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Citadelle/XV

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XIV Citadelle ~ XV
written by Antoine de Saint-Exupéry
XVI


XV

La guerre est chose difficile quand elle n’est plus pente naturelle ni expression d’un désir. Mes généraux, dans leur solide stupidité, étudiaient des tactiques habiles et discutaient et cherchaient la perfection avant d’agir. Car ils n’étaient point animés par Dieu, mais honnêtes et travailleurs. Ils échouaient donc. Et je les réunis pour les prêcher :

« Vous ne vaincrez point car vous cherchez la perfection. Mais elle est objet de musée. Vous interdisez les erreurs et vous attendez pour agir de connaître si le geste à oser est d’une efficacité bien démontrée. Mais où avez-vous lu démonstration de l’avenir ? De même que vous empêcheriez ainsi dans votre territoire l’éclosion de peintres, de sculpteurs et de tout inventeur fertile, vous empêcherez ainsi la victoire. Car je vous le dis, moi : la tour, la cité ou l’empire grandissent comme l’arbre. Elles sont manifestations de la vie puisqu’il faut l’homme pour qu’elles naissent. Et l’homme croit calculer. Il croit que la raison gouverne l’érection de ses pierres, quand l’ascension de ces pierres est née d’abord de son désir. Et la cité est contenue en lui, dans l’image qu’il porte dans son cœur, comme l’arbre est contenu dans sa graine. Et ses calculs ne font qu’habiller son désir. Et l’illustrer. Car vous n’expliquez point l’arbre si vous montrez l’eau qu’il a bue, les sucs minéraux qu’il a puisés et le soleil qui lui prêta sa force. Et vous n’expliquez point la ville si vous dites : « Voici pourquoi cette voûte ne croule pas… voilà les calculs des architectes… » Car si la ville doit naître on trouvera toujours des calculateurs qui calculent juste. Mais ceux-là ne sont que serviteurs. Et si vous le poussez au premier rang, croyant que les villes sortent de ses mains, aucune ville ne surgira du sable. Il sait comment naissent les villes mais il ne sait point pourquoi. Mais le conquérant ignorant, jetez-le avec son peuple sur la terre âpre et la rocaille, vous reviendrez plus tard et brillera dans le soleil la cité aux trente coupoles… Et les coupoles tiendront debout comme les branches du cèdre. Car le désir du conquérant sera devenu cité aux coupoles, et il aura trouvé, comme des moyens, comme des voies et comme des routes tous les calculateurs qu’il désirait.

« Ainsi, leur disais-je, vous perdrez la guerre parce que vous ne désirez rien. Aucune pente ne vous sollicite. Et vous ne collaborez point mais vous vous détruisez les uns les autres dans vos décisions incohérentes. Regardez la pierre comme elle pèse. Elle roule vers le fond du ravin. Car elle est collaboration de tous les grains de la poussière dont elle est pétrie et qui pèsent tous vers le même but. Regardez l’eau dans le réservoir. Elle s’appuie contre les parois et attend les occasions. Car vient le jour où les occasions se montrent. Et l’eau nuit et jour inlassablement pèse. Elle est en sommeil en apparence et cependant vivante. Car à la moindre craquelure la voilà qui se met en marche, s’insinue, rencontre l’obstacle, tourne l’obstacle si c’est possible, et rentre en apparence dans son sommeil, si le chemin n’aboutit pas, jusqu’à la nouvelle craquelure qui ouvrira une autre route. Elle ne manque point l’occasion nouvelle. Et, par des voies indéchiffrables, que nul calculateur n’eût calculées, une simple pesée aura vidé le réservoir de vos provisions d’eau.

« Votre armée est semblable à une mer qui ne pèserait point contre sa digue. Vous êtes une pâte sans levain. Une terre sans graine. Une foule sans souhaits. Vous administrez au lieu de conduire. Vous n’êtes que témoins stupides. Et les forces obscures qui pèsent, elles, contre les parois de l’empire se passeront bien d’administrateurs pour vous noyer sous leurs marées. Après quoi, vos historiens, plus stupides que vous, expliqueront les causes du désastre, nommeront sagesse, calcul et science de l’adversaire les moyens de sa réussite. Mais moi je dis qu’il n’est ni sagesse, ni calcul, ni science de l’eau quand elle dissout les digues et engloutit les villes des hommes.

« Mais je sculpterai l’avenir à la façon du créateur qui tire son œuvre du marbre à coups de ciseau. Et tombent une à une les écailles qui cachaient le visage du dieu. Et les autres diront : « Ce marbre contenait ce dieu. Il l’a trouvé. Et son geste était un moyen. » Mais moi je dis qu’il ne calculait point mais qu’il forgeait la pierre. Le sourire du visage n’est point fait d’un mélange de sueur, d’étincelles, de coups de ciseau et de marbre. Le sourire n’est point de la pierre mais du créateur. Délivre l’homme et il créera. »


Dans leur solide stupidité, mes généraux se réunirent : « Il faut comprendre, se disaient-ils, pourquoi nos hommes se divisent et se haïssent. » Et ils les faisaient comparaître. Et les écoutaient les uns les autres cherchant à concilier leurs thèses et à établir la justice et à rendre à celui-là son dû et à reprendre à l’autre ce qu’il détenait indûment. Et s’ils se haïssaient pour des mobiles de jalousie, les généraux cherchaient à déterminer qui avait raison et qui avait tort. Et bientôt ils ne comprirent plus rien à rien tant les problèmes s’embrouillaient les uns les autres, tant le même acte montrait de visages divers, noble sous telle lumière, bas sous telle autre, cruel à la fois et généreux.

Et leurs conseils se poursuivaient la nuit. Et comme ils ne prenaient plus de sommeil, leur stupidité allait s’accroissant. Alors ils me vinrent trouver : « Il n’est plus qu’une solution, me dirent-ils, à ce fatras. Et c’est le déluge des Hébreux ! »

Mais je me souvenais de mon père : « Quand la moisissure prend dans le blé, cherche-la en dehors du blé, change-le de grenier. Lorsque les hommes se haïssent, n’écoute point l’exposé imbécile des raisons qu’ils ont de haïr. Car ils en ont bien d’autres, encore, que celles qu’ils disent, et auxquelles ils n’ont point songé. Ils en ont tout autant de s’aimer. Et tout autant de vivre dans l’indifférence. Et moi qui ne m’intéresse jamais aux paroles, sachant que ce qu’elles charrient n’est que signe difficile à lire, de même que les pierres de l’édifice ne montrent ni l’ombre ni le silence, de même que les matériaux de l’arbre n’expliquent point l’arbre, pourquoi me serais-je intéressé aux matériaux de leur haine ? Ils la bâtissaient comme un temple avec les mêmes pierres qui leur eussent servi pour bâtir l’amour. »

J’assistais donc simplement à cette haine qu’ils habillaient de leurs mauvaises raisons et n’estimais point les en guérir par l’exercice d’une vaine justice. Elle n’eût fait que les durcir dans leurs raisons en fondant leurs torts ou leurs avantages. Et la rancune de ceux auxquels j’eusse donné tort, et la morgue de ceux auxquels j’eusse donné raison. Et ainsi j’eusse creusé l’abîme. Mais je me souvenais de la sagesse de mon père.

Il se fit qu’ayant conquis des territoires neufs il y avait installé, comme ils étaient peu sûrs encore, des généraux pour appuyer les gouverneurs. Or, les voyageurs qui circulaient de ces provinces neuves à la capitale s’en venaient prévenir mon père :

« Dans telle province, lui disaient-ils, le général a insulté le gouverneur. Ils ne se parlent plus. »

Lui venait celui d’une autre province :

« Seigneur, le gouverneur a pris en haine le général. »

Puis d’ailleurs revenait un troisième :

« Seigneur, on implore là-bas ton arbitrage pour résoudre un grave litige. Le général et le gouverneur sont en procès. »

Et mon père d’abord écouta les mobiles des brouilles. Et ces mobiles chaque fois étaient évidents. Quiconque eût subi de tels affronts eût décidé de les venger. Il n’y avait bien là que trahisons honteuses et litiges inconciliables. Et rapts et injures. Et toujours, de toute évidence, il en devait être un qui avait raison, et l’autre tort. Mais ces racontars fatiguaient mon père.

« J’ai mieux à faire, me dit-il, qu’à étudier leurs stupides querelles. Elles naissent d’un bout à l’autre du territoire, différentes chaque fois et pourtant semblables. Par quel miracle aurais-je chaque fois choisi des gouverneurs et des généraux qui ne se pussent l’un l’autre tolérer ?

« Quand les bêtes que tu installes dans une étable meurent l’une après l’autre, ne te penche pas sur elles pour chercher la cause du mal. Penche-toi sur l’étable et brûle-la. »

Il convoqua donc un messager :

« J’ai mal défini leurs prérogatives. Ils ignorent lequel des deux a préséance sur l’autre dans les banquets. Ils se surveillent avec hargne. Et s’avancent tous deux de front jusqu’à l’instant de s’asseoir. Alors le plus grossier l’emporte en prenant place, ou le moins stupide. L’autre le hait. Et il se jure bien d’être moins sot la fois prochaine et de presser le pas pour s’asseoir d’abord. Et voilà qu’ensuite, naturellement, ils se volent leurs femmes, se pillent leurs troupeaux, ou s’injurient. Et ce ne sont là que balivernes sans intérêt mais dont ils pâtissent car ils y croient. Mais moi je n’écouterai point le bruit qu’ils font.

« Tu veux qu’ils s’aiment ? Ne leur jette point le grain du pouvoir à partager. Mais que l’un serve l’autre. Et que l’autre serve l’empire. Alors ils s’aimeront de s’épauler l’un l’autre et de bâtir ensemble. »

Il les châtia donc cruellement pour l’inutile tintamarre de leurs brouilles : « L’empire, leur disait-il, n’a que faire de vos scandales. Un général, de toute évidence, doit obéir au gouverneur. Je châtierai donc celui-là pour n’avoir point su commander. Et l’autre pour n’avoir point su obéir. Et je vous conseille le silence. »

Et d’un bout à l’autre du territoire les hommes se réconcilièrent. Les chameaux volés furent rendus. Les épouses adultères furent restituées ou répudiées. Les injures furent réparées. Et celui qui obéissait se découvrait flatté par les louanges de celui qui le commandait. Et s’ouvraient à lui des sources de joie. Et celui-là qui commandait était heureux de montrer sa puissance en grandissant son subalterne. Et il le poussait devant lui les jours de banquets, afin qu’il s’assît le premier.

« Et ce n’était pas qu’ils fussent stupides, disait mon père. Mais c’est que les mots du langage ne charrient rien qui soit digne d’intérêt. Apprends à écouter non le vent des paroles ni les raisonnements qui leur permettent de se tromper. Apprends à regarder plus loin. Car leur haine n’était point absurde. Si chaque pierre n’est point à sa place, il n’est point de temple. Et si chaque pierre est à sa place et sert le temple, alors compte seul le silence qui est né d’elles, et la prière qui s’y forme. Et qui entend que l’on parle des pierres ? »

C’est pourquoi je ne m’intéressais point aux problèmes de mes généraux qui venaient me prier de chercher dans les actes des hommes les causes de leurs dissensions afin que j’y misse ordre par ma justice. Mais, dans le silence de mon amour, je traversais le campement et les regardais se haïr. Puis je me retirais pour faire part à Dieu de ma prière.

« Seigneur, les voilà qui se divisent de ne plus bâtir l’empire. Car l’erreur est de croire qu’ils cessent de bâtir pour la raison qu’ils seraient divisés. Éclaire-moi sur la tour à leur faire bâtir qui leur permettra de s’échanger en elle dans leurs aspirations diverses. Qui appellera tout en eux et comblera chacun de le solliciter tout entier dans toute sa grandeur. Mon manteau est trop court et je suis un mauvais berger qui ne sait point les ranger sous son aile. Et ils se haïssent parce qu’ils ont froid. Car la haine n’est jamais qu’insatisfaction. Toute haine a un sens profond mais qui la domine. Et les herbes diverses se haïssent et se mangent entre elles, mais non l’arbre unique dont chaque branche s’accroît de la prospérité des autres. Prête-moi une coupure de ton manteau que j’y rassemble mes guerriers et mes laboureurs et mes savants et mes époux et mes épouses et jusqu’aux enfants qui pleurent… »

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