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Citadelle/XXX

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XXIX Citadelle ~ XXX
written by Antoine de Saint-Exupéry
XXXI


XXX

Ainsi m’est-il apparu que l’homme n’était point digne d’intérêt si, non seulement il n’était point capable de sacrifice, de résistance aux tentations et d’acceptation de la mort — car alors il n’a plus de forme — mais de même si, fondu dans la masse, gouverné par la masse, il subissait ses lois. Car il en est ainsi du sanglier ou de l’éléphant solitaire et de l’homme sur sa montagne, et la masse doit permettre son silence à chacun et ne point l’en tirer par haine de ce qui est semblable au cèdre, quand il domine la montagne.

Celui-là qui me vient avec son langage pour saisir et exprimer l’homme dans la logique de son exposé me paraît semblable à l’enfant qui s’installe au pied de l’Atlas avec son seau et sa pelle et forme le projet de saisir la montagne et de la transporter ailleurs. L’homme c’est ce qui est, non point ce qui s’exprime. Certes, le but de toute conscience est d’exprimer ce qui est, mais l’expression est œuvre difficile, lente et tortueuse, — et l’erreur est de croire que n’est pas ce qui ne peut d’abord s’énoncer. Car énoncer et concevoir ont même sens. Mais est faible la part de l’homme que j’ai jusqu’à aujourd’hui appris à concevoir. Or, ce que j’ai conçu un jour n’en existait pas moins la veille, et je me leurre si j’imagine que ce que je ne puis exprimer de l’homme n’est point digne d’être considéré. Car non plus, je n’exprime point la montagne mais je la signifie. Mais je confonds signifier et saisir. Je signifie à qui connaît déjà, mais si celui-là ignorait, comment saurais-je lui transmettre cette montagne avec ses crevasses aux pierres roulantes et ses pans de lavande et son faîte crénelé dans les étoiles ? Et je sais quand celle-là n’est point forteresse démantelée ou barque sans direction dont on détache la corde à son gré de l’anneau de fer pour la conduire là où il plaît — mais existence merveilleuse avec les lois de sa gravitation interne et ses silences plus majestueux que le silence de la machinerie des étoiles.


Ainsi donc me vint ce litige dominant d’admirer pour moi l’homme soumis et l’homme irréductible qui montre ce qu’il est. Sachant comprendre le problème, mais non le formuler. Car ceux-là que la discipline la plus dure régit et qui, sur un signe de moi, acceptent la mort, ceux-là mêmes qu’aimante ma foi, mais si bien durcis dans leur discipline que je puis, face à eux, les injurier et les soumettre comme des enfants, et qui, par contre, lâchés à l’aventure et heurtés contre d’autres, montrent la trempe de l’acier et la colère sublime et le courage dans la mort.

J’ai compris qu’il n’était que deux aspects du même

homme. Et que celui-là que nous admirons comme le grain irréductible, ou celle-là impossible à soumettre, et dans mes bras absente comme un navire de haute mer, celui-là que je dis un homme, car il ne transige, ni ne pactise, ni ne compose, ni ne se défait d’une part de soi par habileté ou convoitise ou lassitude, celui-là que je puis écraser sous la meule sans en faire sourdre l’huile du secret, celui qui porte au cœur ce dur noyau d’olive, celui dont je n’admets ni que la foule, ni que le tyran le contraigne, devenu diamant au cœur, toujours je lui ai découvert l’autre face. Et soumis, et discipliné et respectueux et plein de foi et d’abandon, fils sage d’une race spirituelle et dépositaire de ses vertus…

Mais ceux-là que j’appelais libres et ne décidant que de soi-même, et inexorablement seuls, ceux-là ne sont point gouvernés, manque de vent dans leur mâture, et leurs résistances ne sont jamais que caprices incohérents.


Ainsi moi qui hais ce bétail et l’homme vidé de sa substance et sans patrie intérieure, et qui n’aime point, ni comme chef ni comme maître, d’émasculer mon peuple et de le changer en fourmis aveugles et obéissantes, j’ai compris que par ma contrainte je pouvais et devais le vivifier, et non le perdre. Et que sa douceur dans mon église et son obéissance et son assistance à autrui n’étaient point d’un bâtard, car celui-là seul peut me servir aux limites de mon empire de pierre angulaire. Car il n’est rien à espérer de soi mais de la seule merveilleuse collaboration de l’un à travers l’autre…

Ainsi celui-là qu’écrasait le poids des remparts, et sur qui veillaient les sentinelles, et que je pouvais bien crucifier sans qu’il abjurât, celui-là qui ne livrerait que son rire méprisant sous le pressoir de mes bourreaux, je le considérerais avec erreur si j’y lisais un réfrac-taire. Car sa puissance lui vient d’une autre religion, il est une autre face de lui qui est tendre. Une autre image de lui, celle d’un homme qui s’assoit, et qui écoute, les mains sur les genoux avec son sourire candide, et il est des seins qui lui versèrent leur lait. Ainsi de celle-là que j’ai capturée sur ma tour et qui marche de long en large dans la cage de l’horizon, et ne peut être violée ni saisie, et ne livrera pas le mot d’amour qu’on lui demande. Et qui est, simplement, d’une autre contrée, d’un autre incendie, d’une tribu lointaine, et pleine de sa religion. Et, hors la conversion, je ne saurais l’atteindre.

Ceux que je hais, c’est d’abord ceux qui ne sont point. Race de chiens qui se croient libres, parce que libres de changer d’avis, de renier (et comment sauraient-ils qu’ils renient puisqu’ils sont juges d’eux-mêmes ?). Parce que libres de tricher et de parjurer et d’abjurer, et que je fais changer d’avis, s’ils ont faim, rien qu’en leur montrant leur auge.


Ainsi fut la nuit des fiançailles et du condamné à mort. Et j’eus ainsi le sentiment de l’existence. Gardez votre forme, soyez permanents comme l’étrave, ce que vous puisez du dehors changez-le en vous-mêmes à la façon du cèdre. Moi je suis le cadre et l’armature et l’acte créateur dont vous naissez, il faut maintenant, comme l’arbre géant qui développe ses branchages, et non les branchages d’un autre, forme ses aiguilles ou ses feuilles, non celles d’un autre, croître et vous établir…


Mais tous ceux-là je les dirai de la racaille, qui vivent des gestes d’autrui et, comme le caméléon, s’en colorent, aiment d’où viennent les présents, et goûtent les acclamations et se jugent dans le miroir des multitudes : car on ne les trouve point, ils ne sont point, comme une citadelle, fermés sur leurs trésors et, de génération en génération ils ne délèguent pas leur mot de passe, mais laissent croître leurs enfants sans les pétrir. Et ils poussent, comme des champignons, sur le monde.

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