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Citadelle/XVII

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XVI Citadelle ~ XVII
written by Antoine de Saint-Exupéry
XVIII


XVII

C’est pourquoi j’ai toujours méprisé comme vain le vent des paroles. Et je me suis défié des artifices du langage. Et quand mes généraux, dans leur solide stupidité, me venaient dire : « Le peuple se révolte, nous te proposons d’être habile… » je renvoyais mes généraux. Car l’habileté n’est qu’un vain mot. Et il n’est point de détour possible dans la création. On fonde ce que l’on fait et rien de plus. Et si tu prétends, poursuivant un but, tendre vers un autre, et qui diffère du premier, celui-là seul qui est dupe des mots te croira habile. Car ce que tu fondes, en fin de compte, c’est ce vers quoi tu vas d’abord et rien de plus. Tu fondes ce dont tu t’occupes et rien de plus. Même si tu t’en occupes pour lutter contre. Je fonde mon ennemi si je lui fais la guerre. Je le forge et je le durcis. Et si je prétends vainement au nom des libertés futures renforcer ma contrainte, c’est la contrainte que je fonde. Car on ne biaise point avec la vie. On ne trompe point l’arbre : on le fait pousser comme on le dirige. Le reste n’est que vent de paroles. Et si je prétends sacrifier ma génération pour le bonheur des générations futures ce sont les hommes que je sacrifie. Non ceux-ci ou d’autres mais tous. Je les enferme tous tout simplement dans le malheur. Le reste n’est que vent de paroles. Et si je fais la guerre pour obtenir la paix, je fonde la guerre. La paix n’est point un état que l’on atteigne à travers la guerre. Si je crois à la paix conquise par les armes et si je désarme, je meurs. Car la paix, je ne puis l’établir que si je fonde la paix. C’est-à-dire si je reçois ou j’absorbe et si chaque homme trouve dans mon empire l’expression de ses souhaits particuliers. Car l’image peut être la même que chacun aime à sa façon. Seul un langage insuffisant oppose les hommes les uns aux autres, car ce qu’ils souhaitent ne varie point. Je n’ai jamais rencontré celui-là qui souhaitât ou le désordre, ou la bassesse, ou la ruine. L’image qui les tourmente et qu’ils aimeraient fonder se ressemble d’un bout à l’autre de l’univers, mais les voies par lesquelles ils cherchent à l’atteindre diffèrent. Celui-là croit que la liberté permettra à l’homme de s’épanouir, l’autre que la contrainte le bâtira grand, et tous deux souhaitent sa grandeur. Celui-là croit que la charité les unira, l’autre méprise la bonté qui n’est que respect de l’ulcère et il oblige l’homme de bâtir une tour en quoi ils se fondent l’un dans l’autre. Et tous deux travaillent pour l’amour. Celui-là croit que la prospérité domine tous les problèmes car l’homme délivré de ses charges trouve le temps de cultiver son cœur, son âme et son intelligence. Mais l’autre estime que la qualité de leurs cœurs, de leurs intelligences et de leurs âmes n’est point liée aux aliments qu’on leur fournit ni aux facilités qu’on leur accorde mais aux dons qu’on sollicite d’eux. Il croit que seuls sont beaux les temples nés des exigences de Dieu, et remis en rançon. Mais tous deux souhaitaient d’embellir l’âme, l’intelligence et le cœur. Et tous deux ont raison, car qui peut grandir dans l’esclavage, la cruauté et l’abrutissement d’un lourd travail ? Mais qui peut grandir dans la licence, le respect de la pourriture et l’œuvre vaine qui n’est plus que passe-temps d’oisifs ?

Les voilà qui prennent les armes à cause de mots inefficaces, au nom du même amour. Et c’est la guerre, qui est recherche et lutte et mouvement incohérent dans l’impérieuse direction, comme de l’arbre de mon poète qui, né aveugle, cogna les murs de sa prison jusqu’à crever une lucarne pour jaillir droit vers le soleil, enfin rectiligne et glorieux.

La paix je ne l’impose point. Je fonde mon ennemi et sa rancune si je me borne à le soumettre. Il n’est grand que de convertir et convertir c’est recevoir. C’est offrir à chacun, pour qu’il s’y sente à l’aise, un vêtement à sa mesure. Et le même vêtement pour tous. Car toute contradiction n’est qu’absence de génie.

C’est pourquoi je répète ma prière :

« Seigneur, éclairez-moi. Faites-moi grandir en sagesse afin que je réconcilie non par abandon, exigé des uns et des autres, de quelque souhait de leur ferveur. Mais par visage nouveau qui leur apparaîtrait le même. Ainsi du navire, Seigneur ! Ceux-là qui, sans comprendre, tirent les cordages de bâbord luttent contre ceux qui tirent à tribord. Ils se haïraient dans l’ignorance. Mais s’ils savent, ils collaborent et tous deux servent le vent. »

La paix est arbre long à grandir. Il nous faut de même que le cèdre, aspirer encore beaucoup de rocaille pour lui fonder son unité…

Bâtir la paix c’est bâtir l’étable assez grande pour que le troupeau entier s’y endorme. C’est bâtir le palais assez vaste pour que tous les hommes s’y puissent rejoindre sans rien abandonner de leurs bagages. Il ne s’agit point de les amputer pour les y faire tenir. Bâtir la paix c’est obtenir de Dieu qu’il prête son manteau de berger pour recevoir les hommes dans toute l’étendue de leurs désirs. Ainsi de la mère qui aime ses fils. Et celui-là timide et tendre. Et l’autre ardent à vivre. Et l’autre peut-être bossu, chétif et malvenu. Mais tous, dans leur diversité, émeuvent son cœur. Et tous, dans la diversité de leur amour, servent sa gloire.

Mais la paix est arbre long à bâtir. Il faut plus de lumière que je n’en ai. Et rien n’est encore évident. Et je choisis et je refuse. Il serait trop facile de faire la paix s’ils étaient déjà semblables.


Ainsi échoua l’habileté de mes généraux car, dans leur solide stupidité, ils me vinrent pour me tenir des raisonnements. Et je me souvenais des paroles de mon père : « L’art du raisonnement qui permet à l’homme de se tromper… »

« Si nos hommes délaissent les charges de l’empire, c’est qu’ils s’amollissent. Nous leur ménagerons donc des embuscades et ils se durciront et l’empire sera sauvé. »

Ainsi parlent les professeurs qui Vont de conséquence en conséquence. Mais la vie est. Comme est l’arbre. Et la tige n’est pas le moyen qu’a trouvé le germe pour devenir branche. Tige, germe et branche ne sont qu’un même épanouissement.

Je les corrigeai donc : « Si nos hommes s’amollissent, c’est que l’empire en eux est mort qui alimentait leur vitalité. Ainsi du cèdre quand il a usé son don de vivre. Il ne change plus la rocaille en cèdre. Et il commence de se disperser dans le désert. Il importe donc pour les animer de les convertir… » Toutefois, dans mon indulgence, les généraux ne pouvant me comprendre, je les laissais jouer leur jeu et ils expédièrent des hommes se faire tuer autour d’un puits que nul ne convoitait car il était sec, mais où, par hasard, campait l’ennemi.

Et certes, est belle la fusillade autour du puits, cette danse autour de la fleur, car celui qui obtient le puits épouse la terre et retrouve le goût des victoires. Et l’ennemi tourne par le revers d’un grand mouvement de corbeaux, quand ta marche les a fait lever, et qu’ils commencent leur orbe, pour se poser là où ils n’auront plus à te craindre. Alors le sable qui les a bus en arrière de toi se charge de poudre. Et tu joues la vie et la mort dans ta virilité. Et tu danses autour d’un centre et tu t’éloignes et tu t’approches de quelque chose.

Et s’il n’est là qu’un puits tari le jeu n’est plus le même. Aussi tu sais qu’il est inutile ce puits et vide de sens comme les dés du jeu quand tu n’engages point sur eux ta fortune. Mes généraux ayant vu les hommes jouer aux dés et s’assassiner pour une fraude, ont cru aux dés. Et ils ont joué du puits comme d’un dé vide. Mais personne n’assassine pour une fraude sur un dé vide.

Mes généraux n’ont jamais très bien compris l’amour.

Car ils voient l’amoureux exalté par l’aube qui lui rapporte en le réveillant son amour. Et ils voient le guerrier exalté par l’aube qui lui rapporte en le réveillant sa victoire en marche. Celle qui déjà s’étire en lui et le fait rire. Et ils croient que l’aube est puissante et non l’amour.

Mais moi je dis qu’il n’est rien à faire sans l’amour. Car le dé t’ennuie qui n’est point chargé d’un sens souhaitable. Et l’aube t’ennuie si simplement elle te fait rentrer dans ta misère. Et la mort pour le puits inutile t’ennuie.

Certes, plus est rude le travail où tu te consumes au nom de l’amour, plus il t’exalte. Plus tu donnes, plus tu grandis. Mais il faut quelqu’un pour recevoir. Et ce n’est point donner que de perdre.

Mes généraux, ayant vu donner avec joie, n’en avaient pas tout simplement déduit qu’il était quelqu’un pour recevoir. Et ils ne comprenaient pas qu’il ne suffit pas pour exalter l’homme de le dépouiller.

Mais ce blessé je le surpris dans son amertume. Et il me dit :

« Je vais mourir, Seigneur. Et j’ai donné mon sang. Et je ne reçois rien en échange. L’ennemi que j’ai étendu d’une balle au ventre avant qu’un autre ne le vengeât, je l’ai observé quand il mourait. Il me sembla qu’il s’accomplissait dans la mort, tout entier donné à ses croyances. Et sa mort fut payante. Quant à moi, pour avoir respecté la consigne qui était de mon caporal et non de quelqu’un d’autre dont l’enrichissement l’eût payé, je meurs avec dignité mais ennui. »

Quant aux autres, ils s’étaient enfuis.

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