Je traversai la baie dans mon berthon en toile et me dirigeai vers le village d’Ana, situé presque à l’entrée du port. J’étais naturellement pieds nus et vêtu comme les indigènes d’un simple pagne que l’on nomme ici « lava-lava ». Si les Tahitiens et les Marquisiens préfèrent les calicots à grandes fleurs rouges et blanches, aux Samoa les enfants portent des étoffes à carreaux, tandis que les jeunes gens aiment les étoffes unies blanches, roses ou noires.
Il y a aussi une différence dans la manière de nouer le paréou tahitien et le lava-lava samoan et j’avais adopté comme toujours les coutumes du pays dont j’étais l’hôte.
La route du village était un sentier au bord de l’eau. Je passai devant l’école comme les élèves sortaient. Je fus immédiatement entouré d’une foule d’enfants et je dus répondre à un nombre considérable de « Talofa », la charmante salutation analogue au Kaoha des Marquises et à l’Aloha des îles Hawaï. Presque tous les enfants étaient le torse nu et leurs lava-lavas multicolores étaient fort pittoresques. De jeunes adolescents, vêtus de pagnes blancs et portant des livres sous le bras, étaient aussi beaux que les statues de la Grèce archaïque, me donnant un peu l’illusion de vivre là parmi des dieux. Il était enfin une joie pour moi de voir des êtres beaux et sains portant des vêtements en harmonie avec la merveilleuse nature tropicale. Ce n’était pas sans tristesse que je pensais aux Tahitiens et aux Marquisiens, à leurs tricots et pantalons blancs qui avaient remplacé leurs si artistiques tapas. Ces fourreaux de toile déjà laids dans nos pays, bien qu’ils servent de trait d’union entre les souliers et le veston, sont un non-sens absolu avec les pieds nus.
Il semble qu’aux Samoa l’influence des gendarmes et des missionnaires ait été moins néfaste en ce qui concerne le vêtement et la nourriture, mais c’est un sujet sur lequel je reviendrai dans un autre chapitre.
Tout le long de la route de corail blanc qui bordait la baie, des indigènes s’arrêtaient pour me saluer et me parler de mon voyage, car sans m’avoir vu, tous savaient qui j’étais, tant les nouvelles circulent vite dans ces îles. Là encore, je rencontrais partout la même courtoisie et politesse envers les étrangers qu’aux îles Marquises. Tous semblaient un peu surpris mais flattés de voir que j’avais adopté le costume de leur pays et je dus leur expliquer que je trouvais leur vêtement plus confortable et hygiénique que le vêtement des blancs.
Deux enfants chargés de poisson rentraient de la pêche, et me demandèrent de m’arrêter devant leur case à mon retour. Plus loin, un adorable enfant tout doré par le soleil vint me parler de mon bateau et me demanda, en me disant au revoir, d’une voix un peu surprise et presque indignée si je n’allais pas l’embrasser.
Enfin j’arrivai au village d’Aoua, situé à l’entrée de la baie. Je pouvais pour la première fois contempler un vrai village indigène. La route s’élargissait en une place circulaire, autour de laquelle étaient les cases samoanes avec leurs piliers et leurs toits coniques de bambous et de branches de cocotiers entrelacés. Comme elles sont ouvertes au grand air, je pouvais distinguer les indigènes allongés sur des nattes.
Au bord de la mer, entre les cocotiers qui ployaient sous la brise, les pirogues ou « paopao » pour la pêche à la bonite étaient alignées. Sur le corail, les vagues accouraient du large en longs rouleaux pour déferler avec bruit. Il y avait aussi une petite rivière qui descendait en torrent de la montagne à pic et formait avant de se jeter dans la baie un petit lac tranquille où se miraient les hibiscus et les flamboyants. C’était une vision d’art parfaite que ce petit village qui aurait pu être exactement le même il y a plusieurs siècles et n’avait pas été modifié par le contact des blancs. En rentrant, je fus arrêté par les deux jeunes pêcheurs que j’avais déjà rencontrés. Ils m’invitèrent de la part du chef à venir boire le « ava » dans sa maison, ce qui est un honneur qu’on accorde aux étrangers de marque.
La maison ou « fale » du chef était construite au flanc de la montagne sur des plates-formes de pierres plates. Un toit conique formé de feuillage de bambou entretressé dressait assez haut sa pointe, mais la base en était près du sol et je dus me baisser pour passer entre deux des nombreux piliers qui le supportaient et pénétrer à l’intérieur de la case.
Le sol en était plat et de corail pilé recouvert de petits cailloux, et par-dessus de nombreuses nattes en pandanus. Le chef qui était assis près de la porte me tendit la main et, après avoir échangé un « talofa » avec moi, m’invita à m’asseoir près de lui à la place d’honneur.
Croisant mes jambes sous moi, à la mode du pays, j’examinai l’intérieur de la case. Comme elle était ouverte de tous côtés, il faisait délicieusement frais. Le toit étant très bas, une certaine pénombre régnait dans la pièce. Des grandes traverses soutenaient le toit, qui reposait sur une ossature de bambous. J’ai déjà dit qu’il n’y avait pas de portes, mais des nattes roulées sous le toit, entre les piliers, pouvaient être dépliées comme un store et garantir du vent et de la pluie. De longues nattes roulées reposaient en haut sur des traverses ainsi que des paquets de siapo, qui est l’ancienne étoffe indigène formée de l’écorce de broussonetia papyrifera. Quelques coffres au milieu de la pièce étaient les seuls objets mobiliers. C’était, certes, une habitation commode et mieux faite pour les tropiques que les habitations en planche et en tôle ondulée des blancs. Moins confortable que l’antique « hae » marquisienne, elle était cependant mieux aérée et plus hygiénique, mais les plates-formes qui la supportaient ne pouvaient soutenir la comparaison avec les indestructibles paepaes marquisiens qui subsistent tous et témoignent de la grande densité d’une population maintenant disparue.
Assis sur des nattes, à ma gauche, se tenait le chef, un magnifique vieillard aux cheveux blancs en brosse. Le simple pagne qui le couvrait laissait entrevoir les dessins bleutés du tatouage samoan qui va des genoux jusqu’à la ceinture. Dans le bas du dos est une pirogue dont les extrémités se rejoignent sur le ventre. Dans la case étaient aussi accroupis un autre indigène et des femmes et des enfants sur des nattes.
Accroupi devant moi, tenant entre ses jambes une antique cuvette de bois dur supportée par quatorze pieds courts, un adolescent préparait le ava. Après avoir râpé une racine jaunâtre qui est le macropiper methusticum des naturalistes, il la plaça dans la calebasse en y ajoutant de l’eau et se mit à pétrir cette racine en se servant, pour écraser les plus gros morceaux, de bourre de coco qu’il rinçait fréquemment.
Jadis, aux Samoa, la racine était mâchée par des jeunes filles, comme elle l’est toujours aux îles Tonga, tandis qu’aux Marquises de jeunes garçons remplissaient cet office pour le privilège exclusif des chefs.
Lorsque l’eau eut pris la teinte verdâtre voulue, tous restèrent immobiles et fixèrent leurs yeux sur le chef qui fit entendre un curieux battement de mains traditionnel qui, durant près d’une vingtaine de secondes, avait pour but de rendre la maison tabou et d’en interdire l’approche aux étrangers.
Le jeune Samoan trempa un bol fait d’une noix de coco dans la bassine puis, s’agenouillant devant moi, il éleva en l’air la coupe qu’il me présenta après s’être prosterné très bas. Après l’avoir vidé d’un coup, je renvoyai le bol en le faisant tournoyer sur la natte comme la coutume l’exige. L’ava a un goût spécial de racine que peu de blancs apprécient. Le bol fut ensuite replongé dans le bassin et passé aux chefs et aux autres hôtes suivant leur degré d’importance. C’était un beau et imposant cérémonial, accompagné de paroles rituelles et réglé par une tradition millénaire. L’ava frais est une boisson extrêmement rafraîchissante ; fermentée comme on la buvait souvent autrefois en Polynésie, elle produit un effet intoxiquant et soporifique.
Après le ava, de la nourriture me fut offerte. On plaça devant moi, sur des feuilles, des bananes, du taro et des morceaux de pieuvre ou « fee » rôtis au four. Mais il n’y avait rien là pour m’effrayer car j’étais habitué depuis longtemps à la nourriture indigène. N’avais-je pas mangé de la pieuvre crue marinée dans du citron lors de mon escale à l’île de Noukouhiva ?
Pendant tout le repas, que seules partageaient les grandes personnes, les deux enfants et l’adolescent qui avait préparé le ava se tenaient immobiles, les yeux fixés sur le chef et moi. Ici, les traditions étaient soigneusement conservées ; un grand respect était témoigné au chef de famille, toutes choses qui ne sont plus guère qu’un souvenir dans les îles françaises, et c’est probablement là-bas la cause de la grande dépopulation.
Après avoir pris congé de mes hôtes, je rentrai à bord, content de cette excursion qui m’avait fait connaître la plus courtoise hospitalité et la perfection du petit village dissimulé dans les cocotiers au bord de la mer.
Lorsqu’au cours de mes escales j’admirais le magnifique physique de ces splendides indigènes qui avaient grandi librement et naturellement sous le soleil, je pensais toujours à ce que j’aurais pu être si j’avais toujours vécu comme j’ai maintenant choisi de vivre. Et c’était pour moi une rancœur contre la civilisation d’avoir enfermé ma jeunesse dans des collèges et de ne pas avoir compris dans l’éducation le développement physique complet que tout homme devrait avoir, celui que j’espère un jour pouvoir donner à ceux qui seront mes enfants dans une île isolée de tout contact extérieur.
Comme à toutes mes escales, je devais employer presque tout mon temps à des travaux de peinture, ou à mettre en état mon gréement éprouvé par la précédente traversée. Un jour, le Firecrest était le long du quai, j’étais occupé à la délicate opération de mettre une épissure longue dans un étai en fil d’acier, lorsque je remarquai un indigène qui m’observait avec une attention particulière. Il fumait la pipe, assis sur le quai, les jambes croisées. Ses cheveux coupés en brosse étaient enduits de chaux. Il portait un simple pagne ou « siapo » en écorce d’arbre, au-dessus duquel dépassait le bleu de son tatouage. Sa face était impassible. De temps en temps, il tirait des bouffées de sa pipe, mais pas un de mes gestes ne lui échappait.
Mon navire et ma personne étaient soumis à la plus minutieuse inspection. Lorsque j’eus terminé mon épissure et que j’entrepris la réparation de ma trinquette déchirée, il sembla observer mon travail de voilier avec le même intérêt. Enfin, lorsque tout fut terminé et que j’allai me retirer du pont, je vis qu’il allait sortir de son immobilité presque absolue qui durait depuis deux heures et m’adresser la parole. Ma curiosité était déjà grande de connaître les impressions de ce primitif sur mon navire et mes réparations dont j’étais fort satisfait.
Hélas ! ce fut en anglais qu’il parla, et les paroles qui sortirent de sa bouche furent : « Who cut your hair ? » Qui vous coupe les cheveux ?
C’était le soir de mon arrivée dans la belle rade d’Apia. Je venais de mouiller l’ancre, des pirogues indigènes s’empressaient autour de moi, mais je les chassai toutes, je désirais rester seul et je ne voulais pas descendre à terre. Le pays était pour moi trop plein de souvenirs ; je reconnaissais tous les lieux décrits par Robert Louis Stevenson, les presqu’îles de Matautu et de Mulinuu, au loin Vailima, maintenant résidence du gouvernement, et l’épave du See Adler tout près sur le récif. Et puis, surtout, là-haut, derrière la colline, dormait de son dernier sommeil « Tusitala », le conteur de contes, dans le pays qu’il s’était choisi, parmi les indigènes simples et bons qu’il aimait. Et pourtant, je savais que je ne gravirais pas la colline pour visiter une tombe où trop de monde était venu déjà. N’étais-je pas plus près de lui, seul avec mes pensées ? Et pendant que la nuit tombait, je rêvais et je pensais à la tombe de Chateaubriand au Grand Bé, au pays préféré de mon enfance. C’étaient bien là deux merveilleux tombeaux de deux grands écrivains si proches l’un de l’autre malgré les époques différentes auxquelles ils avaient vécu. Et je pensais aussi à l’autre tombeau qui m’attendait là-bas, si loin sur la longue route marine semée d’écueils et d’embûches, dans l’île de Sainte-Hélène.
Et je me récitais à moi-même le Requiem que le grand Stevenson s’était composé, qu’on avait gravé sur sa tombe et que j’essaie de traduire ici :
- Sous le large ciel étoilé,
Creusez la tombe et laissez-moi reposer.
Joyeux je vécus et avec joie je meurs
Et je me suis couché avec une volonté dernière
Qui est le vers que vous avez gravé pour moi :
Ici il repose, où il désirait être,
Chez lui est le marin de retour de la mer
Et le chasseur est rentré de la colline.
- Sous le large ciel étoilé,
Et je pensais à ma destinée et à mon désir suprême. Bien que j’aie horreur des cimetières et des sépultures en commun, ce n’est pas une telle tombe que je me choisirais, car pour moi, un vrai marin n’est jamais chez lui loin de la mer, et voici quelles sont mes volontés dernières : « S’il m’arrivait de mourir à terre, je désirerais être remorqué au large dans mon bateau et que celui-ci, sabordé, coule toutes voiles et pavillons dehors, m’ensevelissant au sein de la mer que j’aime, parmi les seules choses dont j’ai aimé la possession, et c’est ainsi que je composerais mon épitaphe :
Le marin appareille sur son navire. — Toujours il reprend le large. — Un jour, pour la première fois, il avait pris la mer. — Et c’est elle qui le reprend toujours.
Le marin s’est enseveli avec son navire. — Il ne bravera plus l’orage. — Toujours il reprenait la mer. — Et c’est elle qui l’a pris pour toujours.
- Amis, ne plaignez pas le marin disparu,
Heureux, il dort où il voulait vivre.
Amis, ne plaignez pas le marin disparu,
Mais priez que les vagues le bercent doucement.
Hélas ! dans notre société actuelle, on n’a pas le droit de choisir sa sépulture et l’on doit obéir aux conventions [1]. Mais vivant en dehors des conventions établies par les hommes, j’ai bien le droit de choisir ma tombe en dehors de leurs conventions.
Ainsi, dans certains archipels des Touamotous, les navigateurs étaient couchés pieusement, à leur mort, dans leurs pirogues. Une torche était piquée à l’avant, et elles glissaient à la dérive au gré des alizés.
En général, les demi-blancs issus de l’union d’un Européen et d’une indigène ne sont pas d’un agréable physique. Et cependant, dans la case d’un indigène, sur la presqu’île de Moulinouou vivent un jeune garçon et une fillette issus de l’union d’un matelot scandinave avec une femme samoane. Ils ont les yeux bleus et les cheveux clairs du père, la peau brune et dorée de leur mère, et leur incroyable beauté surpasse toute description.
« Vous aimez, comme Stevenson, me dit un vieux Samoan, marcher pieds nus et vivre parmi les indigènes. J’étais trop jeune pour bien me souvenir de lui. Il nous aimait tous, avait construit le grand fale qui est là-bas, et c’était, n’est-ce pas, l’homme le plus riche du monde ? » Pensant à tous les trésors accumulés dans ses livres, et à ce que Robert Louis avait trouvé dans ces îles, je répondis sans hésitation : « En vérité, tu as raison, il était bien l’homme le plus riche du monde. »
Aux Samoa, il existe une caste d’orateurs héréditaires que, dans les assemblées indigènes, on écoute religieusement dans le plus grand silence. Leur éloquence est incomparable et certains peuvent parler plus de vingt-quatre heures sans s’arrêter. Il est donc curieux que les grands pays blancs, avec leurs régimes parlementaires où l’éloquence prime toutes les autres qualités intellectuelles, ne reconnaissent pas aux indigènes la capacité de se diriger eux-mêmes. Et c’est pourquoi bien des Samoans se plaignent d’être gouvernés par la Nouvelle-Zélande, un pays qui fut colonisé au XVe siècle par une migration de l’archipel de la Société et des îles Cook, alors que Samoa fut un des berceaux de la race et de la civilisation polynésienne et qu’ils pourraient nommer leurs rois pendant quatre-vingts générations.
- ↑ Dernièrement Mme Virginie Hériot, malgré ses volontés formelles, ne put être immergée et repose loin de la mer qu’elle aimait par-dessus tout, à laquelle elle avait donné sa vie.