— Eh bien, si tu veux, nous allons jouer cela aux dés !
— J’accepte, dit l’autre qui, tout en parlant, se tourna vers l’Indien occupé à raccommoder des mocassins dans un coin de la cabane.
— Hé là ! Billebedam ! File jusqu’à la cabane d’Oleson et dis-lui que nous voulons lui emprunter ses dés et son cornet.
Cette soudaine requête tombant au beau milieu de graves discussions sur les salaires des hommes, sur le bois et la nourriture, surprit le nommé Billebedam. De surcroît, il était encore de bonne heure et il n’avait jamais vu des Blancs, du calibre de Pentfield et d’Hutchinson, jouer aux dés avant de commencer leur travail. Mais sa face resta impassible comme devait l’être celle de tout bon Indien du Yukon, il enfila ses moufles et sortit.
Bien qu’il fût huit heures, il faisait encore sombre dehors et la cabane était éclairée par une chandelle de suif plantée dans une bouteille de whisky vide placée au centre d’une table de bois de sapin sur laquelle s’étalaient en désordre des assiettes d’étain sales. Le suif d’innombrables chandelles avait coulé le long du goulot de la bouteille et durci, transformant le récipient en un glacier miniature.
L’étroite pièce qui composait toute la cabane était aussi répugnante que la table ; à un bout, contre la paroi, se trouvaient deux couchettes superposées, les couvertures en étaient simplement rejetées vers le bas, telles que les hommes les avaient laissées en se glissant hors du lit, le matin.
Lawrence Pentfield et Corry Hutchinson étaient des millionnaires, encore que rien ne l’indiquât dans leur aspect extérieur. On les eût pris pour des charpentiers dans quelque campement du Michigan. Mais dehors, dans les ténèbres, là où de grandes cavités béaient dans la terre, une armée de travailleurs étaient occupés à monter, à l’aide de treuils, de la boue, du gravier et de l’or que d’autres hommes, payés quinze dollars par jour, extrayaient du fond de ces trous. Chaque jour, de l’or valant des milliers de dollars était gratté du fond rocailleux et remontait à la surface, et toute cette fortune appartenait à Pentfield et à Hutchinson, qui comptaient parmi les plus riches rois du Bonanza.
Pentfield rompit le silence qui suivit le départ de Billebedam en empilant l’une sur l’autre les assiettes sales, puis il tambourina des doigts sur l’extrémité de la table qu’il venait de débarrasser. Hutchinson moucha la chandelle fumeuse et frotta la suie de la mèche entre le pouce et l’index.
— Parbleu ! Je voudrais bien que nous pussions nous en aller tous deux ! s’exclama-t-il soudain. Cela réglerait la question.
Pentfield lui jeta un regard sombre.
— Sans ta sacrée obstination, tout s’arrangerait quand même ! Tu n’as qu’à partir. Je surveillerai les travaux et l’année prochaine ce sera mon tour.
— Pourquoi moi ? Personne ne m’attend là-bas...
— Tes parents, répliqua brusquement Pentfield.
— Les tiens aussi ! continua Hutchinson. C’est d’une fiancée que je veux parler, tu le sais bien.
Pentfield haussa les épaules d’un air maussade.
— Bah ! Qu’elle prenne patience !
— Mais voilà deux ans qu’elle se morfond.
— Une année de plus ne la vieillira pas au point de lui enlever sa beauté.
— Cela ferait trois ans. Songes-y, mon vieux, trois ans dans ce coin perdu de la terre, dans cet enfer !
Hutchinson leva les bras et proféra une sorte de grognement. Plus jeune que son associé de quelques années, il comptait au plus vingt-six ans. Un désir ardent se peignit sur son visage, comme chez les hommes qui soupirent vainement après quelque objet dont ils ont été longtemps privés. La même convoitise se lisait sur les traits de Pentfield, qui haussa les épaules et dit :
— La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais chez Zinkand. L’orchestre jouait, les verres s’entrechoquaient au milieu des murmures de voix, des rires de femmes, et je commandais des œufs, oui, mon vieux, des œufs, sur le plat, à la coque, pochés et brouillés et préparés de toutes sortes de façons, et je les engloutissais dès qu’ils m’étaient servis.
— Moi, j’aurais commandé de la salade et des légumes, critiqua Hutchinson, d’un air gourmand, avec un énorme bifteck, des petits oignons et des radis qu’on croque avec du sel.
— J’aurais bien demandé tout cela après mes œufs, il me semble, si je ne m’étais réveillé, répondit Pentfield.
Il ramassa un vieux banjo posé dans un coin et, distraitement, en tira quelques sons. Hutchinson tressaillit et poussa un immense soupir.
Puis soudain il éclata de colère, comme l’autre attaquait un air gai et joyeux.
— Assez ! Je t’en prie. Cela me donne le cafard. Je ne puis le supporter !
Pentfield lança le banjo sur une des couchettes et se mit à fredonner :
- Écoute-moi répéter
- Ce que de sa voix débile
- Le faible n’ose avouer :
- « Je suis le souvenir ardent, indélébile ;
- Et je suis le Tourment ; je suis aussi la ville,
- Et je suis la foule dorée
- De qui porta jamais un habit de soirée ! »
- Écoute-moi répéter
L’autre, frémissant, penchant la tête, tandis que Pentfield continuait à tambouriner avec ses doigts. Un craquement de la porte attira son attention : le givre grimpait à l’assaut de la cabane, l’enveloppant d’un suaire blanc. Pentfield recommença de fredonner :
- Les troupeaux sont rentrés ; le buisson s’échevèle.
- Le saumon de la mer a repris le chemin.
- Ah ! comme j’aimerais, ma belle,
- Abriter mon cœur près du tien !
- Les troupeaux sont rentrés ; le buisson s’échevèle.
Le silence régna de nouveau jusqu’à l’arrivée de Billebedam qui posa les dés sur la table.
— Beaucoup froid, fit-il. Oleson dire moi Yukon glacé cette nuit.
— Tu entends ça, vieux ? s’écria Pentfield, donnant une tape sur l’épaule d’Hutchinson. Celui qui gagnera pourra reprendre la piste vers le Pays de Dieu à cette heure-ci, demain matin !
Il saisit le cornet de dés et le secoua.
— D’abord, que jouons-nous ?
— Poker d’as ; répondit Hutchinson. Allons-y !
— Tirons.
Pentfield lança un dé et amena sept et Hutchinson donna une dame.
— À toi, Corry, invita Pentfield.
Les dés roulèrent sur la table rugueuse.
— Une paire aux rois, un valet, un sept ! annonça Hutchinson. Lawrence, tu feras sortir beaucoup mieux que cela ; j’en suis sûr.
En joueur rompu à ce jeu, d’un élégant mouvement du poignet Pentfield étala un dix et quatre rois.
— La première manche à toi et l’honneur de continuer.
Du même geste large, Pentfield lança les dés. La main donna quatre huit et as.
— Magnifique ! murmura Corry en rassemblant le jeu.
Il agita longuement le cornet dans tous les sens, la paume de sa main bouchant l’orifice.
— Vas-y ! dit Pentfield, impatient.
Le joueur renversa lentement le contenu du cornet.
— Cinq as ! annonça-t-il d’une voix calme. À moi la seconde ! Égalité. La belle, maintenant !
Corry Hutchinson exhala un soupir et sema les dés d’un seul coup.
— Diable ! cinq rois ! s’exclama Pentfield. Tu en as une veine ! C’est toi qui pars !
Et il tendit sa main calleuse à Hutchinson. Mais l’autre lui repoussa le bras.
— Pas du tout ! Joue à ton tour ! Tu peux amener mieux.
D’un geste nerveux, Pentfield envoya tout le poker sur la table.
Ce fut pitoyable : un neuf, trois sept, un huit...
Hutchinson se leva, faisant entendre un rire gêné. En la circonstance, il était plus embarrassant de gagner que de perdre. Il alla vers son camarade, qui se retourna vivement :
— Tu vas me faire le plaisir de te taire, Corry. Je sais d’avance tout ce que tu vas me dire — que tu préfères me voir partir, et tout le reste ; mais garde-le pour toi. Tu as tes parents à voir à Détroit, cela suffit. De plus, tu peux te charger pour moi du même service que je comptais te demander.
— Quoi donc ?
Pentfield vit le regard interrogateur de son associé et répondit :
— Oui, ce que j’aurais fait si j’étais parti. Tu me l’amèneras ici. Nous nous marierons à Dawson, au lieu de San Francisco, voilà tout !
— Mais, vieux copain, objecta Hutchinson, comment pourrais-je l’amener ici ? D’abord, nous ne sommes pas ce qu’on pourrait appeler frère et sœur, puisque je ne l’ai pas encore vue ; ensuite, tu comprends, il ne serait peut-être pas très convenable de nous faire voyager ensemble. Certes, tout marcherait comme il faut, toi et moi nous le savons bien ; mais qu’en penseraient les gens ?
Pentfield lança un juron et envoya l’opinion d’autrui dans des régions beaucoup moins froides que l’Alaska.
— Si tu voulais m’écouter un instant et ne pas enfourcher tes grands chevaux comme cela t’arrive à tout bout de champ ! réprimanda Hutchinson. Comprends donc qu’il est plus raisonnable étant données les circonstances, que je te laisse partir cette année ! L’année prochaine, ce n’est que douze mois de plus, somme toute, et alors je pourrai prendre mon vol.
Pentfield secoua la tête, bien que visiblement ébranlé par la tentation.
— Non, mon vieux Corry, j’apprécie ton bon cœur, mais je ne puis accepter ce sacrifice. Je rougirais de moi-même en pensant que tu es resté ici à trimer à ma place.
Soudain une pensée traversa son esprit. Fouillant hâtivement dans sa couchette, il en tira un cahier de papier à lettres et un crayon. Puis il s’assit à la table et se mit à écrire d’une main rapide et assurée.
— Voici, dit-il, remettant la lettre à son associé. Tu remettras ce billet et tout ira pour le mieux.
Hutchinson parcourut le papier des yeux et le posa sur la table.
— Comment sais-tu que le frère consentira à faire cet affreux voyage jusqu’ici ? demanda-t-il.
— Oh ! il le fera pour moi, et pour sa sœur. Tu comprends, c’est un pied-tendre, et je ne la confierais pas à lui seul. Mais toi les accompagnant, le voyage ne présentera aucun danger. Dès ton arrivée là-bas, tu iras la voir et la prépareras à cette épreuve. Ensuite, tu te rendras à l’Est voir ta famille, et au printemps elle et son frère seront prêts à partir avec toi. Elle te plaira du premier coup, j’en suis sûr. Tiens, d’après ceci tu la reconnaîtras tout de suite.
Il ouvrit le boîtier de sa montre et désigna, collé à l’intérieur, le portrait d’une jeune fille. Corry Hutchinson la contempla avec une franche admiration.
— Elle se nomme Mabel, continua Pentfield. Voici comment trouver sa demeure. En arrivant à San Francisco, tu prends une voiture et tu demandes au chauffeur la maison du juge Holmes. Myrdon Avenue..., je ne crois même pas que le nom de l’avenue soit utile.
« Et, ajouta-t-il après une pause, tu pourrais peut-être m’apporter quelques petits objets qui... enfin que...
— Qu’un homme marié doit posséder chez lui, compléta Hutchinson avec un sourire.
Pentfield ricana à son tour.
— C’est cela..., des serviettes, des nappes, des draps, des taies d’oreiller et autres babioles semblables. J’aimerais aussi un beau service en porcelaine. Comprends-tu, elle s’habituera assez difficilement à notre genre de vie. Fais expédier le tout par la mer de Behring. Mais j’y pense, que dirais-tu d’un piano ?
Hutchinson approuva cette idée. Son hésitation avait disparu et il s’échauffait, se mettant à la hauteur de sa mission.
— Par Dieu ! Lawrence, dit-il en manière de conclusion, comme tous deux se levaient. Je te ramènerai ta fiancée comme il convient. Je m’occuperai de la cuisine et je soignerai les chiens : le frangin n’aura qu’à l’entourer de ses petits soins et à faire pour elle ce que j’aurais oublié. Mais je puis t’assurer que je n’omettrai pas grand-chose.
Le lendemain, Lawrence Pentfield serra les mains d’Hutchinson au moment du départ et le regarda courir avec ses chiens, disparaître sur le Yukon glacé pour se rendre à la mer et de là dans le monde civilisé.
Pentfield regagna sa mine du Bonanza, qui lui sembla beaucoup plus triste qu’auparavant, mais il était décidé à affronter courageusement l’interminable hiver. Le travail ne manquait pas : s’occuper des hommes et des opérations qui devaient l’amener à la découverte de la problématique veine payante, mais il n’avait pas le cœur à l’ouvrage. Il ne s’intéressa vraiment à aucune besogne que le jour où des rondins commencèrent à s’empiler sur la colline derrière la mine, pour l’érection d’une importante cabane divisée en trois pièces chaudes et confortables. Chaque morceau de bois était taillé et équarri à la main — caprice dispendieux, alors que les hommes qui maniaient la hache étaient payés quinze dollars par jour ; mais rien ne paraissait trop cher à Pentfield pour la maison que devait habiter Mabel Holmes.
Il veillait donc à la construction de la cabane tout en chantant : « Ah ! comme j’aimerais, ma belle, abriter mon cœur près du tien ! » et son premier acte était, chaque matin, d’effacer la date sur le calendrier épinglé au mur au-dessus de la table et de compter les jours qui devaient s’écouler avant le retour de son camarade au printemps, sur la glace du Yukon.
Il ne permettait à personne de coucher dans la nouvelle cabane sur la colline. Il la conservait intacte pour sa fiancée et la voulait aussi neuve que les branches d’arbre équarries dont elle était composée. Quand elle fut achevée, il mit un cadenas sur la porte. Nul n’y pénétra sauf lui : il y demeurait des heures entières avec, dans les yeux, une clarté douce et heureuse.
En décembre, il reçut une lettre de Corry Hutchinson, qui venait de voir Mabel Holmes. Elle ferait une épouse idéale pour Lawrence, écrivait-il. Il témoignait d’une admiration sans bornes pour Mabel, et le sang de Pentfield bouillonnait à cette lecture.
D’autres lettres suivirent, l’une après l’autre, quelquefois deux ou trois par le même courrier. Toutes étaient dans le même enthousiasme. Corry ne quittait pas Myrdon Avenue, s’attardait sans rime ni raison à San Francisco et ne parlait même pas de son voyage à Détroit, chez ses parents.
Lawrence Pentfield commença à songer que, pour un homme si impatient d’aller voir sa famille dans l’Est du pays, son associé restait bigrement longtemps en la société de Mabel Holmes. Il se surprit même parfois à éprouver quelque inquiétude, mais, bah ! il connaissait si bien Corry et Mabel ! Par ailleurs, les lettres de Mabel ne tarissaient pas d’éloges sur Corry. Elle exprimait, en outre, une sorte de crainte, voisine de l’aversion, à entreprendre ce long trajet sur la glace et à se marier à Dawson. Pentfield lui répondit une missive encourageante, riant de ses appréhensions qu’il attribuait à une peur physique du danger et des privations plutôt qu’à la réserve d’une jeune fille timide.
Mais le long hiver et l’attente fastidieuse, après les deux interminables hivers précédents, commençaient à peser sur lui. La surveillance des hommes et la poursuite du filon ne suffisaient plus à rompre la pénible monotonie quotidienne, et vers la fin de janvier, il fit quelques voyages à Dawson où, devant les tables de jeu, il s’oublia un moment. Parce qu’il pouvait se permettre de perdre, il gagna, et la « veine de Pentfield » devint proverbiale parmi les joueurs de pharaon.
La chance l’accompagna jusqu’à la seconde semaine de février. Jusqu’à quand se serait-elle attachée à lui, on n’aurait su le dire, car, après un dernier grand coup, il abandonna tout à fait le jeu.
La scène se passait au Casino. Pendant une heure d’horloge, on eût dit qu’il ne pouvait miser son argent sur une carte sans que celle-ci gagnât. Vers la fin d’une partie, tandis que le croupier battait les cartes, Nick Inwood, le propriétaire du jeu, remarqua, à propos de rien :
— Dites donc, Pentfield, il me semble que votre associé ne s’embête point là-bas !
— Oh ! je lui souhaite du bon temps. Il l’a bien gagné ! répondit Pentfield.
— Chacun son goût, reprit en riant Nick Inwood ; mais je n’appelle pas cela prendre du bon temps que de se marier.
— Corry est marié ! s’écria Pentfield, incrédule, mais surpris sur le moment.
— Comme je vous le dis, affirma Inwood. J’ai lu la nouvelle dans le journal de Frisco qu’on a apporté sur la glace ce matin même.
— Ah bah ! Et comment se nomme l’heureuse jeune fille ? demanda Pentfield, affectant un calme avec lequel on mord à l’hameçon tout en s’apprêtant à accepter les quolibets qui éclateront à vos dépens.
Nick Inwood tira le journal de sa poche et chercha des yeux en disant :
— Je n’ai pas une mémoire remarquable des .noms, mais je crois que c’est quelque chose comme... Mabel... Mabel. Ah ! oui ! voici l’article en question : « Mabel Holmes, fille du juge Holmes. »
Lawrence Pentfield ne fronça même pas le sourcil. Il se demanda cependant qui, dans le Grand Nord, pouvait connaître le nom de sa fiancée. Froidement il observa les visages autour de lui pour essayer d’y découvrir quelque vague indication de la farce qu’on voulait lui jouer, mais, à part une curiosité naturelle ces faces ne trahissaient aucune malice. Alors il se tourna vers le propriétaire et lui déclara, d’une voix lente :
— Écoutez, Inwood, je possède dans mon sac cinq cents dollars d’or. Je parie que ce que vous venez de dire n’est pas imprimé sur ce papier !
— Enfant que vous êtes ! Je n’ai pas besoin de votre argent.
— C’est bien ce que je pensais, ricana Pentfield, retournant au jeu et doublant la mise.
La figure de Nick Inwood s’empourpra et, comme s’il doutait de ses propres sens, il parcourut lentement des yeux un quart de colonne. Puis il se tourna vers Lawrence Pentfield.
— Dites-moi, Pentfield, jeta-t-il d’un ton bref et nerveux, vous savez que je ne puis admettre cela.
— Admettre quoi ?
— Vous avez insinué que je mentais.
— Pas du tout. Je voulais simplement dire que vous avez essayé de faire de l’esprit, mais vous n’êtes qu’un balourd.
— Faites vos jeux, Messieurs, annonça le croupier.
— Mais je vous assure que c’est la pure vérité, insista Nick Inwood.
— Ne vous ai-je pas dit que je possède ici cinq cents dollars pour parier que cette nouvelle ne figure pas dans votre journal ? répondit Pentfield en posant un lourd sac de poussière d’or sur la table.
— Alors, excusez-moi de prendre votre argent, répliqua Nick, et il lui remit le journal entre les mains.
Pentfield dut se rendre à l’évidence, mais sans parvenir à se convaincre. Jetant un coup d’œil rapide sur le titre, il glissa sur les premières lignes de l’article. Lorsque les noms de Mabel Holmes et de Corry Hutchinson, accouplés, lui sautèrent aux yeux, il regarda l’en-tête : c’était un journal de San Francisco.
— L’argent vous appartient, Inwood, déclara Pentfield avec un petit rire sec. Une fois lâché, un associé est capable de tout !
Il relut l’article mot par mot, lentement et avec la plus grande attention. Impossible de douter maintenant. Le fait était patent : Corry Hutchinson venait d’épouser Mademoiselle Mabel Holmes ! L’article continuait ainsi : « Il s’agit d’un des rois du Bonanza, l’associé de M. Lawrence Pentfield (que la société de San Francisco n’a pas encore oublié) dans de riches concessions minières du Klondike. » Plus loin, vers la fin, il lut : « On raconte, dans l’entourage des jeunes mariés, que M. et Mme Hutchinson, après un rapide séjour à Détroit, feront leur voyage de noces dans le Nord ensorceleur. »
— Je vais revenir. Gardez-moi ma place, dit Pentfield.
Puis il se leva et reprit son sac qui avait été soulagé de cinq cents dollars.
Il descendit la rue et acheta un journal de Seattle, qui reproduisait la même nouvelle, un peu condensée. Il n’y avait plus de doute possible : Mabel et Corry étaient bel et bien mariés ! Pentfield retourna au Casino et regagna sa place à la roulette. Il demanda qu’on augmentât l’enjeu.
— Vous voulez encore jouer ! s’écria Nick Inwood en faisant un signe d’approbation au croupier. Je me disposais à sortir pour m’acheter une paire de mocassins au magasin de la Compagnie, mais ma foi je vais rester pour vous voir perdre !
Au bout de deux heures, le croupier, tout en mordant le bout d’un nouveau cigare, annonça que Lawrence Pentfield avait fait sauter la banque. Pentfield encaissa quarante mille dollars, serra la main de Nick Inwood et déclara que c’était la dernière fois qu’il jouait.
Nul ne soupçonnait de quel coup Pentfield venait d’être frappé. Aucun changement dans ses manières. Durant une semaine, il continua son travail comme par le passé, lorsqu’il lui arriva de lire le compte rendu du mariage dans un journal de Portland.
Cette fois, il confia à un ami la direction de sa mine et partit sur le haut Yukon derrière ses chiens. Il se dirigea vers la mer jusqu’à l’embouchure de la Rivière Blanche sur laquelle il s’engagea. Cinq jours après, il débarquait dans un campement de chasseurs indiens. Dans la soirée, il y eut un festin et on lui octroya la place d’honneur, auprès du chef. Le lendemain, il reprit avec ses chiens la piste du retour vers le Yukon. Mais il ne voyageait plus seul.
Cette nuit-là, une jeune squaw, nommée Lashka, se chargea pour lui de nourrir les chiens et l’aida à dresser le camp. Dans son enfance, elle avait été à demi assommée par un ours et elle boitait légèrement. Au début, elle se sentait timide devant cet homme blanc si étrange, venu elle ne savait d’où, qui l’avait épousée en l’ayant à peine regardée et sans lui avoir adressé un mot, et qui à présent l’emmenait avec lui vers l’Inconnu, où il retournait.
Mais Lashka devait être plus heureuse que la plupart des jeunes Indiennes alliées aux Blancs dans le Pays du Nord. Dès qu’ils atteignirent Dawson, le mariage païen qui les avait unis fut célébré cette fois à la façon des Blancs, devant un missionnaire. De Dawson qui, pour elle, constituait un rêve merveilleux, elle fut conduite à la mine du Bonanza et installée sur la colline dans la superbe cabane faite de bois équarri.
Les gens s’étonnèrent moins de voir Lawrence Pentfield ramener une squaw chez lui que de la cérémonie ayant légalisé leur union. Cette consécration dépassait l’entendement de la communauté. Mais nul ne tracassa Pentfield à ce sujet. Du moment que ses fantaisies ne dérangeaient personne, on le laissait libre de ses actes, et il convient d’ajouter qu’il ne fut pas exclu pour autant des cabanes des hommes qui avaient épousé des femmes blanches. La cérémonie nuptiale le mettait au-dessus de tout reproche moral, mais d’aucuns discutèrent son bon goût quant au choix de la femme.
Il ne lui arrivait plus de lettres des États-Unis. Six traîneaux chargés de courrier s’étaient perdus dans le Grand Saumon, mais Pentfield savait que Corry et sa femme foulaient déjà la piste. Ils étaient en voyage de noces, celui que depuis deux années il rêvait de faire lui-même. À cette pensée, un pli d’amertume tordit sa lèvre ; cependant, il ne donna d’autre signe extérieur à son dépit qu’en manifestant encore plus de bonté envers Lashka.
Mars était écoulé et avril touchait à sa fin quand, un matin de printemps, Lashka lui demanda de l’accompagner à la cabane de l’Indien Siwash Peter. La femme de celui-ci lui avait fait dire que son bébé souffrait et Lashka, douée d’un puissant amour maternel et qui se prétendait habile à guérir les maladies infantiles, s’offrait toujours à soigner les enfants des autres femmes plus favorisées qu’elle par la nature.
Pentfield harnacha les chiens et, avec Lashka assise à l’arrière du traîneau, prit la piste qui descendait le ruisseau du Bonanza.
Le printemps se répandait dans l’air. La morsure aiguë du gel ne se faisait plus sentir et, bien que la neige couvrit encore la terre, le murmure de l’eau annonçait que l’étreinte de l’hiver venait de se relâcher. Le fond de la glace cédait et çà et là une nouvelle piste entourait les trous d’eau. Dans un de ces endroits, où deux traîneaux ne pouvaient passer de front, Pentfield entendit un tintement de clochettes et arrêta ses chiens.
Un attelage de chiens-loups à l’air harassé arrivait à l’autre bout de l’étroite courbe, suivi par un traîneau lourdement chargé. À la barre de direction un homme conduisait et derrière marchaient deux femmes.
Son regard se reporta sur l’homme. C’était Corry. Pentfield se leva et attendit, heureux de sentir Lashka auprès de lui. La rencontre n’aurait pu mieux se produire s’il l’avait préparée, pensait-il. Il se demanda ce qu’ils allaient dire en le voyant. Quant à lui, il resterait dans l’expectative. À eux de fournir des explications : il les attendait de pied ferme !
En arrivant à leur hauteur, Corry reconnut son camarade et fit stopper ses chiens.
— Holà, vieux ! dit-il, puis il avança la main.
Pentfield la prit dans la sienne, mais froidement et sans proférer une parole. Les deux femmes s’étaient approchées. Il remarqua que la seconde était Dora Holmes et enleva sa casquette de fourrure, dont les pattes d’oreilles flottaient au vent. Ensuite il serra la main de Dora et se tourna vers Mabel. Elle avança, splendide et radieuse, mais hésita devant sa main tendue. Il avait l’intention de lui dire : « Comment allez-vous, Madame Hutchinson ? » mais ces mots s’étouffèrent dans sa gorge et il ne put articuler qu’une banale salutation.
La situation était embarrassée et contrainte à souhait. Mabel trahissait son agitation bien compréhensible, et Dora, amenée évidemment pour concilier les choses, disait :
— Eh bien, Lawrence, que se passe-t-il ?
Sans lui laisser le temps de répondre, Corry le tira de côté par la manche :
— Eh bien, mon vieux, que signifie tout ceci ? demanda-t-il à voix basse, désignant Lashka du regard.
— Je ne vois pas très bien en quoi cela te regarde, riposta Pentfield sur un ton railleur.
Mais Corry alla droit au but.
— Que fait cette squaw sur ton traîneau ? Voilà qui ne va pas être facile à expliquer. J’espère toutefois, que tu nous donneras une justification suffisante de sa présence. Voyons, qui est-elle ? De qui est-elle la squaw ?
Alors Lawrence Pentfield décocha son coup, avec une certaine satisfaction, qui semblait compenser quelque peu les souffrances qu’on lui avait causées.
— Mais elle est ma propre squaw, dit-il. Madame Pentfield, je te prie.
Corry Hutchinson demeura bouche bée, et Pentfield le quitta pour aller vers les deux femmes. Mabel, le visage inquiet, paraissait vouloir demeurer à l’écart. Il se tourna vers Dora et lui demanda, de son air le plus aimable, comme si tout le paysage autour de lui était ensoleillé :
— Comment avez-vous supporté le voyage ? N’avez-vous pas trop souffert du froid ? Et Madame Hutchinson, tout s’est-il bien passé ? demanda-t-il ensuite, les yeux tournés vers Mabel.
— Oh ! le grand nigaud ! s’écria Dora, lui entourant le cou de ses deux bras et le serrant tendrement. Alors, vous avez vu le journal aussi ! Je me doutais bien que quelque chose allait de travers ! Vous avez l’air si drôle !
— Je... je ne comprends pas, balbutia-t-il.
— L’erreur a été corrigée dès le lendemain dans le journal, continua Dora avec volubilité. Nous ne supposions pas que vous l’auriez vue. C’était exact dans tous les journaux, sauf dans celui-là, et naturellement il a fallu que ce misérable canard vous tombât sous les yeux.
— Un moment, je vous prie ! Expliquez-vous ! s’écria Pentfield, une crainte soudaine lui étreignant le cœur, car lui-même se sentait au bord d’un abîme.
Mais Dora continuait de plus belle :
— Voilà ! L’annonce était erronée. Qui aurait imaginé que vous auriez lu cette ineptie ?
— Ainsi donc...
— C’est moi, Madame Hutchinson, répondit Dora. Et vous croyiez que c’était Mabel ?
— Exactement, répliqua Pentfield d’une voix lente. Mais je comprends à présent. Le reporter a embrouillé les noms. La presse de Seattle et de Portland les a copiés tels quels.
Il demeura silencieux pendant une minute. Mabel s’étant retournée vers lui, il vit briller dans ses yeux une lueur d’impatience. Corry examinait le bout déchiqueté de son mocassin et Dora jetait un coup d’œil à la dérobée vers le visage impassible de Lashka, assise sur le traîneau.
Pentfield regardait droit devant lui, dans le sinistre avenir, à travers les sombres avenues duquel il se voyait cheminant sur un traîneau, derrière les chiens, la boiteuse Lashka courant à son côté.
Fixant des yeux Mabel, il lui dit, très simplement :
— Vous me voyez désolé, ma chère Mabel. Je ne suis pas le jouet d’un rêve : je croyais que vous aviez épousé Corry. Voilà Madame Pentfield assise là sur le traîneau.
À demi défaillante, Mabel Holmes se tourna vers sa sœur : on eût dit que toute la fatigue du voyage s’appesantissait soudain sur elle.
Dora la prit par la taille. Corry Hutchinson s’intéressait toujours à ses mocassins. Pentfield les regarda rapidement à tour de rôle, puis il rejoignit son traîneau.
— Nous ne pouvons rester ici toute la journée, dit-il à Lashka. Le bébé de Peter nous attend.
La longue lanière du fouet siffla, les chiens bondirent en avant et le véhicule décolla d’un mouvement brusque.
— Eh dis donc, Corry ! cria Pentfield en se retournant. Tu pourras occuper la vieille cabane. Voilà longtemps qu’elle n’est pas habitée. Moi, j’en ai bâtie une neuve sur la colline.
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