XLIX
Seule compte la démarche. Car c’est elle qui dure et non le but qui n’est qu’illusion du voyageur quand il marche de crête en crête comme si le but atteint avait un sens. De même il n’est point de progrès sans acceptation de ce qui est. Et dont tu pars perpétuellement. Et je ne crois pas au repos. Car celui-là, si tel litige le déchire, il ne convient pas de sa part de chercher une paix précaire et de mauvaise qualité dans l’acceptation aveugle d’un des deux éléments du litige. Où vois-tu que le cèdre gagnerait à éviter le vent ? Le vent le déchire mais le fonde. Bien sage qui saurait départager le bien du mal. Tu cherches un sens à la vie quand le sens est d’abord de devenir soi-même, et non de gagner la paix misérable que verse l’oubli des litiges. Si quelque chose s’oppose à toi et te déchire, laisse croître, c’est que tu prends racine et que tu mues. Bienheureux ton déchirement qui te fait t’accoucher de toi-même : car aucune vérité ne se démontre et ne s’atteint dans l’évidence. Et celles que l’on te propose ne sont qu’arrangement commode et semblables aux drogues pour dormir.
Car je méprise ceux-là qui s’abrutissent d’eux-mêmes pour oublier ou qui, se simplifiant, étouffent, pour vivre en paix, une des aspirations de leur cœur. Car sache que toute contradiction sans solution, tout irréparable litige, t’oblige de grandir pour l’absorber. Et, dans les nœuds de tes racines, tu prends la terre sans visage et ses silex et son humus, et tu bâtis un cèdre à la gloire de Dieu. Seule a abouti à la gloire la colonne de temple qui est née à travers vingt générations de son usure contre les hommes. Et toi-même si tu veux grandir, use-toi contre tes litiges : ils conduisent d’abord vers Dieu. C’est la seule route qui soit au monde. Et de là vient que la souffrance te grandit, quand tu l’acceptes.
Mais il est des arbres débiles que le vent de sable ne pétrit point. Il est des hommes débiles qui ne peuvent se surmonter. D’un bonheur médiocre, ils font leur bonheur après avoir suicidé leur grande part. Ils s’arrêtent dans une auberge pour la vie. Ils se sont avortés eux-mêmes. Et peu m’importe de ceux-là ce qu’ils deviennent ni s’ils vivent. Ils nomment bonheur de croupir sur la pauvreté de leurs provisions. Ils se refusent des ennemis en dehors d’eux et en eux-mêmes. La voix de Dieu qui est besoin, recherche et soif inexprimables, ils renoncent à l’entendre. Ils ne cherchent point le soleil comme le cherchent dans l’épaisseur de la forêt les arbres, qui ne l’obtiendront jamais comme provision ni comme réserve, car l’ombre des autres étouffe chaque arbre, mais le poursuivent dans leur ascension, modelés comme des colonnes glorieuses et lisses, jaillies du sol et devenues puissance de par la poursuite de leur dieu. Dieu ne s’atteint point mais se propose et l’homme se construit dans l’espace comme un branchage.
C’est pourquoi il te faut mépriser les jugements de la multitude car eux te ramènent à toi-même et t’empêchent de grandir. Ils disent erreur le contraire de la vérité et les litiges leur deviennent simples, et ils refusent comme inacceptables, puisque fruits de l’erreur, les ferments de ton ascension. Ils te souhaitent donc enfermé dans tes provisions et parasite, pillard de toi-même et révolu. Et quel besoin te pousserait alors à chercher Dieu, à te fabriquer ton cantique et à monter encore pour ranger sous tes pieds le paysage de montagne devenu désordre, ou sauver en toi le soleil qui ne se gagne point une fois pour toutes mais n’est que poursuite du jour ?
Laisse-les parler. Leurs conseils partent d’un cœur facile qui te désire d’abord heureux. Ils souhaitent de te donner trop tôt cette paix qui n’est offerte que par la mort quand tes provisions te servent enfin. Car elles ne sont point provisions pour la vie, mais miel d’abeille pour l’hiver de l’éternité.
Et si tu me demandes : « Dois-je réveiller celui-là ou le laisser dormir afin qu’il soit heureux ? » je te répondrai que je ne connais rien du bonheur. Mais s’il est une aurore boréale, laisseras-tu dormir ton ami ? Nul ne doit dormir s’il peut la connaître. Et certes celui-là aime son sommeil et s’y roule : et cependant arrache-le à son bonheur et jette-le dehors afin qu’il devienne.