XXXIII
Et maintenant que me tourmente cette douleur sourde dans mes reins que mes médecins ne savent point guérir, maintenant que je suis comme un arbre de la forêt sous la hache du bûcheron et que Dieu va m’abattre à mon tour comme une tour usée, maintenant que mes réveils ne sont plus réveils de vingt ans et détente des muscles et vol aérien de l’esprit, j’y ai trouvé ma consolation qui est de ne point souffrir de ces annonces qui se répandent par mon corps et de ne point être entamé par des souffrances qui sont mesquines et personnelles et enfermées en moi et auxquelles les historiens de l’empire n’accorderont pas trois lignes dans leurs chroniques, car peu importe que ma dent branle et qu’on l’arrache, et il serait bien misérable de ma part d’attendre la moindre pitié. La colère au contraire me monte si j’y songe. Car elles sont du vase, ces craquelures de l’écorce, non du contenu. Et l’on me raconte que mon voisin de l’Est, quand il fut frappé de paralysie et qu’un côté de lui se fit froid et mort et qu’il transportait avec lui ce frère siamois qui ne riait plus, il ne perdit rien de sa dignité, mais bien mieux, il réussit cet apprentissage. Et à ceux qui le félicitaient de sa force d’âme il répondait avec mépris que l’on se trompait sur sa personne et que, ce genre d’hommages, on voulût bien le conserver pour les boutiquiers de la ville. Car celui qui règne, s’il ne règne point d’abord sur son propre corps, n’est qu’usurpateur ridicule. Il n’est point pour moi de déchéance, mais sans doute joie merveilleuse, d’un peu mieux, aujourd’hui, m’affranchir !
Ah ! vieillesse de l’homme. Sans doute je ne reconnais rien sur l’autre versant de ma montagne. Le cœur plein de mon ami mort. Et, considérant les villages d’un œil d’abord séché par le deuil, attendant d’être, comme par une marée, repris par l’amour.