I. Caractères généraux de la période.
II. Le stoïcisme à l’époque impériale.
Aussi, quelles sont les formes littéraires que prend la philosophie stoïcienne ? Des sortes de catéchismes moraux comme les discours de Musonius, des sermons à thèmes philosophiques comme ceux de Dion Chrysostome, des lettres ou des traités de direction spirituelle, comme chez Sénèque, des causeries qui visent à l'entraînement spirituel chez Epictète, l'examen de conscience chez Marc-Aurèle. Mais, au-dessous de ces oeuvres littéraires, il faut songer aux innombrables anonymes qui, au milieu des vices croissants de la société romaine, où les non-possédants ne songent qu'à vivre de la clientèle des riches et sur les fonds publics, se donnent pour mission le relèvement moral. Quelquefois nous assistons à la naissance de ces vocations : c'est par exemple le marchand Damasippe qui, après une faillite, se fait Stoïcien ; "n'ayant plus d'affaires à moi, je m'occupe de celles des autres", lui fait dire Horace 3 ; c'est Dion Chrysostome, le brillant conférencier mondain qui, ruiné par l'exil sous Domitien en 83, prend le bâton des Cyniques et va de ville en ville prêcher la bonne parole. Autour des plus célèbres se forment des cercles de jeunes gens, véritable foyer de propagande ; Dion suscitait la vocation de Favorinus d'Arles, dont on a retrouvé récemment sur un papyrus un discours sur l'Exil 4 ; le satirique Perse 5 nous dit l'enthousiasme qu'éveillait chez les jeunes gens le Stoïcien Cornutus, l'auteur d'une petite théologie stoïcienne allégorique qui nous est conservée. Lucien raconte quelle place tenait dans sa ville Démonax, le Stoïcien dont la parole apaisante calmait les disputes dans le privé comme dans le public. On sait combien de jeunes Romains étaient envoyés chez Epictète, sur les rivages lointains de Nicopolis, et combien il avait de mal à leur faire quitter l'ombre de l'école pour la vie publique. il faut lire l'Hermotime de Lucien pour voir jusqu'où allait l'engouement pour les philosophes directeurs de conscience, chez qui l'on voyait des disciples aux cheveux blanchis et ne se lassant pas d'apprendre.
Avec de si multiples ramifications, il est naturel que le stoïcisme affleure parfois dans la vie politique : le stoïcisme est suspect, surtout aux mauvais empereurs : parmi les accusations de Tigellinus, l'affranchi de Néron, contre Rubellius Plautus, le petit-fils d'Auguste, qu'il voulait faire passer pour un prétendant à l'empire, se trouve l'imputation de stoïcisme ; "il suit, dit l'accusateur, la secte arrogante des Stoïciens, fauteurs de troubles et désireux de désordre". Rubellius alors en Syrie(en 62) avait auprès de lui comme conseillers moraux les philosophes Coeranus et Musonius ; et, comme on lui envoyait des soldats pour le mettre à mort, contre l'opinion d'un affranchi qui voulait qu'il résistât, ils lui conseillèrent "à la place d'une vie incertaine et tremblante la fermeté d'une mort toute prête". Plus tard, en 65, l'exil de Musonius et de Cornutus est compris dans les mesures ordonnées par Néron à la suite de la conjuration de Pison ; Musonius était suspect d'apprendre la philosophie aux jeunes gens 6 . Opposition muette, on le voit par ces exemples, et non pas résistance ouverte ; le stoïcisme n'est pas devenu, plus qu'il ne l'a jamais été, un parti politique ; le célèbre Thraséas n'était pas un politique. Sous Vespasien, nouvel assaut ; le gendre de Thraséas, Helvidius Priscus, alors stratège, est accusé de refuser de rendre les honneurs à l'empereur et de faire de la propagande en faveur de la démocratie ; en 71, tous les philosophes sont chassés de Rome, sauf Musonius, qui, rappelé à Rome sous Galba, ne fut pas inquiété. C'est vers cette époque que Dion Chrysostome, encore rhéteur et non touché par la grâce cynique, prononce des discours "Contre les Philosophes", 'ces pestes des cités et des gouvernements'. Plus tard, en 85, le soupçonneux Domitien faisait tuer le Sophiste Maternus pour avoir prononcé un discours d'école contre les tyrans, Rusticus Arulinus "parce qu'il philosophait et considérait Thraséas comme un saint", Herennius Senecion pour avoir rédigé une vie d'Helvidius Priscus 7 .
Le stoïcisme, si répandu, a-t-il laissé quelque chose de lui dans le droit romain ? Le caractère historique du droit romain est sans doute son indépendance quasi parfaite de la religion et de la morale, c'est aussi une notion de la souveraineté de l'Etat, vraiment étrangère à la Grèce ; aussi, bien que les traités théoriques comme les Lois de Cicéron soient d'inspiration stoïcienne, bien que l'on puisse trouver chez Ulpien une définition stoïcienne de la justice, "la volonté constante et perpétuelle d'attribuer à chacun le sien", le stoïcisme n'a joué qu'un rôle effacé ; les historiens du droit ne sont même pas d'accord pour faire remonter au stoïcisme la notion de droit naturel, et plusieurs lui donnent une origine purement romaine 8 .
L'enseignement des Stoïciens se présente sous plusieurs formes assez différentes : il y a d'abord, dans l'école, un enseignement technique très sec et scolastique, fondé sur la lecture des anciens maîtres, de Chrysippe en particulier, celui qu'Aulu-Gelle a connu chez les Stoïciens d'Athènes dans la première moitié du IIème siècle ; il en indique les divisions, en particulier celles de la dialectique et de la morale, qui ne font que reproduire les divisions traditionnelles. On apprend en particulier à mettre en forme les syllogismes 9 . Chez Philon d'Alexandrie, chez Epictète on trouve nombre d'allusions à des leçons d'école de ce genre ; Epictète reproche plusieurs fois aux maîtres de philosophie de s'en tenir à l'interprétation de Chrysippe et d'être de purs philologues. il est à noter que les euls stoïciens que l'on lit sont de l'ancien stoïcisme ; les plus récents que cite Epictète sont Archédème, Antipater et Crinis ; on ignore Panétius et Posidonius, et, avec eux, la direction nouvelle, humaniste et platonicienne qu'avait prise l'école. Epictète est plus près de Zénon que de Panétius 10 .
Il y avait un enseignement plus vivant et plus agissant. Il employait tous les procédés depuis le discours public, à la manière du rhéteur, adressé à tous, jusqu'à la consultation personnelle, adaptée à chaque cas particulier. Plutarque nous parle de l'étonnement des gens qui, habitués à entendre les philosophes dans les écoles, avec le même sentiment qu'ils écoutent les tragédiens dans les théâtres, ou les sophistes dans leur chaire, c'est-à-dire en cherchant en eux la seule virtuosité de parole, sont tout surpris que, le cours une fois fini, ils ne déposent pas leurs idées avec leurs cahiers ; et surtout "lorsque le philosophe les prend en particulier et les avertit franchement de leurs fautes, ils le trouvent déplacé ; ...ils ignorent que chez les vrais philosophes, le sérieux et la plaisanterie, le sourire et la sévérité, et surtout les raisonnements qu'ils tiennent à chacun en particulier ont la plus utile influence" {{Refl|11} . Entre ces conférences morales d'apparat dont les discours de Dion Chrysostome donnent l'exemple et ces consultations personnelles, telles que celles que Sénèque a écrite pour son ami Sérénus Sur la Tranquillité de l'âme, il y a toute sorte de procédés intermédiaires : en particulier, dans l'enceinte de l'école, la diatribe. le maître (ou un élève) vient de faire une leçon technique ; il donne la permission de l'interroger, et commence alors une improvisation, libérée de toutes formes techniques, dans un style souvent brillant et imagé, plein d'anecdotes, ayant recours à l'indignation et à l'ironie; tel est le procédé que le philosophe Taurus employait à Athènes, d'après Aulu-Gelle (I, 26) ; tel est celui d'Epictète dont l'élève Arrien a rédigé les célèbres diatribes. Il est même visible que, dans cette rédaction, est parfois entré le résumé de la leçon ou du commentaire technique, que venait de faire le disciple, à quoi nous devons de très rares mais précieuses indications techniques sur l'ancien stoïcisme, dont le ton tranche d'une manière remarquable avec les vigoureuses sorties du maître 12 .
III. Musonius Rufus.
IV. Sénèque.
V. Épictète.
VI. Marc‑Aurèle.
VII. Le scepticisme au Ier et au IIe siècle.
VIII. La renaissance du platonisme au IIe siècle.
IX. Philon d’Alexandrie.
X. Le néopythagorisme.
XI. Plutarque de Chéronée.
XII. Gaius, Albinus et Apulée. Numénius.
XIII. Renaissance de l’aristotélisme.
Notes
3. Satires, livre II, III, 18.
4. cf. Cumont, Journal des Savants, 1931, p. 370, et Collart, Revue de l'Association Guillaume Budé, 1932.
5. Satires, V.
6. Boissier, L'Opposition sous les Césars, ch. II ; Tacite, Annales, XIV, 57 et 59 ; XV, 71.
7. Dion cassius, Histoire romaine, 66 ; 12-19 ; 67, 13.
8. Hildenbrand, Geschischte und System der Rechts und Staatsphilosophie, I, 600, contre Voigt, Römische Rechtsgschischte, I, 237 sq.
9. Aulu-Gelle, Nuits attiques, I, 2 ; II, 8.
10. Philon, De l'Agriculture, §139, éd. Cohn ; Epictète, Dissertations, I, 17, 13, III, 2, 13.
11. Plutarque, De la bonne manière d'écouter, ch. XII.
12. Par exemple dans II, 1, les § 1 à 7 résument la leçon du jour ; le reste est la diatribe.
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