XXV
C’est pourquoi j’ai fait venir les éducateurs et leur ai dit :
« Vous n’êtes point chargés de tuer l’homme dans les petits d’hommes, ni de les transformer en fourmis pour la vie de la fourmilière. Car peu m’importe à moi que l’homme soit plus ou moins comblé. Ce qui m’importe c’est qu’il soit plus ou moins homme. Je ne demande point d’abord si l’homme, oui ou non, sera heureux, mais quel homme sera heureux. Et peu m’importe l’opulence des sédentaires repus, comme du bétail dans l’étable.
« Vous ne les comblerez point de formules qui sont vides, mais d’images qui charrient des structures.
« Vous ne les emplirez point d’abord de connaissances mortes. Mais vous leur forgerez un style afin qu’ils puissent saisir.
« Vous ne jugerez pas de leurs aptitudes sur leur seule apparente facilité dans telle ou telle direction. Car celui-là va le plus loin et réussit le mieux qui a travaillé le plus contre soi-même. Vous tiendrez donc compte d’abord de l’amour.
« Vous ne vous appesantirez point sur l’usage. Mais sur la création de l’homme, afin que celui-ci rabote sa planche dans la fidélité et l’honneur, et il la rabotera mieux.
« Vous enseignerez le respect, car l’ironie est du cancre, et oubli des visages.
« Vous lutterez contre les liens de l’homme avec les biens matériels. Et vous fonderez l’homme dans le petit d’homme en lui enseignant d’abord l’échange car, hors l’échange, il n’est que racornissement.
« Vous enseignerez la méditation et la prière car l’âme y devient vaste. Et l’exercice de l’amour. Car qui le remplacerait ? Et l’amour de soi-même c’est le contraire de l’amour.
« Vous châtierez d’abord le mensonge, et la délation qui certes peut servir l’homme et en apparence la cité. Mais seule, la fidélité crée les forts. Car il n’est point de fidélité dans un camp et non dans l’autre. Qui est fidèle est toujours fidèle. Et celui-là n’est point fidèle qui peut trahir son camarade de labour. Moi j’ai besoin d’une cité forte, et je n’appuierai pas sa force sur le pourrissement des hommes.
« Vous enseignerez le goût de la perfection car toute œuvre est une marche vers Dieu et ne peut s’achever que dans la mort.
« Vous n’enseignerez point d’abord le pardon ou la charité. Car ils pourraient être mal compris et n’être plus que respect de l’injure ou de l’ulcère. Mais vous enseignerez la merveilleuse collaboration de tous à travers tous et à travers chacun. Alors le chirurgien se hâtera à travers le désert pour réparer le simple genou d’un homme de peine. Car il s’agit là d’un véhicule. Et ils ont tous deux le même conducteur. »