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L’Évangile du soleil/Chapitre 14

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Chapitre XIII L’Évangile du soleil ~ Chapitre XIV
written by Alain Gerbault


CHAPITRE XIV
QUI EST UNE CONCLUSION


L’ÉVANGILE DU SOLEIL


« Point je n’adorerai ce que vous adorerez
………
Et point je ne sers en féal
Ce qu’en féaux vous servez
………
À vous votre religion, à moi ma religion. »
Le Coran (sourate El Kafirin).


Déjà trois ans se sont écoulés depuis mon retour en France, et cinq années ont passé depuis mon départ de l’océan Pacifique et de ma chère Polynésie.

À l’heure où je travaille sur ces vieilles notes et impressions de voyage, tous mes souvenirs se sont émoussés, et tout s’estompe devant le désir de livrer ces notes à mon éditeur, dernière étape qui me permettra de réaliser tous mes rêves et de partir enfin sur le nouveau voilier que j’ai conçu et dont, grâce à mes nombreux lecteurs, mes deux livres déjà parus ont pu payer entièrement la minutieuse et longue construction.

Je ne décrirai point ici ce que fut ma vie pendant ces trois années. Vie de luttes incessantes contre la célébrité, vie où je dus me renfermer complètement sur moi-même pour préserver mon indépendance. De ces trois années d’ennui, émergent dans mes souvenirs comme des oasis dans le désert, six voyages au Maroc, où je pus retrouver enfin ma chère liberté, et surtout aussi la profonde tristesse et mélancolie causées par la disparition infortunée du Firecrest, mon fidèle compagnon, au large des Roches Douvres, le 30 juillet 1931.

Et cependant, avant d’écrire le mot « Fin » derrière ces notes de voyage qui closent définitivement l’époque la plus heureuse de mon existence, reste pour moi un important devoir à remplir, devoir auquel je ne saurais me soustraire envers tous les indigènes de l’océan Pacifique qui furent mes amis et ce devoir aussi est une conclusion sur l’influence néfaste de la civilisation blanche et chrétienne sur les races primitives.

En marge de mes impressions de voyage envoyées jadis d’outremer à mon meilleur ami, à Paris, se trouvent de sa main les annotations suivantes : « Tu insistes trop sur les méfaits de la civilisation. » C’est qu’il n’avait pas vu et ne pouvait pas savoir la tristesse navrante de nos possessions océaniennes. Et parce qu’il est convenu de tout admirer et de ne rien attaquer, beaucoup de mes amis sont inquiets de ce livre. Mais parce que je suis épris de justice et de vérité, et que je voudrais voir mon pays à la tête de tous les mouvements d’idéal humanitaire, je sens que je dois écrire ces lignes et dire la situation de ces archipels éloignés, si isolés de la métropole.

On ne peut quitter, en effet, ces merveilleuses îles du Pacifique sans un sentiment de navrante tristesse devant la disparition progressive et la déchéance effroyable de la race indigène.

En effet, et je procède par l’ordre de mon voyage.

Aux Gambier, cinq cents habitants subsistent d’une population qui avait largement dépassé cinq mille habitants, population en mauvais état physique, habillée de défroques européennes, ayant oublié toutes ses traditions et déjà contaminée par le désir de l’argent.

Aux îles Marquises, c’est plus frappant : dix-huit cents habitants subsistent d’une population qui avait dépassé les cent mille à l’arrivée des premiers navigateurs, épaves de la race la plus magnifique du monde, dont la beauté avait frappé Quiros et le capitaine Cook.

À Tahiti, c’est plus triste encore. Il n’existe presque plus de purs Tahitiens qui disparaissent devant l’élément demi-blanc, et surtout devant l’élément chinois qu’avec une incroyable démence on laisse envahir l’île, acheter et posséder la terre, chaque gouverneur remettant au suivant le soin de prendre une décision. Ils constituent déjà près de la moitié de la population de l’île, une grande partie du commerce et des terres sont entre leurs mains, et parce qu’on ne veut pas prendre les mesures nécessaires, Tahiti sera bientôt une île chinoise.

Aux Samoa, anglais et américain, les Anglo-Saxons ont pris des mesures radicales et fermé entièrement les îles à l’émigration chinoise, et ont interdit fort justement à tous les étrangers de posséder la terre. Je sais qu’on me répondra qu’on ne peut guère se passer de main-d’œuvre étrangère et que nos intérêts nationaux en Chine nous empêchent de prendre une telle mesure. Pourquoi alors ne pas limiter le nombre des Chinois à un certain pourcentage de la population indigène qui ne devrait pas être dépassé [1] ? C’est pour nous un devoir de protéger la race indigène contre un tel envahissement.

Devant toutes ces tristesses et cette déchéance, que trouvons-nous actuellement ? Un certain et louable effort médical, une lutte contre la mortalité infantile et une résignation des pouvoirs officiels qui proclament que la disparition de la race indigène est un fait normal et naturel devant la civilisation, contre lequel on doit s’incliner. Une telle attitude est criminelle. On oublie complètement que le mot « impossible » n’est pas français. Il est parfaitement possible d’enrayer la disparition de la race indigène, mais la médecine s’avère complètement insuffisante. Ce ne sont pas des effets, qu’il faut soigner : ce sont les causes du mal qu’il faut faire disparaître.

La disparition progressive et l’amoindrissement physique de la race polynésienne sont dus presque uniquement à l’imposition obligatoire de la manière de vivre européenne qui a remplacé les coutumes indigènes, fruit d’une expérience millénaire, en ce qui concerne le vêtement, la nourriture et l’habitation.

Des trois, le port obligatoire du vêtement est certainement le plus néfaste pour l’individu et pour la race. Ce fait a été reconnu par de nombreux savants qui ont étudié les bienfaits de la pigmentation par l’héliose et les rayons ultraviolets, et le danger des vêtements, même légers, qui ne laissent passer que les rayons infrarouges. Après les rapports de nombreux savants [2], ce fait était reconnu enfin officiellement par le congrès de médecine coloniale réuni lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931, qui reconnaissait les graves dangers de l’habillement systématique et obligatoire des populations indigènes.

L’exposition du corps nu aux rayons solaires est une nécessité sous les tropiques. L’Européen apporte avec lui la peur du soleil. Privé de soleil, obligé de porter un vêtement presque toujours humide par suite de la transpiration abondante sous les tropiques, l’indigène devient une proie facile pour la tuberculose. La question de nourriture est aussi inséparable de celle du vêtement. L’ancienne nourriture, presque exclusivement végétarienne des indigènes, s’ajoutant aux milliers de calories emmagasinées par l’exposition du corps nu au soleil, ne surchargeait pas inutilement le tube digestif et évitait toute la fatigue des organes intérieurs.

Ces faits ne concordent pas seulement avec mon expérience personnelle, quand je vécus pendant plusieurs années vêtu d’un simple pagne sous les tropiques, avec une alimentation presque exclusivement fructovégétarienne. Jamais je ne me suis mieux porté, et je pouvais même jouer au football en plein midi sans la moindre fatigue.

Les faits à l’appui de cette thèse sont nombreux et indiscutables. Aux Gambier, aux îles Marquises, à Tahiti, aux îles Hawaï, vêtements et habitations européennes, dépopulation rapide. Aux îles Samoa — et ceci n’est pas écrit pour faire les louanges de l’administration anglo-saxonne, car nous avons su, en général, nous faire aimer de l’indigène que les Anglo-Saxons méprisent et tiennent pour un être inférieur quand nous le considérons comme un égal— aux Samoa, aux Fidji, en Nouvelle-Guinée, comme ils estiment que les coutumes blanches ne sont pas bonnes pour eux, dans ces îles, ils leur défendent de les adopter. Aussi, au point de vue sanitaire, le résultat est meilleur, car le pagne, la nourriture et l’habitation indigènes sont conservés. C’est ainsi qu’aux Samoa la population a augmenté de cinq mille habitants depuis la guerre, malgré une épidémie de grippe espagnole. Plus à l’ouest, aux îles Wallis, où les indigènes n’ont pas abandonné leur mode de vie séculaire, l’île est surpeuplée malgré une grande mortalité infantile et un mauvais état sanitaire.

Une autre grande raison est aussi qu’avec la colonisation européenne, les missionnaires ont supprimé toutes les coutumes séculaires qui appartenaient aux religions païennes, qui pénétraient si profondément la vie de l’individu que chacun de ses actes y était associé. Ainsi furent supprimés du même coup sa danse, ses jeux et ses sports, et fut tuée la joie de vivre qui est la raison d’être pour un peuple primitif. Comme l’indigène ne peut comprendre le faux idéal européen de la conquête de l’argent par le travail, il n’a plus, lui, aucun idéal et aucune raison de vivre et se laisse tranquillement mourir.

Le remède à tous ces maux est très simple et il suffirait réellement de vouloir pour l’imposer. Il est, en effet, aussi criminel d’habiller les indigènes que de les faire disparaître en les tuant à coups de fusil. Le résultat est le même et je ne saurais dire dans quel cas les souffrances sont les plus grandes.

Le port du pagne devrait être obligatoire pour les indigènes, car il est plus décent, plus esthétique et plus hygiénique que le pantalon. Je ne serai certes pas contredit par ceux qui ont vu comme moi l’extraordinaire beauté des indigènes dans la première partie du remarquable film Tabou (film trop vrai pour avoir le succès qu’il méritait), en contraste avec leur grotesque apparence sous des accoutrements européens. Le pagne qui tombe en plis est facile à laver et toujours harmonieux, tandis que le pantalon et la chemise imposés par notre civilisation peuvent être, à la rigueur, acceptables lorsqu’ils sont bien repassés et portés avec des souliers, mais ne sont plus qu’une absurde et laide défroque pour un indigène pieds nus. Certes, mes théories auront l’opposition de nombreux commerçants qui ne considèrent que leur bénéfice immédiat, veulent avant tout vendre leur calicots et leurs boîtes de conserve et se moquent de la disparition de la race qu’ils exploitent, et peut-être aussi l’opposition de certains missionnaires. Et pourtant, il n’y a pas là une question de religion ; il ne faut pas confondre européanisation et christianisation. Ainsi, aux Gambier et aux Marquises, les indigènes doivent venir à l’église et les enfants aux écoles habillés à l’européenne, tandis qu’aux Samoa le même ordre de Picpus trouve fort bien que les indigènes viennent à l’église vêtus d’un simple pagne. En Papouasie, le gouverneur britannique, sir John Murray, d’accord avec l’évêque français, Mgr de Boismenu, interdit aux indigènes et à leurs femmes le port du vêtement européen. Les tout jeunes enfants devraient vivre entièrement nus, car il est encore plus indispensable pour eux d’acquérir tout de suite la pigmentation nécessaire à l’existence sous les tropiques.

Il faudrait donc convaincre les indigènes que beaucoup de leurs coutumes son bonnes et que la supériorité scientifique indiscutable des Européens ne vient pas de leur vêtement, un des plus barbares, inconfortables et antihygiéniques, imposés par une civilisation tyrannique qui n’admet ni progrès, ni innovation, ni fantaisie dans la manière de vivre, et pour qui la recherche du bonheur individuel n’est qu’un souci très secondaire.

Il faudrait aussi ressusciter les cases indigènes artistiques et saines parce qu’aérées, alors qu’au contraire, aux îles Marquises, une loi vieille d’une cinquantaine d’années impose la construction de maisons de planches avec toit en tôle ondulée. Ne croyez pas que je sois hostile par principe aux progès de la science, car je trouve que l’on devrait cimenter le sol de toutes les cases afin de pouvoir le laver facilement, ainsi que je l’ai vu dans les cases malaises à Timor hollandais ; mais l’ancienne plate-forme ou paepae des cases marquisiennes, formée de pierres plates, et le gravier fin des cases samoanes sont très supérieurs aux planchers en bois. De même les nattes conviennent beaucoup mieux sous les tropiques que les matelas ou les lits européens qui s’introduisent aux Gambier comme aux Marquises.

La question de la nourriture est un problème plus difficile. Le secours devrait venir de la religion, et toutes les religions comportent des préceptes d’hygiène ou alimentaires introduits à l’origine par leurs fondateurs pour sauvegarder la race ; mais, hélas, nos religions européennes ne sont nullement adaptées sous ce point de vue aux conditions d’existence sous les tropiques.

J’ai dit que la nourriture et le vêtement sont inséparable ment liés. J’eus sous les yeux pendant mon séjour dans les îles, le rapport d’un docteur administrateur d’avant-guerre qui proclamait la nourriture des Marquisiens insuffisante, et espérait un relèvement de la race par l’introduction des conserves et de la nourriture européenne. Il est vrai, certes, que la nourriture fructovégétarienne des indigènes a besoin comme complément du nombre considérable de calories que procure l’héliose ou exposition du corps au soleil, mais ce rapport néfaste et dangereux ignorait aussi entièrement la valeur nutritive et antirachitique de la nourriture irradiée et toutes les découvertes modernes de la nouvelle science qu’est la biohéliochimie.

J’ai déjà dit aussi qu’on avait rendu l’existence des indigènes trop sévère en supprimant sans discernement toutes leurs anciennes coutumes. Il faudrait rendre partout la joie de vivre ; il faudrait que les danses en plein air soient autorisées dans toutes les îles et que les sports soient largement développés et viennent remplacer tous les jeux indigènes qui furent supprimés. Les Polynésiens étaient autrefois un peuple éminemment sportif et j’écrirai un jour un chapitre sur les jeux et sports polynésiens. Indigènes au magnifique physique, soigneusement entraînés pour leurs nombreuses compétitions, ils rivalisaient tous de force et d’adresse et leurs chefs étaient les plus athlétiques dans le lancement du javelot, la lutte, un jeu analogue au football, le surf riding dont j’ai parlé, sans compter leurs jeux comme la toupie, le tir à l’arc, les échasses, le cerf-volant, qui tous avaient une grande importance sociale.

En outre, les guerriers formaient une caste qui devait s’entraîner constamment aux exercices du corps, et c’est pourquoi leurs guerres, qui n’étaient jamais dévastatrices, où on employait des armes primitives, n’avaient jamais enrayé jadis l’accroissement de la population.

Aux îles Samoa, le cricket déjà ancien et le rugby se développent beaucoup sous l’influence de l’administration de la Nouvelle-Zélande. Hélas ! parmi nos fonctionnaires de l’Océanie française si éloignée, régnait pendant mon passage l’esprit anti-sportif d’avant-guerre, et rien n’était fait non plus pour répandre les sports parmi les indigènes.

Tout ceci n’est pas une critique contre l’administration française, car j’ai vu depuis les résultats remarquables obtenus dans notre colonie du Maroc où subsistent et sont défendus les coutumes et les arts indigènes ; et il est en vérité regrettable qu’il n’y ait pas eu en Océanie un gouverneur avec l’esprit d’initiative, les pouvoirs et les moyens d’un Lyautey.

Il est certain que le protectorat offre beaucoup d’avantages sur l’annexion. Les indigènes conservent leurs coutumes et leurs arts, et leurs chefs indigènes sont responsables de leur gouvernement. Ils comprennent mieux que les blancs la manière de penser de leurs semblables, tandis que nos lois et le code Napoléon que nous voulons leur appliquer ne sont pas faits pour eux. Avec l’annexion, il devient excessivement difficile de se procurer de la main-d’œuvre pour les travaux nécessaires au pays. Privé de toute initiative, l’indigène se repose sur la race conquérante du soin de le faire vivre, et ne s’inquiète plus de l’avenir. C’est ainsi que Rapa, qui faisait vivre jadis largement plus de cinq mille habitants grâce à d’ingénieux travaux d’irrigation, en a maintenant à peine une centaine qui ne comptent que sur l’arrivée des secours qu’on leur envoie.

Les administrateurs se succèdent tous les quatre ans en Océanie et cherchent surtout à éviter les complications et les histoires pendant leur règne éphémère. Et je me prends toujours à regretter qu’il n’y ait pas de continuité d’action et à Tahiti un gouverneur aimant les indigènes et consacrant sa vie à leur défense. Il est probable qu’un gouvernement maritime serait plus efficace dans ces îles éloignées dont l’importance stratégique est beaucoup plus grande que leur intérêt commercial. Un tel gouvernement, comme celui de la marine américaine au Samoa américain, est mieux armé pour la protection des indigènes contre l’exploitation à courte vue des commerçants. C’est ainsi que je pus constater qu’il était presque impossible au gouvernement de Tahiti de faire appliquer des édits fort sévères sur l’interdiction de la vente de l’alcool aux indigènes par les maisons de commerce.

La question des écoles contraste avec ce qui a été fait au Maroc. Si on a confondu européanisation et christianisation, on a aussi confondu instruction et éducation. C’est ainsi qu’aux îles Gambier entre autres, je n’ai pu constater sans tristesse que tous les enfants indigènes étaient enfermés le matin et l’après-midi dans une école, quand il aurait été plus profitable pour leur santé de jouer nus au soleil. Il y avait certes un effort considérable, louable et entièrement inutile, sinon nuisible, d’une institutrice indigène qui leur apprenait, conformément à des programmes qui ne sont même pas bons pour les nôtres, l’histoire de France de Lavisse et les départements français. Et pas plus qu’aux Gambier, aux Marquises, à Tahiti, il n’y avait le moindre art indigène contemporain, et les enfants se trouvaient sans l’éducation leur permettant de se défendre et d’évoluer dans leur milieu, éducation qu’ils avaient autrefois quand tout était mémorisé par des chants, quand l’art de la navigation était enseigné aux Marquises, et quand florissaient la sculpture, la poésie et la danse. Actuellement, tout est oublié, et les indigènes ne savent même plus faire une pirogue, des tapas ou des nattes.

Oui, les écoles sont nécessaires, mais je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas faire en Polynésie ce que nous avons fait au Maroc : restaurer les arts et les métiers indigènes nécessaires à l’existence de l’individu. Les écoles doivent être, avant tout, professionnelles et en plein air. On doit rénover les métiers indigènes et les arts de la sculpture et de la poésie, et enseigner aux enfants l’histoire de leur pays, leur apprendre la culture physique, les sports et l’héliophilie qui peuvent sauver leur race de la dégénérescence et lutteront efficacement contre l’alcool.

Et ceci est plus important pour de petites communautés vivant dans de petites îles que de leur apprendre à lire ou à écrire. Et alors comme autrefois, l’indigène pourra croître et vivre sous les tropiques.

Oui, en vérité, lorsqu’on a visité comme moi beaucoup de pays, on reste stupéfait devant l’incroyable prétention de la race blanche qui veut imposer partout ses coutumes et son étrange conception de l’existence. Il en fut ainsi de tout temps. Ainsi disparut devant les conquistadores, la civilisation inca qui présentait une organisation sociale qu’aucun pays n’a jamais égalée. Ainsi disparut aussi la civilisation aztèque qui était très supérieure aux envahisseurs par sa science de l’astronomie et son art de la sculpture. Il ne faudrait pas que, comme les Caraïbes, disparaissent les Polynésiens, pour la honte de la race blanche qui n’a pas voulu comprendre que ces indigènes, parce qu’ils étaient heureux et sans besoins, lui étaient supérieurs dans la science du bonheur de vivre.

Et aussi notre civilisation n’a pas voulu profiter de la leçon donnée par ces indigènes. Malgré son développement mécanique et scientifique, son faux idéal, qui est la conquête de l’argent et des plaisirs factices qu’il procure, opprime le bonheur individuel. Et c’est pourquoi elle a montré les signes du déclin et disparaîtra comme ont disparu toutes les autres civilisations.

Et cependant, depuis quelques années, une lueur d’espoir : nombreux sont ceux qui ont compris que le bonheur résidait dans un rapprochement de la nature et une suppression des besoins, et c’est peut-être la seule chose qui peut sauver notre civilisation de la ruine totale. Déjà, alors que, lors de mon passage en Océanie, on devait vivre habillé, à l’européenne, nombreux sont ceux qui, maintenant, en Europe, sur les plages et à la campagne, vivent heureux, le torse nu, sous le soleil.

Oui, en vérité, l’Évangile du soleil se propage. Puisse-t-il se répandre et gagner l’Océanie à temps pour sauver la merveilleuse race polynésienne.


À bord du voilier issu de l’expérience du Firecrest, août 1932.




  1. 5 % nous donnerait droit par réciprocité à 25 millions d’habitants en Chine.
  2. Je cite parmi d’autres le livre du Dr Fougerat de David de Lastours, Hygiène, nudité, soleil aux colonies, Vigot, éditeurs.
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