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La Demeure mystérieuse/XI
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| X. Le coup de poing | La Demeure mystérieuse ~ XI. La Valnéry, fille galante written by Maurice Leblanc | Épilogue - Arlette et Jean |
| 1928. |
XI. La Valnéry, fille galante
Miracle incompréhensible ! Dix minutes après avoir quitté la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare, on se retrouvait dans la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare. Et cependant on avait traversé la Seine, et on ne l’avait traversée qu’une fois ! Et cependant on n’avait pas bouclé un circuit qui eût permis de retourner au point de départ. Et cependant, après avoir franchi une distance d’environ trois kilomètres depuis la rue d’Urfé (trois kilomètres, c’est-à-dire à peu près la longueur du Paris d’autrefois entre les Invalides et la place des Vosges), on pénétrait dans la cour d’honneur de l’hôtel Mélamare.
Oui, un miracle ! Il fallait un effort de logique et de raison pour dédoubler les deux visions et pour que l’esprit s’installât tour à tour dans deux endroits différents. Le coup d’œil initial et la pensée instinctive ne faisaient des deux spectacles qu’un seul, qui était à la fois là-bas et ici, près des Invalides et près de la place des Vosges.
Et cela provenait de ce fait qu’il n’y avait point seulement identité des choses, analogie absolue des lignes et des couleurs, similitude des deux façades d’hôtel qui s’élevaient au fond des deux cours d’honneur, mais qu’il y avait surtout ce que le temps avait créé, une même atmosphère, une même âme qui flottait entre les murs d’un rectangle étroitement limité, baigné par l’air un peu humide d’un fleuve proche.
C’étaient évidemment les mêmes pierres de taille, apportées de la même carrière et sciées aux mêmes dimensions, mais elles avaient, en outre, reçu des années la même patine. Et les intempéries avaient donné aux mêmes pavés, dans le sillon d’herbe qui les encadrait par places, le même aspect séculaire, et aux toitures que l’on apercevait les mêmes teintes verdâtres.
Gilberte murmura, toute défaillante :
« Mon Dieu ! Est-ce possible ! »
Et l’histoire de sa famille opprimée apparaissait aux yeux d’Adrien de Mélamare.
D’Enneris les entraîna vers le perron.
« Ma petite Arlette, dit Jean, rappelle-toi ton émoi le jour où je vous ai tous conduits dans la cour des Mélamare. Tout de suite, Régine et toi, vous reconnaissiez les six marches du perron que l’on vous avait fait monter. Or voici quelle était cette cour, et voici le véritable perron.
— C’est le même », dit Arlette.
À n’en pouvoir douter, c’était le même perron, vers lequel ils marchaient, le perron de la rue d’Urfé, composé des six mêmes degrés et surmonté de la même marquise à vitres dépareillées. Et ce fut, lorsqu’ils eurent pénétré dans la demeure mystérieuse, le même vestibule aux dalles de même provenance et de même disposition.
« Les pas y font le même bruit », observa le comte dont la voix résonna de la façon même qu’elle résonnait là-bas, lorsqu’il entrait chez lui.
Il eût voulu voir les autres pièces du rez-de-chaussée. D’Enneris, pressé par l’heure, ne le permit pas et leur fit monter les vingt-cinq marches de l’escalier qu’ornait un même tapis et que bordait la même rampe de fer ouvragé. Le palier… trois portes en face, comme là-bas… puis le salon…
Et leur trouble fut aussi grand que dans la cour d’honneur. C’était plus encore que de l’atmosphère identique accumulée au creux d’une pièce, c’était l’identité absolue des meubles et des bibelots, la même usure des étoffes, la même nuance des tapisseries, les mêmes dessins du parquet, le même lustre, les mêmes girandoles, les mêmes entrées de commode, les mêmes bobèches, la même moitié de cordon de sonnette.
« C’est bien ici, Arlette, qu’on a voulu t’enfermer, hein ? dit Jean. Comment ne te serais-tu pas trompée ?
— C’est ici aussi bien que là-bas, répondit-elle.
— C’est ici, Arlette. Voici la cheminée que tu as escaladée, la bibliothèque où tu t’es couchée. Viens voir la fenêtre par où tu t’es échappée. »
À travers cette fenêtre, il lui montra le jardin planté d’arbustes et bordé de hautes murailles qui le dissimulaient aux voisins. À l’extrémité, se dressait le pavillon abandonné, et courait le mur plus bas que perçait la petite porte de service qu’Arlette avait pu ouvrir.
« Béchoux, ordonna d’Enneris, amène-nous Fagerault ici. Il est préférable que ton auto vienne jusqu’au perron et que tes agents attendent ensuite. Nous aurons besoin d’eux. »
Béchoux se hâta. Le bruit de la porte cochère retentit selon le même grondement qu’à la rue d’Urfé. L’auto résonna de la même manière.
En montant, Béchoux dit vivement à l’un de ses hommes :
« Tu installeras tes deux camarades en bas, dans le vestibule, et tu fileras jusqu’à la Préfecture où tu demanderas pour moi trois agents de secours. Service urgent. Tu les amèneras et tu les feras asseoir sur les premières marches de l’escalier du sous-sol dont la porte est là. Nous n’aurons peut-être pas besoin d’eux. Mais la précaution est utile. Et surtout pas un mot d’explication à la Préfecture. Gardons pour nous tout le bénéfice du coup de filet. Compris ? »
On déposa Antoine Fagerault sur un fauteuil. D’Enneris referma la porte.
Le délai de vingt minutes qu’il avait demandé ne devait pas être dépassé de beaucoup à ce moment. Et de fait, Antoine commençait à s’agiter. D’Enneris dénoua son masque et le jeta par la fenêtre. Puis, s’adressant à Gilberte :
« Ayez l’obligeance, madame, de mettre à l’écart votre chapeau et votre vêtement. Vous ne devez pas vous considérer comme étant ici, madame, mais comme étant chez vous, dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Pour Antoine Fagerault, nous n’avons pas quitté la rue d’Urfé. Et j’insiste de la façon la plus pressante pour que personne ne prononce une parole qui soit en contradiction avec ce que je dirai. Vous êtes tous, et plus que moi, intéressés à ce que le but que nous poursuivons ensemble soit atteint. »
Antoine respira plus profondément. Il porta la main à son front comme pour chasser ce sommeil insolite qui l’accablait. D’Enneris ne le quittait pas des yeux. Le comte ne put s’empêcher de dire :
« Alors cet homme serait l’héritier de la race ?…
— Oui, fit d’Enneris, de cette race que vous avez toujours pressentie. D’un côté les Mélamare, pensiez-vous, de l’autre leurs persécuteurs invisibles et inconnus. C’était juste, mais insuffisant. L’énigme n’était complète, et par conséquent explicable, que si l’on dédoublait, non seulement ce que j’appellerai l’interprétation du drame, mais aussi le décor lui-même de ce drame, et chacune des pièces qui le constituent, et chacun des meubles qui le composent. Il fallait bien se dire qu’Arlette et Régine avaient réellement vu les objets qui étaient dans votre salon, mais que, réellement, c’étaient ceux-ci que leurs yeux avaient contemplés. »
Il s’interrompit et regarda autour de lui pour s’assurer que tout était bien comme il voulait que ce fût. Et c’est dans cette atmosphère attentive, au milieu de gens maintenus de gré ou de force dans un certain état d’esprit, qu’Antoine Fagerault s’éveilla peu à peu de sa torpeur. La dose de chloroforme était faible. Il recouvra vivement toute sa conscience, du moins assez de conscience pour réfléchir à ce qui s’était passé. Il se souvint du coup de poing reçu. Mais à partir de cet instant, il n’y avait que des ténèbres dans sa mémoire, et il ne put rien discerner de ce qui avait suivi, ni deviner qu’il avait été endormi.
Il articula, songeusement :
« Qu’y a-t-il ? Il me semble que je suis courbaturé et que beaucoup de temps s’est écoulé depuis…
— Ma foi, non, fit d’Enneris, en riant. Dix minutes, pas davantage. Mais nous commencions à nous étonner. Vois-tu un champion de boxe qui resterait évanoui sur le ring pendant dix minutes pour un méchant coup de poing ? Excuse-moi. J’ai frappé plus fort que je n’aurais voulu. »
Antoine lui lança un coup d’œil furieux.
« Je me rappelle, dit-il, tu enrageais parce que, sous ton déguisement, j’avais découvert Lupin. »
D’Enneris parut désolé.
« Comment ! tu en es encore là ! Si ton sommeil n’a duré que dix minutes, en revanche les événements ont marché. Lupin, Barnett, comme c’est vieux ! Personne, ici, ne s’intéresse plus à ces bêtises !
— Qu’est-ce qui intéresse ? demanda Antoine en interrogeant les visages impassibles de ceux qui avaient été ses amis et dont les regards le fuyaient.
— Qu’est-ce qui intéresse ? s’écria Jean. Mais ton histoire ! uniquement ton histoire et celle des Mélamare, puisqu’elles ne font qu’une.
— Elles ne font qu’une ?
— Parbleu ! et peut-être aurais-tu quelque avantage à l’écouter, car tu ne la connais que partiellement et non dans son ampleur. »
Durant les quelques paroles échangées entre les deux hommes, chacun des assistants avait tenu le rôle de silence et d’acquiescement exigé par d’Enneris. Tous se faisaient complices, et aucun d’eux n’avait l’air d’avoir quitté le salon de la rue d’Urfé. Si le moindre doute se fût insinué dans l’esprit d’Antoine Fagerault, il lui eût suffi d’observer Gilberte et son frère pour être sûr qu’il se trouvait chez eux.
« Allons, dit-il, raconte. J’aimerais bien connaître mon histoire vue et interprétée par toi. Ensuite ce sera mon tour.
— De raconter la mienne ?
— Oui.
— D’après les documents que tu as dans ta poche ?
— Oui.
— Tu ne les as plus. »
Antoine chercha son portefeuille et mâchonna un juron.
« Voyou ! tu l’as volé.
— Je t’ai déjà dit que nous n’avons pas le temps de nous occuper de moi. Toi seul, et c’est assez. Maintenant, le silence. »
Antoine se contint. Il croisa les bras, et, la tête tournée de façon à ne pas voir Arlette, il affecta une attitude distraite et dédaigneuse.
Dès lors il parut ne plus exister pour d’Enneris. C’est à Gilberte et à son frère que celui-ci s’adressa. L’heure était venue d’exposer, dans son ensemble et dans ses détails, le secret des Mélamare. Il le fit, sans phrases inutiles, en termes précis, et non pas comme on imagine une hypothèse selon des faits interprétés, mais comme on raconte une histoire d’après des documents indiscutables.
« Je m’excuse si je dois remonter un peu haut dans les annales de votre famille. Mais l’origine du mal est plus lointaine que vous ne pensiez, et lorsque vous étiez obsédés par les deux dates sinistres où sont morts tragiquement vos deux aïeux innocents, vous ignoriez que ces deux dates étaient déterminées par une petite aventure plus ou moins sentimentale qui se place aux trois quarts du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à une époque où votre hôtel était déjà construit, n’est-ce pas ? depuis vingt-cinq ans.
— Oui, approuva le comte, une des pierres de la façade porte la date de 1750.
— Or, c’est en 1772 que votre aïeul François de Mélamare, père de celui qui fut général et ambassadeur, grand-père de celui qui mourut dans sa cellule, le remeubla et en fit ce qu’il est exactement aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— Oui. Tous les comptes des travaux sont entre mes mains.
— François de Mélamare venait d’épouser la fille d’un riche financier, la très belle Henriette qu’il aimait éperdument et de qui il était fort aimé, et il voulait qu’elle eût un cadre digne d’elle. D’où les dépenses qu’il fit, sans prodigalités inutiles d’ailleurs, mais avec discernement et en s’adressant aux meilleurs artistes. François et la tendre Henriette, selon son expression, furent très heureux ensemble. Aucune femme ne semblait au jeune mari plus belle que la sienne. Rien ne lui semblait de meilleur goût et de plus charmant que les œuvres d’art et les meubles qu’il avait choisis ou commandés pour orner son intérieur. Il passait son temps à les ranger, et à les cataloguer.
« Or, cette vie calme et de plaisirs tout intimes, si elle persista pour la comtesse que l’éducation de ses enfants absorbait, se trouva par la suite quelque peu désorganisée du côté de François de Mélamare. La mauvaise chance voulut qu’il s’amourachât d’une fille de théâtre, la Valnéry, toute jeune, jolie, spirituelle, ayant un très petit talent et de très grandes ambitions. En apparence, aucun changement. François de Mélamare gardait à sa femme toute son affection, tout son respect et, comme il le disait, les sept huitièmes de son existence. Mais chaque matin, de dix heures à une heure, sous prétexte de promenade ou de visites aux ateliers de peintres célèbres, il allait dîner avec sa maîtresse. Et il prenait de telles précautions que la tendre Henriette n’en sut jamais rien.
« Une seule chose altérait la satisfaction de l’époux volage, c’était de quitter son cher hôtel de la rue d’Urfé, situé au cœur du faubourg Saint-Germain, et ses bibelots bien-aimés, pour s’établir dans une vulgaire maison où nulle joie ne contentait ses yeux. Infidèle sans remords à sa femme, il souffrait de l’être à sa demeure. Et c’est ainsi que, à l’autre bout du Paris d’alors, dans un quartier d’anciens marais où de riches bourgeois et de grands seigneurs érigeaient leurs maisons de campagne, il fit construire un hôtel en tous points semblable à celui de la rue d’Urfé et qu’il meubla exactement de la façon qu’il avait meublé celui-ci. Le dehors différait, afin que nul ne pût découvrir cette fantaisie de gentilhomme. Mais une fois qu’il avait pénétré dans la cour d’honneur de la Folie-Valnéry, comme il appela sa nouvelle demeure, François pouvait croire que sa vie reprenait dans le milieu qu’il s’était arrangé. La porte se refermait avec le même bruit.
« La cour offrait aux pieds des pavés d’égale provenance, le perron les mêmes marches, le vestibule les mêmes dalles, chaque pièce les mêmes meubles et les mêmes objets. Rien ne le choquait plus dans ses goûts, ni dans ses habitudes. Il était de nouveau chez lui. Il s’y occupait de même façon. Il y continuait ses classements, ses catalogues et ses inventaires, et sa manie devenait telle qu’il n’eût pas souffert que la moindre babiole manquât à l’appel, d’un côté ou de l’autre, ou ne gardât pas sa place coutumière.
« Raffinement délicat, volupté subtile, mais qui devaient, hélas ! le conduire à sa perte et rendre tragique le destin de sa race, durant plusieurs générations. L’anecdote avait passé de bouche en bouche et courait peu à peu les salons et les ruelles. On en jasait : Marmontel, l’abbé Galiani et l’acteur Fleury y font allusion en termes voilés dans leurs mémoires ou dans leurs lettres. Si bien que la Valnéry, que François jusqu’alors avait réussi à tenir dans l’ignorance, en fut avertie.
« Fort offensée, croyant avoir sur son amant un empire sans bornes, elle le contraignit à choisir, non pas entre elle et sa femme, mais entre ses deux hôtels. François n’hésita pas : il choisit son hôtel de la rue d’Urfé et il écrivit à sa maîtresse ce joli billet que Grimm nous a transmis :
« J’ai dix ans de plus, belle Florinde, vous aussi. « Ce qui nous fait vingt ans de liaison. Au bout de vingt ans, n’est-il pas préférable de se tirer la révérence ? »
« Il tira donc sa révérence à la Valnéry, en lui laissant l’hôtel de la rue Vieille-des-Marais, et il dit adieu à ses bibelots, avec d’autant moins de regrets qu’il retrouvait ceux-ci chez lui, et qu’il se donnait cette fois sans partage à Henriette.
« Le courroux de la Valnéry fut extrême. Elle fit irruption dans l’hôtel de la rue d’Urfé un jour où, par bonheur, Henriette était absente, et tempêta si bien que François la poussa dehors avec force bourrades et injures.
« Dès lors, elle ne pensa plus qu’à se venger. Trois ans plus tard, la Révolution éclatait. Enlaidie, hargneuse, mais riche encore, elle y joua un rôle, épousa un sieur Martin de l’entourage de Fouquier-Tinville, dénonça le comte de Mélamare qui n’avait pu se résoudre à déloger, et, quelques jours avant Thermidor, le fit monter sur l’échafaud ainsi que la tendre Henriette. »
D’Enneris s’arrêta. On avait écouté ardemment le curieux récit auquel, seul, Fagerault paraissait indifférent. Le comte de Mélamare prononça :
« L’histoire intime de notre aïeul n’est pas venue jusqu’à nous. Mais nous savions, en effet, par tradition orale, qu’une dame Valnéry, actrice de bas étage, l’avait dénoncé ainsi que notre arrière-grand-mère. Pour le reste, tout s’est perdu dans la tourmente, et les archives de notre famille ne nous ont légué que des registres de comptes et des inventaires minutieux.
— Mais le secret, reprit d’Enneris, demeura vivant dans la mémoire de la dame Martin. Veuve (car l’ami de Fouquier-Tinville fut à son tour guillotiné), elle s’installa dans l’ancienne Folie-Valnéry et vécut fort retirée, avec un fils qu’elle avait eu de son mariage, et à qui elle enseigna la haine du nom de Mélamare. La mort de François et de sa femme ne l’avait point assouvie, et la gloire que l’aîné de la famille, Jules de Mélamare, s’acquit à l’armée sous Napoléon, et, plus tard, sous la Restauration, dans de grands postes diplomatiques, fut pour elle une cause sans cesse renouvelée de rage et de rancune. Acharnée à sa perte, elle le guetta toute sa vie, et, lorsque, chargé d’honneurs, il rouvrit l’hôtel de la rue d’Urfé, elle organisa le complot ténébreux qui devait le mener en prison.
« Jules de Mélamare succomba aux preuves effroyables accumulées contre lui. Il était accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, mais qui avait été commis dans un salon qui fut reconnu comme le sien, parmi des meubles qui étaient les siens, en face d’une tapisserie qui était la sienne. Pour la seconde fois, la Valnéry se vengeait.
« Vingt-deux ans plus tard, elle mourait, presque centenaire. Son fils l’avait précédée dans la tombe. Mais elle laissait un petit-fils âgé de quinze ans, Dominique Martin, qu’elle avait dressé à la haine et au crime, et qui savait par elle ce qu’on pouvait faire avec le secret du double hôtel Mélamare. Il le prouva en ourdissant à son tour, avec une maîtrise infinie, la machination qui détermina le suicide d’Alphonse de Mélamare, officier d’ordonnance de Napoléon III, accusé d’avoir assassiné deux femmes dans un salon qui ne pouvait être que celui de la rue d’Urfé. Ce Dominique Martin, c’est le vieillard tragique que cherche la justice, et c’est le père de Laurence Martin. Le véritable drame commence. »
Selon l’expression de d’Enneris, le véritable drame commençait. Auparavant, ce n’était que prologue et préparation. Voilà que l’on sortait de ces temps lointains où toute histoire prend figure de légende, pour entrer dans la réalité d’aujourd’hui. Les acteurs existaient encore. Le mal qu’ils faisaient, on en sentait la blessure directe.
D’Enneris continua :
« Ainsi deux êtres seulement relient le dernier quart du XVIIIe siècle aux premières années du XXe. Par-dessus tout un siècle, la maîtresse de François de Mélamare donne la main au meurtrier du conseiller municipal Lecourceux. Elle lui passe la consigne. Elle lui insuffle son ressentiment.
« L’ouvre reçoit une impulsion nouvelle… La haine est égale. Mais ce qu’il y a en Dominique Martin d’exécration atavique et instinctive s’allie avec une force qui, jusqu’ici, n’avait pas joué, le besoin d’argent. Le coup exécuté contre Alphonse de Mélamare, officier d’ordonnance, se doublait de rapine et d’escroquerie. Mais le bénéfice recueilli, de même que l’héritage de l’aïeule, tout cela, Dominique l’a tout de suite dilapidé. Il vit donc d’expédients et de vols. Seulement, comme il n’a plus pour soutenir ses entreprises cette sorte d’alibi que lui fournissait l’hôtel de la rue d’Urfé, comme cet hôtel est clos, barricadé, et que la famille de Mélamare, durant plus d’une génération, s’est réfugiée en province, il ne peut monter aucune affaire de grande envergure et moins encore attaquer ses ennemis héréditaires.
« Je ne saurais dire au juste quels furent, à cette époque, les moyens d’existence de Dominique et le détail des opérations assez peu fructueuses qu’effectuent quelques amis enrôlés sous sa direction. Il s’est marié, dès le début, avec une très honnête femme, qui meurt de chagrin, semble-t-il, lui laissant trois filles, Victorine, Laurence et Félicité, lesquelles grandissent et s’élèvent comme elles peuvent dans l’hôtel de la Valnéry. De bonne heure, Victorine et Laurence le secondent dans ses expéditions. Félicité, qui tient de sa mère une nature probe, s’enfuit plutôt que d’obéir, épouse un brave homme du nom de Fagerault, et le suit en Amérique.
Une quinzaine d’années s’écoulent. Les affaires ne marchent pas bien. À aucun prix, Dominique et ses deux filles ne veulent vendre le vieil hôtel, seul reliquat de l’héritage. Ni cession, ni même hypothèques. Il faut rester libre, être chez soi, et à même de profiter de la première occasion. Et comment ne pas espérer ? L’autre hôtel, celui de la rue d’Urfé, s’est ouvert de nouveau. Le comte Adrien de Mélamare et sa sœur Gilberte oublient les leçons redoutables du passé et viennent habiter Paris. Ne pourrait-on pas utiliser leur présence et recommencer contre eux ce qui a réussi contre Jules et Alphonse de Mélamare ?
« C’est à ce moment que le destin se prononce. Félicité, celle des filles de Dominique qui s’est exilée en Amérique, meurt à Buenos Aires, ainsi que son mari. Un fils est né de leur union. Il a dix-sept ans. Il est pauvre. Que fera-t-il ? L’envie lui prend de connaître Paris. Un beau jour, sans crier gare, il sonne chez son grand-père et chez ses tantes. La porte s’entrebâille :
« — Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ?
« — Antoine Fagerault. »
À l’appel de son nom, Antoine Fageault, qui dissimulait mal l’intérêt croissant qu’il prenait à la sombre histoire de sa famille, tourna légèrement la tête, haussa les épaules, et ricana :
— Qu’est-ce que c’est que tous ces commérages ? Où as-tu ramassé ton tas de vilenies ? La Valnéry ? l’hôtel de la rue Vieille-des-Marais ? Les deux maisons ?… Jamais entendu parler de toutes ces bêtises… Vrai, tu en as de l’invention. »
D’Enneris ne releva pas l’interruption d’Antoine. Méthodiquement, il poursuivit :
« Antoine Fagerault arrive en France, ne connaissant du passé que ce qu’on peut et ce qu’on veut lui en raconter, c’est-à-dire pas grand-chose. C’est un bon jeune homme, intelligent, qui adorait sa mère et qui ne demande qu’à vivre selon les principes qu’elle lui a inculqués. Son grand-père et ses tantes se gardent bien de le prendre de front. Ils gagnent du temps, ayant vite deviné que le jeune homme, si doué qu’il soit, est nonchalant, paresseux et fort enclin à la dissipation. Sur ce chapitre, au lieu de le retenir, ils l’encouragent. Amuse-toi, mon petit, va dans le monde. Fais-toi des relations utiles. Dépense de l’argent. Quand il n’y en a plus on en trouve. Antoine dépense, joue, s’endette et, peu à peu, à son insu, glisse vers certaines compromissions, jusqu’au jour où ses tantes lui annoncent qu’on est ruiné et qu’il faut travailler. L’aînée des deux sœurs, Victorine, ne travaille t-elle pas, elle ? Ne tient-elle pas boutique de revendeuse, rue Saint-Denis ?
« Antoine renâcle. Travailler ? N’y a-t-il pas mieux à faire quand on a vingt-quatre ans, qu’on est adroit comme lui, sympathique et joli garçon, et que la vie vous a débarrassé de quelques scrupules gênants ? Sur quoi, les deux sœurs le mettent au courant du passé, lui racontent l’histoire de François de Mélamare et de la Valnéry, lui révèlent le secret des deux hôtels semblables, et, sans faire allusion aux assassinats, lui indiquent la possibilité de quelque affaire fructueuse. Deux mois plus tard, Antoine a si bien manœuvré qu’il s’est présenté à la comtesse de Mélamare et son frère Adrien, et dans des conditions si favorables pour lui qu’il est introduit dans l’hôtel de la rue d’Urfé. Dès lors, l’affaire est toute trouvée. La comtesse Gilberte vient de divorcer. Elle est jolie, riche. Il épousera la comtesse. »
En cet endroit du réquisitoire, Fagerault protesta d’un ton véhément :
« Je ne rétorque pas tes calomnies idiotes. Ce serait m’abaisser. Mais il est une chose que je n’accepte pas, c’est que tu dénatures les sentiments que j’avais pour Gilberte de Mélamare.
— Je ne dis pas non, concéda Jean, sans répondre directement. Le jeune Fagerault est un peu romanesque à l’occasion, et de bonne foi. Mais avant tout, pour lui, c’est une affaire en perspective. Et, comme il faut tenir le coup, paraître à son aise, avoir un portefeuille garni, il exige de ses tantes, à la grande colère du vieux Dominique, que l’on vende quelques bribes du mobilier de l’actrice Valnéry. Et, durant une année, discrètement, il fait sa cour. Peine perdue. À cette époque, le comte n’a guère confiance en lui. Mme de Mélamare, un jour où il se montre trop hardi, sonne son domestique et le met à la porte.
« C’est l’écroulement de ses rêves. Tout est à recommencer, et dans quelles conditions ! Comment sortir de la misère ? L’humiliation, la rancune démolissent en lui ce qui restait d’influence maternelle, et par cette brèche s’infiltrent tous les mauvais instincts de la lignée Valnéry. Il jure de prendre sa revanche. En attendant, il bricole de droite et de gauche, voyage, escroque, fait des faux, et, lorsqu’il passe par Paris, la bourse plate, vend des meubles, malgré d’effroyables discussions avec le grand-père. La vente de ces meubles, signés Chapuis, et leur expédition à l’étranger, n’en avons-nous pas retrouvé les preuves chez un antiquaire, Béchoux et moi ?
« L’hôtel se vide peu à peu. Qu’importe ? L’essentiel, c’est de le conserver et de ne toucher ni au salon, ni à l’apparence de l’escalier, du vestibule et de la cour. Oh ! pour cela, les sœurs Martin sont intransigeantes. Il faut que la similitude entre les deux salons soit absolue, sinon tout peut se découvrir si jamais on dresse l’embûche. Elles possèdent le double des inventaires et des catalogues de François de Mélamare, et elles n’admettent pas qu’un objet manque à l’appel.
« Laurence Martin surtout est acharnée. Elle tient de son père et de la Valnéry les clefs de la rue d’Urfé, c’est-à-dire les clefs de l’hôtel Mélamare. À diverses reprises, la nuit, elle y pénètre. Et c’est ainsi que, un jour, M. de Mélamare s’aperçoit que certaines petites choses ont disparu. Laurence est venue. Elle a coupé un cordon de sonnette, parce que, chez elle, la moitié de ce même cordon n’existe plus. Elle a dérobé une bobèche et une entrée de commode, parce que, chez elle, ces mêmes objets ont été égarés. Et ainsi de suite. Butin sans valeur ? Certes, au point de vue intrinsèque. Mais il y a sa sœur aînée, Victorine. Et, pour celle-ci, qui est revendeuse, tout a une valeur. Elle écoule une partie des objets au marché aux Puces, où le hasard me conduit, une autre dans sa boutique où m’amènent mes recherches et où j’aperçois enfin Fagerault.
« À ce moment tout va mal. Plus le sou chez les Martin. On ne mange même pas à son appétit. Il n’y a presque plus rien à vendre, et, autour de ce qui reste, le grand-père fait bonne garde. Que va-t-on devenir ? C’est alors que s’organise à l’Opéra, avec force réclames, la grande fête de charité. Dans le cerveau inventif de Laurence Martin germe l’idée d’un coup le plus audacieux : on volera le corselet de diamants.
« Ah merveille ! Antoine Fagerault s’enflamme. En vingt-quatre heures, il prépare tout. Le soir venu, il pénètre dans les coulisses, met le feu à ses gerbes de fausses fleurs, enlève Régine Aubry et la jette dans une auto volée. Coup de maître qui aurait pu ne pas avoir d’autres suites que l’escamotage du corselet, effectué dans l’auto. Mais Laurence Martin a voulu plus que cela, elle. L’arrière-petite-fille de la Valnéry n’a pas oublié. Pour donner à l’aventure toute sa signification héréditaire, elle a voulu que le vol fût exécuté dans le salon de la rue Vieille-des-Marais, dans ce salon qui est pareil à celui des Mélamare. N’est-ce pas l’occasion, en effet, si l’on est découvert, de diriger l’enquête vers la rue d’Urfé et de renouveler contre le comte actuel ce qui a réussi contre Jules et Alphonse de Mélamare ?
« Le vol, donc, a lieu dans le salon de la Valnéry. Comme la comtesse, Laurence exhibe à son doigt une bague à trois petites perles disposées en triangle. Comme la comtesse, elle est vêtue d’une robe prune garnie de velours noir. Comme le comte, Antoine Fagerault porte des guêtres claires… Deux heures après, Laurence Martin s’introduit chez les Mélamare et cache la tunique d’argent dans un des livres de la bibliothèque où, quelques semaines plus tard, preuve irrécusable, le brigadier Béchoux, amené par moi, la trouve. Le comte est arrêté. Sa sœur se sauve. Pour la troisième fois, les Mélamare sont déshonorés. C’est le scandale, la prison, bientôt le suicide, et, pour les descendants de la Valnéry, l’impunité. »
Personne n’avait interrompu les explications de Jean. Il les poursuivait d’un ton plus sec, scandant les phrases avec la main, et chacun revivait la ténébreuse histoire dont les péripéties se déroulaient enfin dans la logique et dans la clarté.
Antoine se mit à rire, et son rire fut assez naturel.
« C’est très amusant. Tout cela se tient bien. Un vrai roman-feuilleton avec rebondissements et coups de théâtre. Tous mes compliments, d’Enneris. Par malheur, en ce qui me concerne, et sans même insister sur ma soi-disant parenté avec les Martin et sur l’ignorance absolue où je suis de ce second hôtel dont tu parles et qui n’existe que dans ton imagination fertile, par malheur mon rôle est rigoureusement le contraire de celui que tu m’attribues. Je n’ai jamais enlevé personne, ni volé aucun corselet de diamants. Tout ce que mes amis Mélamare, tout ce qu’Arlette, tout ce que Béchoux et toi-même vous avez pu voir de mes actes, n’est que probité, désintéressement, assistance et amitié. Tu tombes mal, d’Enneris. »
Objection juste, par certains côtés, et qui ne manqua pas de frapper le comte et sa sœur. La conduite extérieure de Fagerault avait toujours été irréprochable. Et, d’autre part, il pouvait ignorer l’existence de ce second hôtel. D’Enneris ne se déroba pas et répondit, toujours de manière indirecte :
« Il y a des figures qui trompent et des manières d’être qui vous induisent en erreur. Pour moi, je ne me suis jamais laissé prendre à l’air loyal du sieur Fagerault. Dès la première fois où je l’aperçus dans la boutique de sa tante Victorine, je pensai que c’était lui notre adversaire, et lorsque, le soir, dissimulé derrière la tapisserie ainsi que Béchoux, je l’écoutai parler, mon doute devint une certitude. Le sieur Fagerault jouait un rôle. Seulement j’avoue que, précisément, à partir du jour où je le vis, sa conduite me dérouta. Voilà que, tout à coup, cet adversaire semblait en contradiction avec lui-même et avec les plans que je lui attribuais. Voilà qu’il défendait les Mélamare au lieu de les attaquer, et que, en quelque sorte, il changeait de camp. Que se passait-il donc ? Oh ! une chose fort simple. Arlette, notre jolie et douce Arlette, était entrée dans sa vie. »
Antoine haussa les épaules en riant.
« De plus en plus drôle. Voyons, d’Enneris, est-ce qu’Arlette pouvait changer ma nature ? et faire que je sois le complice de gredins que je poursuivais avant toi et que je traquais ? »
D’Enneris répondit :
« Arlette était entrée dans sa vie depuis quelque temps déjà. Vous vous rappelez, monsieur de Mélamare, que, attiré par la ressemblance d’Arlette avec une fille que vous avez eue et qui est morte, vous l’avez suivie plusieurs fois. Or, Antoine, qui vous surveillait souvent, soit directement, soit par l’intermédiaire de ses tantes, remarqua celle que vous suiviez, l’accompagna de loin jusqu’à sa demeure, rôda dans l’ombre, et même essaya de l’aborder, un soir qu’elle était sortie. La curiosité du début devenait un sentiment plus vif qui croissait à chaque rencontre. N’oublions pas que le sieur Antoine est un sentimental capable de mêler des rêves romanesques à ses spéculations. Mais c’est aussi un amoureux qui n’aime pas rester en chemin. Enhardi par l’enlèvement de Régine, il n’hésite pas. D’accord avec Laurence Martin, et bien que celle-ci estime l’acte dangereux, il enlève Arlette.
Il comptait ainsi la séquestrer, la tenir à sa disposition, et profiter d’un jour de lassitude. Espoir vain. Arlette s’enfuit. Il éprouve alors un vrai désespoir. Oui, durant quelques jours, il souffre réellement. Il ne peut plus se passer d’elle. Il veut la voir. Il veut se faire aimer. Et, un beau soir, ayant brusquement bouleversé tous ses projets, il vient trouver Arlette et sa mère. Il se présente comme ancien ami des Mélamare. Il affirme que le comte et la comtesse sont innocents. Arlette veut-elle l’aider à prouver cette innocence ?
« Vous voyez, n’est-ce pas, monsieur de Mélamare, le parti qu’il va tirer de ce nouveau jeu, et comment il s’en acquitte. D’un coup, il a gagné les sympathies d’Arlette, heureuse de réparer son erreur, il collabore avec elle, il conquiert la reconnaissance de votre sœur, la persuade de se livrer à la justice, lui offre un plan de défense et la sauve ainsi que vous. Tandis que, déconcerté, je perds mon temps à réfléchir, il est chez lui dans votre salon. On le fête comme un bon génie. Il propose des millions (qu’est-ce que ça lui coûte ?) pour donner corps aux rêves généreux d’Arlette et, soutenu par ceux qu’il a tirés du gouffre, il obtient d’Arlette une promesse de mariage. »
XII. Arsène Lupin
Antoine s’était approché. Toute sa conduite était mise en lumière avec une telle violence, sans qu’un seul acte demeurât dans l’ombre, qu’il commençait à perdre son air d’indifférence ironique. Il faut se rappeler, en outre, que le chloroforme l’a mis en état de dépression physique, que son système nerveux est ébranlé, et surtout qu’il se bat avec un adversaire dont il ne soupçonnait ni la puissance ni la documentation à son égard. Planté en face de Jean, il frémissait d’une colère qu’il ne pouvait exhaler, et, contraint par une force supérieure à la sienne d’écouter jusqu’au bout, il balbutiait des phrases rageuses.
« Tu mens ! Tu n’es qu’un misérable ! C’est la jalousie qui te dresse contre moi.
— Peut-être, s’écria d’Enneris, en se tournant brusquement vers lui, et en acceptant enfin ce duel direct qu’il refusait jusqu’ici. Peut-être, puisque j’aime aussi Arlette. Mais tu n’avais pas que moi comme ennemi. Tes vrais ennemis maintenant, ce sont tes complices d’autrefois. C’est ton grand-père, ce sont tes tantes, lesquels demeurent inébranlablement fidèles au passé, tandis que toi tu essaies de te régénérer.
— Je ne les connais pas, ces complices ! s’exclama Antoine Fagerault, ou je ne les connaissais alors que comme adversaires, et je luttais pour les écarter.
— Tu luttais parce qu’ils te gênent, que tu as peur d’être compromis, et que tu aurais voulu les réduire à l’impuissance. Mais des malfaiteurs, ou plutôt des maniaques comme eux, rien ne pouvait les désarmer. Ainsi il y a un projet municipal qui consiste à élargir dans le quartier dit du Marais un certain nombre de rues, dont la rue Vieille-des-Marais. S’il est exécuté, la nouvelle rue passe à travers l’hôtel de la Valnéry. Or, cela, ni Dominique Martin ni ses filles ne peuvent l’admettre. La vieille demeure est intangible. C’est la chair de leur chair, le sang de leurs veines. Tout plutôt qu’une destruction qui leur semble un sacrilège. Laurence Martin entame des pourparlers avec un conseiller municipal de réputation assez équivoque. Prise au piège, elle s’enfuit, et le vieux Dominique tue M. Lecourceux d’un coup de revolver.
— Qu’en savais-je ? protesta Antoine. C’est toi qui m’as appris cet assassinat.
— Soit. Mais l’assassin était ton grand-père, et Laurence Martin sa complice ! Et le jour même, ils dirigent leurs attaques vers celle que tu aimes et qu’ils ont condamnée. En effet, si tu n’avais pas connu Arlette, et si ta volonté n’était pas de l’épouser malgré eux, tu n’aurais pas trahi la cause de la famille. Tant pis pour Arlette. Lorsque quelqu’un vous gêne, on le supprime. Attirée dans un garage isolé, Arlette eût été brûlée vive par le feu qu’ils allument, si tu n’étais arrivé à temps.
— Donc, en ami d’Arlette ! proféra Fagerault, et en ennemi acharné de ces gredins.
— Oui, mais ces gredins, c’est ta famille.
— Mensonge !
— C’est ta famille. Tu as beau, le soir même, au cours d’une scène que tu as avec eux et dont j’ai les preuves, leur reprocher leurs crimes et hurler que tu ne veux pas tuer, tu as beau leur défendre de toucher à un seul des cheveux d’Arlette, tu es solidaire de ton grand-père et de tes tantes.
— On n’est pas solidaire de bandits ! protesta Fagerault, qui, à toutes les attaques, cédait du terrain.
— Si, quand on a été leur complice, qu’on a volé avec eux.
— Je n’ai pas volé.
— Tu as volé les diamants, et, qui plus est, tu les gardes pour toi, et cachés. La part de butin qu’ils te réclament, tu la leur refuses. Et c’est là aussi ce qui vous jette les uns contre les autres, comme frappés de démence. Entre vous, c’est la guerre à mort. Traqués par la justice, effrayés, croyant que tu es capable de les livrer, ils abandonnent leur hôtel et se réfugient dans un pavillon de banlieue qui leur appartient. Mais ils ne lâchent pas prise. Ils veulent les diamants ! Et ils veulent sauver la demeure de la race ! Et ils t’écrivent ou te téléphonent. Deux nuits de suite, il y a rendez-vous dans les jardins du Champ-de-Mars. On ne s’accorde pas ! Tu refuses de partager et tu refuses de renoncer à ton mariage. Alors les trois emploient l’argument suprême : ils essaient de te tuer. Dans l’ombre du jardin, la lutte est implacable. Plus jeune et plus fort, tu en sors vainqueur, et Victorine Martin te serrant de trop près, tu t’en débarrasses d’un coup de couteau. »
Antoine chancela et devint livide. L’évocation de cette minute effroyable le bouleversait. Son front dégouttait de sueur.
« Désormais, il semble que tu n’as plus rien à craindre. Sympathique à tous, confident de M. et Mme de Mélamare, ami de Van Houben, conseiller de Béchoux, tu es le maître de la situation. Tes desseins ? Te délivrer du passé en laissant exproprier et détruire l’hôtel de la Valnéry. Rompre définitivement avec les Martin, que tu indemniseras au moment voulu. Redevenir honnête. Épouser Arlette. Acheter l’hôtel de la rue d’Urfé. Et, de la sorte, réunir en toi les deux races ennemies et jouir, sans remords et sans appréhension, de cette demeure et de ces meubles dont les « doubles » ne seront plus prétexte à vol et à forfait. Voilà ton but.
« Un seul obstacle, moi ! moi, dont tu connais l’hostilité et dont tu n’ignores pas les sentiments pour Arlette. Aussi, par excès de prudence, et pour ne rien laisser au hasard, tu prends tes précautions et tu cherches à me compromettre. N’est-ce pas le meilleur moyen de te garantir ? N’est-ce pas te défendre que d’accuser ? Et, comme tu as eu soin d’inscrire le nom d’Arsène Lupin sur un papier que tu glisses dans la poche de la revendeuse, tu joues de cette corde nouvelle. Arsène Lupin, c’est Jean d’Enneris. Tu le proclames dans les journaux. Tu lances Béchoux contre moi. De nous deux qui gagnera la partie ? Qui des deux fera que l’autre soit arrêté le premier ? Toi, évidemment, n’est-ce pas ? Tu es tellement sûr de la victoire que tu me provoques ouvertement. Le dénouement approche. C’est une question d’heures, une question de minutes. Nous sommes l’un en face de l’autre, et sous les yeux de la police, Béchoux n’a qu’à choisir entre nous. Le danger est si pressant pour moi que je sens la nécessité de prendre du champ, comme on dit, et de t’envoyer un coup de poing bien placé. »
Antoine Fagerault jeta un regard autour de lui, cherchant un soutien, une sympathie. Mais le comte et sa sœur, ainsi que Van Houben, l’observaient durement. Arlette semblait absente, Béchoux avait un air implacable de policier qui tient sa proie.
Il eut un frisson, et cependant se redressa, cherchant encore à faire face à l’ennemi.
« Tu as des preuves ?
— Vingt. Depuis huit jours, je vis dans l’ombre des Martin, que j’ai réussi à dénicher. J’ai des lettres de Laurence à toi et de toi à Laurence. J’ai des carnets de notes, une sorte de journal écrit par Victorine Martin, la revendeuse, où elle raconte toute l’histoire de la Valnéry et votre histoire à tous.
Et pourquoi n’as-tu pas encore donné tout cela à la police ? balbutia Antoine en désignant Béchoux du doigt.
— Parce que je voulais d’abord te convaincre devant tous de fourberie et d’ignominie, et parce que je voulais ensuite te laisser un moyen de salut.
— Lequel ?
— Rends les diamants.
— Mais je ne les ai pas ! s’écria Antoine Fagerault avec un sursaut de fureur.
— Tu les as. Laurence Martin t’en accuse. Ils sont cachés.
— Où ?
— Dans l’hôtel de la Valnéry. »
Antoine s’exaspéra :
« Tu le connais donc, cet hôtel inexistant ? Tu la connais cette demeure mystérieuse et fantastique ?
— Parbleu ! Le jour où Laurence a voulu acheter le conseiller municipal, chargé d’un rapport, et où j’ai su que ce rapport concernait l’élargissement d’une rue, il m’a été facile, connaissant la rue, de trouver l’emplacement d’un vaste hôtel ayant cour par-devant et jardin par-derrière.
— Eh bien, pourquoi ne nous as-tu pas conduits là-bas ? Si tu voulais me confondre et me réclamer les diamants que j’y ai cachés, pourquoi ne sommes-nous pas chez la Valnéry ?
— Nous y sommes, déclara tranquillement d’Enneris.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Je dis qu’il m’a suffi d’un peu de chloroforme pour t’endormir et pour te conduire ici, avec M. et Mme de Mélamare.
—Ici ?
— Oui, chez la Valnéry.
— Mais nous ne sommes pas chez la Valnéry ! Nous sommes rue d’Urfé.
— Nous sommes dans le salon où tu as dévalisé Régine et mené Arlette.
— Ce n’est pas vrai… Ce n’est pas vrai… marmotta Antoine, éperdu.
— Hein ? ricana d’Enneris, faut-il que l’illusion soit parfaite pour que toi-même, l’arrière-petit-fils de la Valnéry et le petit-fils de Dominique Martin, tu t’y laisses prendre !
— Ce n’est pas vrai ! Tu mens ! Ce n’est pas possible ! » reprenait Fagerault en s’efforçant de discerner entre les objets certaines différences qui n’existaient pas.
Et Jean, impitoyable, reprenait :
« C’est ici ! C’est ici que tu as vécu avec les Martin ! Presque tout l’hôtel est vide. Mais cette pièce a tous ses meubles. L’escalier, la cour ont conservé leur aspect séculaire. C’est l’hôtel de la Valnéry.
— Tu mens ! tu mens ! bégayait Antoine, torturé.
— C’est ici. L’hôtel est cerné. Béchoux est venu de là-bas avec nous. Ses agents sont dans la cour et dans le sous-sol. C’est ici, Antoine Fagerault ! C’est ici que Dominique et que Laurence Martin, obsédés tous deux par la vieille demeure fatidique, revinrent de temps à autre. Veux-tu les voir ? Hein ? Veux-tu assister à leur arrestation ?
— Les voir ?
— Dame ! si tu les vois apparaître, tu admettras bien qu’ils apparaissent chez eux et que nous sommes dans la rue Vieille-des-Marais, et non dans la rue d’Urfé.
— Et on va les arrêter ?
— À moins, plaisanta d’Enneris, que Béchoux s’y refuse…
Sur la cheminée, la pendule sonna six coups de sa petite voix aigrelette. Et d’Enneris prononça :
« Six heures ! Tu sais comme ils sont exacts. Je les ai entendus, l’autre nuit, qui se promettaient de faire un tour chez eux à six heures exactement. Regarde par la fenêtre, Antoine. Ils entrent toujours par le fond du jardin. Regarde. »
Antoine s’était approché et regardait malgré lui à travers les rideaux de tulle. Les autres aussi, inclinés sur leurs chaises, cherchaient à voir, immobiles et anxieux.
Et, près du pavillon abandonné, la petite porte par où Arlette s’était enfuie fut poussée lentement. Dominique entra d’abord, puis Laurence.
« Ah ! c’est effroyable… chuchota Antoine. Quel cauchemar !
— Ce n’est pas un cauchemar, ricana d’Enneris. C’est une réalité. M. Martin et Mlle Martin font un tour dans leur domaine. Béchoux, veux-tu avoir l’obligeance de disposer tes acolytes au-dessous de cette pièce ? Tu sais ? la salle aux vieux pots de fleurs. Surtout pas de bruit. À la moindre alerte, M. Martin et Mlle Martin s’évanouiraient comme des ombres. L’hôtel est truqué, je t’en avertis, et il y a, sous le jardin, une issue dérobée qui file vers la rue déserte et qui débouche dans une écurie voisine. Il faut donc attendre qu’ils soient à dix pas des fenêtres. Vous sauterez alors sur eux et vous les tiendrez ficelés, dans la salle. »
Béchoux sortit en hâte. On entendit du vacarme au-dessous. Puis ce fut le silence.
Là-bas, le père et la fille avançaient à pas comptés, avec cette allure des criminels qui n’est peut-être point l’inquiétude, mais qui est l’attention continue où l’on devine l’effort habituel des yeux et des oreilles et le raidissement de tous les nerfs.
« Oh ! c’est effroyable », répéta Antoine.
Mais surtout l’émotion de Gilberte était à son comble. Elle contemplait avec une angoisse indicible la marche lente des deux misérables. Pour elle et pour son frère, qui pouvaient se croire dans leur salon de la rue d’Urfé, Dominique et Laurence étaient les représentants de cette race qui les avait tellement fait souffrir. Ils semblaient sortir du passé ténébreux et venir, une fois de plus, à l’assaut des Mélamare pour les acculer, une fois de plus, au déshonneur et au suicide.
Gilberte glissa de son siège et tomba à genoux. Le comte serrait les poings avec fureur.
« Je vous en conjure, ne bougez pas, fit d’Enneris. Toi, non plus, Fagerault.
— Épargne-les ! supplia celui-ci. Emprisonnés, ils se tueront. Ils me l’ont dit bien souvent.
— Et après ? N’ont-ils pas fait assez de mal ? » Maintenant on les voyait tous deux bien en face, à quinze ou vingt pas. Ils offraient la même expression austère, plus cruelle chez la fille, plus impressionnante chez le père dont la figure anguleuse, dépouillée de toute humanité, n’avait plus d’âge.
D’un coup, ils s’arrêtèrent. Du bruit ? Quelque chose qui avait remué quelque part ? Ou bien était-ce l’instinct du danger ?
Rassurés, ils repartirent en même temps.
Et ce fut soudain comme une meute qui s’abattit sur eux. Trois hommes avaient bondi et les tenaient à la gorge et aux poignets avant qu’il leur fût loisible d’esquisser un mouvement de fuite ou de résistance. Pas un cri. Quelques secondes après, ils disparaissaient, entraînés vers le sous-sol. Dominique et Laurence, si longtemps recherchés, héritiers invisibles de tant de forfaits demeurés sans châtiment, étaient aux mains de la justice.
Il y eut un moment de silence. Gilberte, agenouillée, priait. Adrien de Mélamare sentait que la pierre du tombeau se soulevait et qu’il pouvait enfin respirer largement. Puis d’Enneris se pencha sur Antoine Fagerault et le saisit à l’épaule.
« C’est ton tour, Fagerault. Tu es le dernier descendant, celui qui représente la race maudite, et, comme les deux autres, tu dois payer la dette séculaire. »
Il ne restait plus rien de l’être heureux en apparence et si insouciant qu’était Antoine Fagerault. En quelques heures, il avait pris un visage de détresse et de ruine. Il tremblait de peur.
Arlette s’approcha et implora d’Enneris.
« Sauvez-le, je vous en prie.
— Il ne peut pas être sauvé, fit d’Enneris. Béchoux veille.
— Je vous en prie, répéta la jeune fille… Il vous suffit de vouloir.
— Mais c’est lui qui ne veut pas, Arlette. Il n’a qu’un mot à dire, et il refuse. »
Dans un sursaut d’énergie, Antoine se releva. Que dois-je faire ?
— Où sont les diamants ? »
Et comme Antoine hésitait, Van Houben, hors de lui, le rudoya.
« Les diamants, tout de suite ! … Sinon, c’est moi qui te démolis.
— Ne perds pas de temps, Antoine, ordonna d’Enneris. Je te le répète, l’hôtel est cerné. Béchoux est en train de répartir ses hommes, et ils sont plus nombreux que tu ne crois. Si tu veux que je t’arrache à lui, parle. Les diamants ? »
Il le tenait par un bras, Van Houben par l’autre. Antoine demanda :
« J’aurai ma liberté ?
— Je te le jure.
— Que deviendrai-je ?
— Tu t’en iras en Amérique. Van Houben t’enverra cent mille francs à Buenos Aires.
— Cent mille ! Deux cent mille ! s’écria Van Houben qui aurait tout promis, quitte à ne pas tenir… Trois cent mille ! »
Antoine hésitait encore.
« Dois-je appeler ? dit Jean.
— Non… non… attends… voilà… Eh bien, soit… je consens.
— Parle. »
À voix basse, Antoine articula :
« Dans la pièce à côté… dans le boudoir.
— Pas de blagues ! dit Jean, cette pièce est vide. Tous les meubles ont été vendus.
— Sauf le lustre. Le vieux Martin y tenait plus qu’à tout.
— Et tu as caché les diamants dans un lustre !
— Non. Mais j’ai remplacé un certain nombre des plus petits cristaux dans la couronne de dessous… un sur deux, exactement, et j’ai attaché les diamants avec de petits fils de fer, pour faire croire qu’ils étaient percés et enfilés comme les autres pendeloques du lustre.
— Bigre ! c’est rudement fort ce que tu as fait là ! s’exclama d’Enneris. Tu remontes dans mon estime. »
Avec l’aide de Van Houben, il écarta la tapisserie et ouvrit la porte. Le boudoir était vide en effet ; du plafond, seulement, pendait un lustre du XVIIIe tout en chaînettes de cristaux taillés.
« Eh bien, quoi ? fit d’Enneris, avec étonnement. Où sont-ils ? »
Tous trois ils cherchaient, la tête en l’air. Puis Van Houben bégaya, d’une voix défaillante :
« Je n’aperçois rien… les chaînettes de la couronne inférieure sont incomplètes. Voilà tout.
— Mais alors ?… » dit Jean.
Van Houben revint prendre une chaise, la posa sous le lustre et grimpa. Presque aussitôt, il manqua de perdre l’équilibre et de tomber. Il bredouillait :
« Arrachés !… On les a volés encore une fois. »
Antoine Fagerault semblait ahuri.
« Non… voyons… ce n’est pas admissible. Laurence aurait trouvé ?…
— Parbleu, oui ! gémit Van Houben qui pouvait à peine s’exprimer… Vous avez mis un diamant de deux places en deux places, n’est-ce pas ?
— Oui… j’en fais le serment.
— Eh bien, les Martin ont tout pris… Tenez, les fils de fer ont été coupés un à un par une pince… C’est une catastrophe !… On n’a jamais rien vu de pareil ! … À la minute où l’on pouvait croire… »
Il retrouva subitement la voix, se mit à courir et s’enfuit vers le vestibule en hurlant :
« Au voleur ! au voleur ! Attention, Béchoux, ils ont mes diamants ! Qu’on les force à parler, les gredins ! … On n’a qu’à leur tordre les poignets et à leur écraser les pouces avec des tenailles. »
D’Enneris rentra dans le salon, rabattit la tapisserie et dit à Antoine, en le dévisageant :
« Tu m’assures que tu avais mis les diamants à cet endroit ?
— Dans la nuit même, et ils y étaient encore à ma dernière visite, il y a une semaine, un jour où je savais les deux autres dehors. »
Arlette s’était avancée et murmurait :
« Croyez-le, Jean, je suis certaine qu’il dit la vérité. Et, de même qu’il a tenu sa promesse, vous tiendrez la vôtre. Vous le sauverez. »
D’Enneris ne répondit pas. La disparition des bijoux semblait le déconcerter, et il répétait entre ses dents : « Bizarre… C’est à n’y rien comprendre. Puisqu’ils avaient les diamants, pourquoi revenir ?… Où les ont-ils cachés eux-mêmes ?… »
Mais l’incident ne pouvait retenir plus longtemps son attention, et, comme le comte de Mélamare et sa sœur le pressaient avec autant d’insistance qu’Arlette d’agir en faveur d’Antoine, il changea soudain d’expression, et, le visage souriant, leur dit :
« Allons ! je vois que le sieur Fagerault, malgré tout, vous inspire encore de la sympathie. Il n’est pourtant pas reluisant, le sieur Fagerault. Eh bien, voyons, redresse-toi, mon vieux ! tu as l’air d’un condamné à mort. C’est Béchoux qui te fait peur ? Pauvre Béchoux ! Veux-tu que je te montre comment on se débarrasse de lui, comment on glisse entre les mailles d’un filet, et comment, au lieu d’aller en prison, on s’arrange pour aller coucher en Belgique, dans un bon lit ? »
Il se frotta les mains.
« Oui, en Belgique, et cette nuit même ! … Le programme te plaît, hein ? Alors, je frappe les trois coups. »
Il frappa trois fois du pied le parquet. Au troisième coup, la porte s’ouvrit brusquement, et Béchoux surgit d’un bond.
« On ne passe pas », cria-t-il.
Si d’Enneris plaisantait, si l’irruption de Béchoux au signal indiqué lui parut une chose extrêmement drôle, dont il ne manqua point de rire, il n’en fut pas de même pour les autres qui demeurèrent confondus.
Béchoux referma la porte, et, tragique, solennel, comme il l’était toujours en ces moments-là : La consigne est absolue. Personne ne sortira de l’hôtel sans ma permission.
— À la bonne heure, approuva d’Enneris, qui s’assit confortablement. J’aime l’autorité. Ce que tu dis est idiot, mais tu le dis avec conviction. Fagerault, tu entends ? Si tu veux aller te promener, il faut d’abord lever le doigt et demander la permission au brigadier. »
Tout de suite Béchoux se mit en colère et s’écria :
« Assez de blagues, toi. Nous avons un compte à régler ensemble, et plus sérieux que tu ne penses. »
D’Enneris se mit à rire.
« Mon pauvre Béchoux, tu es grotesque. Pourquoi traiter tout cela en drame, alors que, par ta présence, tu poses la situation en plein comique. Entre Fagerault et moi tout est réglé. Par conséquent, pas besoin de jouer ton rôle de grand policier et de brandir ton mandat.
— Qu’est-ce que tu chantes ? Qu’est-ce qui est réglé ?
— Tout. Fagerault n’a pas pu nous livrer les diamants. Mais, puisque le vieux Martin et sa fille sont à la disposition de la justice, on est sûr de les avoir. »
Béchoux déclara sans vergogne :
« Je me fous des diamants !
— Ce que tu es grossier ! d’aussi vilaines expressions devant des dames ! En tout cas, nous sommes tous d’accord ici, la question des diamants ne se pose plus, et, sur les insistances du comte de Mélamare, de la comtesse et d’Arlette, j’ai résolu d’être indulgent pour Fagerault.
— Après tout ce que tu nous as raconté de lui ? ricana Béchoux. Après l’avoir démasqué et démoli comme tu l’as fait ?
— Que veux-tu ? Il m’a sauvé la vie, un jour. Ça ne s’oublie pas, ça. En outre, ce n’est pas un mauvais garçon.
— Un bandit !
— Oh ! un demi-bandit, tout au plus, adroit sans grandeur, ingénieux sans génie, et qui essaie de remonter le courant. Bref, un candidat à l’honnêteté. Aidons-le, Béchoux ; Van Houben lui donne cent mille francs, et moi je lui offre une place de caissier en Amérique, dans une banque. »
Béchoux haussa les épaules.
« Balivernes ! J’emmène les Martin au dépôt, et il y a encore deux sièges dans ma voiture.
— Tant mieux ! Tu seras plus à l’aise.
— Fagerault…
— Tu n’y toucheras pas… Ce serait faire du scandale autour d’Arlette. Je ne veux pas. Laisse-nous tranquilles.
— Ah ça mais ! s’écria Béchoux qui s’irritait de plus en plus, tu ne comprends donc pas ce que je t’ai dit ? J’ai deux places avec les Martin, pour que la fournée soit complète.
— Et tu prétends emmener Fagerault ?
— Oui…
— Et qui ?
— Toi.
— Moi ! Tu veux donc m’arrêter ?
— C’est fait », dit Béchoux en lui appliquant sur l’épaule une main rude.
D’Enneris joua l’ébahissement.
« Mais il est fou ! Mais on devrait l’enfermer ! Comment ! Je débrouille toute l’affaire. Je turbine comme un forçat. Je te comble de mes bienfaits, je te livre Dominique Martin, je te livre Laurence Martin, je te livre le secret des Mélamare, je te fais cadeau d’une réputation universelle, je t’autorise à dire que c’est toi qui as tout découvert, je te mets à même d’obtenir un grade supérieur et d’être nommé quelque chose comme superbrigadier. Et voilà la façon dont tu me récompenses ? »
M. de Mélamare et sa sœur écoutaient, sans un mot. Où ce diable d’homme voulait-il en venir ? Car, s’il plaisantait, n’est-ce pas qu’il avait ses raisons ? Antoine paraissait moins inquiet. On eût pu croire qu’Arlette avait envie de rire, malgré son angoisse.
Béchoux prononça d’un ton emphatique :
« Les deux Martin ? Sous la surveillance d’un agent et de Van Houben qui ne les lâche pas de l’œil ! En bas, dans le vestibule, trois de mes hommes, les plus solides ! Dans le jardin, trois autres, aussi solides ! Viens voir leurs gueules, et tu verras que ce ne sont pas des gaillards à l’eau de rose. Or, tous, ils ont l’ordre de t’abattre comme un chien si tu essayais de filer. Là aussi la consigne est formelle. Sur un coup de sifflet de moi, tous me rejoignent et on ne te parle que le revolver au poing. »
D’Enneris hocha la tête. Il n’en revenait pas, et répétait :
« Tu veux m’arrêter Tu veux arrêter ce gentilhomme qui a nom d’Enneris, ce navigateur célèbre…
— Non, pas d’Enneris.
— Qui alors ? Jim Barnett ?
— Pas davantage.
— En ce cas ?…
— Arsène Lupin. »
D’Enneris pouffa de rire.
« Tu veux arrêter Arsène Lupin ? Ah ! ça, c’est comique. Mais on n’arrête pas Arsène Lupin, mon vieux. Il se serait agi de d’Enneris, ou à la rigueur de Jim Barnett, peut-être. Mais, Lupin ! Voyons, tu n’as pas réfléchi à ce que ça veut dire, Lupin ?…
— Ça veut dire un homme comme les autres, cria Béchoux, et qui sera traité comme il le mérite.
— Ça veut dire, appuya fortement d’Enneris, un homme qui ne s’est jamais laissé embêter par personne, surtout par une mazette de ton espèce ; ça veut dire un homme qui n’obéit qu’à lui-même, qui s’amuse et qui vit comme il lui plaît, qui veut bien collaborer avec la justice, mais à sa façon qui est la bonne. Décampe. »
Béchoux devenait écarlate. Il frémissait de fureur.
« Assez bavardé. Suivez-moi, tous les deux.
— Pas possible.
— Dois-je appeler mes hommes ?
— Ils n’entreront pas dans cette pièce.
— Nous verrons bien.
— Rappelle-toi que c’était un repaire de bandits ici et que la maison est truquée. En veux-tu la preuve ? »
Il tourna la petite rosace d’un panneau.
« Il suffit de tourner cette rosace et les serrures sont bloquées. Ta consigne est que personne ne sorte, la mienne est que personne n’entre.
— Ils démoliront la porte. Ils casseront tout, s’écria Béchoux, hors de lui.
— Appelle-les. »
Béchoux tira de sa poche un sifflet de police à roulette.
« Ton sifflet ne marche pas », fit d’Enneris.
Béchoux souffla de toutes ses forces. Aucun bruit. Rien que du vent qui giclait par la fente.
La gaieté de d’Enneris redoubla.
« Dieu ! que c’est rigolo ! Et tu veux lutter ? Mais voyons, mon vieux, si je suis vraiment Lupin, crois-tu que je serais venu ici en compagnie d’une escouade de policiers sans avoir pris mes précautions ? Crois-tu que je n’avais pas prévu ta trahison et ton ingratitude ? Mais la maison est truquée, mon vieux, je te le répète, et j’en connais tous les mécanismes. »
Et, tout contre Béchoux, il lui jetait au visage :
« Idiot ! tu te lances dans l’aventure comme un fou. Tu t’imagines qu’en accumulant les hommes autour de toi, tu me tiens ! Et l’issue secrète dont je t’ai parlé tout à l’heure, hein ? cette issue de la Valnéry et des Martin, que personne ne connaissait, pas même Fagerault, et que j’ai découverte ? Libre, je suis libre de sortir à ma guise, et Fagerault aussi. Rien à faire là contre. »
Tout en faisant face à Béchoux, il poussait Fagerault derrière lui jusqu’au mur, entre la cheminée et l’une des fenêtres.
« Entre dans l’ancienne alcôve, Antoine, et cherche à droite… Il y a un panneau avec une vieille gravure… Tout le panneau se déplace… Tu y es ? »
D’Enneris surveillait attentivement Béchoux. Celui-ci voulut se servir de son revolver. Il lui étreignit le bras.
« Pas de drame ! Rigole plutôt… c’est si comique ! Tu n’as rien prévu… pas même l’issue dérobée, pas même que je te chiperais ton sifflet à roulette, pour le remplacer par un autre. Tiens, le voilà, le tien. Tu peux t’en servir maintenant. »
Il pirouetta sur lui-même et disparut. Béchoux se heurta contre la cloison. Un éclat de rire répondit à son coup de poing. Puis on entendit quelque chose qui se déclenchait et quelque chose qui claquait.
Si affolé qu’il fût, Béchoux n’hésita pas. Il ne perdit pas de temps à s’abîmer les poings. Ramassant son sifflet, il bondit vers la fenêtre, l’ouvrit et sauta.
Aussitôt dans le jardin, entouré de ses hommes, il siffla, et, tout en courant vers le pavillon abandonné, vers la rue peu fréquentée, où débouchait l’issue secrète, il sifflait encore, à coups vibrants qui déchiraient l’espace.
À la fenêtre, M. et Mme de Mélamare, penchés, attendaient et regardaient. Arlette soupira :
« On ne les prendra pas, n’est-ce pas ? Ce serait trop affreux.
— Non, non, dit Gilberte, qui ne cachait pas son émotion. Non, non, la nuit commence à tomber. Il ne se peut pas qu’on les prenne. »
Tous les trois désiraient éperdument le salut de ces deux hommes, le salut de Fagerault, voleur et bandit, et le salut de d’Enneris, étrange aventurier dont la personnalité ne faisait aucun doute pour eux, et qui, dans toute cette affaire, avait agi de telle façon qu’on ne pouvait pas ne pas se mettre de son parti contre la police.
Une minute tout au plus s’écoula. Arlette redit :
« Ce serait trop affreux s’ils étaient pris. Mais ce n’est pas possible, n’est-ce pas ?
— Impossible ! dit une voix joyeuse derrière elle. On les prendra d’autant moins qu’on les cherche à l’issue d’un souterrain qui n’a jamais existé. »
L’ancienne alcôve s’était rouverte. D’Enneris en était sorti, ainsi que Fagerault.
Et d’Enneris riait toujours, et de si bon cœur !
« Pas d’issue secrète ! Pas de panneau qui glisse ! Pas de serrures bloquées ! Jamais vieille maison ne fut plus loyale et moins truquée que celle-ci. Seulement, voilà, j’ai mis Béchoux dans un tel état de surexcitation nerveuse et de crédulité maladive qu’il était incapable de réfléchir. »
Et, très calme, s’adressant à Antoine :
« Vois-tu, Fagerault, c’est comme pour une pièce de théâtre, il faut soigner sa préparation. Quand la scène est bien préparée, il ne reste plus qu’à procéder par affirmations violentes. Et c’est ainsi que Béchoux, remonté comme un ressort, est parti en bolide dans la direction que je lui avais suggérée, et que toute la police se précipite vers les écuries d’à côté, dont ils vont démolir l’entrée. Regarde-les filer à travers la pelouse. Viens, Fagerault, il n’y plus de temps à perdre. »
D’Enneris paraissait si calme et il parlait avec tant d’assurance que toute agitation cessait autour de lui. Aucune menace de danger ne persistait. On évoquait Béchoux et ses inspecteurs en train d’arpenter la rue et de fracturer des portes.
Le comte tendit la main à d’Enneris et lui demanda :
« Vous n’avez pas besoin de moi, monsieur ?
— Non, monsieur. La route est libre durant une ou deux minutes encore. »
Il s’inclina devant Gilberte, qui lui offrit également sa main.
« Je ne vous remercierai jamais assez, monsieur, de ce que vous avez fait pour nous, dit-elle.
— Et pour l’honneur de notre nom et de notre famille, ajouta le comte. Je vous remercie de tout cœur.
— À bientôt, ma petite Arlette, fit d’Enneris. Dis-lui adieu, Fagerault. Elle t’écrira : Antoine Fagerault, caissier à Buenos Aires. »
Il prit dans le tiroir d’une table un petit carton fermé d’un caoutchouc, à propos duquel il ne donna aucune explication, puis il salua une dernière fois et entraîna Fagerault. M. et Mme de Mélamare et la jeune fille les suivaient de loin.
Le vestibule était vide. Au milieu de la cour, on apercevait dans l’ombre croissante les deux autos. L’une, celle de la Préfecture, contenait le vieux Martin et sa fille, ligotés. Van Houben, le revolver au poing, les surveillait, assisté du chauffeur.
« Victoire ! s’écria d’Enneris, en arrivant près de Van Houben. Il y avait, dans un placard, un complice qu’on a pincé. C’est lui qui avait barboté les diamants. Béchoux et ses hommes le poursuivent.
— Et les diamants ? proféra Van Houben, qui n’eut pas un soupçon.
— Fagerault les a retrouvés.
— On les a ?
— Oui, affirma d’Enneris, en montrant le carton qu’il avait pris dans le tiroir et en entrebâillant le couvercle.
— Nom de Dieu ! mes diamants ! Donne.
— Oui, mais d’abord, nous sauvons Antoine. C’est la condition. Conduis-nous dans ton auto. »
Dès l’instant où les diamants étaient retrouvés, Van Houben se fût prêté à toutes les combinaisons. Ils sortirent tous les trois de la cour et sautèrent dans l’auto. Van Houben démarra sur-le-champ.
« Où allons-nous ? dit-il.
— En Belgique. Cent kilomètres à l’heure.
— Soit, dit Van Houben, qui arracha la boîte à d’Enneris et l’empocha.
— Comme tu veux, dit Jean. Mais si nous ne passons pas la frontière avant qu’on ait télégraphié de la Préfecture, je les reprends. Tu es prévenu. »
L’idée qu’il avait ses diamants en poche, la peur de les perdre, l’action irrésistible que d’Enneris exerçait sur lui, tout cela étourdissait Van Houben au point qu’il n’eut pas d’autre pensée que de maintenir sa vitesse au maximum, de ne jamais ralentir, même en traversant les villages, et de gagner la frontière.
On la gagna un peu après minuit.
« Arrête-nous là, dit Jean, deux cents mètres avant la douane. Je vais guider Fagerault pour qu’il n’ait pas d’ennuis, et je te rejoins d’ici une heure. Nous rentrerons aussitôt à Paris. »
Van Houben attendit une heure, il attendit deux heures. C’est seulement alors qu’un soupçon le pénétra comme un coup de stylet. Depuis le départ, il avait examiné la situation sous toutes ses faces, il avait cherché pourquoi d’Enneris agissait ainsi, et comment lui, Van Houben, résisterait si on voulait lui reprendre le carton. Mais, pas une seconde, il n’avait eu l’idée qu’il pouvait y avoir autre chose dans ce carton que ses diamants.
À la lueur d’un phare, la main tremblante, il fit l’examen. Le carton contenait quelques douzaines de cristaux taillés, lesquels cristaux provenaient évidemment du lustre mutilé…
Van Houben retourna directement à Paris, à la même allure. Dupé par d’Enneris et Fagerault, comprenant qu’il n’avait servi qu’à les transporter hors de France, il n’avait plus d’espoir, pour recouvrer ses diamants, que dans les révélations du vieux Martin et de sa fille Laurence.
Mais, en arrivant, il lut dans les journaux que, la veille au soir, le vieux Martin s’était étranglé et que sa fille Laurence s’était empoisonnée.