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Citadelle/XLV

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XLIV Citadelle ~ XLV
written by Antoine de Saint-Exupéry
XLVI


XLV

Le soir que je redescendais de ma montagne sur le versant où je ne connaissais plus personne, comme un homme déjà porté en terre par des anges muets, il me vint la consolation de vieillir. Et d’être un arbre lourd de ses branches, tout durci déjà de cornes et de rides, et déjà comme embaumé par le temps dans le parchemin de mes doigts, et si difficile à blesser, comme déjà devenu moi-même. Et je me disais : « Celui-là qui est ainsi vieilli, comment le tyran le pourrait-il épouvanter par l’odeur des supplices, qui est odeur de lait aigre, et, changer en lui quoi que ce soit, puisque sa vie, il la tient toute derrière lui comme le manteau défait qui ne tient plus que par un cordon ? Ainsi suis-je déjà rangé dans la mémoire des hommes. Et nul reniement de ma part n’aurait plus de sens. »

Me vint aussi la consolation d’être délié de mes entraves, comme si toute cette chair racornie je l’avais échangée dans l’invisible ainsi que des ailes. Comme si je me promenais, enfin né de moi-même, en compagnie de cet archange que j’avais tellement cherché. Comme si, d’abandonner ma vieille enveloppe, je me découvrais extraordinairement jeune. Et cette jeunesse n’était point faite d’enthousiasme, ni de désir, mais d’une extraordinaire sérénité. Cette jeunesse était de celles qui abordent l’éternité, non de celles qui abordent à l’aube les tumultes de la vie. Elle était d’espace et de temps. Il me semblait devenir éternel d’avoir achevé de devenir.


J’étais aussi semblable à celui-là qui a ramassé sur son chemin une jeune fille poignardée. Il la porte dans ses bras noueux, toute défaite et abandonnée comme une charge de rosés, doucement endormie par un éclair d’acier, et presque souriante d’appuyer son front blanc sur l’épaule ailée de la mort, mais qui la conduit vers la plaine où sont les seuls qui la guériront.

« Merveilleuse endormie que je remplirai de ma vie, car je ne m’intéresse plus ni aux vanités, ni aux colères, ni aux prétentions des hommes, ni aux biens qui me peuvent échoir, ni aux maux qui me peuvent frapper, mais à cela seul en quoi je m’échange, et voici que portant ma charge vers les guérisseurs de la plaine je deviendrai lumière des yeux, mèche de cheveux sur un front pur, et si, l’ayant guérie, je lui enseigne la prière, l’âme parfaite la fera tenir toute droite comme une tige de fleur bien soutenue par ses racines… »

Je ne suis point enfermé dans mon corps qui craque comme une vieille écorce. Au cours de ma lente descente sur le versant de ma montagne, il me semble traîner, comme un vaste manteau toutes les pentes et toutes les plaines et, ça et là piquées, les lumières de mes demeures à la façon d’étoiles d’or. Je plie, lourd de mes dons, comme un arbre.


Mon peuple endormi : je vous bénis, dormez encore.


Que le soleil tarde de vous tirer hors de la nuit tendre ! Que ma cité ait le droit de reposer encore avant d’essayer dans le petit jour ses élytres pour le travail. Que ceux que le mal a frappés hier, et qui usent du sursis de Dieu, attendent encore avant de reprendre en charge le deuil ou la misère ou la condamnation ou la lèpre qui vient d’éclore. Qu’ils demeurent encore dans le sein de Dieu, tous pardonnes, tous accueillis.

C’est moi qui vous prendrai en charge.

Je vous veille, mon peuple : dormez encore.

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