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Citadelle/XLII

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XLI Citadelle ~ XLII
written by Antoine de Saint-Exupéry
XLIII


XLII

Je leur ai dit : « N’ayez point honte de vos haines. » Car ils en avaient condamné cent mille à mort. Et ceux-là erraient dans les prisons avec leur plaque sur la poitrine qui les distinguait d’avec les autres comme un bétail. Je suis venu, me suis emparé des prisons, et cette foule je l’ai fait comparaître. Et elle ne m’a point paru différente des autres. J’ai écouté, j’ai entendu et j’ai regardé. Je les ai vus se partager leur pain comme les autres, et se presser, comme les autres, autour des enfants malades. Et les bercer et les veiller. Et je les ai vus, comme les autres, souffrir de la misère d’être seuls quand ils étaient seuls. Et, comme les autres, pleurer quand celle-là entre les murs épais commençait d’éprouver envers un autre prisonnier cette pente du cœur.

Car je me souviens de ce que mes geôliers me racontèrent. Et je priai que l’on m’amenât celui qui s’était servi de son couteau la veille, tout sanglant de son crime. Et je l’interrogeai moi-même. Et je me penchai non sur lui, déjà pris par la mort, mais sur l’impénétrable de l’homme.

Car la vie prend où elle peut prendre. Au creux humide du rocher se forme la mousse. Condamnée d’avance, certes, par le premier vent sec du désert. Mais elle cache ses graines qui ne mourront point, et qui prétendrait inutile cette apparition de verdure ?

Donc j’appris de mon prisonnier que l’on s’était moqué de lui. Et il en avait souffert dans sa vanité et dans son orgueil. Sa vanité et son orgueil de condamné à mort…


Et je les ai vus dans le froid qui se pressaient les uns contre les autres. Et ils ressemblaient à toutes les brebis de la terre.


Et je fis comparaître les juges et je leur demandai : « Pourquoi sont-ils coupés d’avec le peuple, pourquoi portent-ils sur la poitrine une plaque de condamnés à mort ? — C’est justice », me répondirent-ils.

Et je songeai :

« Certes, c’est justice. Car la justice selon eux c’est de détruire l’insolite. Et l’existence des nègres leur est injustice. Et l’existence de princesses s’ils sont manœuvres. Et l’existence de peintres s’ils ne comprennent point la peinture. »

Et je leur répondis :

« Je désire qu’il soit juste de les délivrer. Travaillez à comprendre. Car autrement, s’ils forment les prisons et régnent, il leur sera nécessaire à leur tour de vous enfermer et de vous détruire, et je ne crois point que l’empire y gagne. »

C’est alors que m’apparut dans son évidence la folie sanguinaire des idées, et j’adressai à Dieu cette prière :

« As-tu donc été fou de les faire croire en leur pauvre balbutiement ? Qui leur enseignera non un langage, mais comment se servir d’un langage ! Car de cette affreuse promiscuité des mots, dans un vent de paroles, ils ont tiré l’urgence des tortures. De mots maladroits, incohérents ou inefficaces, des engins de torture efficaces sont nés. »


Mais, dans le même temps, cela me paraissait naïf et plein du désir de naître.

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