| Ennéade I |
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| 1 : Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? |
| 2 : Des vertus |
| 3 : De la dialectique |
| 4 : Du bonheur |
| 5 : Le bonheur s'accroît-il avec le temps ? |
| 6 : Du beau |
| 7 : Du premier bien et des autres biens |
| 8 : Qu'est-ce que les maux et d'où viennent-ils ? |
| 9 : Du suicide raisonnable |
| Ennéade II - Ennéade III |
| Ennéade IV - Ennéade V - Ennéade VI |
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Contents |
1
Peut-on dire que, pour chaque être, le bien est autre chose que l'activité d'une vie conforme à la nature ? Si un être est composé de plusieurs parties, son bien est l'acte propre, naturel et non déficient de la meilleure de ces parties. Donc le bien naturel, pour l'âme, c'est sa propre activité. Mais voici une âme qui tend son activité vers le parfait, parce qu'elle est elle-même parfaite ; son bien n'est plus seulement relatif à elle, il est le Bien pris absolument1. Soit donc une chose qui ne tende vers aucune autre parce qu'elle est elle-même le meilleur des êtres, parce qu'elle est même au-delà des êtres, mais vers qui tendent les autres ; c'est évidemment le Bien, grâce à qui les autres êtres ont leur part de bien. Et tous les êtres qui participent ainsi au Bien le font de deux manières différentes, ou bien en devenant semblables à lui, ou bien en dirigeant leur activité vers lui. Si donc le désir et l'activité se dirigent vers le Souverain Bien, le Bien lui-même ne doit viser à rien et ne rien désirer ; immobile, il est le principe et la source des actes conformes à la nature ; il donne aux choses la forme du bien, mais non pas en dirigeant son action vers elles ; ce sont elles qui tendent vers lui ; le Bien n'est point ce qu'il est parce qu'il agit ou parce qu'il pense, mais parce qu'il reste ce qu'il est. Puisqu'il est au-delà de l'être, il est au delà de l'acte, de l'intelligence et de la pensée. Encore une fois, c'est la chose à laquelle tout est suspendu, mais qui n'est suspendue à rien2 ; il est ainsi la réalité à laquelle tout aspire. Il doit donc rester immobile, et tout se tourne vers lui comme les points d'un cercle se tournent vers le centre d'où partent tous les rayons. Le soleil en est une image ; il est comme un centre pour la lumière qui se rattache à lui ; aussi est-elle partout avec lui ; elle ne se coupe pas en tronçons ; voulez-vous couper en deux un rayon lumineux [par un écran], la lumière reste d'un seul côté, du côté du soleil.
2
Quel rapport les choses ont-elles au Bien ? Les choses inanimées se rapportent à l'âme, et l'âme au Bien lui-même, par l'intermédiaire de l'Intelligence. Tout être [inanimé] a quelque chose du Bien, parce que toute chose est en quelque manière une unité et un être ; et elle participe en outre à une forme spécifique ; tout être participe au Bien en tant qu'il participe à ces trois choses. Il ne participe donc qu'à une image du Bien ; car l'être et l'un auxquels il participe sont des images de l'être et de l'un : et il en est de même de la forme spécifique.
À l'âme appartient la vie ; à la première âme, celle qui vient après l'Intelligence, appartient une vie plus proche de la vérité ; par l'intermédiaire de l'Intelligence, elle a la forme du Bien ; elle possédera son bien, si elle tourne vers elle ses regards : mais l'Intelligence vient après le Bien.
Donc l'être qui vit a pour bien la vie ; l'être qui participe à l'Intelligence a pour bien l'intelligence ; celui qui a à la fois vie et intelligence tend vers le Bien de deux manières.
3
- Si la vie c'est le bien, le bien appartient à tout être vivant ? - Non ; chez le méchant, la vie est toute boiteuse ; de même l'oeil, qui ne voit pas distinctement, n'accomplit pas sa fonction. - Si la vie, même la nôtre dans laquelle le mal se trouve mélangé, est un bien, comment la mort n'est-elle pas un mal ? - Un mal pour qui ? Car le mal doit arriver à un être ; mais le mort n'est plus ou, s'il existe, il est privé de vie et souffre moins de mal qu'une pierre3. - Mais la vie et l'âme existent après la mort. - La mort est donc un bien pour l'âme, d'autant que, sans le corps, elle exerce davantage son activité propre. Et si elle fait partie de l'âme universelle, quel mal y a-t-il pour elle quand elle existe en cette âme ?
D'une manière générale, les dieux possèdent le bien sans aucun mal, et il en est ainsi de l'âme qui conserve sa pureté ; et, si elle ne la conserve pas, ce n'est pas la mort qui est un mal pour elle, mais la vie. Et, s'il y a des châtiments dans l'Hadès, la vie y est encore un mal pour elle, parce que sa vie n'est pas pure.
D'ailleurs, si la vie est l'union de l'âme et du corps, et la mort leur séparation, l'âme est également propre à recevoir la vie et la mort.
Mais, dans le cas où la vie est vertueuse, comment la mort n'est-elle pas un mal ? - Dans ce cas, la vie est un bien ; mais elle est un bien, non pas en tant qu'elle est l'union de l'âme et du corps, mais parce qu'elle se défend contre le mal grâce à la vertu ; et la mort est plutôt un bien. Ou bien il faut dire que la vie dans le corps est en elle-même un mal ; l'âme se trouve dans le bien par la vertu, non pas en vivant comme un être composé, mais en se séparant du corps.
Notes
1. Et non point le bien humain ; Plotin vise Aristote.
2. L'expérience de l'écran, indiquée à la fin du chapitre, se retrouve chez Galien, in Hipp. et Plat., 617,5, Müller.
3. Idée d'origine épicurienne, qu'on retrouve aussi dans le mysticisme hermétique.
Notice
Ce court traité, qui appartient à l'extrême vieillesse de Plotin, est un témoignage de l'importance croissante que prennent les questions morales dans les oeuvres de sa dernière période. La théorie du Bien est en effet présentée ici moins dans sa signification métaphysique que dans son usage moral ; Plotin réfute brièvement les objections qu'Aristote adressait, dans le chapitre VI du livre I de l' Ethique à Nicomaque, à l'idée platonicienne du Bien, envisagée comme fin morale. Et c'est contre Aristote qu'il invoque le secours de la théologie aristotélicienne elle-même, avec son Dieu qui est le suprême désirable. Mais il est clair que cette réfutation n'a de sens qu'au prix d'un changement complet dans l'axe de la vie morale ; les arguments d'Aristote contre Platon tiraient toute leur valeur du point de vue pratique d'Aristote ; l'Idée platonicienne du Bien n'est point en effet quelque chose que l'on puisse acquérir par l'action ; ils perdent leur valeur, dès que le but devient une union au Bien par assimilation. C'est ce que fait voir la manière dont Plotin traite, au dernier chapitre, le problème de la mort.
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