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La Vie extravagante de Balthazar
Free texts and images.
| La Vie extravagante de Balthazar written by Maurice Leblanc |
| 1925. |
(Français) Cette œuvre est dans le domaine public au Canada mais peut encore être protégée en vertu des lois sur les droits d’auteurs aux États-Unis et dans certains pays d’Europe. Il appartient à l’utilisateur d’établir si cette œuvre est dans le domaine public pour son propre pays.
TOC
- I. Le héros d’un roman n’est pas toujours un héros
- II. Seuls les faits de la vie quotidienne sont à la taille de notre destin
- III. La prédiction de la somnambule
- IV. Les événements revêtent quelquefois les apparences du plus mauvais roman d’aventures
- V. Le « Dé d’argent » et les « Lions de l’Atlas »
- VI. Fridolin vaut un régiment
- VII. Il y a toujours de la place dans un tendre cœur
- VIII. « Je meurs sans regrets, puisque c’est pour la bonne cause »
- X. Aimer... Tuer
- XI. Mané... Thécel... Pharès...
- XII. « Regarde d’abord auprès de toi »
Preface
La ligne est vague et conventionnelle entre ce qui est vraisemblable et ce qui ne l’est point. Il suffit de bien peu de chose pour qu’une œuvre d’imagination tourne vers la parodie et que des personnages qu’on a voulu pathétiques fassent figure comique et absurde.
Si je n’ai pas pu, en ce livre, éviter cet écueil, je ne m’en soucie guère. Avant tout, je redoute le guindé, le compassé, d’avoir l’air de croire que c’est arrivé et de paraître prendre au sérieux ce qui ne tire sa valeur que de la fantaisie qu’on y apporte, de la bonne humeur, de l’exceptionnel, et même de l’extravagant.
Sourire quand on imagine et que l’on écrit, c’est inciter à croire ceux qui vous lisent. Je n’ai jamais prétendu faire penser, mais tout simplement amuser et distraire. Sans doute est-ce là une ambition proportionnée à mes moyens.
Maurice Leblanc
II. Seuls les faits de la vie quotidienne sont à la taille de notre destin
Aux rares minutes où Balthazar, faisant trêve à ses multiple travaux de professeur, s’oubliait en ruminations et songeries rétrospectives, il distinguait, sur la route de son passé, un petit vagabond, chétif et peureux, exposé à tous les vents et à toutes les misères, et qui n’avait d’autre souci que de ne pas mourir de faim. C’était lui.
Sans gîte ni pâture, il éprouvait la détresse du chien qui se donnerait au premier maître venu pour la joie d’aimer et la satisfaction de manger. Mais toutes ses haltes au bord de la route, toutes ses tentatives de dévouement, et tous les élans de son cœur ivre de tendresse, aboutissaient toujours à des drames où son derrière d’enfant jouait le grand premier rôle.
Ainsi avait-il aimé une grosse fermière qui faisait de lui le souffre-douleur de ses onze enfants. Ainsi s’étaitil attaché à un savetier ambulant dont il traînait la lour- de charrette. Fermière, forain, l’avaient rejeté loin d’eux, lui laissant un désespoir fou, et l’impression affreuse que jamais il ne compterait pour personne. Il était le paria, la victime désignée, le vagabond voué à la solitude.
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Comment par la suite, au milieu de quelles péripéties et de quelles catastrophes, grâce à quelles circonstances, avait-il pu se redresser et s’affermir, il ne le
savait pas trop. Entre les années mauvaises et sa jeunesse actuelle, ce ne fut que la révolte patiente et
l’effort acharné de l’être qui veut échapper au malheur
et se donner des règles d’existence adaptées à ses
moyens, médiocres, hélas! Peu de santé, une apparence chétive, une âme sensible aux moindres chocs, un
déséquilibre nerveux qui l’inclinait toujours à souffrir
et à trembler.
Toutes ces causes de défaillance, il s’en rendit maître. Sa sensibilité, il la disciplina. Il se fit la somme de volonté, de courage et de résignation dont il avait besoin pour se tenir droit, et il sortit de cette longue bataille silencieuse, avec une bonne culture, une vision personnelle de la vie, et une peur affreuse de tout ce qui est aventure, risque, coups du sort, poussées de l’instinct, gestes spontanés, une peur si profonde qu’il s’était fabriqué, sous le nom de philosophie quotidienne, un système d’idées et de théories propres à le garantir contre les embûches de son cœur inassouvi. Dénué d’ambition, content de tout, d’une ingéniosité nonchalante, il avait vingt métiers et s’occupait de mille petites choses. Il cultivait son jardin sans chercher à l’embellir, et ne regardait que discrètement vers le ciel ou vers l’horizon.
Pour l’instant tout son destin se ralliait autour de la villa des Danaïdes, simple tonneau, évidemment, suivant le terme de l’agence X.Y.Z., mais de si vastes dimensions, si bien aménagé et disloqué, pourrait-on dire, par le précédent propriétaire, que le logis, avec ses deux lucarnes, ses fondations de briques et ses annexes, ne manquait ni de commodité ni d’agrément.
Qu’on ajoute à cela le plaisir d’être servi par une femme de ménage à qui ses qualités d’ordre et de dévouement avaient valu le titre de secrétaire-dactylographe, quoiqu’elle ignorât à peu près ce que signifiait une machine à écrire, et l’on comprendra la paisible félicité dont jouissait jusqu’ici le professeur Balthazar.
Ce matin-là, Coloquinte qui, elle, ne possédait qu’un hamac à l’abri d’une soupente dressée contre la cahute de M. Vaillant du Four, traversa le clos des Danaïdes à l’heure où Balthazar, suivant son habitude aux lendemains de « dégustation », répandait sur son crâne l’eau d’un arrosoir.
Sans mot dire, elle lui prépara une tasse de café, puis, dépliant son énorme serviette de secrétaire-dactylographe, en tira un jeu de brosses et de chiffons à l’aide de quoi elle se mit à faire vigoureusement la toilette intérieure et extérieure du tonneau, à nettoyer les vêtements du professeur, à cirer les bottines, et à balayer le « jardin ».
Dans l’ardeur du travail, ses deux nattes lui cinglaient la figure. Son teint de pâle adolescente s’animait. Un demi-sourire de contentement découvrait ses
dents blanches. Elle avait de doux yeux qui se posaient parfois sur M. Balthazar avec une admiration candide et une tendresse sans limites. Il était visible que pour elle, et bien qu’elle ne le sût point, l’univers se bornait à ce personnage considérable, résumé de toutes les perfections, divinité qui méritait tous les sacrifices.
Fini, dit-elle. Monsieur Balthazar, est-ce que je vous accompagne à votre cours de philosophie?
— Parbleu! Il l’avait toujours connue. Le jour même où, six ans auparavant, il prenait possession des Danaïdes, elle était là, venue on ne sait d’où, elle aussi enfant trouvée, sans autre nom que ce sobriquet de Coloquinte, et poussée sur ce sol ingrat comme une de ces graines auxquelles il suffit, pour germer, d’un peu de poussière. La similitude de leurs destins les avait rapprochés. Pour ceux qui viennent ils ne savent d’où, c’est un tel miracle que de prendre racine au même endroit.
Balthazar n’aurait su se passer de Coloquinte. Il la voyait toujours telle qu’au début, comme une enfant, mais une enfant qui lui était devenue indispensable, ainsi qu’auraient pu l’être à la fois une gouvernante, une secrétaire, une habilleuse, un dosmestique, un bon chien fidèle, enfin tout ce qui est susceptible de rendre service et de se dévouer. Elle n’en demandait pas davantage.
— Allons, dit Balthazar, qui se mit en route. L’institution de demoiselles où il tenait la chaire de philosophie occupait un petit hôtel du quartier Monceau. Trente jeunes personnes de la bourgeoisie moyenne cernaient l’estrade et jacassaient tandis que Balthazar exposait ses idées et théories. Jamais il n’avait pu obtenir de ces trentes personnes qu’elles voulussent bien garder toutes à la fois le silence. Elles l’avaient, dès le début, jugé comme un des ces individus de second plan à qui l’on ne doit ni respect ni attention.
— La philosophie quotidienne, disait-il, envisage l’existence sous un angle pratique. Le bonheur n’est pas dans les grandes joies et les grands sentiments, mais dans les petites choses et les petits attachements. Ne s’intéresser qu’à ce qu’on voit et à ce qu’on touche. Borner son ambition à ce que la main peut atteindre. Ne pas rêver. Ne pas s’exalter. Découvrir le charme des actes les plus vulgaires. La poésie, les romans, les beaux spectacles, tout ce qui est héroïque et sublime, autant de périls contre lesquels je ne saurais trop vous mettre en garde. Ces considérations généreuses, qu’il présentait avec adresse et rehaussait d’aperçus piquants, eussent choqué vivement un jeune public féminin, si elles n’avaient été bredouillées d’une voix si basse que personne ne se fût risqué à tendre l’oreille. Seule, Coloquinte, assise près du maître, recueillait son enseignement, de sorte que les leçons se passaient comme si Balthazar eût fait un cours confidentiel à sa dactylographe. Dans le brouhaha des conversations, elle écoutait,
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les yeux agrandis par l’admiration, la bouche ouverte,
et le visage flanqué de ses nattes comme de deux
baguettes en paille tressée.
— Surtout, mesdemoiselles, méfiez-vous de l’esprit d’aventure. Il ne se passe rien dans la vie. La vie est faite de réalités. Les aventures sont réservées à ceux qui les cherchent et qui, en quelque manière, les bâtissent de toutes pièces, comme des drames factices et dangereux. Il n’y a pas d’aventures, mesdemoiselles. Il n’y a que les faits de la vie quotidienne, qui sont toujours simples, modérés, logiques, naturels, à la taille de notre destin. Que si, parfois, devant notre imagination complaisante, ils prennent proportion d’aventure tragi- que ou romanesque, conservons notre sang-froid. Ne nous laissons pas entraîner dans le remous de péripéties où l’on ne trouve que déceptions, chagrins, amertumes et tristesses. Réagissons vigoureusement. Attendons. Et ce qui nous paraît un torrent déchaîné redevient tout bonnement la modeste et tranquille source où nous apaisons notre soif de chaque jour. Le professeur se leva, content de sa période finale dont il voyait l’effet sur le visage extasié de Coloquinte.
Quant aux trente jeunes personnes, elles s’étaient envolées dès le premier coup de midi, et il était midi cinq. Le long des rues, il continua son enseignement, et vingt minutes plus tard, ils arrivaient au parc Monceau où Balthazar, à califourchon sur un banc, favorisé d’un rayon de soleil qui perçait les ombrages naissants, se chauffa le dos, tandis que Coloquinte s’empressait de le servir.
— Jambon, camembert et pain, dit-elle en extrayant les aliments annoncés de sa serviette de maroquin. lis déjeunèrent silencieusement. Balthazar aimait ces repas en tête-à-tête, qui, pour Coloquinte, représentaient tout le bonheur du monde. Elle bourra la pipe du professeur, lui tendit une allumette, lui offrit une tasse de café fabriqué dans une bouteille thermique. Puis ce fut la douceur d’une sieste que protégeait la jeune fille. Après quoi, Balthazar, bien d’aplomb, montra les deux lettres reçues la veille, celle de son père et celle du notaire qui le convoquait.
— Lis cela, Coloquinte, et donne-moi ton avis. Elle lut les lettres avec quelque stupeur et prononça d’un ton convaincu, mêlé d’appréhension:
— Oh! monsieur Balthazar, en voilà des aventures! Que d’ennuis et de chagrins pour vous! Le professeur lui avait communiqué sa terreur de l’imprévu, et elle redoutait ce qui pouvait l’atteindre et le meurtrir.
Il fut vexé:
— Où trouves-tu des aventures? N’ai-je pas affirmé devant toi, tout à l’heure, qu’il n’y avait pas d’aventures dans la réalité, ou du moins qu’il n’y en avait que pour les déséquilibrés et les fous? — Cependant... insinua timidement Coloquinte, cet héritage? ... Ce portefeuille caché?... Votre père que vous retrouvez à l’heure voulue? ...
— Et après! s’écria Balthazar de plus en plus froissé. Ce sont des faits de la vie quotidienne. Un père reconnaît son fils et lui lègue sa fortune... qu’y a-t-il d’extraordinaire? ... Elle dit, confuse de son erreur:
— Évidemment... vous avez raison, monsieur Balthazar... Toutefois en ce qui concerne Mlle Yolande, n’estce point une chose qui n’est pas un fait quotidien? — Illusion! dit Balthazar, qui ne voulait rien concéder. Feu de paille! Bulle de savon! Un jour les bans seront publiés, le jeune homme et la jeune fille échangeront les anneaux, ils auront des enfants... autant d’épisodes de la vie courante, comme toutes les aventures qu’on ramène à leurs justes proportions. Coloquinte murmura:
— En effet... en effet... mais je croyais que vous l’aimiez... Balthazar aimait-il? À quoi répondait la crise d’excitation qu’avait déchaînée en lui le baiser de la magnifique Yolande? Et surtout pourquoi la demande en mariage? Était-ce un réveil sournois de son cœur? Était-ce, de la part d’un homme aussi prudent, le besoin de se lancer à son tour dans cet inconnu dont il avait si grande peur? Ou bien avait-il tout bonnement subi l’influence de Yolande Rondot? Il n’en savait rien. Un professeur de philosophie quotidienne ne s’analyse jamais, de crainte de se mettre en contradiction avec ses théories. Si on lui pose une question embarrassante, il tranche au hasard, sans souci de logique banale. Ou bien il se tait. Balthazar se tut.
Par le quartier de l’Europe, ils descendirent, taciturnes comme d’ordinaire. Balthazar choisissait les trottoirs ensoleillés. Coloquinte se redressait vaillamment sous son fardeau de dactylographe-femme de ménage. Rue Saint-Honoré, au deuxième étage d’une maison vénérable, maître La Bordette siégeait en face des portraits à l’huile de son père et de son grand-père auxquels il ressemblait si fort que les trois figures encadrées de favoris, semblaient celles d’un seul et même notaire.
Ce même notaire avait étudié tant d’affaires depuis un siècle, et vu en ce même bureau tant de drames et de niaiseries, que rien ne l’intéressait plus.
— Asseyez-vous, monsieur, dit-il, sans s’occuper de Coloquinte. Vous êtes bien la personne qui se fait appeler le professeur Balthazar? — Je ne me fais pas appeler ainsi, monsieur, c’est mon nom. — Pouvez-vous le prouver? Comme le professeur demeurait coi, maître La Bordette reprit d’une voix absente, en usant d’un pluriel qui laissait croire qu’il parlait également au nom de son père et de son grand-père:
— Ayant une communication importante à vous faire, — 8—
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monsieur, et ne sachant où vous découvrir, nous nous
sommes adressé à l’agence X.Y.Z. qui nous a remis
cette note:
— Le sieur Balthazar... — Inutile, monsieur, interrompit Balthazar, je la connais. Maître La Bordette consulta son père et son grandpère, et, approuvé par eux, continua la lecture du rapport jusqu’à la dernière syllabe.
— Comme vous le voyez, monsieur, il n’y a là que des indications, et aucun renseignement précis sur votre identité. Vous est-il possible de nous procurer les pièces nécessaires, acte de naissance, livret militaire? Balthazar fit signe que, sous ce rapport, il était assez mal pourvu.
— Enfin quoi, monsieur, vous avez bien une carte d’électeur, un permis de chasse, votre quittance de loyer? Hélas! Balthazar eut beau tâter ses poches, c’étaient encore là de ces documents respectables qu’il n’avait pas l’honneur de posséder. Tout au plus put-il offrir un diplôme de « fin dégustateur » que lui avait délivré M. Vaillant du Four.
Maître La Bordette repoussa dédaigneusement ce chiffon.
— En somme, dit-il, pas de pièces probantes. Cela nous met dans l’obligation de procéder nous-même à cette enquête et de vous prier, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, d’ouvrir le col de votre chemise. Cette formalité saugrenue ne parut pas surprendre Balthazar outre mesure. Il défit sa cravate et enleva son col. Au haut de la poitrine, il y avait les vestiges d’un tatouage où se distinguaient encore trois lettres à demi effacées.
Le notaire se pencha, une loupe à la main, et déclara:
— M.T.P. Les trois lettres y sont. Nous sommes d’accord. Il ne nous reste plus qu’une épreuve pour que toute vérification soit dûment accomplie. Il présenta un tampon enduit d’encre et ordonna:
— Veuillez imprimer là-dessus la face interne de votre pouce gauche. Non, monsieur, celui-ci est votre pouce de la main droite. Nous avons besoin de la gauche et de l’extrémité du pouce... Assez troublé, Balthazar obéit. Le notaire appliqua sur une feuille de papier l’empreinte ainsi obtenue, la confronta avec une empreinte dessinée sur une autre feuille de papier, et conclut nettement:
— Cette fois, la cause est entendue. — La cause est entendue?... C’est-à-dire? ... — C’est-à-dire que vous êtes bien le sieur Balthazar, et que le sieur Balthazar est, en l’espèce... — En l’espèce? ... — Godefroi, fils du comte de Coucy-Vendôme, baron des Audraies, duc de Jaca, et grand d’Espagne...
III. La prédiction de la somnambule
Coloquinte laissa tomber sa lourde serviette qui s’ouvrit et livra passage à une brosse de chiendent et à une timbale en aluminium. Balthazar secoua un peu la tête sous cette avalanche de titres et de noms sonores, et saisit son chapeau comme prêt à s’en coiffer dans le désordre de ses pensées il ne retenait guère que son privilège de grand d’Espagne à demeurer couvert.
Mais le notaire La Bordette n’avait pas de temps à perdre. Si, par faiblesse humaine, il se fût dépouillé de son armature d’impassibilité, son père et son grandpère n’avaient aucune raison pour participer à l’émotion du professeur et de sa dactylographe. Il continua donc son discours:
— Attaché depuis plus d’un siècle à la famille de Coucy-Vendôme, nous fûmes mandés, il y a quelques mois, en son hôtel du faubourg Saint-Germain par le comte Théodore, dernier du nom, puisque feu Mme la comtesse ne lui a laissé que quatre filles. Le comte Théodore atteint déjà d’une maladie qui ne pardonne pas, nous confia l’existence d’un fils qu’il avait eu, étant jeune homme, de ses relations avec la demoiselle Ernestine Henrioux. Le comte, poussé par des scrupules qui l’honorent, désirait réparer cette faute de jeunesse et transmettre, grâce à une reconnaissance en règle, son nom et une partie de sa fortune à son fils Godefroi qui vivait quelque part, il ignorait où, sous le nom de Balthazar. « Le comte nous donna les indications nécessaires, telles que l’inscription des trois lettres M.T.P. sur la poitrine du sieur Balthazar, et l’empreinte de son pouce gauche. En outre, il nous montra, dans une armoire secrète, un portefeuille où se trouvaient seize cent mille francs en billets et titres au porteur. Il devait enfin nous fournir d’autres renseignements sur la mère de l’enfant, sur la personne à qui l’on avait confié celuici, et sur l’endroit où il vivait actuellement. Par malheur...
— Par malheur? — Le drame terrifiant que vous avez lu dans les journaux mit fin aux jours de notre client, et cela avant que nous l’eussions revu. Balthazar qui ne connaissait rien de ce drame terrifiant, mais qui ne voulait pas l’avouer, chuchota:
— Oui.., oui... j’ai lu... je me rappelle... Le mois dernier, n’est-ce pas? — Mais non, monsieur, rectifia vivement maître La Bordette, cela remonte plus haut. Le 10 septembre exactement, donc il y a sept mois, le comte Théodore qui chassait dans ses terres de Seine-et-Oise fut assassiné. — Assassiné! répéta Balthazar. — Oui, monsieur, et vous vous souvenez de quelle — 9—
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horrible manière la hache qui frappa la victime avec
une violence inouïe lui détacha presque entièrement la
tête.
Une seconde fois la serviette de Coloquinte glissa de ses genoux. Le cou de Balthazar s’allongea au-dessus de son faux col. Il était blême.
— Je le savais... je le savais... un homme sans tête... la somnambule... — La somnambule? — Oui... oui... j’ai consulté... balbutia le professeur en mots étouffés que maître La Bordette ne saisit pas... Tu te rappelles, Coloquinte... hier... ce qu’on ma prédit? ... Maître La Bordette et ses deux conseillers furent d’avis qu’il fallait passer outre à cet accès de trouble bien excusable, et le discours des trois notaires s’acheva rapidement.
— Les suites de cette affaire, qui fit tant de bruit, vous les connaissez, et il serait oiseux de s’y attarder. Vous n’ignorez pas non plus qu’après des mois d’investigations, nous avons eu l’heureuse idée de recourir à l’agence X.Y.Z. Il ne nous reste donc qu’à préparer les voies et moyens qui vous permettront de porter l’affaire devant le Conseil d’État, de revendiquer votre droit au nom de Coucy-Vendôme, et de réclamer votre part d’héritage. Peut-être la figure morne du notaire esquissa-t-elle un léger sourire d’ironie ainsi qu’il est naturel quand on annonce une nouvelle désagréable:
— J’oubliais de vous dire à propos, monsieur, que notre premier soin fut de procéder à l’ouverture de l’armoire secrète. Nous avons eu alors la profonde surprise de constater qu’elle était vide. Le comte Théodore avait-il emporté avec lui le portefeuille et avait-il choisi, durant la période de chasses, quelque armoire du château? ... — Je pourrais sans doute vous renseigner, murmura Balthazar, j’ai reçu directement une lettre qui me four- nit des indications... Un regard suppliant de Coloquinte le réduisit au silence. À quoi bon en effet divulger un tel secret? D’ailleurs maître La Bordette ne s’arrêtait jamais en cours d’une période, et il continuait:
— Les recherches jusqu’ici — recherches discrètes puisque les dispositions du comte à votre égard sont provisoirement confidentielles — n’ont amené aucun résultat. Il vous sera loisible de les poursuivre publiquement et avec plus d’activité en tant que fils recon- nu. Je m’occupe dès maintenant d’établir les actes que vous aurez à signer. L’audience prenait fin, et lorsque maître La Bordette avait dit ce qu’il considérait comme son dernier mot, il n’aurait pas accordé la grâce du plus léger délai. Approuvé par son père et son grand-père, il ouvrait la porte et congédiait l’intrus avec une vigueur qui coupait court à toute idée de retour offensif.
Balthazar n’avait guère envie d’affronter un si rude jouteur. Il sortait de l’engagement un peu fourbu et le cerveau tumultueux. Coloquinte lui offrit son bras, comme elle le faisait en certaines occasions, sous prétexte de former contrepoids à sa serviette.
Ils remontèrent les rues qui conduisent à la butte Montmartre, et, au bout d’un moment, elle lui dit, non sans inquiétude, et comme un disciple qui interroge son maître:
— Ce n’est pas des aventures, toutes ces histoires, n’est-ce pas, monsieur Balthazar? — Comment peux-tu le demander? répliqua-t-il. Que mon père ait été la victime d’un assassinat, c’est douloureux. Est-ce anormal? — Mais cette prédiction?... la tête? ... — Coïncidence! — Et cette armoire vide? Cette cachette dont vous êtes averti directement?... Cette lettre qui vous donne des indications si précises sur la forêt de Marly et sur le portefeuille? ... Balthazar déclara d’un ton péremptoire:
— Toutes ces combinaisons révèlent un homme dont les idées ne sont plus très nettes. Je suppose que mon père était un amateur de ce qu’on appelle le roman policier, et qu’il aura machiné son plan selon la technique enfantine de ces romans. J’en ai lu. C’est absolument idiot... — Alors nous n’irons pas là-bas? ... — Si, dit-il, puisque mon père, le comte de Coucy- Vendôme, l’exige. Mais quant au trésor... Le train les conduisit, quelques jours plus tard, à la station de Marly. La forêt était proche, légère encore des frondaisons toutes neuves qui luisaient au soleil. Des souffles tièdes couraient sur la campagne et enveloppaient Balthazar de bien-être et de joie. Il marchait allégrement, soutenu par une conscience sereine. L’expédition lui semblait inoffensive autant que celle d’un pêcheur à ligne qui connaît un creux où foisonnent les goujons. Coloquinte se sentait si heureuse que le poids de sa serviette ne la déformait pas.
— Je ne cesserai de te le répéter, Coloquinte, la vie est composée de petit faits insignifiants. C’est comme une tapisserie, qui forme, n’est-ce pas? de grandes scènes très compliquées, et qui n’est au fond qu’un assemblage de petits bouts de laine noués au canevas le plus monotone. Non loin d’eux se déployait l’éventail d’un carrefour. Ils virent déboucher d’une des routes un individu coiffé d’un béret basque, et qui sauta de sa bicyclette. Il regarda autour de lui, ne les aperçut point, et se courba quelques secondes au-dessus d’une borne kilométrique. Puis il repartit et descendit de nouveau pour entrer dans une auberge située à la lisière même de la forêt.
En traversant le carrefour, ils examinèrent la borne. Une inscription à la craie, avec une flèche marquant la
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direction prise par l’individu, offrait ces trois lettres
majuscules: « M.T.P. »
— Ah! murmura Coloquinte... M.T.P.! les trois lettres inscrites sur votre poitrine, monsieur Balthazar. Il prit un air détaché.
— Tiens, oui, en effet!... Drôle de corrélation! Vraiment il n’y avait pas là, de quoi s’ébahir. Un promeneur se divertit à tracer sur une borne trois lettres dont on a la poitrine tatoué... Détail insignifiant... Petit bout de laine de tapisserie...
Et il continua d’avancer d’un pas guilleret en fauchant avec sa canne des têtes de pissenlit et de moutarde sauvage.
Ils passèrent devant l’auberge où ils revirent, par une fenêtre ouverte, l’homme assis et qui buvait une consommation.
— Peut-être, nota Coloquinte, est-ce le même motif que nous qui l’attire. II a donné rendez-vous à un camarade, et ils vont chercher le trésor. Balthazar déplia le plan topographique établi par son père. En vingt minutes, ils arrivèrent au rond-point « dont un orme touffu occupe le centre ».
Selon les instructions qui accompagnaient le plan, ils marchèrent à reculons, en suivant une certaine ligne. Balthazar, les mains sur les épaules de Coloquinte, l’entraînait avec la gravité croissante d’un monsieur qui poursuit une expérience de suggestion à l’état de veille. Des racines et des souches les faisaient trébucher. Deux fois ils tombèrent. Et soudain, Balthazar qui, pour rien au monde, n’eût consenti à tourner la tête, heurta du dos le tronc d’un arbre.
— Parfait, dit-il ému. Le programme s’exécute. Ils pivotèrent sur eux-mêmes comme des automates et filèrent à droite. Quatre cents pas plus loin, il devait y avoir un chêne creux, protégé par une plaque de zinc sous laquelle le trésor était caché.
Ils comptèrent quatre cents pas. Il n’y avait point de chêne.
Du coup ils lâchèrent pied. Balthazar proclama qu’il n’entendait rien à toute ces idioties de roman policier et qu’il s’en félicitait.
— Cependant... observa Coloquinte. — Flûte! Le trésor serait à deux pas de moi, que je ne bougerais pas. Il se coucha sur un tapis de mousse, et il se disposait à allumer sa pipe, lorsque Coloquinte lui saisit le bras vivement. Un bruit de paroles venait du rond-point. Ils s’aplatirent sous les feuillages, et ils avisèrent deux hommes qui marchaient à reculons, les mains de l’un sur les épaules de l’autre, exactement comme ils l’avaient fait euxmêmes. L’un d’eux était l’homme au béret basque.
Celui-là, comme Balthazar, se cogna le dos au tronc d’un arbre. Mais, contrairement à Balthazar, il vira tout de suite sur la gauche ainsi que son camarade.
Cinq minutes plus tard, on entendait le bruit d’un
marteau qui frappe une plaque de zinc.
— Il fallait tourner à gauche, dit la jeune fille. Ils vont s’emparer du portefeuille. Aucune puissance au monde n’eût induit Balthazar à s’y opposer. Mais les circonstances lui furent propices. Deux chevaux avançaient par une route qui traversait les bois à quelque distance. Des gendarmes apparurent. Le bruit du marteau avait cessé. Coloquinte se leva prudemment, puis appela Balthazar.
Dérangés dans leur besogne, les deux individus s’éloignaient sur la route à cent pas en avant des gendarmes.
— Dépêchons-nous, dit-elle, dans dix minutes ils seront de retour. Elle courut et atteignit un chêne dont le tronc se divisait à hauteur d’homme, en trois branches maîtresses. Le creux ainsi formé était recouvert d’une plaque de zinc qui empêchait les eaux de croupir. Coloquinte se haussa comme elle put, en choisissant, d’après les empreintes des pas, le côté où les deux individus avaient travaillé. Elle trouva la brèche pratiquée dans la fermeture, y passa le bras, tâtonna et enfin saisit un objet qu’elle extirpa de la cuve.
C’était un petit portefeuille, ou plutôt une pochette de cuir, ficelée et cachetée.
— Voici, dit-elle en tendant l’objet à Balthazar. Elle fut stupéfaite de sa pâleur. Il tremblait sur ses jambes, et elle dut le secourir pour qu’il ne s’affaissât point contre le pied de l’arbre.
— Sauvons-nous, ordonna-t-elle. Ils vont revenir. Elle eut la présence d’esprit d’éviter la gare voisine, et, malgré la défaillance du professeur, de diriger leur fuite jusqu’à la station de Louveciennes.
Un train sifflait. Elle fit monter Balthazar dans un compartiment vide où elle lui donna un flacon de vulnéraire tiré de la serviette. Quand il fut remis d’aplomb, il examina le portefeuille, et vit un nom sur une carte épinglée à même le cuir Pour mon fils, Balthazar, ce qui le rejeta dans une telle agitation qu’il dit à Coloquinte:
— Ouvre. Elle obéit, coupa les ficelles et répandit sur la banquette le contenu du portefeuille, billets de mille francs, titres, coupons détachés...
— Non, non, dit-il, ne perds pas ton temps à classer toutes ces paperasses. L’argent, je m’en moque. Ce que je voudrais c’est quelque renseignement sur mon passé... sur ma mère... une lettre... une enveloppe... Lui-même fouillait fiévreusement. On eût dit que toute sa vie dépendait de ce qu’il allait trouver. Et soudain, il s’écria:
— Oh voilà.., tiens... regarde... une photographie... Un vieux portrait usé par le temps, mais encore distinct, représentait une femme toute jeune, de visage charmant, et qui souriait d’un air heureux.
Derrière, ces mots: Ernestine Henrioux. Ernestine
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Henrioux ... le nom même que le comte de Coucy-
Vendôme avait confié à maître La Bordette! Le nom de
la jeune fille qu’il avait séduite et qui était devenue
mère de Balthazar! Ainsi le comte léguait à son fils,
outre une fortune, le portrait de la fiancée trahie, et lui
commandait par là même de la retrouver et de l’aimer.
Il tenait entre ses mains et contemplait la pâle image. Elle lui souriait avec gentillesse. Il répondait par une grimace pleine d’affection. Coloquinte souriait aussi à cette jolie figure et ressentait toute la joie que l’on éprouve à retrouver une mère.
Elle recueillit les titres et les billets de banque, et réussit à les caser au fond de sa serviette, qui ajouta à ses autres fonctions celle de coffre-fort. Puis elle se rapprocha de Balthazar, et, tout en observant son front où la coiffe du chapeau laissait une barre de rouge, la végétation clairsemée de son crâne, les poils de sa barbe soyeuse, toutes choses qui lui semblaient si douces à considérer, elle pensait:
« Quelle chance que ce ne soit pas une de ces aventures où l’on ne trouve que chagrins et déceptions! L’émoi de M. Balthazar est si grand qu’il serait tombé malade si ce n’étaient là des faits de la vie quotidienne!
IV. Les événements revêtent quelquefois les apparences du plus mauvais roman d’aventures
A proprement dire, Balthazar ne tomba pas malade, mais il profita d’un répit dans ses occupations pour faire de la chaise longue devant son tonneau.
Il avait d’ailleurs un peu de fièvre que Coloquinte combattait avec des infusions de plantes séchées par elle. Elle lui tâtait le pouls, lui lavait le visage à l’eau tiède, lui posait sur le front des compresses auxquelles il préférait la main fraîche et apaisante de la jeune fille, et souvent le berçait de paroles chuchotées qui prouvaient à quel point elle connaissait la nature de son maître et profitait de son enseignement.
— Dans quel état vous mettent les émotions trop fortes, monsieur Balthazar! disait-elle d’une voix qui défaillait de tendresse, et en le regardant avec extase. Votre fièvre me désespère, et j’ai bien envie de pleurer. Soyez calme, je vous en supplie. Contrôlez les élans de votre cœur. Il faut attacher le moins d’importance possible aux buts que l’on poursuit, afin que la réussite ou l’insuccès ne vous ébranlent pas trop profondément. Elle employait les expressions du professeur, et il semblait à Balthazar que c’était lui-même qui se donnait des conseils et dessinait les limites au-delà desquelles il n’y a qu’aventures et dangers pour les impressionnables de son espèce.
Tu as raison, disait-il, tout en examinant avec elle le gracieux visage d’Ernestine Henrioux.
Du portefeuille et des titres, pas un mot. Ils n’y songeaient point, et n’avaient même pas la curiosité d’en établir le compte exact. Une fois remisé dans les profondeurs de la serviette, derrière les brosses et les boîtes de cirage, cela ne représentait plus pour Balthazar que la principale des conditions imposées par M. Charles Rondot. Le jour où l’on se reverrait, de quel poids pèserait un tel argument
— Mais croyez-vous que Mlle Yolande vous rendra heureux? disait Coloquinte en tremblant. Saura-t-elle ranger vos affaires, vous préparer votre café, et vous protéger contre un tas de petits tracas qui vous agacent et vous troublent? Je souffrirais à en mourir si elle n’était pas digne de vous. Les termes dont elle usait n’allaient pas au-delà de ses sentiments profonds. Mais tout semblait naturel à Balthazar de ce que Coloquinte pouvait lui offrir. Au juste, il n’y prêtait pas attention.
— Yolande est digne de moi, affirma-t-il naïvement. C’est une noble créature, comme on en voit dans les pièces de théâtre. Un matin, il reçut de Mlle Rondot ce message téléphonique: Venez sans perdre une minute. Je serai dans mon boudoir. Votre fiancée.
Il montra le message. Coloquinte ne dit pas un mot et tira du papier de soie qui l’enveloppait la redingote de cérémonie. Le haut-de-forme fut extrait de son carton, ainsi que le gant jaune beurre.
Trois fois elle rajusta la cravate blanche de Balthazar, puis elle le contempla des pieds à la tête. Un jeune dieu de la mythologie ne lui eût pas semblé plus beau ni plus élégant de tournure. Comment Mlle Yolande ne l’eût-elle pas aimé!
Ils s’en allèrent. Au square des Batignolles, il installa Coloquinte et sa serviette sur un banc.
— Reste ici. Je suppose bien que Yolande a remporté la victoire, puisqu’elle s’intitule ma fiancée. Mais, tout de même, je ne peux pas arriver avec l’argent. Je viendrai le chercher. Il ne doutait pas d’ailleurs, M. Rondot s’absentant chaque matin, que l’entretien ne fût d’abord tout inti- me, et il dit à la domestique qui accourut à son coup de sonnette:
— Mademoiselle est dans son boudoir, n’est-ce pas? — Je suppose, monsieur. Il connaissait bien la pièce, pour y avoir donné à Yolande des leçons de philosophie quotidienne. On devait passer par la salle à manger. Il entra vivement et s’arrêta court. M. Rondot, rentré plus tôt qu’à l’ordinaire, déjeunait.
La stupeur de Charles Rondot fut telle qu’il resta la fourchette en l’air, la figure soudain violette et les lèvres agitées d’un bégaiement.
— Vous! vous! Je vous ai défendu... Vous n’êtes — 12 —
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qu’un...
Balthazar refusa de savoir ce qu’il était. Il allongea le bras en souriant, comme s’il voulait dire:
— Attendez... Pas de gros mots... vous regretteriez. — Vous n’êtes qu’un... Le bras de Balthazar insista: — Un peu de patience... Vous allez être satisfait... Mais, comprenant soudain qu’il y avait eu méprise et qu’il ne pouvait montrer la dépêche de Yolande, il s’écria tout de go:
— Mon père est retrouvé!... J’ai un nom!... de l’argent!... Charles Roridot avait enfin réussi à se détacher de sa chaise et avançait à petits pas élastiques, comme une bête fauve qui va s’élancer. Balthazar se hâta de dresser des obstacles.
— Beaucoup d’argent!... beaucoup... et puis un grand nom... le droit de rester couvert... M. Rondot atteignait enfin le but. Son poing crispé chatouillait le menton de Balthazar, et il rugit, comme s’il avait enfin trouvé l’invective qu’il cherchait: — Vous êtes un chenapan de la plus belle eau! Balthazar chancela. M. Rondot avait une manière toute spéciale de le désarçonner par des expressions inattendues.
— Que signifie, monsieur? ... — Un chenapan de la plus belle eau, je le répète. Un individu qui traînait la savate il y a huit jours, et qui se vante d’avoir beaucoup d’argent, est un chanapan de la plus belle eau. — Je puis vous affirmer que mon père... commença Balthazar. — Je me fiche de votre père. — Le nom que je porte... — Je me fiche de votre nom. Pour moi, vous êtes le chenapan Balthazar et, comme tel, recherché par la police... Le professeur sursauta:
— Hein? Qu’osez-vous dire? — Recherché par la police! vociféra Charles Rondot. Deux inspecteurs sont venus ce matin me demander des renseignements sur vous, monsieur! et je leur ai donné votre adresse, monsieur! Villa des Danaïdes! On va vous cueillir comme un chenapan... Balthazar s’effondrait un peu plus à chaque insulte. Sous la poussée frénétique de l’ennemi, il reculait vers la porte du fond, comme s’il eût encore préféré les menottes de la police à la colère de Charles Rondo.
— Je te prie, papa, de ne pas toucher à un seul des cheveux de mon fiancé. La porte s’était ouverte, et Yolande apparaissait, calme et majestueuse. Balthazar, ne doutant plus que le courroux de Charles Rondot ne se précipitât tout entier sur l’intruse, éprouva un grand soulagement. Pas un seul de ses cheveux ne serait touché. Quelle sécurité! Mais il apprit, une fois de plus, que les choses se
passaient à l’envers de ses prévisions. Charles Rondot, désemparé subitement et hors de combat, baissa le nez, ainsi qu’un enfant pris en faute, et Yolande, dont l’assiduité à la Comédie-Française anoblissait encore les manières distinguées, tendit à son fiancé une main qu’il agrippa comme on s’accroche à une branche.
— Balthazar, dit-elle, avec la magnifique sonorité qu’elle donnait aux trois syllabes, Balthazar, j’ignorais que mon père fût là, et je viens d’apprendre le bruit de la discussion. Excusez-moi et ne m’en veuillez pas. Mais tenez compte, je vous en prie, de l’avertissement qu’il vous a donné. Vous êtes sous le coup d’une arrestation imminente. — Mais c’est impossible, mademoiselle! gémit-il éperdu. — Balthazar, ce matin, mon père a communiqué votre adresse — et c’est ainsi que je l’ai connue — à deux inspecteurs qui l’interrogeaient sur vous. Or, des fenêtres de ma chambre, on les voit tous deux dans la rue. Ils vous ont suivi. — Mais pourquoi? — J’ai cru comprendre, Balthassar, qu’il s’agissait de vos accointances avec l’assassin Gourneuve et avec la bande des Mastropieds et qu’ils ont pour mission de vous conduire à la préfecture de police. Il fut abasourdi et frissonna: « Gourneuve... Les Mastropieds... la préfecture de police... Ah! je suis perdu... »
— Vous êtes sauvé! s’écria-t-elle, du ton victorieux dont elle eût annoncé à Hernani qu’il était libre. Les magasins ont une sortie particulière sur la rue voisine. Suivez-moi, Baithassar. Sous les yeux de Charles Rondot, lequel n’avait pas risqué un murmure de prostestation, ils s’en allèrent comme des amants de théâtre qui, enlacés et marchant au pas, s’éloignent vers la toile de fond.
Ainsi furent franchis la salle à manger, puis le vestibule, puis des couloirs éclairés au gaz où leurs ombres touchaient de la tête au plafond. Une porte de service les arrêta.
— Ton front, Balthazar. Balthazar ôta son chapeau. Une grêle de baisers s’abattit sur son crâne. Ensuite, d’un geste large, Yolande tira le verrou.
— Va. Le mot et le mouvement qui l’accompagna étaient empreints d’une telle solennité que toutes paroles et déclarations eussent amoindri la grandeur de l’adieu.
Balthazar ne se retourna même pas. Il aspirait à pleine poitrine l’air enivrant d’une liberté qu’il avait été sur le point de perdre. La tête droite, le cou hors du faux col, il ne voyait du spectacle des rues que la bande de ciel bleu tendue au-dessus d’elles.
Il rejoignit Coloquinte au square des Batignolles. Elle était pâle, comme si sa vie eût été en jeu.
— La police me recherche, les Danaïdes doivent être — 13 —
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cernées, dit-il, évoquant ainsi l’investissement d’une
citadelle par des corps de troupes.
— Cernées! — Oui, prenons le train. — Mais? ... — Mais quoi? N’avons-nous pas tout ce qu’il faut dans ta serviette? fit Balthazar qui avait vu tant de choses sortir de cette serviette qu’elle lui semblait inépuisable en provisions de toute espèce! Allons, tu es prête?
Elle était prête à le suivre au bout du monde. Mais il ne remua pas, et elle vit son regard fixé sur un individu à forte moustache et d’aspect bourru qui s’avançait vers lui.
— Voici l’un des inspecteurs, dit-il entre ces dents. M. Rondot a trahi sa fille et les a lancés sur ma piste. Et sa conviction était si forte qu’il annonça: — C’est moi que vous cherchez, n’est-ce pas, monsieur l’inspecteur? C’est bien moi, le sieur Balthazar? Je suis à votre disposition. A quoi bon résister? la bataille était perdue. L’héroïsme de Yolande n’avait pu le sauver. Complice du nommé Gourneuve, affilié à la bande des Mastropieds, il sentait peser sur lui toutes les puissances du monde, et s’étonnait qu’on ne lui rivât point à la cheville le boulet des forçats.
L’inspecteur, homme taciturne, n’eut donc pas besoin de donner des explications qu’on ne lui demandait pas. Coloquinte héla une automobile où elle s’installa sur le strapontin après les avoir fait monter tous les deux.
Jamais Balthazar ne lui parut plus admirable que durant ce trajet. Maître de lui, insensible à toutes ces petites tracasseries du mauvais sort, qu’il devait ramener évidemment à leurs justes proportions d’épisodes quelconques, il s’intéressait aux spectacles de la rue et critiquait l’allure imprudente du chauffeur. Coloquint les yeux humides, lui embrassa les mains.
A la préfecture, ils montèrent deux étages.
— Baissez votre chapeau, souffla Coloquinte, et relevez le col de votre vêtement. — Pourquoi donc? — Il y a toujours des photographes à la porte des juges. — Et après? dit Balthazar avec défi. Ils verront comment se tient un honnête homme. — Ah! monsieur Balthazar, dit-elle, vous êtes encore supérieur à ce que je croyais. Il se redressa. Il eût posé devant tous les appareils du monde. Mais il n’y avait pas de photographes. Un huissier les accueillit et les introduisit dans un somptueux cabinet de travail orné d’un bureau ministre, audessus duquel se penchait une tête magnifiquement pommadée.
— Affaire Balthazar, monsieur le directeur. — Faites asseoir, dit la tête. Mon porto est là, Joseph?
— À côté de vous, monsieur le directeur. — Merci. Laissez-nous. Il continuait à lire un dossier. Sa main ornée de bagues balançait un lorgnon d’or. Assis l’un près de l’autre, Balthazar et Coloquinte ne bougeaient pas. Les nattes de la jeune fille pointaient hors de sa toque. Anxieusement, elle scrutait le visage de Balthazar.
Il chuchota:
— Qu’est-ce que c’est que Gourneuve? — Gourneuve? — Oui, on m’accuse d’être son complice. — Sais pas. — Et la bande des Mastropieds? Tu en as entendu parler? — Jamais. — Moi non plus, fit-il, et je ne comprends pas pourquoi on me jette en prison. Elle tira un flacon de sels de sa serviette et le lui offrit. Il refusa. Prêt à toutes les luttes, armé de pied en cap, il épiait l’attaque imminente de l’ennemi et regardait cette tête luisante de pommade. La raie, droite et régulière comme une avenue du parc, commençait à la nuque même, divisait, jusqu’au milieu du front, les plates-bandes bien nivelées de la chevelure, passait entre les sourcils touffus, et se prolongeait au milieu d’une barbe symétrique, taillée comme un double buisson.
M. le directeur releva cet ensemble harmonieux et le contempla dans deux miroirs, l’un planté devant lui comme un chevalet, l’autre accroché derrière lui, à la muraille, et qui reflétait les images absorbées par le premier. Puis il savoura lentement deux gorgées de porto, et, sans quitter son verre, demanda:
— Vous êtes bien monsieur Balthazar? Le mot monsieur emplit Balthazar et Coloquinte de contentement.
— Oui, monsieur le directeur. — Et mademoiselle? — C’est ma dactylographe. On nous a menés ici ensemble, pour des raisons que j’ignore, de même que j’ignore les motifs pour lesquels on me jette en prison. Deux petites gorgées, et M. le directeur protesta:
— En prison! Mais vous n’êtes pas en prison. Le fonctionnaire que je suis n’est pas un geôlier, mais un simple administrateur, en l’occurrence porte-parole de M. le préfet. Il était toute courtoisie et toute aménité. L’ordonnance de sa tête lui ordonnait une bienveillance continuelle. Un tel homme ne devait exprimer que des choses agréables.
Coloquinte laissa échapper un petit rire, Balthazar se détendit. Il n’était pas question de prison, ni de menottes, ni de boulet de fer à la cheville.
M. le directeur huma un peu de porto, et s’étant — 14 —
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assuré, grâce au jeu des miroirs, que sa raie ne remuait
pas, il articula posément:
— Me sera-t-il permis de vous adresser, au nom de M. le préfet, quelques questions, et voudrez-vous y répondre aussi nettement que possible? — Comment donc, monsieur le directeur! — Eh bien, je vais procéder avec méthode. Vous habitez, n’est-ce pas, ainsi que le constate le rapport, au-delà des fortifications?... la baraque des Danaïdes?... — Oui, monsieur le directeur, la villa des Danaïdes. La villa, en effet, c’est ce que je voulais dire. Et c’est dans cette villa que vous avez reçu, en octobre dernier, la visite d’un individu assez gros, très grand, qui est revenu à deux reprises?
— À deux reprises. — Il n’a pas dit son nom? — Il ne l’a pas dit. — Quel était le but de ses visites? — Il cherchait l’occasion de faire du bien, et il m’a chargé de distribuer autour de moi de petits secours. — C’est tout? — C’est tout. — Vous n’avez plus entendu parler de lui? — Jamais, monsieur le directeur. — Mais vous avez reconnu son portrait dans les journaux? — Je ne lis pas les journaux. — Jamais? — Jamais... — Le rapport donne en effet ce détail, et vous signale comme entièrement absorbé par vos travaux de professeur. — Entièrement absorbé, déclara Balthazar d’un ton convaincu. — Je vais donc vous renseigner. L’individu qui est venu vous voir n’était autre que Gourneuve, le chef de la bande des Mastropieds, et le sauvage assassin du comte de Coucy-Vendôme. Balthazar sauta sur sa chaise.
— Que dites-vous, monsieur le directeur? l’assassin?... cet homme? cet individu?... il a tué le comte?... C’est lui... l’ignoble assassin qui a mutilé?... — Lui-même, affirma M, le directeur, toujours souriant. Le charitable anonyme qui vous confiait le soin de ses aumônes s’appelait Gourneuve, et, si vous ne lisez pas les journaux, vous n’êtes tout de même point sans connaître les terribles forfaits du criminel et de sa bande. L’arrestation de ces misérables constitue un des plus beaux exploits de notre police... Mais, avant de vous en dire davantage, j’oubliais deux petites formalités indispensables, et auxquelles je vous demande de vous prêter. — Comment donc! répéta Balthazar qui souriait aussi, heureux de voir que la tempête s’éloignait de plus en plus. Deux gorgées de porto, le procédé du double
miroir, et M. le directeur reprit:
— Tout d’abord, une question. Vous n’avez aucun papier d’identité? — Si, monsieur le directeur, des papiers qui attestent que je suis bien connu sous le nom de Balthazar. — Mais aucun qui prouve que c’est là votre nom véritable? — Aucun. — En ce cas, ayez l’obligeance de vouloir bien ouvrir le col de votre chemise. Balthazar éprouva quelque surprise, mais, de même qu’avec le notaire, il n’opposa aucune objection. Il ôta son col. Le directeur fit le tour de son bureau. Les trois lettres apparurent.
— M.T.P., dit-il. C’est cela. La marque des Mastropieds. — Comment! protesta Balthazar, la marque? ... — Des Mas Tro Pieds, M.T.P., ce sont les premières lettres de chacune des trois syllabes redoutables. — Mais, monsieur le directeur, je vous jure que ces bandits-là me sont étrangers... que je ne fais pas par- tie... — Nous n’en avons jamais douté, monsieur; les trois lettres sur votre poitrine signifient tout autre chose qu’une complicité. — Elles signifient quoi, monsieur le directeur? — Un fait que va nous confirmer la seconde épreuve. » M. le directeur tira d’une boîte un tampon pour timbre humide et pria Balthazar d’y appuyer le pouce de la main gauche. En même temps, il choisissait, au milieu du dossier Balthazar, une feuille de papier jaunie, cassée par endroits, et où s’inscrivait le dessin d’une empreinte. — La comparaison est aisée, dit-il au bout d’un instant. Regardez vous-même, monsieur... Vous aussi, mademoiselle... Je ne crois pas que nous puissions atteindre un degré de certitude plus irrécusable. Et comme les trois lettres M.T.P. ornent votre poitrine, et que ces deux empreintes sont identiques, nous avons le droit d’établir que vous êtes bien le fils de l’assassin Gourneuve. M. le directeur semblait fier de ses déductions, et, comme récompense, il acheva son porto et s’offrit d’un bout à l’autre le spectacle de sa raie. Quant à l’effet produit sur Balthazar, il ne songeait même pas à s’en occuper; toute nouvelle annoncée par lui, avec sa bonne grâce cordiale, ne pouvait susciter que des impressions de plaisir et de gratitude. Balthazar ne broncha pas. Tout au plus une légère oscillation de son buste avait-elle permis à Coloquinte de craindre qu’il ne s’effondrât sous le choc d’une telle révélation. Mais il tint bon. La philosophie quotidienne est une armature solide, qui ne vous laisse pas tomber parce qu’un petit souffle de rien du tout vous heurte à l’improviste. Et puis, quoi! Est-il possible que l’on soit
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en même temps le fils de quelqu’un et le fils d’un autre
homme? Se peut-il que l’on ait à la fois comme père
l’assassin et l’assassiné?
Question qui ne se posait pas. Dernier rejeton des Coucy-Vendôme, Balthazar n’avait aucune envie d’établir entre le nommé Gourneuve et lui des liens de filiation.
Il répondit donc tout simplement, par déférence pour M. le directeur:
— Ai-je le droit de demander quelques explications? — Les explications font partie de la tâche que je suis heureux de remplir, déclara l’aimable fonctionnaire. Elles sont brèves. Voici tout d’abord une lettre de Gourneuve au préfet de police dont la conclusion est fort nette « Vous savez maintenant, d’après les renseignements ci-dessus, monsieur le préfet, où et comment retrouver mon fils. Vous connaissez les moyens de l’identifier (tatouage des trois lettres et empreinte du pouce gauche). Vous connaissez le nom sous lequel il vit Balthazar, et son nom réel Gustave Gourneuve. Et vous savez enfin que c’est en souvenir des trois lettres marquées sur sa poitrine que j’ai choisi, pour la bande dont j’étais chef, la désignation des Mas Tro Pieds. « Dès que vous l’aurez retrouvé, monsieur le préfet, dites-lui le secret de sa naissance, lequel secret je n’ai pas osé lui dire de vive voix, et remettez-lui cette photographie qui est celle de sa mère, Angélique, devenue, depuis ma rupture avec elle, l’épouse légitime de M. Fridolin, saltimbanque et lutteur. »
Balthazar oscillait de nouveau sur sa chaise. Les précisions données par Gourneuve étaient vraiment troublantes. Néanmoins, il se débattit:
— Qui prouve que cette lettre? ... — Pourquoi Gourneuve aurait-il menti? interrompit M. le directeur. Toutes ses paroles et tous ses actes la confirment. Ainsi, nous savons, par les confidences qu’il fit à son compagnon de cellule, qu’il chercha plusieurs fois à vous adresser des communications. Il semblerait que Gourneuve avait dérobé à sa victime un paquet de titres et que son intention obstinée était de vous dire l’endroit où ces titres étaient cachés. Une lumière confuse envahissait le cerveau de Balthazar. Est-ce qu’il n’avait pas reçu une de ces communications? Ne devait-il pas penser que l’appel du notaire était une chose, et la missive cachetée une autre chose, et qu’il s’était trompé en attribuant à Coucy- Vendôme une lettre écrite par Gourneuve après sa condamnation et envoyée grâce à quelque stratagème?
Ses yeux croisèrent ceux de Coloquinte. La même idée frappait la jeune fille. Et tous deux se disaient en outre que les complices de la bande avaient dû sur- prendre une partie du secret, puisque, quelques jours auparavant, deux d’entre eux fouillaient la forêt de Marly.
Balthazar murmura:
— Une entrevue serait nécessaire entre Gourneuve et moi.
M. le directeur ne dissimula pas sa surprise: — Une entrevue? Mais ce n’est pas possible... — Pour quelle raison? — Comment? vous ne savez donc pas... — Quoi, monsieur le directeur? — Mais Gourneuve a été guillotiné la semaine dernière. Cette fois, Balthazar faiblit. Il avait résisté à l’argumentation du fonctionnaire. Mais cette nouvelle attaque le démolissait. Gourneuve guillotiné! Cela ramenait soudain l’équilibre entre les deux solutions qui s’offraient à lui avec une égale chance de vérité, puis- que l’un et l’autre de ses deux pères satisfaisaient à la prédiction de la somnambule: « Je vois un homme sans tête... » Gourneuve décapité... Quelle vision d’horreur et quelle effroyable coïncidence!
Il eut un étourdissement. Coloquinte se précipita et lui colla son flacon de sels sous le nez, en expliquant à
M. le directeur: — Ce n’est rien... M. Balthazar est sujet à ces petites défaillances... L’émotion.., la joie d’apprendre certaines choses... Il souffrait beaucoup de ne pas connaître son nom véritable... — Nous l’aiderons dans ses efforts, mademoiselle, s’écria le directeur avec une sympathie douloureuse... Nous lui donnerons tous les documents nécessaires pour établir son état civil... Je suis à son entière disposition. Si courtois qu’il fût, M. le directeur n’aimait pas qu’on le dérangeât trop longtemps. Il avait noté un certain désordre dans ses cheveux. Balthazar se relevant, il le conduisit vers la porte et remit à Coloquinte la photographie d’Angélique Fridolin, « saltimbanque et dompteuse ».
— Si son père est mort — et il est mort courageusement, vous pouvez le dire à M. Balthazar — sa mère est vivante... Et ce doit être une bonne et sensible femme, à en juger par ce portrait... Regardez, mademoiselle... Quelle figure franche! Quelle décision dans son attitude de dompteuse! Avec quelle énergie elle menace le tigre de sa cravache! Les rues étincelaient au beau soleil. Le long des trottoirs, la foule circulait allégrement. Balthazar quitta le bras de sa compagne.
— Entrons chez ce pâtissier, veux-tu, Coloquinte? Quand on s’appuie sur un corps de doctrines logiquement agencées, que les faits quotidiens s’entrelacent autour d’une trame de philosophie pratique, et que l’on se tient en perpétuelle attention, on ne perd jamais entièrement l’aplomb nécessaire. On a beau se prendre aux embûches d’une sensibilité contenue, mais toujours frémissante, rien ne prévaut contre la méthode éprouvée d’un Balthazar.
Il avala une bonne demi-douzaine de gâteaux et repartit.
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Coloquinte, avide de savoir ce qu’elle devait penser,
épiait les paroles du maître.
Il les prononça d’un ton réfléchi:
— J’avoue que les événements, dit-il, revêtent quelquefois les apparences du plus mauvais roman d’aventures. Vraiment, des yeux mal habitués apercevraient, dans ce qui m’arrive, des péripéties extraordinaires, alors qu’il me suffira, je n’en doute pas, pour remettre toutes ces histoires à l’échelle de la vie, et pour te montrer une fois de plus qu’il n’y a pas d’aventures, d’un tout petit peu de discernement. Par malheur, le discernement comptait au nombre de ces avantages qui manquaient le plus à Balthazar. Cela lui faisait défaut comme l’esprit d’observation, comme le pouvoir de s’analyser, comme la faculté de voir clair en lui, comme le sens du réel, et comme beaucoup de qualités fort utiles. L’aveugle Balthazar n’avait guère pour se conduire d’autre guide qu’un cœur éperdu de tendresse, un cœur dont il avait, par peur d’en trop souffrir, étouffé les battements sous le poids de la philosophie quotidienne, et qui se réveillait soudain à l’appel imprévu de deux pères décapités et de deux mères inconnues...
V. Le « Dé d’argent » et les « Lions de l’Atlas »
D’anciens fossés se creusent au bas de jardins en pente que dominent de vieilles maisons grises. Des statues, des fleurs, des rectangles de légumes, voilà ce que Balthazar et Coloquinte aperçurent du haut des promenades qui ceignent, d’un côté, la petite ville de Gournay.
— C’est ici qu’elle demeure, dit-il, ici que s’écoule, depuis un quart de siècle, sa monotone existence. Il relut le rapport de l’agence X.Y.Z.
Monsieur,
Ci-après, nous vous prions de trouver le résultat des in vestigations que nous avons effectuées sur votre demande, avec l’unique renseignement de la brouille qui divisa le comte Théodore et la famille de Coucy— Vendôme, à propos de la demoiselle Ernestine Henrioux. Cette demoiselle, native d’un village voisin du château, fut à la fin abandonnée par le comte Théodore, et, après un séjour à Paris, s’établit couturière en la ville de Gournay. Dix ans de labeur opiniâtre lui permirent d’acheter une petite mercerie: « Au Dé d’argent » et de se créer une clientèle de choix qui ne dédaigne pas de venir causer avec elle dans sa boutique. Mêlée à toutes les œuvres de bienfaisance, décorant elle-même l’église aux jours de cérémonie religieuse, elle est
entourée de la considération unanime; jamais le moindre propos n’est venu rappeler qu’il y ait eu dans son passé l’agitation et les tristesses d’un drame passionnel.
Pour l’autre enquête dont vous avez bien voulu nous charger, relativement à la dompteuse Angélique, directrice de la ménagerie « Les Lions de l’Atlas... »
Balthazar replia la feuille, et, comme onze heures sonnaient au clocher voisin:
— J’y vais, dit-il, avant qu’elle ne déjeune. — Ne tardez pas, monsieur Balthazar, dit Coloquinte. Voilà bientôt deux semaines que vous attendez ce moment, et vous en êtes tout changé. C’est par des données sentimentales et des arguments tirés du cœur que Balthazar avait tenté de résoudre l’embarrassante situation. De qui était-il le fils? Vers laquelle des deux mères que lui offrait le des- tin allait-il diriger ses pas? Incapable de s’y reconnaître parmi des ténèbres aussi épaisses, il plaçait tout simplement en face de lui les deux photograhies et semblait attendre, ou bien qu’elles consentissent à répondre à ses questions, ou bien qu’un mouvement du cœur, comme il disait, lui désignât l’image maternelle.
Mais les deux femmes se taisaient, et des mouvements de même force et de même ampleur le poussaient tour à tour vers la mère qu’il contemplait. Toutes deux lui paraissaient également charmantes et dignes de tendresse.
Par bonheur, Balthazar n’avait pas à choisir qu’entre deux mères. Deux pères aussi le sollicitaient, et comment eût-il hésité entre le comte de Coucy-Vendôme, duc de Jaca, grand d’Espagne, et l’assassin Gourneuve? Il acceptait volontiers d’être le fils de l’une ou de l’autre des deux femmes, mais se cabrait devant tout rapport de filiation avec l’un des deux hommes, et c’est ainsi que Mlle Ernestine Henrioux avait pris le pas sur la dompteuse Angélique.
Balthazar saisit la lourde serviette de Coloquinte.
— Je lui ferai d’abord mes offres de services, dit-il. Représentant de commerce, j’apporte mes cartes d’échantillons, épingles, rubans, jarretières, etc. Mais au lieu de les montrer, je lui tends sa photographie, et elle m’ouvre ses bras. Coloquinte approuva. L’animation du professeur la remplissait de joie:
— Je suis bien heureuse, dit-elle, que la doctrine ne condamne pas les mouvements du cœur. Balthazar entra dans la ville avec la bonne tenue d’un homme qui est maître de la situation. Un dé que tenaient, comme le bec d’un héron, les pinces de grands ciseaux noirs, lui indiqua la porte d’une modeste boutique précédée de trois marches qu’il escalada d’un coup, comme s’il montait à l’assaut. Une sonnette tinta. Et, tout de suite, il se dit, en soupirant d’aise:
— Elle n’est pas là. L’absence de Mlle Henrioux lui donnait le temps — 17 —
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d’essuyer la sueur de son front et de reprendre haleine.
Il n’y avait dans la pièce obscure et basse qu’un vieux
curé qui achetait des lacets de chaussures à une vieille
dame de figure revêche. Celle-ci lorgna l’intrus qui
frappa sa serviette avec l’air de dire:
— Je viens vous apporter mes cartes d’échantillons. — Asseyez-vous, lui fut-il ordonné. Il s’assit contre un comptoir et, courbant le dos, piqua du front dans un lot de bretelles. Ses idées tournoyaient comme des feuilles sèches. Le vieux curé et la vieille dame échangeaient des phrases dont aucune ne lui semblait compréhensible. La boutique était remplie d’humidité, de tristesse et d’une odeur intolérable de moisi à laquelle se mêlait un parfum d’oignon en train de mijoter quelque part.
— Mille fois merci, mademoiselle Henrioux, fit l’ecclésiastique en se retirant. — Toujours à votre service, monsieur le curé, répliqua la vieille dame.
La porte se ferma.
La vieille dame revint aussitôt vers Balthazar et lui
décocha:
— J’ai mes fournisseurs, monsieur, du ton rébarbatif que l’on prend pour dire à une quêteuse: « J’ai mes pauvres, madame. » Balthazar s’était levé et regardait stupidement. Il avait entendu les adieux du curé, et il demanda d’une voix sourde:
— Mademoiselle Henrioux?... Vous êtes mademoiselle Henrioux? — Eh bien, quoi, évidemment. Le « Dé d’argent », c’est moi. — C’est vous, le « Dé d’argent »? Vous êtes le « Dé d’argent » Vous êtes Mlle Ernestine Henrioux! Il la contemplait de ses yeux agrandis, et, de fait, peu à peu, avec son désir immense de la reconnaître, il notait dans sa figure maussade quelque chose qui avait dû être l’expression heureuse de la photographie. Le jeune visage renaissait sous les rides précoces et sous le parchemin jaune de la peau. Les mèches droites des cheveux se roulaient en boucles frivoles. C’était bien la femme que son père avait aimée jadis et dont il avait conservé l’image ravissante.
« Ma mère... ma mère... », dit-il au fond de lui.
La voix du sang parlait. Un élan le porta vers elle. Par malchance, l’excès de l’émotion donnait à Balthazar un masque réellement féroce. Il louchait. Les dents grinçaient dans une bouche entrebâillée, aux lèvres tor- dues. La mâchoire tremblait. En outre, il eut le grand tort d’arracher son faux col et d’exhiber sa poitrine en bégayant:
— M.T.P... M.T.P. Mlle Henrioux eut peur. Elle reculait devant cette vision de folie. Balthazar avançait d’autant, la poitrine nue et le pouce de sa main bien en évidence.
— M.T.P., disait-il... l’empreinte... le tampon d’encre... Mlle Henrioux gémit:
— Allez-vous-en... Allez-vous-en... Mais rien ne pouvait le calmer. Il cherchait vainement à former des phrases. Quelques mots, tout au plus, jaillirent de cet ensemble de sons rauques et de syllabes inachevées:
— Naissance... Testament... Enquête... Bloquée contre la porte par où se glissaient les parfums d’oignon, mais incapable de manœuvrer la serrure, elle s’écria, désespérément:
— Qui êtes-vous? — Godefroi, dit-il. Après une telle révélation, il était persuadé qu’elle allait lui ouvrir ses bras, dans une explosion de maternité soudaine.
— Godefroi... redit-il, le petit Godefroi... Ils restaient plantés l’un en face de l’autre, elle effarée, cherchant à comprendre, Balthazar brûlant d’étreindre et d’embrasser celle qu’il appelait sa mère.
— Godefroi? murmura-t-elle. Pourquoi ce nom? Brusquement, comme un poing qu’on lance, il lui mit sous les yeux sa photographie de jeune femme.
— Regardez... Regardez..., ordonna-t-il. Comprenez vous? Elle fut confondue.
— Ah! est-ce possible? Mon portrait... D’où cela vient?... Mon portrait... Il répondait ardemment:
— C’est mon père qui me l’a transmis... Le comte de Coucy-Vendôme... J’ai pour mission de vous retrouver... de vous demander pardon... Le petit Godefroi... vous vous souvenez?... Le petit qu’on vous a pris? Il gardait son expression implacable et menaçante. Il avait l’air de dire « Sois ma mère, ou je te tue. »
Aucune des deux solutions ne semblait ravir la vieille dame. Que se passait-il en elle? Est-ce que ce nom de Godefroi, qu’elle ignorait peut-être, ne la déroutait pas? Se croyait-elle vraiment en face de son fils? Elle demeurait troublée et renfrognée, ce qui n’empêchait pas Balthazar de la trouver charmante, jeune, pleine de gentillesse et de séduction, et de penser au plaisir que ce serait de marcher entre elle et Coloquinte dans les rues de Montmartre.
Un bruit de roues qui bondissaient sur le pavé rompit le silence. Une voiture s’arrêta. La sonnette retentit, et une cliente à cheveux blancs, couverte de dentelles noires, entra, d’un pas qui frétillait.
— Ma petite Henrioux, je viens en courant... quelques emplettes... mais, d’abord, des nouvelles de votre santé, ma petite Henrioux. — Ah! madame la marquise, c’est trop de bonne grâce. — Du tout, du tout. Et puis, nous avons à parler de la crèche, de notre tombola et de tous nos comités. Une cliente... une marquise... Balthazar avait livré
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passage à Mlle Henrioux.
— Excusez-moi, madame la marquise, dit-elle. Une seconde seulement... Il se sentit perdu. On allait l’expédier. L’écroulement de ses rêves lui rendit son véritable visage, et il fut si triste que la voix de Mile Henrioux se fit moins dure:
— J’ai mes fournisseurs. Alors, n’est-ce pas, vous admettrez bien... Oui, elle avait ses fournisseurs, ses clients, ses œuvres de bienfaisance, ses amis de l’église et du château, sa réputation, tout un passé honorable. Quelle place y avait-il pour lui au milieu de tout cela? Allait-elle renoncer à tant de petites habitudes délicieuses qui composaient sa vie présente, se rejeter dans le drame et l’incertitude, remuer les cendres, et rallumer son pauvre cœur éteint?
Il baissa la tête et rentra la photographie dans la serviette de cuir.
— Pardonnez-moi..., murmura-t-il, je n’aurais pas dû agir si brusquement... Adieu. Elle avait réussi à ouvrir la porte du fond. Ils se trouvaient dans un boyau de couloir qui servait de cuisine et débouchait dans une cour où pullulaient des lapins et des poules. Du bœuf à l’oignon mijotait sur un fourneau. Mlle Ernestine Henrioux saisit les mains de Balthazar et bredouilla:
— Oui... adieu... j’ai été trop malheureuse; je ne peux plus... je ne veux plus... Adieu... je vous écrirai... Donnez-moi votre adresse... Elle le poussa dans la cour. Il écrasa un lapin, glissa sur des épluchures de carottes, et regagna la rue où y il arriva tout juste pour recevoir l’assistance de Coloquinte, et faire équilibre, comme elle disait, à la serviette de cuir.
Le soir, aux Danaïdes, Coloquinte soignait son maître et concluait avec un accent de sollicitude maternelle:
— Voyez-vous, monsieur Balthazar, les choses du cœur sont aussi compliquées que celles de la vie. Vous vous perdez là-dedans comme dans l’énigme des M.T.P. et dans les mystères de votre famille et de votre nom, et vous voilà de nouveau fiévreux et inquiet. Il demanda:
— Alors, selon toi, que me faudrait-il pour être heureux et tranquille? C’était une question bien ardue, et elle ne savait trop que répondre. Cependant, elle dit avec gravité:
— De l’amour, monsieur Balthazar. Il regarda la jeune fille, ou plutôt l’enfant qu’elle était encore pour lui, et se demanda pourquoi Coloquinte avait rougi. Mais des pensées plus importantes le sollicitaient.
Si compliqué que soit le cœur, il donne des ordres auxquels on doit se soumettre, et comment Balthazar,
avec sa soif inapaisée de tendresse, n’eût-il pas subi l’attrait de cette photographie qu’il passait des heures à considérer? Quelle sympathie lui inspirait la dompteuse Angélique! Comme elle était plus aimable et plus avenante! Rien de triste en elle! Au contraire, de la bonne humeur, de la gaîté.
Il n’y résista pas, et ce serait le méconnaître que de supposer qu’il fût capable de partir en campagne, ce jour-là, avec des instincts moins impétueux que la première fois. Une aussi lourde affection, toute prête à s’épancher, bouillonnait en lui, et un même émoi l’agitait, lorsqu’il vit, à la foire du Trône, conformément aux renseignements de l’agence X.Y.Z., la bande de calicot où s’inscrivait: « Les Lions de l’Atlas, direction Angélique. »
C’était une ménagerie de piètre apparence, avec des toiles peintes où il n’y avait plus de peinture, et des véhicules branlants d’où les lions de l’Atlas eussent pu s’évader aisément, s’il leur fût resté le moindre désir d’indépendance.
La représentation de l’après-midi venait de se terminer. Coloquinte et Balthazar firent le tour des toiles et atteignirent les roulottes entre lesquelles s’accumulaient les vieilles caisses et se préparait le repas du soir. Il y en avait trois, de ces roulottes, et un tracteur automobile qui avait plutôt l’aspect d’une machine à broyer les cailloux des routes.
Une femme athlétique, vêtue d’une vieille jaquette à brandebourgs et dont les jambes puissantes faisaient éclater le coton d’un maillot gris perle et la molesquine des bottes lacées, surveillait une énorme marmite audessous de laquelle se consumait de la braise.
Balthazar, à qui une seule expérience n’avait point suffi pour savoir que les photographies ne sont pas sincères et qu’un jeune visage vieillit en trente années, alla droit à cette femme athlétique et lui dit:
— Madame Fridolin, s’il vous plaît? Elle leva vers lui une face blanche et ronde en forme de lune, toute couverte de poudre de riz, et qui gardait les vestiges d’une beauté joviale.
— C’est moi. Qu’y a-t-il pour votre service? — C’est vous la dompteuse Angélique? reprit-il, encore désappointé. — Personnellement. Il n’en pouvait croire ses yeux, et, dans l’espoir d’un malentendu, il montra la jeune photographie.
— Tiens! s’exclama la femme, mais Dieu me pardon- ne, c’est ma binette de jadis. Où diable avez-vous cueilli cela? Elle prit le carton et l’examina. Puis, se mettant à rire:
— Sapristi! Mais ça date du temps de Gourneuve! Balthazar murmura: — C’est en effet dans ses papiers qu’on a trouvé cette photographie. — On a donc su que c’était moi? — 19 —
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— Oui, une lettre qu’il a écrite au préfet de police.
— Et vous venez de sa part?
— Oui.
— Ah! dit-elle, d’un ton placide, ce pauvre Gourneuve, il a donc pensé à moi avant de mourir?
— Oui, fit Balthazar.
— À quel propos? ...
Il n’entendit pas la fin de la question. Un des lions
de l’Atlas, alléché sans doute par le fumet de la marmite, avait poussé un rugissement effroyable. Un de ses
camarades riposta, puis un autre, et tous les lions de
l’Atlas poursuivirent un concert assourdissant.
Angélique dut répéter:
— À quel propos vous a-t-il envoyé? Balthazar cria de toutes ses forces. — À propos d’un fils... de votre fils... — Le petit Gustave, repartit Angélique, sur le même ton strident. Pauvre gosse, il a disparu au bout de quinze mois, tout juste comme je venais de le sevrer, et deux semaines avant que Gourneuve et moi on se sépare. J’ai toujours pensé que Gourneuve l’avait enlevé par vengeance. On ne s’aimait plus, lui et moi, et il enrageait. Ainsi, le pauvre gosse? — Il a vécu. — Pas possible! Balthazar rencontra les yeux de Coloquinte. Comme tout cela s’arrangeait bien! Il aurait été ravi si ces damnés lions de l’Atlas eussent laissé à l’entretien son caractère d’intimité.
Il proféra:
— Le petit Gustave a vécu. Il est devenu grand. — Ça c’est tout de même drôle, hurla Angélique, en se frottant les mains. Vous êtes bien sûr? Vous le connaissez peut-être. — Oui, je le connais. — Mais il ne vivait pas sous le nom de Gourneuve? Il vivait sous un autre nom, sans doute? — Oui. — Lequel? — Balthazar. Elle l’observa avec attention. Elle pressentait la vérité.
— Et vous, votre nom? demanda-t-elle. — Balthazar. Elle s’écria, en tapant à pleines mains sur son maillot gris perle:
— Ah! ça, c’est encore plus drôle I Alors, le petit Gustave... ce serait? ... Il ne répondit pas. Il souriait avec une grimace anxieuse. Angélique l’attira énergiquement dans ses bras.
— Ça, c’est drôle... ça, c’est drôle... Alors le petit Gustave? ... Les lions de l’Atlas s’exaspéraient. Balthazar enfonçait le nez dans les bonnes joues farineuses d’Angélique, et il pensait que la rencontre d’une mère et d’un
fils peut avoir lieu en toute simplicité et sans les péripéties emphatiques des mélodrames.
— Ce que c’est drôle! ce que c’est rigolo! vociférait la dompteuse. Et puis, ce Fridolin va être content. Et la marmaille, donc! Car tu en as une tapée de frères et de sœurs, Gustave! Elle fit un cornet de ses deux mains placées autour de sa bouche, et appela:
— Fridolin! Fridolin! Les portes des trois roulottes et celle de la machine à broyer les cailloux s’ouvrirent, et une nuée de garçons et de filles s’abattit. Le dernier, Fridolin parut.
C’était un colosse, de taille moyenne et de musculature formidable. Durant les entractes, l’Homme-canon, selon la désignation du programme, effectuait « l’arraché » de la barre et jonglait avec des poids. Il ressemblait à sa femme, mais en rouge. Un pardessus moutarde recouvrait son maillot rose.
Quatre filles et cinq garçons l’entouraient, de six à vingt-cinq ans, tous employés à la ménagerie.
— C’est Gustave! cria la dompteuse, Tu te rappelles, Fridolin? le petit Gustave dont je t’ai parlé? Le fils à Gourneuve... C’est-il drôle? L’Homme-canon était un taciturne, mais un sensible, en perpétuel attendrissement. Ses yeux, bordés de rouge, se mouillaient à la moindre occasion. II écrasa la main de Balthazar entre les siennes et lui dit avec des larmes:
— À la vie, à la mort... Balthazar se sentit de la famille. II présenta Coloquinte:
— Ma secrétaire-dactylographe. Le titre fit impression. Angélique, à son tour, présenta les neuf frères et sœurs Louise, la caissière; Alfred, le joueur de tambour, Raoul et Auguste, les hommes de peine, etc.
On se mit à table, ce qui consistait à s’asseoir sur les caisses éparpillées et à dévorer les morceaux de viande et les légumes puisés par Angélique dans la marmite, et offerts au bout d’une fourchette. Le repas fut cordial. Les lions de l’Atlas avaient renoncé à rugir. Balthazar, interrogé sur son genre d’existence, se rengorgea comme professeur; Angélique parla de son premier mari, bonnement, en épouse indulgente:
— Un brave homme, fainéant, bricoleur, astucieux, mais, au fond, un brave homme... — Un brave homme, répéta Fridolin, les larmes aux yeux. — Évidemment, il a mal tourné, dit-elle. On ne tue pas son prochain. Mais, tout de même, ce Coucy-Vendôme, croyez-vous que c’était la crème des hommes, lui? Les jounaux ont raconté... Balthazar défendit la victime en termes qui prouvaient que, s’il avait adopté Angélique comme mère, il préférait s’en tenir au comte de Coucy-Vendôme comme père.
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Au dessert — chacun sa pomme — on déboucha du
cidre mousseux. Balthazar annonça qu’il était fiancé, ce
qui attendrit la dompteuse et fit pleurer l’Hommecanon. On trinqua en l’honneur de la magnifique
Yolande.
— Assez rigolé, s’écria Angélique. C’est l’heure du travail. Gustave, tu connais le chemin. Ici jusqu’à la fin du mois. Après, nous jouons à la barrière du Trône, et puis à Grenelle. Viens nous voir, hein? et souvent. Et n’oublie pas qu’un fils de plus, Fridolin et moi, ça ne nous effraie pas. Balthazar repiqua du nez dans les joues blanches de sa mère. Il embrassa ses neuf frères et sœurs. Mais l’adieu de Fridolin fut si chaleureux qu’Angélique ne voulut pas séparer brusquement le beau-père et le beau-fils. Elle accorda la permission de minuit à son mari. On se passerait de l’Homme-canon.
Il enfila son pardessus moutarde au-dessous duquel on voyait son maillot rose, et il suivit Balthazar qui, justement, ce soir-là, avait séance de dégustation à Montmartre, où se trouvait déjà M. Vaillant du Four.
Vers dix heures du soir, les trois hommes, quelque peu « éméchés », sortirent du cabaret, bras dessus bras dessous. Près des fortifications, M. Vaillant du Four lâchant pied, Fridolin le jeta sur son épaule gauche, comme un manteau plié.
Suspendu au bras droit de l’Homme-canon, Balthazar lui exposa les principes de la philosophie quotidienne.
— Comprends-moi, Fridolin. La plupart des gens voient la vie avec des lunettes. Ce sont des fous. Il faut regarder les choses telles qu’elles sont, et les remettre au point, si elles sont déformées. Or, les choses sont toujours simples, naturelles... Vaillant du Four, la tête en bas, gémissait:
— Une vieille fripouille... On devrait me ficher en prison... Une fripouille, que je vous dis... Balthazar continua de développer sa doctrine, jusqu’à l’octroi des Ternes. Là, son beau-père, enthousiasmé, lui fit craquer de nouveau la main en sanglotant
— À la vie, à la mort. Et Fridolin redescendit vers Paris, oubliant qu’il emportait sur son dos M. Vaillant du Four. Balthazar rentra seul. Les becs de gaz et les étoiles dansaient bien un peu devant ses yeux. Cependant il gagna la villa des Danaïdes et, comme il approchait, sa surprise fut grande de voir que la fenêtre de son logis était éclairée et qu’une silhouette féminine se tenait devant la porte ouverte. Était-ce Coloquinte qui l’attendait?
Il monta les marches. Des bras se tendirent, et une voix gémissante l’accueillit:
— Godefroi... mon petit Godefroi, c’est moi Ernestine Henrioux... Je n’ai pas pu résister... J’ai tout abandonné pour venir auprès de vous, le « Dé d’argent », mes clientes, M. le curé, la tombola... Ah! mon petit Godefroi! ...
La vieille dame de Gournay le serrait contre elle avec véhémence, comme si elle voulait rattraper en démonstrations maternelles plus d’un quart de siècle perdu dans la solitude et la sécheresse. Comment Balthazar n’eût-il pas accepté cette bonne aubaine de tendresse? Le cerveau troublé par le vin de Suresnes, il répondit par des manifestations filiales qui ne le cédaient pas en sincérité.
La mère et le fils ne s’endormirent qu’à l’aurore et Coloquinte les retrouva, mains unies, têtes jointes, et balançant leurs bustes sur deux chaises jumelles.
VI. Fridolin vaut un régiment
Avec le café du professeur, Coloquinte apportait deux lettres et un télégramme. Balthazar offrit le café à Mile Ernestine, présenta la dactylographe et, emmenant Coloquinte dans la cour, commença ses ablutions.
— Lis, dit-il. Par la première missive, maître La Bordette, le notaire, convoquait son client, et lui demandait quelques signatures, le dossier Coucy-Vendôme étant prêt.
— Continue. Coloquinte décacheta la seconde enveloppe et devint blême:
— C’est de Mlle Yolande. — J’écoute, dit-il. Elle lut: Mon Balthazar,
Je suis attentivement dans les journaux la rubrique des crimes, vols, escroqueries, arrestations. Rien jusqu’ici ne vous concerne, et rien, par conséquent, ne vous empêche d’aller à la conquête d’un nom, d’une fortune, et de votre orgueilleuse fiancée.
Coloquinte attendit l’effet de cette lettre d’amour. Balthazar se lavait la tête. Il ordonna:
— Frictionne-moi vigoureusement. Elle le frictionna vigoureusement, puis ouvrit le télégramme. Il venait de Norvège et disait: Prière de me recevoir chez vous dimanche le vingtcinq courant. Ai à vous faire des révélations d’une importance capitale.
Signé: Beaumesnil, poète.
La voix de Coloquinte s’était assombrie. Encore des complications et des ennuis pour son maître! Que voulaient donc tous ces gens, cette orgueilleuse fiancée, ce poète inconnu?
— Passez-moi mes bretelles, enjoignit Balthazar, avec autant d’indifférence que si rien de tout cela ne l’eût — 21 —
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concerné.
A ce moment, Mlle Ernestine sortait des Danaïdes. II lui prit le bras et l’emmena, en disant à Coloquinte:
— Rejoins-nous aux Lions de l’Atlas. Balthazar était un garçon loyal qui ne voulait pas capter l’affection de Mlle Ernestine ou de la dompteuse Angélique sans leur avoir donné d’autres explications. Il n’hésitait pas, pour sa part, à les chérir toutes deux aussi profondément que si chacune d’elles eût été sa mère, mais elles devaient savoir l’une et l’autre qu’il y avait tout au moins doute sur la maternité de l’une des deux. C’est pourquoi il désirait une entrevue immédiate.
Elle fut cordiale. Les natures, que certaines affinités secrètes prédisposent à la sympathie, s’entendent du premier coup. Tandis que les lions de l’Atlas rugissaient furieux, Balthazar hurla son histoire, et, après qu’elles eurent écouté, les deux femmes avouèrent, à plein gosier, que nulle preuve ne les favorisait l’une plus que l’autre, ce dont elles ne tiraient d’ailleurs pas motif pour s’attacher moins à lui.
— Sois sûr, lui dit Angélique, que je t’aime commme un fils. Quoi qu’il arrive, je ne changerai point. Mlle Ernestine, qui ne le tutoyait pas, fut aussi catégorique:
— Rien ne modifiera mes sentiments de mère. Il réunit leurs mains dans les siennes. Fridolin pleura. Ils goûtèrent durant quinze jours une félicité sans mélange. Les gens simples ne voient pas ce qu’il peut y avoir d’anormal ou de compliqué dans une situation à laquelle leur sens naturel du bonheur les a du premier coup adaptés. Aux Lions de l’Atlas, on causait de tout cela sans gêne, sans étonnement, et sans éprouver non plus l’âpre désir de connaître la vérité. Mlle Ernestine, qui avait perdu son air maussade, s’intéressait à la ménagerie, soignait et instruisait les neuf enfants d’Angélique, et n’était point pressée de regagner son petit magasin de Gournay.
De Gourneuve, entre eux, jamais un mot. Gourneuve était guillotiné, supprimé, enseveli... n’en parlons plus. Mais Mlle Ernestine évoquait à voix lente la noble image du comte de Coucy-Vendôme, grand d’Espagne, auquel décidément Balthazar s’attachait de plus en plus et que, tous, ils associaient, avec un sage dédain de toute logique, à leur heureuse intimité.
Seule Coloquinte se tourmentait. Elfe s’était renseignée sur Beaumesnil, poète illustre, plus célèbre par ses débordements, et redoutait pour son maître les révélations annoncées. En outre, un jour, elle aperçut, qui rôdaient autour des Danaïdes, les deux hommes de la forêt de Many.
Effrayée, elle avertit Balthazar.
— Et après? dit-il. — Après? Mais ce sont d’anciens complices de Gourneuve. Ils faisaient partie de la bande des M.T.P. Le professeur s’irrita.
— Écoute, ma petite Coloquinte, si tu veux que nous nous entendions, fiche-moi la paix avec les M.T.P. et avec toutes ces idioties. — Cependant, insista Coloquinte, leur présence prouve qu’ils recherchent le trésor et que leurs investigations les ont conduits jusqu’à nous. Il haussa les épaules.
— Le trésor est au fond de ta serviette. Je n’en ai parlé ni à Mlle Ernestine ni aux Fridolin, estimant qu’il fallait garder le silence jusqu’à ce qu’on ait des certitudes là-dessus. Tout au plus ai-je prélevé un billet de cinq cents francs, puisque j’ai renoncé provisoirement à mes occupations. Par conséquent, nul ne peut soupçonner... Et, comme Balthazar tenait à savourer tranquillement son bonheur, il tourna le dos à Coloquinte.
Mais, deux jours plus tard, elle surprit le manège équivoque de trois individus vêtus de complets à carreaux et coiffés de casquettes. Et le lendemain, elle l’attira vers la fenêtre, et lui montra quatre personnages qui filaient le long de la palissade de M. Vaillant du Four. Habillés de défroques, ils avaient des types de Levantins misérables, déguisés pour un mauvais coup. Bien qu’affectant de ne point se connaître, ils échangeaient des signes maladroits.
— Et puis, tenez, tenez, dit-elle, voilà l’inspecteur qui vous a mené l’autre jour à la préfecture de police, il les rejoint. Ils se concertent tous les cinq! Mon Dieu, qu’est-ce que ça signifie? Balthazar alluma sa pipe et s’en alla.
Rien ne pouvait le mettre en alarme. Que lui importaient les pressentiments puérils de Coloquinte?
Elle ne lâcha pas prise. Elle ne voyait qu’intrigues et conspirations ténébreuses. De toutes parts des personnages louches envahissaient la cité des Baraques.
Un soir, elle entra suffoquée:
— Il faut fuir... il le faut... Quelqu’un a parlé... un Anglais en chapeau de paille... il m’a dit que vous étiez menacé... des ennemis féroces... Il vous offre vingt mille francs si vous voulez fuir... trente mille, même qu’il a dit, trente mille de la part de l’Angleterre... Il attend la réponse, au bout du sentier... Balthazar, furieux, serra les poings, et il lançait des regards si courroucés qu’elle n’osa poursuivre.
Ils se virent moins. Il évitait celle qui troublait sa quiétude avec ses yeux chargés d’angoisse. À la fin, il se réfugia aux Lions de l’Atlas où il demeura trois jours entre Angélique et Mlle Ernestine.
Mais, le dimanche suivant, qui était le dimanche fixé par le poète Beaumesnil, Coloquinte vint supplier Balthazar de ne pas retourner aux Danaïdes.
— N’y allez pas, monsieur Balthazar, les dangers sont immenses. Vous avez des ennemis féroces. Il y a contre vous un complot, ou plutôt toute une série de complots qui se relient les uns les aures et dont vous serez victi — 22 —
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me.
— Tu divagues protesta Balthazar, quelque peu trou blé. Elle exposa son argument suprême:
— Oubliez-vous, monsieur Balthazar, qu’aujourd’hui, c’est la fête des Baraques, et que tout le monde est parti déjeuner sur l’herbe, parents et enfants. La cité sera vide. Or, c’est précisément aujourd’hui que l’on essaie de vous retenir aux Danaïdes! Le piège n’est-il pas certain? Elle parlait avec une éloquence désespérée et en joignant des mains qui tremblaient.
— Je vous en prie, monsieur Balthazar, croyez-moi... je ne me trompe pas... Quand il s’agit de vous, il y a quelque chose en moi, qui devine, qui pressent... Des pieds à la tête, c’est un frisson qui me secoue... Mlle Ernestine fléchit la première. Angélique, femme de tête et bonne conseillère, opina également pour la prudence. À son avis, Balthazar ne pouvait refuser l’entrevue, mais il lui fallait s’entourer de toutes les précautions nécessaires.
— Comment? dit-il, ébranlé. — Eh! mon Dieu, que Fridolin t’accompagne! Avec Fridolin, tu peux être tranquille. Pas d’agression possible! Pas d’embûches! Fridolin vaut un régiment. La proposition ravit tout le monde. Balthazar s’y rallia ainsi que Coloquinte, qui s’était mise à rire, dans une détente soudaine de ses nerfs.
Oui... c’est cela... Mme Angélique a raison... Plus rien à craindre... M. Fridolin vaut un régiment. L’Homme-canon ne put retenir ses larmes. Des sanglots le suffoquaient.
— À la vie, à la mort, mon vieux Balthazar, et tout de suite à la besogne, hein? On va leur z’y dire deux mots, à tous ces bougres-là. Y en a combien? Douze? Treize? Il épingla sur son maillot rose toute une brochette de médailles réservée aux occasions solennelles et enfila son pardessus moutarde. Angélique munit Balthazar d’un couteau à ressort. Coloquinte s’inclina, et furtivement, lui embrassa la main.
Les deux hommes se mirent en expédition sans délai, et, tout de suite, ils prirent une allure d’Indiens sur la piste de guerre. Fridolin, qui portait des espadrilles à semelles de corde, balançait son torse et marchait avec la souplesse d’un grand fauve. Balthazar se réjouissait d’avoir du caoutchouc à ses talons et de ne faire aucun bruit qui pût attirer l’attention. Dans sa poche, il caressait le manche du couteau à ressort.
Ils gagnèrent ainsi, sans alerte, la cité des Baraques.
— Tu vois, Fridolin, souffla Balthazar, tout le monde est en promenade... un vrai désert... — Tant mieux. S’il y a du grabuge, pas de spectateurs. Ils redoublèrent de précautions, n’avançant qu’après avoir fouillé du regard les coins propices à une embuscade. Mais, aussitôt en vue des Danaïdes, Balthazar
défaillit.
— On est entré, dit-il. — Qu’est-ce que tu en sais? — Des traces de pas... — Bêtises! affirma Fridolin. Ouvre la porte. — Oui... oui... On va se barricader. — J’connais qu’une barricade, celle-là, déclara l’Homme-canon en se frappant la poitrine. Il enleva son pardessus moutarde et se planta sur le seuil, face à l’ennemi. Ses muscles bombaient sous le maillot de coton rose.
— À quelle heure qu’il vient, ton poète? — Quatre heures. — Encore vingt-cinq minutes. Le professeur s’inquiéta. — Mais tu ne vas pas le frapper, lui? — Bien sûr que non. Il s’agit des autres... des douze malandrins qui te guettent. Balthazar se rassurait. Décidément, l’Homme-canon valait un régiment. Quelle puissance! Quelle sérénité! Dix minutes s’écoulèrent. Aucun bruit. Aucune silhouette.
— Faudrait pourtant pas qu’ils nous faussent compagnie, marmonna Fridolin. C’est pas une blague à faire. Je suis venu pour cogner. — Les voilà, gémit Balthazar, en s’asseyant. — Où? J’vois rien. — À gauche, au détour. — T’as raison. Ils s’amènent. Ah! zut alors, c’est pas rigolo. — Quoi? — Ils sont qu’deux? — Oui, les deux M.T.P. Ils viennent... ils viennent... J’appelle au secours, hein? Fridolin tourna la tête une seconde et le foudroya du regard.
— Pas un cri! Sinon... — Mon couteau, alors? Je prends mon couteau... — C’est ça. Cure-toi les ongles. Les M.T.P. approchaient. En même temps, les biceps de l’Hommecanon grouillaient sous le coton rose comme un nid de serpents.
Le plus malingre des deux bandits — Balthazar reconnut celui de l’auberge — un gringalet, traversa le clos, et demanda, une cigarette entre les doigts, la mine insolente:
— T’as des allumettes, camarade? — J’vas t’en passer une, d’allumette.... gloussa Fridolin d’un petit ton jovial... Accours, mon vieux. Le bandit monta les trois marches. Fridolin ouvrit les bras pour l’enserrer et l’aplatir contre lui. Mais il reçut au menton, de bas en haut, un coup de poing qui le fit chanceler. Il n’y eut aucune lutte. Sans un mot, l’Homme-canon s’écroula sur le sol, comme un bœuf qui plie les genoux.
Deux silhouettes franchirent son corps, et deux
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revolvers furent braqués sur Balthazar, derrière lesquels se convulsaient deux figures implacables:
— Le portefeuille! exigea le gringalet... Aboule... Presto. Hein? Quoi?... tu refuses de parler? Comme si Gourneuve t’avait pas indiqué la cachette! Allons, avoue, c’est toi qui l’as ramassé au creux de l’arbre... Raconte... sans quoi...
Une main saisit Balthazar à la gorge et serra si fort qu’il lui eût été impossible de répondre. Mais aussitôt l’étreinte se relâcha. L’autre bandit qui veillait près de la fenêtre avait sifflé légèrement.
— Quoi? Qu’y a-t-il? grogna le gringalet. — Des gens qui viennent. — Des gens? — Oui, l’Anglais et ses copains. — Crebleu, il faut filer. Quelle guigne! Toi, on te retrouvera, le Balthazar. II s’enfuit ainsi que son compagnon. Balthazar, tout chancelant, voulut fermer la porte avant l’arrivée des autres agresseurs. Mais quelqu’un se glissa par l’entrebâillement. C’était Coloquinte, qui se jeta sur lui.
— Vous n’êtes pas blessé, monsieur Balthazar? Ils ne vous ont pas fait de mal? Ah! je savais bien qu’on vous attaquerait. Vite, vite, sauvez-vous... voilà l’Anglais au chapeau de paille... Elle cherchait à l’entraîner. Trop tard. L’Anglais se présentait, accompagné des trois individus habillés de complets à carreaux et coiffés de casquettes, qui, tous trois, brandissaient des cassetête.
A ce moment, l’Homme-canon, réveillé de sa torpeur, se dressa, l’air indomptable et sûr de lui, comme s’il amenait un régiment à la rescousse. Il se carra, bien d’aplomb, en travers du passage. Un second coup de poing au menton le « descendit ». Coloquinte, dernier rempart, protégeait son maître de ses deux mains étendues et menaçait les assaillants.
— Vous n’y toucherez pas! ... je vous défends d’avancer!... L’Anglais lui colla la main sur la bouche et la renversa, tandis que les trois individus s’occupaient de Balthazar. Mais Coloquinte, terrassée et vaincue, criait encore:
— Je vous défends de lui faire du mal... je vous dénoncerai... — Ah! la gueuse, elle m’a mordu! s’exclama l’Anglais. Il la frappa avec une violence furieuse, tout en continuant à donner des ordres. On fourra Balthazar dans le pardessus moutarde, on le porta et on le plia brutalement au fond d’une vieille caisse qui fut cordée et traînée en dehors des Danaïdes. De loin, il entendait la voix éperdue et douloureuse de Coloquinte. Elle proférait:
— Ne craignez rien, monsieur Balthazar... Je vous retrouverai... Je remuerai le monde... Il sentit qu’on le hissait sur le toit d’une automobile,
et l’Anglais commanda à l’homme qui conduisait:
— Route de Dieppe. La voiture bondit sur des chemins défoncés, avec des cahots qui faisaient basculer la caisse. Le captif respirait à peine et ne pouvait bouger. Sa tête était engagée sous un de ses bras. À deux reprises, il s’évanouit. Dans l’intervalle, il pensait à Coloquinte. Les cris de la jeune fille résonnaient au fond de lui. Jamais, Balthazar n’avait vu l’image d’un tel désespoir.
Il luttait contre un troisième évanouissement, lorsque la voiture s’arrêta net et que jaillirent d’autres clameurs. Il y eut même une détonation. Que se passaitil? On se battait et on s’injuriait à l’entour. Était-ce les deux bandits qui revenaient à la charge, ou bien une contreattaque exécutée par une nouvelle troupe d’agresseurs?
Après une minute de silence, il sentit qu’on descendait la caisse. Il en fut extrait. Devant lui, ce n’était plus l’Anglais au chapeau de paille, mais l’inspecteur de police qui l’avait conduit à la préfecture, et qui lui dit poliment:
— Ne craignez rien. Asseyez-vous dans l’auto. Je vous suivrai dans la mienne. On se trouvait en plein bois. L’Anglais et ses complices se sauvaient à travers les taillis. L’inspecteur, qui était escorté des quatre Levantins sordidement vêtus que Balthazar avait aperçus près des Danaïdes, quelques jours auparavant, les fit monter à l’intérieur ou sur le siège, et l’on partit.
Durant deux nuits et un jour, les autos roulèrent sans incident. Les compagnons de Balthazar ne soufflaient pas mot et somnolaient. Peut-être aurait-il pu s’évader; il n’y songeait même pas.
On atteignit le port de Marseille. L’inspecteur fit ses adieux à Balthazar, qui fut conduit, ainsi que les quatre Levantins, à bord d’un torpilleur français. On leva l’ancre aussitôt.
Avec des façons très courtoises, un officier de marine mena le captif dans une pièce confortable et lui demanda s’il n’avait besoin de rien.
— De quelques explications... formula Balthazar. — Tout ce que je puis vous dire, monsieur, c’est que je dois vous remettre aux partisans de Revad pacha. — Revad pacha? Oui, vous n’ignorez pas que le petit groupe de tribus qui obéit à Revad pacha est soutenu par la France, tan- dis que l’Angleterre protège naturellement l’autre groupe, commandé par la Catarina, l’ancienne femme et l’ennemie mortelle de Revad pacha. Or, Revad pacha vous a réclamé.
— Et c’est pourquoi, dit Balthazar, un agent anglais, après avoir voulu m’acheter, a procédé à mon enlèvement, et c’est pourquoi la police française m’a repris à lui. — 24 —
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— Justement.
— Mais que me veut ce Revad pacha? Du bien ou du
mal?
— Du bien, à en juger par les instructions que j’ai
reçues. Lisez:
Le sieur Mus Ta Pha — c’est votre véritable nom,
paraît-il — sera traité de la façon la plus déférente...
Balthazar tressauta. Ce nom de Mustapha était
inscrit avec les trois majuscules fatidiques... M.T.P.
L’obsédante formule le poursuivrait donc toute sa vie!
Le lendemain, il aperçut par le hublot le cône du Vésuve. Il était alors très calme, tout à fait maître de lui, et il débita les réflexions judicieuses qu’il eût communiquées à Coloquinte si la jeune fille avait été près de lui:
— Ne crois pas, Coloquinte, que je sois le moins du monde affecté dans mes opinions. La vie me semble toujours simple, et composée de petits frais auxquels notre imagination donne une importance qui varie selon notre équilibre nerveux. Je ne nie d’ailleurs pas que ces faits ne soient assez troublants pour un esprit superficiel. J’ai l’impression de vivre la parodie d’un roman d’aventures, que le romancier s’amuse à pousser à l’excès tout en s’efforçant de rester dans le réel. Le réel, Coloquinte, c’est moi, c’est ma doctrine, c’est ma raison, c’est mon souci de tout ramener à la juste proportion. Il arrivera donc un moment où le romancier devra abattre son jeu, et tu verras alors, Coloquinte, que cela n’est qu’un bluff, et que tous ces événements ne sont que les remous insignifiants d’une vie quotidienne bien réglée et logiquement ordonnée. Au crépuscule, des souvenirs de chromos lui permirent de reconnaître les côtes de Sicile et de Calabre.
Puis on piqua droit à travers l’Adriatique.
Dès l’aube, le torpilleur stoppa.
Balthazar et ses quatre compagnons furent installés dans le canot à moteur qui, trente minutes après, accostait une grande barque chargée d’hommes à figure basanée, armés jusqu’aux dents, et dont les petites jupes blanches toutes plissées laissaient voir les jambes nues. Le professeur estima que ce devait être des Grecs, des Epirotes ou des Albanais, partisans en tout cas du pacha qui le réclamait.
On l’agrippa vivement, avec des protestations de respect et des gestes qui l’écartelèrent. La barque mit une heure à gagner une côte abrupte où, devant une chaîne de montagnes grises, des villages à remparts crénelés se tenaient en équilibre à la pointe de rochers en pain de sucre.
Trois ou quatre cents figures basanées, et autant de jupes plissées, grouillaient au bord d’une crique toute bleue dans son décor de granit.
Balthazar fut happé et porté en triomphe par des gens qui répandaient une odeuf intolérable. Ils escaladèrent les parois d’une terrasse bordée d’aolès et de cactus, ornée de dalles roses, et où d’autres jupes s’agi
taient, celles-ci d’étoffe plus riche.
Au milieu, un homme très grand secouait vers le ciel des bras d’épouvantail. Il était maigre, sec, et sa figure osseuse semblait peinte au jus de tabac.
Il rugit des ordres avec une autorité de chef.
On lui obéit.
Malgré la résistance furieuse qu’il opposa, Balthazar dut subir les deux épreuves solennelles. Son col fut arraché et son doigt plongé dans un liquide noir et gluant. Après quoi, une exclamation formidable roula sur les rochers et sur la mer.
— Mustapha! Mustapha! Le chef, qui devait être Revad pacha, secoua de nouveau des bras frénétiques que prolongeaient main- tenant deux énormes sabres recourbés. Puis il se précipita sur Balthazar, lui entoura le cou de ses deux bras et de ses deux sabres, et proféra avec une joie délirante
— Monn’fils! Monn’fils!
VII. Il y a toujours de la place dans un tendre cœur
La première sensation de Balthazar fut douloureuse, car il subissait l’attaque d’un menton mal rasé, qui se hérissait de poils rares et durs comme des piquants de feuilles de cactus. Mais l’exaltation parternelle du personnage le touchait. De quelle ardeur et de quelle fougue passionnée vibrait ce père inconnu!
Il jucha « sonn’fils » sur un banc de pierre, sauta près de lui, et projeta un torrent d’éloquence gutturale qui faisait trembler le cœur de Balthazar comme le son d’une trompette. Tour à tour, en une langue qui semblait composée de coups de cymbales et de battements de tambour, il invoquait le Ciel, apostrophait l’Adriatique, et prenait à témoin les pics environnants.
Balthazar était l’objet constamment désigné de cette ardente allocution. Il le frappait au front en criant:
— Professour! Professour! Mais un autre nom revenait souvent, que le pacha prononçait avec un accent de haine féroce et qui faisait courir dans la foule des frémissements de colère.
— Catarina! la Catarina! A la suite d’une charge à fond contre cette Catarina, l’exaltation atteignit son paroxysme. Revad pacha saisit deux revolvers et tira du haut de ses bras tendus. De la montagne répondirent des salves de mousqueterie. L’heure de l’action sonnait. Les guerriers en jupes plissées s’agitèrent.
Alors, tourné vers le professeur, Revad pacha lui mit sous les yeux une photographie de femme, très belle, au type d’Orientale, et, la voix rageuse:
Ta mère, Mustapha... Catarina-la-Bougresse...
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Sans aucun doute, c’était l’adversaire qu’il s’agissait
de combattre, et Balthazar apportait comme atout,
dans la partie, son titre de prince héritier et son prestige de professeur.
La photographie de Catarina rejoignit au fond de sa poche celles d’Ernestine Henrioux et d’Angélique Fridolin. Cette filiation ne le gênait guère. Il avait été entraîné par un tel courant de péripéties, et transplanté avec tant de brusquerie, qu’il se trouvait en quelque sorte, et pour un temps plus ou moins long, dépouillé de ses anciens sentiments, et prêt à subir du premier coup la force irrésistible de circonstances nouvelles. II répondit avec véhémence aux étreintes d’un père qui lui semblait de grande allure et il ne sentait plus le piquant de poils de cactus. Plein d’une ardeur de néophyte, il avala toute une écuelle d’aliments bouillis que le pacha lui offrit et qui étaient proprement exécrables.
Des chevaux cependant furent amenés, de petites bêtes anguleuses dont la queue balayait la poussière du sol.
Le pardessus moutarde, très ample, échancré en arrière d’un coup de poignard, serré par une ceinture de cartouches à laquelle pendait un sabre aussi long que la queue du cheval, joua le rôle de manteau de campagne. Un fez découpé orna le chapeau haut de forme d’une large bande rouge. Une panoplie de pistolets et de yatagans fut accrochée un peu partout. Vraiment, le prince héritier prenait un air martial.
Le prince héritier constata, non sans surprise, que l’art de l’équitation n’avait aucun secret pour lui, et que son cheval, au bruit des pétards et des fusillades, ne bronchait pas plus qu’un âne rompu de fatigue. À la sortie du camp, le sentier s’accrochait au flanc des montagnes. Un à un, fantassins et cavaliers suivirent le bord de
précipices de plus en plus en profonds. Un tournant permit à Balthazar de prendre son déjeuner. Après quoi, il dormit, l’âme et l’estomac satisfaits.
A six heures, le chemin s’élargissant, son père vint l’embrasser et lui fournit sur toute l’affaire des explications minutieuses que le prince héritier écouta aussi religieusement que s’il avait connu les moindres nuances de la langue employée. Puis les troupes défilèrent devant eux, et Balthazar, tout au regret que Coloquinte n’assistât point à ces manifestations grandioses, s’entretenait avec elle.
On marcha jusqu’a la fin de la journée suivante, avec de petites haltes qui réveillaient Balthazar en sursaut. Les montagnes arides furent traversées, et soudain, à l’issue de plusieurs défilés, s’ouvrit une large plaine de l’autre côté de laquelle on discernait des feux et des rassemblements. C’était l’armée ennemie. Le sort du pays se déciderait le lendemain.
On dressa quelques tentes sur un plateau rocheux. Pendant que Revad pacha partait en inspection, Balthazar aperçut deux escogriffes qui tenaient un cheval
par la bride. Ils en descendirent une longue corbeille d’osier qu’ils installèrent devant la tente voisine. Une femme y était attachée par des cordes. Ils montèrent la faction près d’elle, le poignard à la main.
Elle était jeune et belle. La soie de ses vêtements était tissée d’or et d’argent. Le ciel empourpré éclairait son chaud visage d’Orientale. Elle sourit à Balthazar qui souleva poliment son chapeau haut de forme. Jusqu’à ce que l’ombre du soir la cachât à ses yeux, il ne cessa de la contempler.
A son retour, Revad pacha le serra tendrement contre lui, et ils s’étendirent sur des peaux de bêtes et des coussins où le chef ne tarda pas à ronfler.
Presque aussitôt chuchotait la musique sourde d’une sorte de guitare, et une voix de femme berça la nuit paisible d’une chanson douloureuse et passionnée. Bouleversé d’émotion, Balthazar posa la tête sur la poi- trine de son père qui bredouilla:
— Monn’fils... Monn’fils... Il ne dormait pas. Parfois il prononçait le nom de Coloquinte, et l’image de la jeune fille et de ses deux nattes rigides flottait sous ses paupières closes.
La jeune captive chanta toute la nuit. Quelques coups de feu claquèrent. Le ciel commençait à pâlir. Revad pacha embrassa son fils.
Avant le combat, il donna aux deux escogriffes des instructions qui signifiaient clairement qu’il fallait, en cas de défaite, égorger la prisonnière. Ce point réglé, il siffla son état-major et la bataille commença. Elle débuta mal pour la bonne cause. Toute son artillerie fut détruite, non point par les obus anglais de la Catarina dont aucun n’explosa, mais parce que les canons français de Revad éclatèrent tous, supprimant du premier coup officiers, soldats, équipages et munitions.
Alors les deux armées s’élancèrent. Les hommes brûlaient du noble désir de tuer. Revad pacha piqua des deux, entouré de son état-major, et Balthazar constata fièrement que l’allure du galop lui convenait aussi bien que le rythme du pas.
— Quel dommage, se disait-il, que Fridolin ne soit pas à mes côtés! Fridolin vaut un régiment. Mais, à la première balle qui siffla près de ses oreilles, le prince héritier se laissa choir et toute la cavalerie lui passa sur le corps.
Aussitôt debout, il se délivra de son harnais de guerre. En pardessus moutarde et en chapeau haut de forme, il avait l’air d’un voyageur inoffensif, et person- ne ne s’occupait de lui.
Cependant, la bataille faisait rage. Ce n’étaient que duels furieux, engagements de groupes et chocs de phalanges massives. Il y avait beaucoup de fuyards. Une des armées ployait. Mais laquelle? Les jupes étaient toutes analogues, et les faces couleur de brique avaient la même expression sauvage et terrifiée.
Subitement, il avisa les deux escogriffes qui poursuivaient leur prisonnière. Elle sautait légèrement par
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dessus les cadavres, mais si vite qu’elle courût, ils
allaient la rejoindre et la frapper, lorsque balthazar se
glissa devant eux et brandit sur leurs têtes la crosse
d’un fusil. La vue du prince héritier les arrêta. D’un
geste violent, il leur fit signe de partir. Ils s’en allèrent.
Alors la jeune fille lui saisit la tête entre ses bras, et sa
gratitude s’exprima par un long baiser et par des soupirs charmants.
L’arrivée d’une troupe les sépara. Les guerriers, qui devaient être des ennemis, reconnurent la jeune fille:
— Hadidgé! ... Hadidgé! ... Quelques-uns d’entre eux se prosternèrent à ses genoux. Puis on se mit en route suivant une direction contraire à celle des fugitifs, dont le nombre devenait de plus en plus grand.
La jeune fille n’avait pas lâché la main de son sauveur. Si peu qu’il pût comprendre à cette rafale d’événements, il entrevoyait confusément que la bonne cause était perdue, que Hadidgé se trouvait au milieu des partisans de la Catarina, que celle-ci avait remporté la victoire, et que lui, en fuyant le combat, il trahissait son pays et son père de la façon la plus indigne.
Mais la jeune fille lui avait laissé aux lèvres le goût d’un baiser qui le rendait docile comme un enfant.
Elle avait le visage le plus doux qui fût et une expression de bonté ineffable. Les guerriers, en la regardant, oubliaient leurs fatigues et renaient un air de mansuétude. Elle marchait avec un sourire espiègle sur le visage atroce des cadavres et, du bout d’une fine épée qu’elle tenait de sa main libre, s’amusait quelquefois à perforer l’œil d’un blessé. Balthazar, soulevé d’horreur, ne savait que penser d’elle.
La bataille finissait. Il n’y avait plus qu’un foyer de résistance sur un monticule où flamboyaient des sabres et où crépitaient les dernières cartouches.
Ils en firent le tour. Mais le geste formidable d’un guerrier qui combattait là-haut ouvrit une brèche dans les rangs de ses agresseurs, et Balthazar distingua la silhouette de son père. Alors il comprit l’étreinte de Hadidgé, s’éloigna, poursuivi par ses reproches furieux, franchit des remparts de blessés et de moribonds et se jeta dans la fournaise.
Son intervention fixa le dénouement, en ce sens que Revad pacha dut renoncer à tout espoir de salut, dès l’instant où il lui fallait défendre et protéger son fils. Balthazar, à genoux entre lui et un quartier de roc, se faisait aussi petit que possible, et tel ce fils d’un roi de France qui signalait les coups dirigés contre son père, il criait:
— Gardez-vous à droite... À gauche, à gauche, mon père. Le pacha succomba et fut rapidement ficelé, ainsi que ce monsieur en pardessus moutarde dont person- ne ne chercha à s’expliquer la présence en ces lieux.
La capture du grand chef provoqua des transports de joie. On le coucha dans une charrette, la face tour-
née vers le soleil de midi, et enduite de miel pour que les mouches et les abeilles s’y vinssent délecter. Balthazar fut heureux qu’on lui appliquât le même traitement.
Un chemin cahoteux les conduisit en pleine montagne, aux abords d’une petite forteresse à pont-levis qui devait dater des croisades. Un seigneur en jupon les accueillit et les claquemura dans une pièce voûtée, que soutenait un pilier central, qu’éclairait une large fenêtre en ogive et qu’ornaient des instruments de torture: chevalets,