point le drame qui me tourmente. Il y a drame pour elle qui voudrait tant être cette autre. Et la vertu, je l’ai vue respectée bien plus souvent par celles qui la feignent que par celles-là qui l’exercent et sont vertueuses comme elles sont laides. Tellement désireuses, les autres, d’être vertueuses et d’être aimées, mais ne sachant point se dominer, ou plutôt dominées par les autres. Et toujours en révolte contre. Et mentant pour être belles. »

Les raisons qui jouent sur les mots ne sont jamais les raisons véritables. Et c’est pourquoi je ne leur reprocherai rien sinon de s’exprimer tout de travers. Et c’est pourquoi je me taisais devant ces mensonges, n’écoutant point le bruit des mots, dans le silence de mon amour, mais l’effort seul. Ce travail du renard pris au piège qui se débat contre le piège. Ou de l’oiseau qui s’ensanglante à sa volière. Et je me tournais vers Dieu pour Lui dire : « Pourquoi ne lui as-tu point appris à parler un langage communicable, car si je l’écoute, loin de l’aimer, je la ferai pendre. Et cependant il est du pathétique en elle et elle s’ensanglante les ailes dans la nuit de son cœur, et elle a peur de moi comme ces jeunes renards des sables auxquels je tendais des morceaux de viande et qui tremblaient, mordaient et m’arrachaient la viande pour l’emporter dans leur tanière. »

« Seigneur, me disait-elle, ils ne savent point que je suis pure. »

Certes je savais bien le remue-ménage qu’elle faisait dans ma maison. Et cependant je me sentais cloué au cœur par la cruauté de Dieu :

« Aidez-la à pleurer. Versez-lui des larmes. Qu’elle soit fatiguée d’elle-même contre mon épaule : il n’est point en elle de lassitude. »

Car on l’avait mal enseignée dans la perfection de son état et me venait le désir de la délivrer. Oui, Seigneur, j’ai manqué mon rôle… Car il n’est point de petite fille sans importance. Celle-là qui pleure, elle n’est point le monde mais signe du monde. Et l’angoisse lui vient de ne point devenir. Mais toute brûlée et dilapidée en fumée. Naufragée dans un fleuve en route et impossible à retenir. Moi je viens, et je suis votre terre et votre étable et votre signification. Je suis la grande convention du langage, et maison et cadre et armature.

« Écoutez-moi d’abord », lui dis-je.

Elle aussi est à recevoir. Et ainsi les enfants des hommes et ceux surtout qui ne savent point qu’ils peuvent savoir…

« Car je veux vous guider de la main vers vous-mêmes… Je suis la bonne saison des hommes. »

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