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Citadelle/XXXVII

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XXXVI Citadelle ~ XXXVII
written by Antoine de Saint-Exupéry
XXXVIII


XXXVII

Cependant, je considérais mes danseuses, mes chanteuses et les courtisanes de ma ville. Elles se faisaient construire des litières d’argent et, quand elles se hasardaient à quelque promenade, elles étaient précédées d’émissaires qui se chargeaient d’annoncer leur passage afin que la foule se rassemblât. Alors elles écartaient le voile de soie de leur visage, quand les applaudissements les avaient suffisamment excédées et tirées d’un sommeil fragile, et elles daignaient céder au désir de la foule en inclinant leur blanc visage vers son amour. Elles souriaient modestement, tandis que les crieurs faisaient leur office avec zèle, car ils étaient fouettés le soir si la foule n’avait point forcé par la tyrannie de son amour la modestie de la danseuse.

Elles se baignaient dans des baignoires d’or massif et la foule était invitée à voir préparer le lait pour le bain. Cent ânesses se laissaient traire. Et l’on ajoutait des aromates et du lait de fleurs, lequel était d’un grand prix, mais si discret qu’il ne donnait plus de parfum.

Et je ne me scandalisais point car en fin de compte l’activité de mon territoire était peu absorbée par l’extraction de ce lait de fleurs, et le prix qu’il coûtait était illusoire. D’ailleurs, il était souhaitable que quelque part on célébrât l’objet précieux. Car ce n’est point l’usage qui compte, mais la ferveur. Et peu importait puisqu’il existait, qu’il embaumât ou non mes courtisanes.

Car j’ai toujours eu pour discipline, quand mes logiciens me disputaient, de considérer mon territoire dans sa ferveur, prêt à réagir si seulement il s’occupait trop de dorures et alors négligeait le pain, mais ne sévissant point contre une dorure mesurée qui seule faisait la noblesse de son travail, et me préoccupant peu du destin de cette dorure qui ne servait point dans l’usuel, pensant que son meilleur destin était encore d’orner une chevelure de femme plutôt qu’un monument stupide. Car, certes, tu peux dire du monument qu’il est propriété de la foule, mais une femme, si elle est belle, peut aussi être regardée et la misère du monument, à moins d’être un temple pour Dieu, est que, chargé seulement de verser dans les yeux des hommes ses dorures, il n’a rien à recevoir des hommes. Mais la femme, si elle est belle, appelle les dons et les sacrifices et elle t’enivre de ce que tu lui donnes. Non de ce qu’elle te donne.

Donc elles prenaient leurs bains dans ce lait de fleurs. Et, au moins, devenaient images de la beauté. Puis se nourrissaient de mets rares et ennuyeux, et une arête les faisait mourir. Et elles possédaient des perles qu’elles perdaient. Et ne me choquait point la perte des perles, car il est bon que les perles soient éphémères. Puis elles écoutaient les conteurs et se pâmaient, et, se pâmant, n’oubliaient point de choisir pour leur chute un coussin qui s’ajustât gracieusement aux coloris de leurs écharpes.

De temps à autre aussi, elles s’offraient le luxe de l’amour. Et elles vendaient leurs perles pour quelque jeune soldat qu’elles promenaient par la ville et qu’elles désiraient le plus beau de tous, le plus éclatant, le plus gracieux, le plus viril…

Et le soldat naïf, le plus souvent, était ivre de reconnaissance, croyant recevoir quelque chose alors qu’en vérité il servait d’abord leur vanité et favorisait leur tapage.

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