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Citadelle/XLVI

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XLV Citadelle ~ XLVI
written by Antoine de Saint-Exupéry
XLVII


XLVI

Pesa sur mon cœur le poids du monde comme si j’en avais la charge. Dans la solitude, m’appuyant contre un arbre et croisant les bras sur ma poitrine dans le vent du soir, je reçus en otage ceux qui avaient besoin de trouver en moi leur signification, l’ayant perdue. Ainsi a perdu sa signification la simple mère dont l’enfant meurt. Elle se tient là devant le trou comme un passé désormais inutile. Elle était devenue forêt de lianes autour d’un arbre florissant qui soudain n’est plus qu’arbre mort. « Et que ferai-je, se dit-elle, de mes lianes ? Et que ferai-je de mon lait quand il monte ? »

Et celui-là que touche la lèpre comme un feu lent et qui se trouve tranché d’avec la communauté des hommes et qui ne sait quoi faire des élans de son cœur, lesquels furent en lui lentement exercés. Ou bien tel que tu connais et qui habite son propre cancer et qui avait commencé mille travaux qui exigeaient de lui qu’il vécût longtemps, semblable à un arbre qui eût patiemment installé tout le réseau de ses racines et se découvre soudain le centre de prolongements inutiles, comme en porte à faux sur le monde. Ou celui-là dont la grange a brûlé, ou le ciseleur qui perd sa main droite. Ou tout homme dont s’éteignent les yeux.

Pesa sur mon cœur le poids de tous ceux qui ne savent point trouver d’épaule. Refusés par les leurs ou tranchés d’avec eux. Et celui-là qui sur son grabat, nœud de souffrances, tourne et retourne un corps plus inutile désormais qu’un chariot brisé, et appelant la mort peut-être, mais refusé par la mort. Et criant : « A quoi bon, Seigneur ! A quoi bon ! »

Et ce sont là soldats d’une armée défaite. Mais moi je les rassemblerai et les mènerai vers leur victoire. Car il est pour toutes les armées des victoires, bien que différentes. Car voici qu’ils ne sont, parmi d’autres, qu’une démarche de la vie. La fleur qui se fane lâche sa graine, la graine qui pourrit fonde sa tige, et de toute chrysalide qui se brise sortent des ailes.

Ah ! vous êtes terreau et nourriture et véhicule pour la superbe ascension de Dieu !

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