ALLONS, Itzic ! — Allons, mon caporal ! Ils partirent. Le caporal devant, Itzic derrière lui, à travers le boyau abandonné où la neige s’était amassée en recouvrant les mottes de terre retournées par les obus.
Ils avançaient avec précaution, en ne posant les pieds que dans les empreintes profondes laissées par quelque patrouille d’hier ; ils courbaient la tête et le dos, afin d’échapper aux yeux de l’ennemi qui veillaient à gauche, et aux balles, dont les claquements, à des intervalles rares, semblaient des cris stridents de douleur figés tout à coup dans le ciel morne et glacé. Ils soufflaient avec effort et suaient à grosses gouttes...
Ils tournèrent d’abord à droite, puis reprirent leur marche en avant, et se trouvèrent tout à coup à la lisière du bois de sapins qui grimpe, épais et enchevêtré, le long d’une côte abrupte. Le caporal fit quelques pas encore, puis s’arrêta si net qu’Itzic Strul, qui le suivait comme une ombre fidèle, faillit se heurter à lui.
— Reposons-nous un peu, fit le caporal essoufflé, sans regarder Itzic.
— Reposons-nous, mon caporal ! murmura le soldat, qui fit aussitôt glisser son fusil dans la neige ; ayant ensuite repoussé négligemment, sur la nuque, son képi, trop petit pour son chef, il se mit à essuyer avec la manche de sa capote, la sueur qui lui perlait sur le front. Une vapeur blanche sortait de ses cheveux et de sa bouche, lui embrumait un instant la tête et allait se perdre dans l’atmosphère glacée.
Le caporal, silencieux et songeur, voulut à son tour, essuyer la sueur qui lui sillonnait les tempes, leva son bras, mais, se ravisant à mi-chemin, enfonça seulement son képi sur ses yeux, en coulant, par-dessous la visière, un regard indécis vers son compagnon. Cependant, comme Itzic ayant surpris le geste, se tournait vers lui, interrogateur, le caporal, comme effrayé, se détourna, feignant de mesurer la route restée derrière eux.
— Ce qu’il est bourru aujourd’hui, pensa Itzic, et, s’étant un peu délassé, il raccrocha nonchalamment l’arme sur son épaule.
Derrière eux, s’apercevaient leurs pas dans la neige, pareils à des taches noires se rapetissant dans le lointain, sur la pente recouverte d’un linceul blanc sans fin. Le parapet de la tranchée serpentait, bande grise chiffonnée, brisée par endroits et se perdant à l’horizon. La neige, friable, tapissait toute l’étendue, et si blanche qu’à la regarder un peu longtemps, on avait mal aux yeux. Cependant, le ciel était morne et indifférent, et descendait si bas qu’il semblait vouloir écraser la terre. Une lourde tristesse flottait dans l’air, bien plus pénétrante que le froid. Quelques arbres épars, tout noirs, aux branches dénudées, pareils à des êtres souffrants qui demanderaient pardon, veillaient comme pétrifiés sous le faix de la solitude...
— Il y a longtemps qu’on n’a pas vu le soleil, dit tout à coup Itzic, que le silence commençait à étouffer.
Ce fut presque un murmure, mais la voix résonna rude et impérieuse, rompant le silence de la forêt comme le battement lourd d’une aile. Un vieux sapin tressaillit épouvanté et secoua ses branches, une petite pluie de neige se détacha sans bruit et tomba sur le sol... Le caporal tourna la tête vers Itzic, comme si sa voix venait de le tirer d’un rêve :
— Tu dis ?
— Il y a longtemps, je dis, que le soleil ne s’est pas montré, répéta le soldat, et ses yeux brillèrent de joie à entendre parler son compagnon. Est-ce qu’il est tard, mon caporal ? Pourvu que la nuit ne nous surprenne pas dans ce désert...
— La nuit ? murmura le caporal, et comme il avait la tête inclinée à terre, sa voix semblait sortir d’une caverne. Dieu sait ce qui peut arriver jusqu’à la nuit...
La joie s’éteignit doucement dans les yeux d’Itzic Strul. La voix du caporal, étrange et un peu tremblante, glissa dans son cœur, pareille à une mystérieuse menace. Il aurait aimé causer encore, mais le courage lui manqua. Perdant contenance, il se remit à essuyer son visage, cette fois avec sa main nue. Il la promenait sur son front, puis sur la nuque et enfin sur le cou. Son cou surtout, il le caressait longuement, comme si, de tout son corps, ce fût la partie à laquelle il tînt le plus. Il avait un cou long et maigre, aux veines saillantes, à la peau très rouge et un peu ridée, avec des taches de rousseur aussi grosses que des marques de petite vérole. La barbe commençait sous le menton, une barbe couleur de brique, rare et sale, qui lui recouvrait aussi les mâchoires, rejoignait les moustaches et remontait sur les joues jusqu’aux yeux, qu’il avait verts, vifs et toujours comme effarés. Au milieu du visage, roux et pelu, un nez crochu et mince pointait brusquement et donnait à ses traits je ne sais quel air de gaieté qui persistait même lorsque les yeux et la bouche se remplissaient de tristesse. Cependant, la tête semblait trop grosse pour son corps, lequel était rabougri et si chétif qu’on s’attendait à le voir s’écraser sous le poids du rude uniforme, du sac et du fusil...
Le caporal regarda autour de lui : de quel côté pourrait-il bien aller encore ? Les traces qu’ils avaient suivies contournaient maintenant le bois à droite. Il se gratta l’oreille, cracha, eut un regard de reproche pour Itzic... Se décidant enfin, il prit la gauche et se mit à longer le bois d’un pas ralenti, comme s’il tenait à arriver le plus tard possible au but qu’il devait pourtant toucher.
Itzic Strul l’avait aussitôt suivi ; il emboîtait maintenant le pas au caporal, en passant de temps en temps son fusil d’une épaule sur l’autre. Le silence, le rendant de plus en plus sombre, le forçait à réfléchir. Or, il aimait bavarder ; en ce moment surtout, — à cause même peut-être de l’air boudeur et du regard étrange de son compagnon — il sentait un tel besoin de parler qu’il en souffrait.
Une question dansait dans sa tête et le tenaillait sans trêve : — Qu’est-ce que cet homme a à se taire ? Au départ, Itzic s’était senti fier d’avoir été choisi entre tous pour accompagner le caporal Ioan Ghioaga dans sa reconnaissance. Ils étaient allés plus d’une fois ensemble en mission, et avaient toujours fait du bon travail. Avec Ghioaga, il aurait tenu tête même au diable, sans hésiter. Mais aujourd’hui, son caporal lui semblait un étranger. Jamais il ne 1 avait vu aussi morose. La reconnaissance, cette fois, devait être beaucoup plus dangereuse, puisque le caporal lui-même se montrait hésitant et renfrogné. Que n’a-t-on alors formé une patrouille plus forte ? Quelle imprudence tout de même, de n’envoyer que deux hommes, quand il y a de si grands périls à affronter ! C’était aller volontairement et sans utilité à une mort certaine. Itzic Strul eut un grand frisson. Il voulut comprendre où le menait le caporal et, des yeux, il explora le terrain, à droite et à gauche. Il se rendit bientôt compte qu ils allaient vers les lignes ennemies, mais il lui sembla en même temps qu’ils revenaient sur leurs pas. Qu’est-ce que cela voulait bien dire ? On ne va pourtant pas se fourrer entre les lignes pour se faire tuer peut-être par les nôtres ?... Il eut peur. Sa barbe se mit à trembler, malgré l’effort qu’il faisait de serrer ses mâchoires.
Cependant, ce qui l’inquiétait le plus, c’était le silence obstiné du caporal. De plus en plus, il acquérait la certitude que ce silence cachait quelque chose. Ghioaga était une nature gaie. Dans le bataillon, il passait pour un gaillard qui ne perd pas la tête, ni sa bonne humeur, même dans les moments les plus terribles ; il allait à l’assaut comme à la noce, le képi sur l’oreille ; il avait le mot pour rire au milieu des plus grands dangers et savait entraîner les camarades... Et puis, Itzic lavait connu chez lui, à Falticeni, où le soldat tenait une toute petite auberge, avec une cour assez grande pour héberger le jeudi, jour de foire, les paysans venus pour des emplettes. Ghioaga était le client d’Itzic depuis dix ans. Ils s’étaient liés d’amitié et s’entr’aidaient fraternellement dans le besoin. Lorsqu’il y a deux ans, vers cette époque-ci, Ghioaga voulut acheter une paire de bœufs — comme l’argent qu’il avait sur lui ne lui suffisait pas, — Itzic, qui ne roulait pourtant pas sur l’or, lui avait avancé, sans hésiter, quatre louis pour que le copain ne manquât pas l’affaire. La dette ne lui a pas encore été remboursée, c’est vrai, mais cela ne fait rien : Ghioaga n’était-il pas lui aussi un pauvre bougre, avec cinq enfants et sans un lopin de terre ?... À présent, Ghioaga est caporal. Itzic, lui, est resté simple soldat parce que, trop malingre, il n’avait pas fait de service dans sa jeunesse. Mais aujourd’hui, la guerre ne fait pas de choix, et, solides ou non, elle envoie tout le monde au feu... Au front aussi, ils ont vécu comme une paire d’amis, car Itzic savait rendre au caporal le respect qu’il lui devait...
— Dis, Itzic. Penser que nous en sommes là et que je ne t’ai pas encore payé cette dette !... Mon Dieu, mon Dieu, comment ne t’avoir pas rendu cet argent ?
Le ton était si brusque, la voix si anxieuse que le soldat recula comme devant une injure. Ce n’est qu’après un temps qu’il répondit, d’un accent très faible et en faisant des efforts pour cacher son trouble :
— T’en fais pas, Ioane, tu me la payeras, pourvu que nous nous tirions d’ici !
— Tu as raison, pourvu que nous nous en tirions, murmura Ghioaga, et sa voix, maintenant dure et enrouée, scella la conversation comme d’un cachet brûlant.
Les idées se mirent à tourbillonner éperdument dans la tête d’Itzic, et dans son cœur, petit à petit, un étrange effroi montait. Pourquoi le caporal était-il aussi tourmenté que lui-même ? À l’instant précis où Itzic se souvenait des quatre louis, Ghioaga lui en parlait aussi. Pourquoi ce regret, juste en ce moment-ci ?
Il y avait là quelque chose de louche... Il n’osait imaginer ce que cela pouvait être. Mais il se sentait plus seul que jamais. Il essaya vainement de se rassurer, en se disant qu’il s’effrayait d’une chimère. Tout au fond de son cœur, la peur palpitait, toujours plus angoissante. C’était comme s’il venait de se réveiller seul, en pleine nuit noire, au milieu d’une bande de brigands, bien résolus à l’assassiner...
Brave, Itzic Strul ne l’avait jamais été ; plutôt peureux et défiant. Qu’un gamin, dans la rue, le rudoyât, ses dents commençaient à claquer et son cœur à se précipiter. À Falticeni, on l’avait surnommé « le lièvre ». Lorsque le major, à la commission du recrutement, avait déclaré : « pas très fort, mais bon quand même ». Itzic s’était évanoui. Rien que la pensée qu’il irait à la guerre l’épouvantait. Il était persuadé qu’il mourrait en entendant le premier grondement de canon. La veille de quitter la garnison, il fit ses adieux à sa femme, à ses six enfants, à tous ses voisins et connaissances, en pleurant comme un veau. Heureusement pour lui, aussitôt arrivé sur le front, on l’envoya au feu. N’osant tirer, il restait collé à la paroi de la tranchée pour éviter les balles, et regardait tantôt à droite, tantôt à gauche, pour voir mourir les autres. Et ce qu’il vit, finit par le rassurer. « Qui doit s’en tirer, s’en tire», pensa-t-il,« Même à la guerre, on ne meurt pas aussi vite qu’on le dit. Et puis, ce n’est pas vrai que toutes les balles touchent. » Il sortit alors la tête au-dessus du parapet, pour voir avec qui il allait se battre. Ne découvrant rien, il s’étonna et reprit confiance : « Parlez-moi d’une guerre, on ne voit même pas les gens qu’on tue. »
Cependant, les balles sifflaient au-dessus de sa tête, et une motte de terre venait parfois se briser devant lui avec un tintement de ferraille. Tout à coup, il entendit, presque à ses pieds, un bruit étrange, comme la chute lourde d’un sac. Il tourna la tête. Un jeune paysan s’était écroulé dans la tranchée, la tête couverte de sang... Comme frappé d’un coup de massue, Itzic bondît furieux et, saisissant son fusil, se mit à tirer comme un fou. Il tenait à venger le camarade, dont il ne savait pourtant rien, sinon qu’il était originaire d’un village près de Falticeni et que sa mère était veuve. De plus en plus échauffé, il sentait se gonfler sa poitrine, et ses bras se crisper. Une confiance en lui-même et une fierté qu’il n’avait jamais connues faisaient battre son cœur... Mais, lorsque, plus tard, il entendit l’ordre d’avancer, la peur l’empoigna à nouveau, et plus atroce qu’auparavant. Du coup, il fut ressaisi par ses doutes. Dans la tranchée, on est à l’abri, mais en terrain découvert, il faut y aller carrément et prendre la mort à la gorge. La crainte du châtiment, plutôt que la voix de son cœur, lui commandait de sortir du fossé, mais il n’en avait pas la force. Ses jambes, comme mortes, ne lui obéissaient plus. C’est alors qu’il vit le caporal Ghioaga sauter d’un bond sur le parapet et s’en aller en avant, fier et insouciant... Un flot de chaleur lui remonta au cœur, ses jambes se dégourdirent. Il prit aussitôt son élan et se jeta hors de la tranchée. Pendant qu’il courait, son âme se remplissait de rage et d’une étrange envie d’écraser tous ceux qu’il trouverait sur son chemin...
Puis, il s’accoutuma aussi à la guerre : on s’y fait, n’est-ce pas, comme à toutes choses... L’idée de la mort ne l’affolait plus, comme avant. Il passait par des mouvements adverses, tantôt tremblant de peur, tantôt soulevé par une hardiesse farouche. Plus, il sentait le danger proche, plus son courage grandissait, mais l’attente le déprimait. Dans la bataille, il devenait rageur, frappait à droite et à gauche, les yeux fermés, comme un insensé... Peu à peu, il gagna une espèce de confiance en lui-même qui lui donnait un certain air brave. Une fois, après un combat à la baïonnette, le commandant l’avait félicité devant tout le bataillon. Un autre jour, lorsqu’une balle lui ayant perforé le mollet gauche, il était resté en arrière pour se panser tout seul, le chef de brigade — un général devant qui tremblaient les régiments — ayant passé près de lui, lui avait serré la main, demandé son nom et dit : « Bravo, Itzic ».
Il avait d’ailleurs écrit tout cela à sa femme, si bien que celle-ci, affolée, lui avait dépêché une carte postale en le priant gentiment de modérer sa bravoure, faute de quoi ses enfants resteront sans soutien. L’inquiétude de sa femme fit sourire Itzic. Elle le croyait donc pareil à celui qu elle connaissait ? Elle ne soupçonnait même pas que son homme aspirait maintenant à une reconnaissance éclatante de sa vaillance devant l’ennemi. Et comment l’aurait-elle soupçonné, puisque lui-même ne caressait ce désir que dans le secret de son cœur, de peur de se voir blaguer par les camarades. Il ne rêvait que la décoration, comme si tout son avenir en dépendait. Aussi s’empressait-il de s’offrir pour toutes les missions dangereuses. Il sentait son cœur trembler, la peur l’étreindre, mais ne lâchait pas prise. Il s’imaginait souvent la tête que feraient ses concitoyens en apercevant la médaille sur sa poitrine... Il les entendait chuchoter : « Regardez le lièvre... un vrai brave ! »
Mais les espérances d’Itzic se dissipèrent du jour où le commandant de la compagnie fut changé. Depuis deux semaines qu’il est là, le nouveau lieutenant ne lui a pas adressé une bonne parole. Il l’injurie sans rime ni raison, le rudoie continuellement, et avant-hier, il l’a frappé à la tête avec sa cravache. Pas moyen de le contenter, quoi qu’il fasse. L’hostilité du lieutenant à son égard brisa la confiance d’Itzic. De nouveau, la peur s’empara de lui, plus envahissante chaque jour. Le regard de son chef l’épouvantait, en le transperçant comme d’une flèche envenimée. À la fin, un soupçon surgit dans son esprit : son lieutenant voulait le perdre. Et plus il se débattait pour chasser cette idée, plus elle s’enfonçait et prenait racine dans son cœur.
— Peut-être me mène-t-on à ma perte en ce moment même ! se dit Itzic tout à coup, en clignant des yeux comme s’il sortait d’un rêve.
Ils marchaient toujours... Tristes et fatigués, à pas lents, enfonçant parfois jusqu’à la ceinture dans la neige immaculée, ou recevant sur leurs épaules la petite pluie blanche que tamisaient sur leur passage les branches des sapins silencieux et sages.
— Comme il se tait ! pensait Itzic, tout en marchant attentivement sur les traces du caporal. Il sait peut-être quelque chose, et il ne veut rien me dire...
Il se mit à épier tous les gestes du caporal. Il ne voyait que son dos : le képi enfoncé sur la tête, le sac usé, mollement suspendu aux épaules, le fusil braquant son canon droit sur lui, la musette où l’on entendait le roulement sourd des chargeurs... Et brusquement, une vive anxiété l’étreignit... Il lui sembla qu’une main invisible pesait sur ses épaules, comme pour l’empêcher d’avancer... Il accéléra le pas et rejoignit le caporal. Alors, un peu moins inquiet, il tourna les yeux vers Ghioaga, dans l’attente d’un mot qui le rassurât. Mais le caporal poursuivait sa marche, du même pas lourd et fatigué, comme s’il n’avait pas remarqué que le soldat s’était approché. Son visage sec, au teint basané et à la peau tendue, était sombre et travaillé par les pensées. De temps en temps, sa moustache se hérissait toute seule et, pendant un instant, la grimace donnait à ses traits une expression encore plus dure. De toutes ses forces, Itzic s’appliquait à deviner ce qui pouvait bien tourmenter son compagnon. Mais, comme ce qu’il lisait sur ce visage le remplissait d’épouvante, il se mentait à lui-même, en se disant qu’il n’y comprenait rien et en s’étonnant du silence obstiné du caporal.
— Mais enfin, que n’ouvre-t-il la bouche ? murmurait Itzic ; et, très nettement, il sentait cette question se répandre comme une huile bouillante dans tous les recoins de son cerveau, aller frapper à toutes les cases de son esprit et y chercher, mais en vain, la réponse qui rassure,
Tout à coup, le caporal s’arrêta de nouveau, sans dire un mot et haletant de fatigue.
Les idées noires d’Itzic se dispersèrent aussitôt comme une volée d’oiseaux qu’un gamin effrayerait d’un coup de fronde. Confiant, il considéra le visage soucieux du caporal et ne perdit pas contenance même lorsque Ghioaga détourna la tête comme s’il avait craint de rencontrer son regard.
— Mais où allons-nous, mon caporal ? dit Itzic, et tout son être se suspendit aux lèvres de Ghioaga comme pour lui arracher la réponse qui devait apaiser son trouble.
Le caporal le regarda longuement. De ses yeux coulait une pitié d’autant plus visible qu’il s’efforçait de la dissimuler. Après un temps, il articula doucement :
— Tu verras bien, va... Ne te presse pas, tu...
Il resta la bouche entr’ouverte comme s’il voulait ajouter quelque chose, une chose tellement difficile à dire qu’il craignait que sa voix ne s’étranglât et que ses lèvres ne se déchirassent.
Une sueur chaude se mit à ruisseler sur les joues d’Itzic, dans sa barbe crasseuse, le long de sa poitrine et de tout son corps ; elle n’arrivait cependant pas à le défendre contre le froid épouvantable qui commençait à le pénétrer par tous ses pores, en s’élançant à l’assaut de son cœur. Et il lui sembla que ce froid lui venait des yeux du caporal et de sa bouche entrebâillée, où il ne voyait ni langue ni dents, mais seulement une tache noire, ronde, pareille à la bouche d’une arme d’où la mort vous épie.
— Bien, mon caporal... Bien, mon caporal... Bien, mon caporal, balbutia Itzic d’une voix toujours plus faible, comme si elle filtrait à travers des tamis de plus en plus fins. Mais son regard, errant et las, resta suspendu au visage du caporal, pareil à une timide prière. Maintenant, il ne souhaitait plus rien savoir. La figure du lieutenant lui apparut tout à coup, en même temps qu’une douceur de petit enfant lui inondait lame. Il se sentit comme dans les moments qui précédaient l’attaque : la tête vide de pensées, le cœur tendu d’impatience. Sa vie était suspendue à un fil tellement fin que le moindre souffle eût pu l’emporter.
— Allons, Itzic, marchons ! fit le caporal d’une voix adoucie par la pitié, et secouant le regard que le soldat fixait sur lui.
Itzic tressaillit comme s’il avait reçu un coup de couteau. Cette voix si douce l’effrayait comme une condamnation. Reculant dans un mouvement de terreur de plus en plus forte, et le souffle saccadé, il rugit soudain comme pour appeler au secours :
— Je ne marche plus, mon caporal !... Je suis à bout de forces, mon caporal !... Tuez-moi, mais je n’en peux plus, mon caporal !
— Prends garde, Itzic ! Prends bien garde ! prononça Ghioaga -rapidement, ses yeux allumés d’un étrange éclair.
Le soldat vit nettement l’éclat de ce regard et en comprit la signification. Mais la colère lui avait tourné le sang, comme toujours dans le tourbillon des grands dangers. Il n’éprouvait plus qu une volonté aveugle de se défendre de toutes ses forces et de détourner ainsi la menace avant qu elle ne l’atteignît. Aussi continuait-il à crier en couvrant la voix du caporal ; et tout en se retirant, il ne quittait pas des yeux son compagnon, il l’affrontait même... Or, comme il marchait à reculons, il buta contre une racine morte et roula dans un trou recouvert de neige. La chute soudaine éteignit brusquement toute sa colère et fit place à une terreur accablante. Du coup, il comprit qu’il n’avait plus aucune chance de salut, et qu’il devait accepter sans vaines résistances, ce que le sort lui réservait. Alors, tout en faisant des efforts pour se remettre debout, il cria, affolé par la peur :
— Attendez, mon caporal, je viens !... Rien qu’un moment, je viens !
Une pensée avait traversé l’esprit du caporal au moment où Itzic s’était écroulé. Il avait même saisi la courroie de son arme, dans un commencement d’exécution. Mais, voyant les brodequins du soldat se trémousser en l’air drôlement, un rire fugitif lui défronça le sourcil et chassa la tentation.
— Allons, viens ! Suis-moi ! fit-il en reprenant sa marche, sans plus l’attendre.
Itzic se releva, secoua la neige sur son uniforme et, un peu plus tranquille — comme si la culbute avait dissipé toute son inquiétude — il courut rejoindre Ghioaga.
Ils marchaient maintenant plus vite et ragaillardis, sentant tous les deux qu’ils venaient d’échapper à un grand danger. La langue du caporal se dénoua et l’on commença à bavarder. Les questions se pressaient tellement qu’Itzic avait peine à répondre. Ils ne parlaient que de choses gaies, d’incidents survenus il y avait longtemps, de ces choses menues qui s’alignent dans la vie des hommes, pareilles à ces fausses perles qui brillent le long d’un fil de chanvre. Mais ils évitaient prudemment tout ce qui touchait à la guerre, comme si à partir de là, leur vie s’engouffrait dans un bourbier gluant d’où ils ne pouvaient sortir. Ils parlaient à voix haute, comme pour étouffer les pensées qui continuaient à bouillonner dans leurs têtes. De temps en temps, le caporal riait, mais c’était d’un rire si forcé, qu’Itzic en avait froid dans le dos. Il feignait cependant de rire lui aussi.
Maintenant, la forêt devenait plus rare ; une main de magicien semblait avoir éparpillé les arbres çà et là. Le jour baissait insensiblement, le ciel devenait plus morne et un brouillard grisâtre descendait sur la blancheur du tapis glacé.
De nouveau, le silence enveloppa les deux soldats. De nouveau, leurs regards s’évitaient et leurs figures s’assombrirent. Ils échangeaient encore quelques mots de temps à autre, mais c’était en s’épiant comme deux ennemis, La nuit tombante alourdissait leurs âmes et réveillait les pensées noires.
Itzic regardait souvent autour de lui, comme s’il attendait à chaque instant le coup qui devait l’abattre. Dans la loquacité du caporal, il vit tout à coup un présage de mort, tellement certain, que, lorsqu’ils sortirent de la forêt, il demanda à brûle-pourpoint :
— Vous avez l’ordre de me tuer, mon caporal ?
Ghioaga s’arrêta brusquement de raconter, comme si d’un coup de ciseaux on lui avait tranché net son histoire, et répondit sans étonnement :
— Moi ?
— Pourquoi veux-tu me tuer, Ionica ? poursuivit Itzic avec l’accent geignard d’un petit enfant devant un juge implacable.
Une ombre descendit sur le front de Ghioaga. Il détourna la tête, rajusta l’arme sur son épaule, et d’une voix rauque qui semblait sortir d’une cave, marmonna :
— Allons, tais-toi !...
Puis, après quelques instants, de nouveau :
— Allons, tais-toi !...
— Ensuite, presque à chaque pas, d’une voix de plus en plus faible, comme s’il avait peur de s’entendre parler :
— Tais-toi !...
Itzic se tut. Les yeux baissés, l’échine courbée, il suivit le caporal. Le képi sur la nuque, il laissait dodeliner sa tête au rythme de ses pas. Le zigzag incessant des pensées qui l’assaillaient et contre lesquelles il ne savait pas se défendre, lui faisait mal au cerveau. Il était tourmenté par le désir de reprendre la conversation et le regret de l’avoir interrompue. Mais Ghioaga semblait maintenant plus abattu que lui-même ; des soupirs s’échappaient de sa poitrine...
Ils descendaient le long d’une rangée de mélèzes qui, semblable à une ligne pointillée, partageait en deux la côte endormie sous la couverture de neige. La crête en face était celle de l’ennemi. Pour éviter la menace qui les guettait là-haut, ils faisaient des bonds d’un arbre à l’autre. La neige grinçait sous leurs brodequins au milieu du vaste silence qui les environnait ; et, dans la crainte d’être entendus, ils tournaient souvent la tête du côté des tranchées ennemies. Une vallée sèche, soulignée de quelques rares sapins, serpentait au pied même de la côte allemande, laquelle allait en se rétrécissant jusqu’à rejoindre la rangée de mélèzes.
Itzic Strul, épuisé par ses réflexions, s’écoutait marcher et comptait ses pas. Il regardait curieusement autour de lui, s’efforçant de reconnaître les lieux. Et, peu à peu, un étrange sentiment de sécurité l’envahit. Une vague espérance commença à poindre dans son cœur, lorsqu’il comprit qu’ils s’approchaient des positions allemandes. Si l’on marche vers l’ennemi, c’est que l’on va en patrouille, se disait-il en se rappelant une phrase de théorie apprise tant bien que mal à la caserne, à Falticeni. Mais alors, ses imaginations n’étaient que l’effet d’une peur imbécile ?... L’idée qu’il pouvait en être ainsi le fit sourire d’un bonheur comme il n’en avait jamais éprouvé.
Il était plus tranquille, et cependant, au fond de son cœur, il s’avouait que ce répit était un leurre qui essayait d’engourdir ses pressentiments. Tandis qu’il se laissait bercer par l’espérance, il sentait nettement que son angoisse persistait. Si elle ne le tourmentait plus, c’était seulement parce qu’une insouciance voulue venait de la recouvrir comme d’une légère croûte, sur laquelle il pouvait à loisir promener ses illusions... La grande frayeur s’était blottie dans un coin secret de son âme, pareille à une bête à l’affût. Il la sentait couverte tout au fond de son être, prête à s’élancer... Et pourtant, une sérénité trompeuse essayait de le griser. Il se souvenait des siens et il se disait qu’après cet exploit, le lieutenant ne pourrait plus lui refuser la permission depuis si longtemps convoitée. En toute justice, on lui devait bien deux semaines, mais il se contenterait de huit jours. Pourvu qu’il revoie sa femme et ses enfants... Quelle joie pour eux quand il viendra frapper à la porte, le soir : « Qui est là ?... Allons, ouvre, c’est moi, Itzic ! » Il se mit à établir l’emploi de ses journées, et même de ses heures, de façon qu’aucune minute ne soit gaspillée... Premier jour... deuxième... quatrième... Et s’il obtenait aussi la décoration ?... Allons, peut-être le lieutenant s’adoucira cette fois... Après tout, il n’était pas si méchant qu’il en avait l’air, il fallait seulement savoir le prendre...
Ils touchaient le fond de la vallée... La côte ennemie s’élevait abrupte et fermait l’horizon, pareille à une muraille. Les rangées d’arbres venaient se rejoindre en une espèce de taillis de vieux sapins aux branches épaisses, sur lesquelles la neige s’était pelotonnée et endormie.
Ils arrivèrent dans le taillis. Le caporal s’arrêta près d’un sapin au tronc très épais et à l’écorce crevassée par les éclats de résine. Une souche, recourbée comme un banc rustique, soulevait la nappe blanche. Avec la crosse de son fusil, Ghioaga balaya la neige et lentement, s’assit. Il était harassé Itzic le dévisageait d’un air interrogateur, avec dans les yeux, une bonne humeur pleine de confiance. Mais, comme l’autre gardait un silence obstiné, il lui dit, en souriant :
— Nous y sommes, mon caporal ?
Celui-ci ne répondit pas. Entre les troncs des arbres, il regardait vers la position ennemie, comme s’il voulait mesurer la distance qui les en séparait... Un temps, puis Itzic, toujours souriant, reprit :
— Je crois que nous sommes juste en face de notre compagnie ?
Le caporal tourna promptement la tête de son côté et dit :
— C’est vrai... Tiens, là-bas...
Et nonchalamment, il désigna du doigt un point de l’horizon. Itzic n’apercevait rien. La pente, douce et sans aspérités, se déroulait comme une nappe, mais s’estompait dans le brouillard du soir. Il demeura nostalgique, les yeux perdus et songea qu’il serait bon, à la rentrée, de ne pas faire de détour, mais d’aller droit à travers champs pour arriver plus vite à la compagnie...
Le silence retomba entre eux comme une haie vive. Quelques minutes s’écoulèrent, et tout à coup, le caporal prononça d’une voix molle :
— Eh, mon ami Itzic, jusqu’ici c’est moi qui t’ai conduit... Maintenant, tu peux y aller tout seul...
Le soldat tressaillit comme piqué par un aiguillon. Ahuri, il regarda le caporal, et ce n’est qu’après un temps qu’il balbutia :
— Aller où, Ioane ?
— Chez eux, là-bas...
De la tête, le caporal lui montrait la ligne d’en face, puis ses yeux se posèrent sur lui, emplis de douceur. Itzic, de plus en plus interdit, lui demanda encore :
— Y aller pourquoi, Ioane ?
La question irrita le caporal : elle réveillait dans son cœur une angoisse qu’il venait à peine de conjurer. Son regard devint froid et sa voix menaçante :
— Tu n’as pas fini de parler pour ne rien dire ? sois content et vas-y, sinon...
À tout hasard, Itzic se cramponna au dernier mot comme à une corde de sauvetage et le répéta, anxieux :
— Sinon...
Il l’avait prononcé avec un accent si étrange que le caporal, attendri malgré lui, marmonna d’une voix rassurante :
— Sinon...
Maintenant, Itzic Strul sent nettement que la peur a éclaté, qu’elle déferle et submerge tous les recoins de son âme, tel un poison qui n’a pas de remède. Il sait bien que dans quelques instants, elle l’aura terrassé, mais, malgré lui, il essaie de gagner du temps... Il repose son fusil contre l’arbre, s’assied à côté du caporal, lui saisit le bras droit avec ses deux mains, et se met à parler avec une singulière volubilité, comme s’il craignait de ne pas avoir le temps de tout dire avant qu’il ne soit trop tard :
— Ne m’abandonnez pas, mon caporal ! Qu’est-ce que j’irais faire là-bas, Ionica ?... Je ne peux pas, Ionica... Tu n’as donc pas pitié de moi ? Songe à ma femme et à mes pauvres enfants ! Là-bas, les ennemis vont me tuer, Ionica ! Me tuer... me tuer !...
— Ils ne te tueront pas, t’en fais pour ça — marmonna Ghioaga, et détourna la tête pour ne pas voir ces yeux où la peur dansait follement — c est pourquoi je t’ai amené jusqu’ici, c’est tout près... tu vois bien... Tu lèves les bras et tu gravis la côte lentement. On ne touche pas aux gens qui viennent sans mauvaises pensées...
Le soldat bondit comme mordu par un serpent. Une brusque colère éclata dans ses yeux, comme s’il venait seulement de comprendre toute la pensée de son compagnon.
— Ah, c’est comme ça ? alors je sais ce qu’il me reste à faire, je ne bougerai pas d’ici, même si je dois y laisser ma peau. Tu veux me tenter... je comprends, je ne suis pas si bête, va... Tu veux me faire déserter, hein ? Tu n’as pas honte, Ionica ? Encore si on n’était pas des vieilles connaissances... Ce n’est pas chic ce que tu fais là, Ionica ! oh non ! Quel mal t’ai-je donc fait pour que tu tiennes à me voir déserter ? Tu n’as donc pas pitié de ma famille qui va tomber dans la misère, et de moi qui jamais ne pourrai plus la revoir ?... Eh bien, non, je ne serai pas déserteur ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas !...
Le caporal l’écoutait tranquillement, puis, avec douleur et sans se hâter, il lui dit :
— Que tu veuilles ou non, c’est égal... On n’échappe pas à ce que l’on craint !
— Tu mens ! s’écria Itzic irrité par la voix mielleuse du caporal.
— Tu as beau ne pas vouloir, tu es déserteur quand même, continua Ghioaga.
— Comment ça, puisque je ne veux pas m’en aller ? Est-ce que je ne fais pas mon devoir ? Est-ce que je ne me bats pas comme tout le monde ?
— C’est vrai, Itzic, mais je n’y puis rien... Croîs-moi, mon ami ! Il y a ordre ! Tu entends ? Il y a l’ordre du lieutenant... Tiens, au moment où je te parle, tu n’es plus dans notre compagnie, Le rapport est parti depuis ce matin ; Itzic Strul déserteur...
Itzic leva les yeux au ciel, désespéré. Pourquoi ? Cette question lui déchirait le cerveau. Il n’y trouvait pas de réponse satisfaisante. Il se rendait compte qu’il était perdu, et cette certitude l’empêchait de réfléchir. Il cherchait dans son esprit des mots de révolte, ou seulement de défense, mais il ne trouvait qu’un bredouillement bête :
— Je ne veux pas... Je ne veux pas...
— Si, il le faut, mon vieux Itzic, lui dit le caporal presque en murmurant. Il le faut, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen... Y ai-je assez réfléchi, me suis-je assez tourmenté tout le long de la route ? Je te dis qu’il n’y a pas d’autre issue...
— Mais qu’ai-je fait de mal, Ionica, qu’ai-je fait de mal ? réussit enfin à gémir Itzic, un peu apaisé.
— Est-ce que je sais, moi ?... Tu vois bien, Itzic, ce n’est pas ma faute... Moi, c’est le lieutenant qui m’a ordonné de...
Il s’interrompit, effrayé par les yeux écarquillés du soldat.
— De me tuer ? insista Itzic,
— De te tuer ! fit le caporal d’une voix éteinte. Et de t’enterrer, qu’il ne reste pas de trace... Maintenant, tu vois bien, Itzic, tu vois bien que tu ne peux plus retourner à la compagnie. Malheur à nous, nous sommes damnés...
Un long silence suivit. Comme cloué sur place, Itzic regardait les lèvres du caporal qui lui signifiaient sa condamnation. Ghioaga était resté le cou tendu, les yeux fixés sur son compagnon, comme s’il attendait une réponse qui le soulageât... Le froid était tombé. Le ciel tamisait de légers flocons qui descendaient paresseusement, pareils à des confettis de papier...
Tout à coup, un claquement suivi d’un sifflement aigu ébranla le silence. Comme si ce bruit avait déclenché le réveil de toute la nature, un mince filet de vent se mit à souffler, faisant tourbillonner les flocons de neige et dégourdissant le sapin qui abritait les deux soldats. Une branche énorme, lourde comme une aile, frissonna au-dessus d’eux, sans que la neige glacée qui la recouvrait, s’en détachât...
Ghioaga se leva lentement, redressa son fusil et murmura :
— B’en moi, je m’en vais... Je crois que les autres là-bas, nous ont repérés... Que Dieu te protège, Itzic !
Il prit sa main moite de sueur et la serra doucement.
Itzic Strul tressaillit comme tiré d’un cauchemar, et, se cramponnant à la main du caporal, gémit :
— Je ne veux pas... je ne veux pas...
Une telle douleur était dans sa voix que Ghioaga, pour cacher sa pitié, fonça en grondant ;
— Ne m’exaspère pas, vieux, ou gare à toi. Je te donne un conseil d’ami, et toi, tu me retiens avec des bêtises pour que la nuit me surprenne ici... Prends garde !
Il arracha sa main de celle du soldat et fit quelques pas pour s’éloigner.
— Et garde-toi bien de revenir ; ce serait un sale tour pour moi, et tu ne sauveras toujours pas ta peau... Bonne nuit !...
Il partit seul, la tête basse, le cœur gros, sur le chemin qu’ils avaient suivi ensemble. Il se signa plusieurs fois avant de sentir son âme soulagée. Alors, avec un profond soupir, il se parla à lui-même :
— Je te remercie, mon Dieu, de m’avoir montré la bonne voie et préservé du péché... J’en aurais eu des remords toute ma vie... Pauvre Itzic !...
Sans ralentir sa marche, il tourna la tête en arrière. Itzic se tenait au même endroit, immobile, un bras tendu dans un appel muet.
Dans le sentier, le caporal se rapetissait de plus en plus jusqu’à ce que l’obscurité qui s’épaississait à vue d’œil, l’eût complètement englouti...
De nouveau, un coup de feu retentit. Itzic eut un frisson et se tourna vers la côte ennemie. Il fit un pas, mais, prenant peur, en balbutiant :
— Je ne veux pas...
Tout se mêlait dans son esprit. Il n’osait même plus essayer de rattraper une idée parmi les bribes de pensées qui se débattaient sans fin dans son cerveau. Mais son cœur était plein d’une farouche obstination, d’où montait sans cesse cette plainte : « Je ne veux pas »... Il leva les yeux au ciel, comme s’il attendait que son salut lui vînt de là. Juste au-dessus de sa tête, l’énorme branche noircissait dans le soir, immobile, capable de porter n’importe quel fardeau. Et brusquement toute la pensée d’Itzic s’agrippa à cette branche qui l’attirait...
L’obscurité grandissait, revêtant la terre d’un immense habit de deuil. Dans le noir, Itzic eut de la peine à attacher ses courroies à la branche et à passer le nœud autour de son cou long et maigre, à la peau rouge et tachetée de son. L’arbre gémissait doucement pendant qu’il se débattait, et le vent, de plus en plus furieux, le balança toute la nuit...
Le jour se leva tard, accompagné d’une fusillade de plus en plus dense. Il avait cessé de neiger. Le soleil se montra dans une éclaircie et alluma mille arcs-en-ciel sur la campagne enneigée.
Itzic pendait immobile, comme un brave dans la position réglementaire. Seulement, à la place du képi, une fraîche couche de neige lui couvrait les cheveux ébouriffés, et deux largeurs de main séparaient ses pieds du sol. Ses yeux, gonflés et sortis des orbites, avaient le même regard d’effroi, tournés vers les tranchées de la compagnie. Cependant, la lumière blanche baisait sa face bleuie, effaçant la trace des souffrances et adoucissant l’expression de blâme qui plissait ses traits...
Dans le ciel, par-dessus la tête d’Itzic Strul, la guerre grondait, plus furieuse, plus insatiable, telle un gigantesque oiseau de proie...
Liviu REBREANU.
Traduit du roumain par S. RIVAIN.