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L’Anarchisme triomphant. Le logiciel libre et la mort du copyright/Nos seigneurs meurent dans le noir ?

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L’anarchisme comme mode de production L’Anarchisme triomphant. Le logiciel libre et la mort du copyright ~ Nos seigneurs meurent dans le noir ?
written by Eben Moglen, translated by Jérôme Dominguez
Notes


Nos seigneurs meurent dans le noir ?

Pour l'IPdroïde, tout droit sorti de l'avion au retour d'une semaine à Bellagio[37] payée par Dreamworks SKG, c'est assez pour causer une indigestion.

Libérer les possibilités de la créativité humaine en connectant tout le monde à tous les autres ? Mettre le système de la propriété à l'écart afin que nous puissions tous ajouter nos voix au chœur même, si cela signifie coller notre chant par dessus le tabernacle Mormon et envoyer le résultat à un ami ? Plus personne assis, la mâchoire pendante, devant une mixture télévisée de violence et de copulation imminente, conçue attentivement pour attirer l'intérêt de l'oeil du jeune mâle sur une publicité pour une bière ? Que va devenir notre civilisation ? Ou du moins nos enseignants sur le copyright ?

Mais peut-être est-ce prématuré. J'ai seulement parlé de logiciel. De vrai logiciel, l'ancien, celui qui fonctionne sur des ordinateurs. Pas celui qui tourne sur les lecteurs de DVD ou celui fait par Grateful Dead (ah oui, Grateful Dead, il y avait quelque chose de bizarre avec eux, n'est ce pas ? Il n'interdisaient pas les enregistrements à leurs concerts. Ils se moquaient que leurs fans agacent l'industrie du disque. Il semble qu'ils aient bien fait, en fait, vous devez l'admettre. Le sénateur Patrick Leahy n'est il pas un ancien Deadhead ? Je me demande s'il votera pour étendre la propriété de l'entreprise à 125 ans afin que Disney ne perde pas Mickey Mouse en 2004). Et ces lecteurs de DVD, ce sont des ordinateurs, n'est-ce pas ?

Dans la société numérique, tout est connecté. Nous ne devons pas dépendre sur le long terme de la distinction d'un flux de bits d'un autre afin de savoir quelles règles s'appliquent. Ce qui est arrivé au logiciel est déjà arrivé à la musique. Nos seigneurs de l'industrie de la copie sont désormais en train de remuer férocement afin de conserver le contrôle sur la distribution, quand à la fois les musiciens et les auditeurs réalisent que les intermédiaires ne sont plus nécessaires. Le « grand village Potemkine » de 1999, la bien nommée « initiative de musique numérique sécurisée » ( Secure Digital Music Initiative[38] ) aura disparu bien avant que le premier président de l'Internet soit inauguré, pour de simples raisons techniques aussi évidentes à ceux qui savent qu'à ceux qui ont dicté le triomphe du logiciel libre[39] . La révolution anarchiste dans la musique est différente de celle du logiciel tout court[40] , mais ici aussi (comme tout adolescent avec une collection de MP3 de musique auto-produite d'artistes indépendants vous le dira) la théorie a été tuée par les faits. Que vous soyez Mick Jagger, un grand artiste national du tiers monde cherchant un public global ou un artiste réinventant la musique dans votre coin, l'industrie du disque n'aura bientôt plus rien à vous offrir que vous n'auriez mieux et gratuitement. Et la musique ne sonne pas moins bien quand elle est distribuée gratuitement, payez ce que vous voulez directement à l'artiste et ne payez plus rien si vous ne le voulez pas. Donnez votre argent à vos amis, ils l'apprécieront peut-être.

Ce qui est arrivé à la musique est aussi en train d'arriver aux informations. Les services par câblés, comme chaque étudiant en droit américain l'apprend avant même de prendre le quasi-obligatoire cours sur le copyright pour droïdes, ont un intérêt protectible de propriété dans leur expression des informations, même si ce n'est pas le cas dans les faits, sur les rapports d'informations[41] . Alors pourquoi est-ce qu'ils font maintenant cadeau de toute leur production ? Parce que dans le monde du réseau, la plupart des informations sont des informations de commodité. Et l'avantage original des collecteurs d'informations (c'est-à-dire qu'ils étaient très fortement inter-connectés, ce qui n'était pas le cas des autres quand les communications étaient coûteuses) n'est plus. Maintenant, ce qui compte c'est de collecter de l'attention des globes oculaires pour la livrer aux publicitaires. Ce ne sont pas les services câblés qui ont avantage à couvrir le Kosovo, c'est sûr. Encore moins les parangons de la propriété « intellectuelle », nos seigneurs de la télévision. Ils, avec leur gentil personnel surpayé et leur massive infrastructure technique, sont à peu près les seules organisations au monde qui ne peuvent se permettre d'être partout à la fois. Et alors ils doivent se limiter eux-mêmes à quatre-vingt-dix secondes par sujet, ou les chasseurs d'yeux iront voir ailleurs. Alors qui fait la meilleure information, les propriétariens ou les anarchistes ? On verra bientôt.

Oscar Wilde dit quelque part que le problème avec le socialisme est qu'il prend trop de lendemains à venir. Les problèmes de l'anarchisme comme système social sont aussi les coûts de transaction. Mais la révolution numérique modifie deux aspects de l'économie politique qui ont étés par ailleurs invariants dans le reste de l'histoire humaine. Tous les logiciels ont un coût marginal nul dans le cas du monde du réseau, alors que les coûts de coordination sociale ont étés réduits suffisament pour permettre la rapide formation et dissolution de groupes sociaux de grande échelle et très divers sans aucune limitation géographique[42] . De tels changements fondamentaux dans les circonstances matérielles de la vie produisent nécessairement des changements également fondamentaux dans la culture. Vous pensez que non ? Dites-le aux Iroquois. Et, bien sûr, de tels changements dans la culture sont des menaces pour les relations de pouvoir existantes. Vous pensez que non ? Demandez au Parti communiste chinois. Ou alors attendez vingt-cinq ans et voyez si vous pouvez le trouver pour leur poser la question.

Dans ce contexte, l'obsolescence de l'IPdroïde n'est pas inoubliable ni tragique. En fait, il pourrait se trouver lui-même cliquetant dans le désert, expliquant toujours lucidement à une audience imaginaire les règles profitablement compliquées d'un monde qui n'existe plus. Mais, au moins, il aura une compagnie familière, reconnaissable, de toutes ces fêtes scintillantes à Davos, Hollywood et Bruxelles. Nos seigneurs des Médias sont maintenant en prise avec le destin, bien que la plupart d'entre eux doivent sentir que la Force est avec eux. Les règles sur les flux de bits sont maintenant d'une utilité incertaine pour maintenir le pouvoir en cooptant la créativité humaine. Vus clairement à la lumière du jour, ces empereurs ont encore moins de vêtements que les modèles qu'ils utilisent pour attirer nos regards. À moins d'être soutenus par des technologies d'immobilisation de l'utilisateur, par une culture de surveillance totalitaire permettant de noter et de facturer chaque lecteur de chaque « propriété » et un écran de fumée d'haleine de droïde assurant chaque jeune personne que la créativité humaine aurait disparu sans l'aristocratie bienveillante de BillG le Créateur, de Lord Murdoch de Partout, le Spielmeister et de Lord High Mouse, leur règne est pratiquement fini. Mais ce qui est en jeu est le contrôle de la ressource la plus rare de toutes: notre attention. L'occuper est ce qui produit tout l'argent du monde de l'économie digitale, et les seigneurs actuels de la terre se battront pour ça. Seuls les anarchistes sont ligués contre eux: ceux qui ne sont personne, les hippies, les amateurs, les amoureux et les artistes. L'inégale compétition qui en résulte est le grand enjeu politique et légal de notre temps. L'aristocratie semble difficile à battre, mais c'est aussi comme cela qu'elle semblait en 1788 et en 1913. Il est, comme Chou En-Lai l'a dit à propos du sens de la Révolution française, trop tôt pour le dire.

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