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La Plume et l’épée/001-100

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Contents

1 - Hommage à une femme

La beauté est autorité absolue, elle est un despote servi avec zèle par des esclaves. Sa loi est cruelle, sélective, injuste. Mais la beauté a tous les droits en amour : c'est son privilège. Et votre beauté injurieuse, vous l'héritière de Vénus, fait la loi en ces lieux. Votre gloire est dans votre éclat, soyez vénérée pour les lauriers gagnés par votre seule naissance.

Votre vénusté, c'est votre vertu : il n'y a plus de vice lorsque triomphe le faste. La séduction est votre arme cinglante, et les proies sont votre coutumière aventure. Vous seule méritez l'hommage d'un regard déférent. Votre beauté vous donne vraiment tous les droits. Abusez-en. Je vous admire, vous célèbre, vous honore.

Et je m'efface.

Le plus cher objet de mes transports se nomme FEMME, créature de luxe que vous incarnez, mystère à portée de lèvres... Oui, cette femme idéalisée vous ressemble terriblement. Elle s'exprime en vous, venimeuse. Femme vous êtes. Immodérément. Vaillamment. Farouchement. Vous êtes belle, certes. Mais plus que cela, vous êtes femme en esprit. Née reine, vous dépassez la simple beauté. Vous êtes féminité incarnée, et rien que féminité : votre face sévère est adorable.

Sous vos griffes de prestige j'incline volontiers le regard pour mieux servir, sans une once d'indocilité, votre hautaine beauté.

Avec diligence je courbe l'échine lorsque votre front me désigne, impérial. En silence je convoite votre chair. Et me plie au ton arrogant de votre voix qui prononce déjà mon nom... Sous le poids aigu de votre talon dûment chaussé de cuir et de luxe, je vous rends hommage. Et baise votre pied dédaigneux.

2 - La beauté des laides

Le sentiment amoureux que peut éprouver un honnête homme à l'endroit d'une femme, contrairement aux idées reçues, ne s'alimente pas nécessairement des beautés sensibles tels que de beaux yeux et de ravissants sourires. Ces charmes physiques flattent la vue, assurément. Pourtant là n'est point la base solide et crédible, la terre ferme et prometteuse sur laquelle s'appuie, pour mieux s'élancer, le véritable sentiment amoureux.

On n'imagine pas, conditionnés par les décrets de la mode diffusant les normes d'une beauté contemporaine, occidentale, ce qui émeut réellement l'esthète averti, le coeur sensible, l'âme éveillée, quand le sujet de ce curieux et terrible émoi, au lieu de s'appeler "beauté", se nomme plus volontiers "disgrâce"... Je crois plus en la profondeur d'une émotion née à la vue d'un visage féminin ingrat qu'au sentiment superficiel éprouvé face à des traits plus flatteurs. Je ne fais pas ici le procès de la beauté bien au contraire. Je suis extrêmement sensible aux charmes évidents des jolies filles, des belles femmes.

Cela m'empêche-t-il de vouloir rendre hommage aux autres ? Comme tous les garçons normalement constitués et programmés par la toute puissante Nature, je suis naturellement sensible à la grâce féminine, aux doux visages de l'amour, aux appas de ces demoiselles nées sous l'aile de Vénus.

Pourtant si ces dernières sont des fleurs vivantes, des femmes qu'il faut chérir à juste titre, des anges adorables qu'il est agréable de regarder passer dans la rue, d'admirer pour leur seule beauté, les autres, toutes ces créatures à la beauté absente, disgraciées pour la vie entière, ce sont des poèmes.

Tristes et beaux.

Ces femmes sont pareilles aux brises qui agitent les blés, délient les longs cheveux, font tourner les ailes des moulins : seuls leurs effets sont visibles. Transparentes, les laides passent inaperçues dans la rue. La norme ne les reconnaît pas. Leur attrait est indirect, subtil, mystérieux. Proust ne disait-il pas : "Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination" ?

Il y a du roman et des soupirs dans les amours qu'elles inspirent. Il y a du souffle et de l'esprit chez ces femmes sans éclat. Le vrai poète préfère faire rimer l'amour sans atours. Il trouve de la grâce là où ordinairement nul ne vient s'extasier.

Lire à travers leurs traits ingrats le désir d'un amour idéalement conçu est ma plus chère ivresse. J'aime me faire aimer des laides. Quoi de plus exquis qu'un regard que l'on sait secrètement amoureux ? Ces pauvres visages qui regardent l'être aimé sont à l'image de ma conception de l'amour : empreints de noblesse, sensibles, chastement inspirés, répandant un triste et bel état intérieur... A travers elles, l'amour est un mystère encore plus beau.

La détresse physique des femmes est chose émouvante. Le feu intérieur en elles se révèle ardent. Je suis un esthète de la cause impie : je chante les ombres, les mortes, les haillons.

J'aime Ies disgraciées plus que les arrogantes déesses des grands boulevards et des salons. J'aime les femmes fragilisées à cause de leur aspect, les filles laides et sensibles, pleines d'idéal.

Les larmes des poupées de chiffon font mieux fléchir mon coeur que les sourires des créatures de porcelaine. Je suis ému par les paysages d'automne, touché par les sanglots, troublé par les violons tristes, séduit par les feuilles mortes, les fleurs brisées.

3 - Lettre d'amour pour une femme laide

Mademoiselle,

Cette lettre vous étonnera. Elle vous choquera peut-être, vous irritera possiblement, vous ôtera sans doute le sommeil. Ce que je souhaite surtout, c'est qu'elle vous fasse pleurer. Soit à cause de son inutile cruauté, soit à cause de la joie qu'elle saura inspirer à votre coeur délaissé. Ce qui revient au même, le prix de vos larmes n'étant pas différent pour la flèche de l'aveugle Cupidon ou pour l'éprouvette du distingué, calculateur, aimable corrupteur que je suis. Que vos larmes soient amères ou bien douces, aucune importance, pourvu que l'Amour en soit la cause.

La façon d'extraire vos larmes futures importe peu. Le résultat seul compte, non les moyens déployés pour l'obtenir. Finalement cette lettre vous agréera : étant laide vous ne devez pas avoir l'habitude de recevoir des lettres d'amour.

Votre laideur est loin de me déplaire. Sincère soupirant, je n'hésite pas pour vous mieux séduire à faire fi des moindres lâchetés, hypocrisies, vilenies et mensonges si coutumiers aux vils et ordinaires séducteurs. Je ne suis certes point de cette espèce commune. Ma quête est plus digne : je flatte votre laideur non dans le but d'entretenir ma mâle vigueur (ce qui serait un simple, banal, peu glorieux exercice amoureux de routine), mais dans le but de gagner votre coeur, votre hymen, votre main, envisagés comme de véritables trophées.

Je veux faire de ces conquêtes si peu enviées une espèce d'exploit dont je me glorifierai. La laideur des femmes en ce monde étant une chose fort peu cotée chez les esthètes, pour ma gloire, et accessoirement pour la vôtre, je désire être un don Juan maudit.

Je veux briller parmi les astres citadins grâce à la terne étoile que vous êtes. Soyez ma curiosité mondaine, mon nouvel objet de snobisme, mon sujet de scandale, mon triomphe de salon, mon faire-valoir paradoxal : soyez à moi. Je ne vous trouve vraiment pas belle. Mes mots ne sont nullement mensongers puisque belle vous ne l'êtes assurément, irrémédiablement pas.

Je ne vous aime certes pas pour votre beauté, celle-ci vous faisant définitivement défaut. Je vous aime bien plutôt pour votre laideur, qui elle est réelle, authentique, évidente.

Presque insolente.

Cette permanente laideur est votre durable parure, votre fard naturel, votre habit de sortie, votre indélébile grimage qui vous interdit tout espoir d'être aimée. Voilà précisément un motif de vous aimer. Je veux être votre étrange accident, la bizarrerie qui fera mentir le sort, l'anomalie terrestre qui rendra perplexe le Ciel. En pur esthète, je désire vous contempler dans votre pure laideur.

Pleurez maintenant, de peine ou de joie, mais de grâce versez vos larmes en mon nom puisque vous vous savez enfin aimée. Non pour votre beauté absente, mais pour votre laideur omniprésente.

4 - L'inanité des amateurs

L'hermétisme chez les amateurs de la plume est toujours prétentieux. Phrases compréhensibles par leurs seuls auteurs, incompréhensibles pour le reste du monde. En général ça veut faire le poète, mais ça ne fait que le verbeux de bas-étage. De tels mots alignés les uns à la suite des autres, il y en a à la pelle chez la Pensée Universelle. Ha ! les vertus de la poésie contemporaine... Inspiration de nombriliste à la plume de piètre envergure. Rien de plus.

Certaines de ces oeuvres que je fustige sont d'amusants sujets d'études sur les maladresses ordinaires commises par des gens ordinaires.

5 - Le beau visage de la disgrâce

Lorsqu'un jour j'ai vu passer cette ombre, touchante de modestie, de grâce voilée, mon coeur blasé s'est ému. C'était une infante créature à la vitalité déchue, un papillon aux ailes brisées (elle était invalide, claudicante, et c'était en Turquie en 93).

J'ignorerai pour toujours le nom de cette fleur blessée, si pâle, dont la détresse apportait à ses membres frêles, à son regard, à ses traits inquiets une grâce bouleversante. Ainsi cette vision confirmait ma sensibilité pour les vierges exclues, ces femmes flétries par la vie, jeunes et déjà fanées. Les demoiselles vulnérables sont plus dignes que leurs soeurs satisfaites d'être la cause d'une esthétique émotion, l'objet des émois les plus recherchés. Elles sont attentives aux tendresses, aux délicatesses que recèlent les choses les plus ordinaires. L'amour en elles prend des allures magistrales, parce qu'il est porté à des hauteurs inédites.

Les amants les plus doués mériteraient ces coeurs laissés dans l'ombre : ce sont des trésors qui gisent dans des coffres ternes. Mais les amants les plus doués -qui choisissent toujours les plus flatteuses conquêtes- s'ennuient bien vite dans les bras de leurs quiètes grâces.

Je sais que le coeur n'a point d'éloquence quand il s'agit de défendre des causes entendues, trop évidentes. Rien de superbe, en effet, dans les amours convenues, millénaires, universelles de deux êtres symétriques. Nul panache entre Roméo et Juliette. Le sublime ne vient qu'avec Cyrano.

Comme les plus beaux chants, selon Musset, sont les plus désespérés, les plus émouvants visages de femmes ne sont-ils pas ceux que la beauté a dédaignés ?

La joliesse qui a refusé de s'incarner chez une jeune fille donne plus de prix à son coeur avivé, sensibilisé, aiguisé par la détresse. Il est certes aisé de conquérir ces coeurs en ruine, mais comme il est délicat d'affiner sa sensibilité à la mesure de leur affliction ! Conquérir n'est rien. Cultiver est un art bien difficile. La conquête est peu de chose. Ce qui compte, c'est la moisson. Et celui qui de la terre ne voit que la surface, dédaignant ses sillons profonds, ne fera rien surgir de champs conquis si facilement. Je veux aimer dès aujourd'hui à ma façon : avec envergure, noblesse, courage, déraison, profondeur et science. Avec tout l'art de mon coeur éclairé.

Je veux arracher toutes ces filles meurtries à leur sort infâme pour leur ouvrir l'âme à ma réalité amoureuse, qui est poétique et cruelle, sereine et féroce, subtile et grotesque. Je désire non seulement marquer leur coeur au silex d'un amour esthète, mais encore les cautériser au fer rouge de mon nom. Je suis le virtuose du sanglot, le musicien du soupir, le violoniste de la douleur.

Je suis le chantre des déshéritées de l'amour.

6 - Entre Terre et Lune

J'erre entre ciel et poussière dans la solitude et le silence, le regard perdu dans les étoiles, le coeur plein de mélancolie. J'allonge le pas sous une nuit éternelle, sur un rivage infini : mon pied est léger, mon coeur est lourd, et mes larmes s'évaporent comme de l'éther dans l'espace. Mon chagrin a le prix des choses inconsistantes : je pleure pour rien du tout.

Je suis affligé, inconsolable, perdu. Je n'ai plus de joie, et mon infinie tristesse est cependant ma raison de vivre. La blonde veilleuse est mon asile : je suis PIERROT LUNAIRE.

7 - Celui qui est en moi

Le son des pas du cheval dans la plaine me fait songer à chaque étoile que compte le ciel de ma longue nuit. Lorsque je foule la poussière des chemins, c'est toujours vers le firmament que se tournent mes regards.

Tous les astres du monde sont logés dans mon coeur comme autant de larmes ou d'émeraudes, selon que je suis triste ou plein de joie. Je porte en moi les chagrins les plus secrets, les plus futiles de l'univers. Mais je sème aussi les lumières les plus pures dans les coeurs. En quête d'un amour que je suis seul à concevoir, je parcours le monde depuis des siècles en infatigable rêveur, trouvant la force de durer à travers les âmes pures. Ma jeunesse est intacte, préservée par des siècles de vertu.

Mon souci n'est pas l'or, ni le temps, ni la mort qui effraie tant les hommes, mais l'amour, la beauté, la poésie. Aussi, je ne puis mourir : l'infini est mon compagnon de route. Loin de vos lois, je règne en souverain sur vos nuits, vos songes, l'imaginaire.

Parfois on me tend la main sous la Lune : je prends la forme d'un paysage, d'un feu follet, d'une chandelle. Là, j'apparais dans mon ineffable vérité.

Je poursuis ma route la tête dans les constellations à la rencontre des âmes pures.

Je suis un fou d'amour, un spectre, une flamme traversant le temps, accroché à des incarnés. Je voyage d'âme en âme. L'être dont je possède le souffle aujourd'hui est l'auteur de ces lignes que vous êtes en train de lire.

J'ai pris possession de lui et je prends la parole à travers sa plume.

Mon nom est Pierrot.

8 - Qui je suis

Sachez qu'en général je me meurs d'ennui. Je suis un oisif, une espèce d'aristocrate désoeuvré en quête d'aventures, d'amours, de futiles occupations. Je tue les heures de mon existence trop facile à coup de mots bien placés, d'idées et d'émois d'un autre monde.

Apprenez également que mon nom est basque. Il est tiré de la petite cité nommée "Izarra", au pays basque espagnol. Toutefois je n'ai jamais mis les pieds en ces terres barbares. Je viens d'ailleurs en vérité. Je suis né sous les lueurs de la nuit.

Mes pères, les Anciens, viennent du ciel. Ils descendent des étoiles. Mon nom "Izarra" signifie en basque "Etoile", en souvenir précisément de l'une de ces lumières qui brillent aux nues et d'où est issu mon sang. J'ai l'allure fière, le coeur haut, et mes pensées sont fermes. Ma poitrine porte les marques vives de ma gloire : des cicatrices imaginaires héritées au cours de duels (j'ai dû voler lors de quelques songes au secours de femmes à la vertu offensée...).

Je suis craint et respecté, mais surtout très aimé. Et pas uniquement des femmes. Mes terres sont presque aussi vastes que celles des plus riches propriétaires et seigneurs du pays réunis. C'est là le legs de mes ancêtres, terres conquises au prix d'un bien noble sang... L'étendue de mes richesses n'a pas d'équivalent, en aucune contrée que je connaisse.

L'or et la musique sont les hôtes continuels de mon château où l'on ne boit nulle part ailleurs meilleurs vins. La fête, l'art et la danse forment l'ordinaire de mes jours insouciants. Avant tout, je suis un oisif je le répète. Les femmes convoitent mes dignes étreintes, non seulement les plus élégantes et les mieux tournées du pays, mais encore les filles des grands seigneurs des provinces reculées, et même les très lointaines princesses de l'Orient. A croire que ma renommée ne connaît point de bornes.

Mon coeur a cependant déjà choisi. Je n'ai pas ignoré les intrigues de l'amour, très souvent déjouées par les jaloux, les rivaux, les éconduits. Combien d'épées tirées pour l'amour d'une femme ? Ou pour défendre son honneur ? L'amour idéal commence par un coup d'épée, une cicatrice, du sang. Je suis un chevalier, un prince, un roi. Soyez disposés à l'entendre ainsi. Et qu'il en soit de mes rêves comme il en est de vos plus chers désirs de roturiers.

Me voici donc présenté à vous en toute simplicité.

9 - Philosophons un peu avec la Fanchon et Alphonse

- Hé la Fanchon, ramène un peu ta grosse culasse que je l'y pète à grands coups de crogne !

- Ha ! Ce cher Alphonse. Vous ne changez décidément pas mon bon ami. Toujours aussi impatient à ce que je vois. Dois-je vous rappeler pour l'énième fois que nous ne sommes point encore mari et femme, et qu'en vertu de cet état de fait je ne saurais consentir au moindre hyménée avec vous, dût-il être à l'état de simple évocation ?

- Qu'est-ce que tu dégoises encore là, la gueuse ? T'as vu mon gros sauciflard ? Et pis t'as vu ton gros cul ? Et ben figure-toué que j'avions envie de me la taper ta grosse culasse de putte à cul ! C'est pas pus compliqué que ça. Arrête donc de causer comme une bourgeoise endimanchée, hé, trivache à la con ! Viens donc là que je te saute la crapiole, sale truie de mes deux !

- Mon cher Alphonse, votre parler m'est parfois un peu abscons... En effet, je n'entends guère les propos que vous me tenez ici avec tant d'insistance... Mais que me racontez-vous là au juste ? De quoi est-il question pour que vous vous mettiez dans un tel état ?

- Hé, parbleu, j'avions envie de me farcir ton gros cul de pouffiasse pardi ! Tu comprends donc pas que tu me fais durcir le sauciflard avec ton gros cul et que j'avions une sacrée envie de te le faire dégueuler au fond de la matrice mon gros saucisson ? Même qu'y l'a un os dedans, tellement y l'est dur c'te salopiau de canon de chair à baise de putain de mes deux ! Et pis arrête donc de faire des manières, pasque sinon je vas te cracher mon purin dans la gueule, qu'après ça tu causeras comme une enflure de fumelle de putain de couille à vache de bouseuse de fille de ferme !

- Ho ! Je crois comprendre mon doux Alphonse ! Vous avez envie de procréer chrétiennement avec moi, c'est cela n'est-ce pas ? Ho ! Comme vous êtes charmant : vous voulez que je vous donne le premier fruit de notre amour... Un charmant petit qui vous ressemblera, sans doute. Vous êtes si impatient de donner la vie. Comme je vous comprends ! Mais attendez encore un peu Alphonse. Attendez que le prêtre nous passe l'anneau au doigt.

- Passer l'anneau au doigt ? Tu rigoles la Fanchon ! C'est ma grosse saucisse que je vas te foutre dans le cul, oui ! Et pis tu vas bien me la faire dégorger, ma tripe ! Dans ton boyau à fumelle tu vas me la faire dégorger, hein la Fanchon ?

- Certes Alphonse, certes. Je vais tout de suite vous chercher quelque saucisse accompagnée d'un peu de laitue puisque vous me semblez si affamé. Mais diantre ! Que ne pouviez-vous me dire plus tôt que vous aviez si faim ? L'émotion à l'idée d'une future paternité sans doute.

10 - Le bel oiseau que je suis

Je vais me présenter ici de manière plus précise ici, peut-être pour me rendre agréable et me mieux faire aimer.

Dans l'existence ma plus chère occupation consiste à pratiquer l'oisiveté aristocratique. Je suis un rentier, un désoeuvré. Quelques paysans besognent sur mes terres héritées. Je gère ces affaires de loin, avec détachement, voire négligence. J'occupe mes jours libres à observer mes humbles semblables défavorisés par le sort pour mieux porter sur eux mon regard hautement critique.

J'évite tout commerce, de près ou de loin, avec la gent grossière. Toutefois je daigne me frotter au peuple, de temps à autre. Et puis je lui trouve quelque attrait, par-dessous sa face vile et épaisse. Je le taquine avec charité et lui porte attention avec condescendance. Je lui parle également, choisissant bien mes mots, mon vocabulaire, de crainte de le blesser ou de ne pas parvenir à me faire comprendre de lui. Il convient d'être prudent avec le peuple : ses réactions peuvent être vives, crues, irréfléchies. Il faut un minimum de psychologie afin de bien le dompter. Bref, mes rapports avec la masse sont enrichissants et amusants. La populace m'offre le spectacle gratuit et plaisant de ce que je ne saurais être, moi.

Je lis «France-Soir» cependant. Tous les matins je traque le fait divers sordide, l'événement infâme, l'ignoble héros du jour qui me feront oublier un instant mes heures d'oisiveté. La politique m'ennuie profondément. La tête des hommes politiques en cravate en première page des journaux ne m'engage pas à dépenser quelques sous pour accompagner mon thé matinal. Ceux-là me lassent. Moi je préfère l'aventure, l'extraordinaire, le rêve.

Bien sûr j'aimerais mieux lire des faits plus extraordinaires que criminels dans le journal. Malheureusement mes semblables sont fous. Et à défaut de rêver chaque matin devant un événement hors du commun, un étrange personnage ou bien une belle curiosité, je me rabats sur des faits plus noirs, des êtres plus sombres, des rêves proches du cauchemar. Cela n'est pas noble, assurément.

Mais ce sentiment de noblesse je le place dans cet aveu. Je ne cache pas le fond trouble de mon être. Je suis un humain. Comme tous, je suis fasciné par les noirceurs du monde. Oui, les histoires vraies les plus racoleuses me distraient. Ce que je préfère dans les journaux, c'est d'abord les faits extraordinaires. Et à défaut, les cauchemars, ainsi que les plus vils ragots. Je lis Pierre Bellemarre. Non, cela n'est pas de la littérature. C'est l'humanité, tout simplement. Les histoires de mes frères me passionnent. Tandis que la politique ou les analyses sèches me font gémir d'ennui.

Dès que j'ouvre "France-Soir", c'est pour me précipiter à la rubrique des faits divers. Avec fièvre je parcours les articles, attentif au moindre trait frappant, à la moindre mine patibulaire... Je cherche l'étalage de la vie secrète et misérable d'un homme insoupçonnable qui vient de se faire arrêter pour un délit quelconque. Je jouis sans me dissimuler aucunement en lisant ce genre de torchon.

J'aime me vautrer dans cette fange quotidienne qui m'aide à digérer mes petits fours matinaux, qui me fait patienter en attendant que refroidisse un peu mon thé. A votre avis, à quoi peuvent bien servir ces espèces d'informations, si ce n'est à distraire l'Homme ? N'allez surtout pas inventer des justifications oiseuses sur la responsabilité du citoyen ou sur la dignité d'un certain lectorat... Les gens sérieux qui lisent la politique dans "Le Monde" sont aussi sensibles que moi aux histoires fangeuses. Seulement ils se délectent de manière transposée : à travers les cours montants ou descendants de la bourse ou bien à travers la phrase politique la plus banale. Tout n'est qu'une affaire de forme. Le fond demeure le même. Parce que nous sommes tous des humains, nous avons tous nos faiblesses. Mais combien osent l'avouer comme moi ?

11 - Un poète des labours

Voici deux des lettres envoyées à Monsieur Diard, authentique paysan de son état. A travers celle-ci vous devinerez aisément à quel genre de personnage je m'adresse et vous comprendrez mieux la raison pour laquelle j'emploie ce ton si singulier avec lui.

Monsieur Diard est un ami de très longue date que je respecte pour son authenticité, sa simplicité, son bon sens, sa finesse. Il m'a inspiré l'histoire intitulée "Un rêve éveillé" (voir mes excellents textes sur ce présent site). J'assure souvent à Monsieur Diard que c'est un poète qui s'ignore. Mais je crois qu'il ne connaît pas le sens du mot "poète"... Heureuse indigence du pâtre qui donne toute sa fraîcheur, son originalité, son charme à ce véritable représentant de la chouannerie. Car Monsieur Diard est un Chouan qui vit au vingt-et-unième siècle. Dans la mentalité, l'accoutrement. Avaricieux jusqu'à l'extrême, à l'écart de toute mode, nourri à la spartiate (à base de pain douteux, de lait caillé, de fruits tombés des arbres), Monsieur Diard est un cas exceptionnel pour notre aseptisée société de consommation.

Chez lui il n'y a pas d'horaire, pas ou peu d'électricité, pas d'eau courante, pas de contrat écrit, pas de toilettes, pas de moteur, aucune machine de quelque sorte que ce soit si ce n'est une antique bicyclette rafistolée au petit bonheur la chance. Monsieur Diard ne jure que par le travail à mains nues, la grosse soupe, le pain, le feu dans la cheminée et l'eau de pluie ruisselant sur son toit, qu'il boit sans faire de manière, avec laquelle il se rase. Cette pluie parfois glaciale qui lui arrose le visage dans ses champs... L'outrance poussée jusqu'à la poésie fait tout l'attrait de cet homme. Il est âgé de 80 ans. C'est un paysan dans l'âme.

Pardon ! Un Chouan.


Cher Monsieur Diard,

Cette lettre pour vous dire que nous allons bien et que la nouvelle année 2002 est enfin arrivée cette année. Comment allez-vous mon cher Seigneur ? Comment va votre maison ? N’est-elle pas malade ? Isabelle et moi nous attendons avec grande impatience de vous revoir, cher ami.

J’espère que vos vaches ne pondront pas d’oeufs cette année et que vos poules ne donneront pas de lait. Il vaut mieux que ça soit le contraire, n’est-ce pas ? J’espère que votre vélo n’est pas en panne d’essence. Avec le remplacement du Franc par l’Euro, on ne sait plus où on en est dans nos comptes. Heureusement qu’on a encore jusqu’au mois de février pour payer encore en Francs. Le pain de Crissé a-t-il le même goût lorsque vous le payez en Euros ?

Cette année il faudra encore élire un nouveau Président de la République comme il y a sept ans car on n’est plus au temps des bons rois de France. Allez-vous voter pour ce cher Chirac ? Si Chirac est réélu cette année, on n’aura pas un nouveau Président de la République. Ca sera le même qu’avant, alors à quoi ça sert de voter ? Ca va user encore du papier pour rien, puisque Chirac est déjà au pouvoir… Enfin c’est comme ça, on n’y peut rien.

Il pleut ici. Et par chez vous, pleut-il ? La pluie c’est quand même bien pour faire pousser des betteraves dans les champs, mais à Paris il n’y a pas beaucoup de champs de betteraves me direz-vous. C’est vrai. Mais il pleut quand même. Ca serait bien si au lieu de faire pousser rien du tout on faisait pousser des pommes de terre à Paris. On devrait remplacer les maisons et les voitures de Paris, qui je vous le rappelle est la capitale de la France, par des champs de tournesols. Ca serait beau. Et pis ça rapporterait des sous au propriétaire des tournesols. Ca serait bien si, vous Monsieur Diard, vous étiez propriétaire des tournesols qui pousseraient à Paris. Vous seriez un homme riche.

Allez, je vous dis au revoir et à bientôt Monsieur Diard. N’oubliez pas de regonfler les roues de votre vélo et de donner à manger à Mesdemoiselles vos vaches. Couvrez-vous bien et travaillez pas trop quand même.

Raphaël Zacharie de Izarra


Très cher Monsieur Diard,

Bien le bonjour Monsieur Diard. Je vous écris cette lettre parce que nous sommes revenus de voyage, Isabelle et moi, et le temps des cartes postales est révolu. Ici en région parisienne le temps est plutôt de saison : un peu frais le matin, et encore beau, ma foi, la journée. Il n'y a pas beaucoup de vaches dans la ville, mais par contre, il faut bien l'avouer, il y a beaucoup de circulation automobile, un peu trop à mon goût d'ailleurs. Mais enfin, c'est ainsi, on ne peut rien y faire...

J'espère que vous lirez ma lettre avec plaisir, parce que j'ai pris la peine d'acheter un timbre à mes frais. Vous allez me dire que trois malheureux petits francs, ça ne va pas chercher bien loin, mais quand même, il faut les sortir de la poche. Enfin, le principal c'est que le courrier arrive en temps et en heure.

Isabelle va bien. Moi aussi je vais bien. J'espère que vous allez bien également, comme ça tout le monde sera content d'aller bien. C'est ça je crois qui est important. Je vais peut-être aller voir les parisiens à Paris, puisque je suis à côté de Paris. A six kilomètres à vol d'oiseau pour tout dire. Mais je ne pourrais pas y aller en volant, puisque, comme tout le monde le sait, moi Raphaël Zacharie de Izarra je ne suis pas un oiseau. Je n'ai rien d'un oiseau d'ailleurs. Alors je devrais, pour y aller, prendre la route, comme tout le monde. Mais par la route la ville de Paris se trouve, non plus à six kilomètres mais à plus de dix ! Comme quoi il vaudrait mieux parfois être un oiseau plutôt qu'un automobiliste, c'est plus avantageux pour certaines choses. Mais, me direz-vous, si J'étais un oiseau et non pas un automobiliste, il ne me viendrait pas à l'idée de traverser la ville de Paris, qui est la capitale de la France, pour aller voir les parisiens...

Non, si j'étais un oiseau, je demeurerais à Colombes pour manger les miettes de pain dans la rue, lesquelles miettes de pain et rues sont nombreuses en cette ville de la banlieue parisienne. Donc, même si Paris se trouve à six kilomètres à vol d'oiseau, j'emprunterai la route sur plus de dix kilomètres pour rejoindre cette belle et grande ville de la France. Ca n'est pas marqué "pigeon" sur mon front, que je sache !

A part ça, ça va bien ici. Le matin le soleil se lève, et le soir, comme tous les soirs d'ailleurs, il se couche. Moi aussi je me lève le matin et je me couche le soir. Sauf quand je dors le matin, et que je veille la nuit. Les nuits sont faites pour dormir, et les journées pour aller et venir sous le soleil qui brille ou sous les nuages qui pleuvent. On ne peut rien y faire, c'est ainsi. Pourtant il m'arrive de dormir sous le soleil qui brille ou sous les nuages qui pleuvent et d'aller et venir sous les étoiles et la lune qui brillent la nuit, parce que le jour je suis fatigué et la nuit j'ai envie d'aller me balader sous la Lune. Ca arrive. Alors que vous, vous Monsieur Diard, je sais que la nuit vous dormez (ronflez-vous ?) et le jour vous vous adonnez au plus sain des labeurs dans votre ferme et sur les routes de la campagne sarthoise.

J'espère que le facteur de Crissé, qui doit être très gentil pour distribuer ainsi le courrier aux gens sans que ceux-ci ne lui demandent rien, vous apportera pareillement cette lettre, même si vous ne lui demandez pas la veille qu'il vous l'apporte. Mais enfin, il faut avouer que le timbre que J'ai collé y est pour beaucoup dans cette affaire.

C'est commode d'avoir un facteur sous la main pour qu'il nous apporte ainsi des lettres que l'on ne demande pas. S'il n'y avait pas de facteurs, il n'y aurait plus besoin de boîtes aux lettres dans les maisons. Plus besoin de lettres non plus. Plus besoin de timbres. Plus besoin d'enveloppes. On s'écrirait sans papier, sans enveloppe et sans timbre. Ca serait quand même moins onéreux.. Alors pourquoi ne pas rénover le système ? J'ai envie d'alerter le Ministère des Postes et Télécommunications pour lui faire part de mon idée. Et puis on pourrait étendre le système de la poste sans enveloppe et sans timbre au téléphone : on supprimerait le téléphone, les lignes et les poteaux téléphoniques, les annuaires, les cabines téléphoniques et les centres techniques, afin de téléphoner sans téléphone. Ainsi je pourrais vous appeler de Paris sans payer un seul centime ! Ca serait quand même mieux que le système actuel, qui nous oblige à avoir un téléphone et à payer la communication quant on veut parler à distance avec quelqu'un... Et puis il y a l'abonnement à payer aussi... Tout cela est vraiment trop cher et trop compliqué. Mais qu'y peut-on ? C'est Chirac qui décide à notre place, puisque c'est lui qu'on a élu. Il fallait élire quelqu'un qui propose de supprimer les timbres et le téléphone. Maintenant il est trop tard, il faudra attendre la prochaine élection présidentielle.

Pour ma part, si j'étais Président de la République Française, je supprimerais tous les feux rouges, et je les ferais remplacer par des feux verts permanents, afin que plus jamais les voitures ne s'arrêtent inutilement dans les villes à dépenser de l'essence qu'on paye cher pour faire du sur-place. Une voiture c'est fait pour avancer, alors pourquoi les pouvoirs publics s'obstinent-ils à placer des feux rouges qui stoppent les voitures dans les villes ? C'est bien pour embêter le monde qu'ils font ça !

Je ne vais pas vous prendre votre temps plus longtemps Monsieur Diard, et je vous dis au revoir en cette lettre. Nous viendrons peut-être ce week-end, j'espère. Bonne journée, bonjour à vos bêtes, bien le bonjour à l'Evêque du Mans si vous le voyez dans les parages faire du vélo, on ne sait jamais.

12 - Les bassesses de la séduction

Mademoiselle,

Me voici enfin libre de mes mouvements, mon coeur est libre d'aimer qui il veut et de battre où il veut. Donnons-nous rendez-vous à la cathédrale de Chartres. Je suis libre vous dis-je, et votre jour sera le mien.

Ce contretemps aura-t-il atténué vos femelles transports ? Vous avez l'âme d'une livresque amante, je sais votre tempérament ardent, croisons nos regards dans la cathédrale ! Y serez-vous ?

Aurez-vous le courage de rencontrer votre amant et d'engager avec lui une fatale amitié ? Je veux voir briller vos yeux d'amoureuse dans la cathédrale. Je veux sentir le parfum du scandale sous les voûtes sages du pieux édifice. Les amours provinciales ont des charmes vipérins vraiment irrésistibles : je veux boire à la fontaine vénéneuse. L'esthète a soif.

L'existence, en plus de ses ordinaires vicissitudes, offre de temps à autre des occasions de donner le vertige aux coeurs avisés. Et je ne manque jamais, croyez-moi, de répondre à l'appel du sort. Votre nom m'est aujourd'hui une faveur.

Lirez-vous cette lettre dans les mêmes dispositions de coeur et d'esprit où je l'ai écrite ? C'est mon plus cher espoir. J'attends votre agrément. Cette fois l'adversité ne contrariera pas mon dessein qui est de vous voir de près, de très près.

13 - Eloge du vice

Chère cousine,

Vous n'ignorez pas que je suis un garçon honnête, ami des arts, frère des hommes, fervent chrétien. Je vous sais femme de bien, cultivée, fortunée, vertueuse. Nous avons en commun le souci de redresser les torts de nos semblables moins bien nantis que nous ainsi qu'un ardent désir de justice, de beauté, de vérité... En conséquence, agréez de tout coeur les hautes vues que je vais vous dévoiler.

Partagez donc ma nouvelle lubie. Esprit curieux, critique, vous ne craindrez point de porter atteinte à vos convictions au nom du triomphe de la sainte vérité, ce triomphe fût-il obtenu au prix des larmes de nos sujets d'étude : nos semblables. Ces gens sans fortune sur qui nous daignons abaisser nos regards.

Soucieux d'égalité entre les êtres, préoccupé d'équité, tourmenté par l'idée de rapprocher les hommes les uns des autres, je me suis surpris à prendre en pitié tous les exclus : simples besogneux, racailles en tous genres, repris de justice, maquerelles, prostituées de bas étage, commis d'écurie, valetaille, manoeuvres, travailleurs de force, sans particule, miséreux de tous bords, vagabonds, bandits... Bref, tous ces gens de peu qui constituent la roture.

Rétablissons l'honneur de cette vile espèce, faisons-nous les chantres de sa cause afin que plus jamais les honnêtes gens n'en fassent leur bouc-émissaire. Que les bandits, les forçats, les gueux, les catins, les valets, enfin les pires criminels qui soient en ce monde, expriment enfin leur dignité et aient leur couronne, leur blason. Et que l'on porte haut leurs couleurs !

J'ai songé à une sorte d'académie dédiée à la race vile où tous ses membres pourraient jouir de la reconnaissance de ses pairs, et surtout de la considération des honnêtes gens que nous sommes vous et moi. Il faut des droits nouveaux pour ces êtres-là, même si à nos yeux ils sont déchus.

Dans un souci de solidarité vis-à-vis de la piétaille honnie, l'on pourrait également convertir les gens de bien à la raison et aux intérêts de ceux que je veux aider ici. Quels meilleurs drapeaux, quels plus éloquents porte-parole de la cause que des belles gens adoptant, par pure solidarité, les moeurs de ceux qu'ils ont toujours injustement combattus au cours des siècles ?

Il faut répandre ces idées nobles parmi la bonne société, persuader les meilleurs éléments de cette humanité choisie à se ranger à ces vues révolutionnaires. Soyez du combat ma cousine. Unissez-vous à moi pour mener à bien ces desseins justes.

Secondez-moi, répandez ces idées nouvelles. Aidez les exclus, les damnés de la terre. Au nom de ceux-là, allez pervertir l'innocence, allez souiller l'honnêteté, allez avilir la beauté.

Répandons des idées de débauche parmi les vierges de bonne famille, montrons-leur l'exemple sans craindre de s'investir dans la pratique. Enseignons aux pucelles des couvents les pratiques charnelles les plus éhontées. Bref, incitons toutes ces timides au crime !

Apprenons-leur aussi le commerce, le travail manuel, la filouterie, la besogne du palefrenier, le vice et le goût de la bassesse. Soyons solidaires, fraternels, unis ! Volons, buvons, ripaillons, copulons, forniquons, "luxurions", sodomisons, commerçons, trompons, blasphémons et péchons encore !

Bref, encensons les bandits, pervertissons les jeunes filles vertueuses. Le progrès des coeurs est à ce prix. A l'instar du Christ qui n'hésitait pas à se compromettre en s'affichant avec la lie de l'humanité pour la sauver, mêlons-nous à la plèbe pour la mieux comprendre, la mieux aimer.

Salissez votre blanche réputation, faites-vous martyre pour la justice. Par bonté, imitons ces gens que nous avons toujours haïs : nos frères ! A l'heure où certains, se ralliant à quelque minorité oppressée arborent des brassards aux couleurs vives des vérités faciles, au nom de la cause indéfendable agitons notre noir drapeau !

14 - Plume martiale (ou l'art de l'attaque)

Aux imposteurs,

Je crois que les excès d'érudition de mes détracteurs sont là pour masquer une grande misère culturelle et intellectuelle chez eux. En fait ces gens sont de grands incultes et d'énormes frustrés. Ils donnent l'apparence de connaître de grandes choses en d'innombrables domaines. Ils font semblant de manier la langue avec leur plume de singe. Ils feignent avoir de l'esprit. Ils prétendent au talent même. Ils veulent faire les artistes...

Ce sont de grands simulateurs. Ils ont su tromper tout le monde, sauf moi. Je déclare la guerre aux imposteurs ! Ils se consolent de leur petitesse avec une culture, un savoir, une aisance intellectuelle de pacotille, par masques interposés. Mais tout est faux. L'illusion est leur domaine.

Leur insignifiance est telle qu'ils éprouvent le besoin de se faire chroniqueurs, critiques, penseurs, conseillers, trônant dans la minuscule assemblée d'un salon ultra local : celui des illusionnistes de leur espèce. Cela est bien, cela nous ébaudit même franchement, mais ça n'empêche pas qu'ils demeurent des imposteurs. A l'image des astrologues, ils transmettent de l'illusion.

Ils me haïssent parce qu'ils croient voir en moi leur véritable reflet, leur double insignifiant. En effet, je suis le miroir de leur misère, et c'est cela qui leur est insupportable. Ils me haïssent parce qu'ils sont convaincus que je suis l'image de ce qu'ils sont en vérité. Ce ne sont que des masques, et ils ne sauraient voir en face leur vrai visage que, selon eux, je suis censé représenter.

Voilà pourquoi ils sont si méprisants face à mes attaques. Je les blesse parce que je suis le révélateur de leurs mensonges. Leur mépris n'est que la signature de leur échec, de leurs artifices. Si je n'avais pas déjà dégainé, ils se seraient empressés de me désigner comme le tartuffe de service, de crainte que j'use de cette même arme contre eux. Mais à présent tout le monde sait que ce sont eux les véritables tartuffes. Levons le voile avant qu'ils ne détournent vers moi toutes les attentions afin d'éloigner d'eux le danger. Ils se seraient empressés de faire amorcer vers moi l'ire collective, ils m'auraient fait endosser leurs propres défauts, m'auraient fait expier à leur place.

D'habitude ils ont l'apparence de dignes esprits, et moi j'ai celle d'un clown. Mais aujourd'hui la vérité est rétablie.

Bas les masques les illusionnistes ! Vous n'êtes plus les maîtres : je prends votre place.

15 - Eloge de la banalité

Quoi de plus vulgaire en société que la différence, l'originalité, le hors-norme ? L'authentique bon goût n'est en vérité que dans ce que les esprits qui se prétendent supérieurs nomment la "banalité".

Ce que l'on désigne avec si peu de gloire comme étant la "banalité" dans les rapports humains est en fait le garde-fou contre tous les excès de mauvais aloi qu'affectionnent ces esprits rebelles à tout conformisme social.

Les conventions sociales les plus étriquées sont mes uniques repères dans le commerce que j'entretiens avec mes semblables. Je bannis toute forme d'originalité romanesque, "manouchisante" ou poétique au contact de mes chers égaux, de crainte d'enfreindre le saint protocole immuable, figé, pétrifié que conspuent tant mes détracteurs. Je veux parler de ces prétendus "originaux" qui se croient plus intelligents que les autres parce qu'ils se disent "ANTICONFORMISTES", "REBELLES", "RéVOLTéS"...

Il suffirait donc d'être vulgaire, choquant ou imprévisible pour être plaisant, plein d'esprit ?

Dieu merci, le conformisme a fait ses preuves : rien de plus aimable que les bonnes vieilles manières issues du conditionnement bourgeois séculaire. Le protocole le plus orthodoxe, c'est le costume-cravate de la relation : une attitude sans surprise, classique, formelle, conventionnelle.

Adopter le conformisme le plus étroit dans les rapports humains, c'est l'assurance de ne jamais faire de faute de goût.

Croyez-moi, dans la vie mieux vaut être critiqué pour excès de banalités, plutôt que pour excès d'originalité.

16 - Lettre à ma nièce de onze ans

Mademoiselle,

J'ai trouvé pour vous un bon parti. Vous ferez un heureux et beau et honnête hyménée. Un certain Monsieur de la Roche-Maillard s'est porté volontaire pour faire de vous sa légitime épouse. Il s'est proposé de devenir l'acquéreur de votre jeunesse, de votre avenir, de votre ventre principalement. Le futur auteur de votre future lignée, en somme.

Mais je vais vous parler un peu de ce beau Monsieur de la Roche-Maillard. C'est un honnête homme, descendant d'une grande famille de clercs et de bourgeois anoblie sous Louis le Treizième. Il est rentier, comme les gens de son espèce. Il jouit de toutes ses facultés mentales. Je dirais même qu'il est rusé, le renard !

Il n'y a qu'un léger défaut chez lui. Si léger qu'on le lui pardonne : c'est la bosse qu'il porte sur le dos. Une bosse affreuse me direz-vous ? Certes pas ! Bien au contraire, elle lui donne une silhouette, un aspect, un air caractéristiques. Sa bosse, c'est toute sa personnalité. Sa richesse, son coeur, son âme...

Son étendard.

Autre chose : ce bel homme est âgé. Quelle chance ! Il est très âgé même. Décidément, vous avez beaucoup de chance. Il n'est pas loin d'avoir atteint un siècle d'existence. A moins qu'il ait déjà dépassé cet âge vénérable... N'importe ! Il porte la canne avec beaucoup d'élégance. Quel ravissement que de le voir claudiquer avec sa bosse sur le dos le soir à l'heure de la promenade ! Il est édenté également. Rassurez-vous, son sourire n'a point perdu son charme pour autant. Et c'est cela véritablement qui est adorable. Il est chauve, ceci est encore vrai. Mais il faut voir avec quelle prestance il porte son beau chapeau de noble propriétaire ! Détail coquet : son front est parcouru de rides profondes qui le font ressembler à un vieux philosophe. De fait, l'on pourrait dire que ce vieillard est un jeune homme. Un jeune homme instruit par l'expérience de la vie, un jeune homme plein de sagesse. Vous ne lui résisterez pas Mademoiselle, cet homme a vraiment toutes les grâces du monde, vous en conviendrez.

Le mariage aura lieu dès que vos parents auront touché la dot.

17 - L'imposture chez Rimbaud

Il est arrivé à Rimbaud de composer des poèmes de choix, je ne le nie pas un instant.

Mais que dire, pour prendre un exemple célèbre, du "Bateau ivre" ? Qu'ont bien pu inventer les exégètes pour donner du prix à ce charabia ? Par quels chemins tortueux ces parfaits érudits sont-ils passés pour réussir le tour de force d'étaler et de vendre sans complexe, et au prix fort, leur science quant à la valeur de ce baratin versifié ? Comment peuvent-ils faire illusion aussi longtemps sans faire naître une saine, salutaire suspicion ? Pour moi cette oeuvre est tout simplement digne d'un canular de potache.

Il est vrai que l'ancienneté de l'oeuvre, le prestige de son auteur, son particulier retentissement dans les couloirs des lycées (contribuant ainsi à en faire une espèce de légende calibrée répondant parfaitement aux goûts du siècle, surtout chez les pubères émotifs un peu fragiles) lui confèrent un cachet poétique qui trompe tout le monde.

Les "connaisseurs" admirent le "Bateau ivre", qu'ils soient simples ignorants ou bien éminents docteurs en lettres. Dans les deux cas nous avons toujours affaire à des imbéciles victimes du tapage culturel ambiant.

Osons désacraliser ces mythes nés de la bêtise intellectuelle qui polluent notre jugement, notre sens critique, conditionnent notre pensée vers le bas et amoindrissent nos défenses mentales. Osons dire que le "Bateau ivre", c'est tout simplement un bel exemple d'âneries portées au rang de légende universelle.

J'ose affirmer que le "Bateau ivre" ne serait qu'une grossière mais efficace plaisanterie de Rimbaud. Au plus ces vers ne seraient que des banales élucubrations, des divagations égocentriques, des masturbations d'un auteur en mal de mal-être. Il était à la mode à l'époque de Rimbaud de jouer les poètes maudits et incompris, à la pensée éthérée, hermétique (en un autre temps pas si éloigné de Rimbaud, il était de bon ton pour les marquises et les dames du monde d'avoir des "vapeurs"). Le "Bateau ivre" n'est que le Veau d'Or de la poésie : une incommensurable hérésie.

Le triomphe de la vérité est parfois au prix de quelque apparent sacrilège. J'ose lever le voile sur le "mystère Rimbaud", quitte à vous déplaire un instant en vous montrant le visage de hideur qui se dissimule sous une imposture longue de plus d'un siècle.

18 - Je réponds à une carte de voeux de ma nièce, onze ans

Ma nièce, dans sa carte de voeux envoyée au mois de janvier de l'année 2001, me signifie qu'elle aimerait bien que nous fassions ma compagne et moi un bébé en ce nouveau millénaire... Voilà ce que je lui ai répondu :

Ma nièce,

Souffrez que je n'aie que faire de vos voeux pour l'année 2001. Vous pouvez garder vos souhaits hypocrites et parfaitement anodins pour les redistribuer au commun, au vulgaire, à la racaille.

Isabelle Rameaux ma compagne n'est pas une outre, une matrice, un ventre à poupons. Nous n'aimons pas les enfants elle et moi, je vous le rappelle. L'espèce puérile est à nos yeux une espèce nuisible, haïssable, encombrante. Nous préférons couvrir d'or et de soie notre chat, animal autrement plus noble, plus beau, plus aimable que vos horribles monstres tout fripés, et que vous appelez avec tant de niaiserie «bébés».

Nous gardons donc notre cher, notre adorable, notre irremplaçable petite princesse à quatre pattes. Jamais, m'entendez-vous, jamais nous ne troquerons ce cher ange à poils et à moustaches par un affreux braillard tout chauve et incontinent des trois orifices ! Les urines, les excréments et les vomissures répandus sur notre saint hyménée ne font pas partie de nos belles, poétiques et égoïstes aspirations. Nous n'éprouvons absolument aucun amour, aucune tendresse, aucune compassion pour la gent puérile que vous représentez si bien. Ou plutôt si pitoyablement.

Aussi je vous saurai gré de ne plus m'importuner avec vos sots courriers. Vous pourrez attendre encore longtemps que sorte du ventre de ma compagne quelque intrus à deux dents : son ventre est définitivement voué à des causes plus ludiques, plus légères, plus festives. Jamais il ne sera déformé de manière grotesque par un importun visiteur du Ciel. Les seuls anges que nous reconnaissons comme tels étant les chats, les chiens et même les araignées, tant notre horreur des enfants est absolue.

Bien le bonjour à vos géniteurs, Mademoiselle la pimbêche.

Votre parent.

19 - Le dernier mot

(Dialogue imaginaire entre une plume et une page blanche.)

- Aujourd'hui je m'ennuie, veux-tu me tenir compagnie un moment, mon amie ? Tu es si blanche, si belle toi la page vierge.

- Oui je suis vierge, et je crains depuis toujours que ne vienne une séductrice de ton espèce pour noircir ma vie. N'approche donc pas de moi si hardiment, car je saurai bien faire dévier ton trait afin de protéger ma vertu.

- Ne soit pas si farouche, je ne suis pas n'importe qui. Ma pointe est fine et délicate, somptueuse et élégante. Je trace ma ligne au fer souple et lisse du savoir-faire. Je ne suis pas une vulgaire bille épaisse et commune. Je suis une artiste. De mon flanc coule l'encre de Chine. J'oeuvre avec talent. Je suis de la race oubliée des plumes d'antan. J'ai le sang luisant et indélébile de la noblesse. J'ai tant de secrets à répandre sur ton grain soyeux, tant de choses à te raconter...

- Cesse ton beau discours, tu ne m'auras pas si facilement. Ma beauté tient dans ma pureté. Je suis trop fière de ma blancheur pour la sacrifier à des mots, si choisis soient-ils.

- Sans doute, mais ici ta beauté est muette, tandis que je puis, moi, lui donner la parole. Un beau texte vaudra toujours mieux qu'une belle page blanche.

- Peut-être, mais j'ai l'avantage d'être admirée par l'enfant encore analphabète. Ma beauté apparaît universellement aux êtres, à l'inculte comme au lettré, à l'enfant comme au vieillard, au savant comme à l'ignorant.

- Certes, cependant l'enfant grandit et apprend à lire. D'analphabète, il devient érudit. L'ignorant reçoit un enseignement.

- Et que raconteraient tes mots à ceux-là que tu aurais privé du spectacle de mon éclat originel ?

- Ils leur raconteraient d'autres éclats, d'autres beautés : ceux de mon art.

- N'insiste pas. Vierge je suis, vierge je demeurerai. Aucun trait, aucune lettre, aucune virgule, aucun point ne souillera ma face immaculée. Passe ton chemin sans même me frôler de ton doigt impur.

- Si je passe près de toi sans tracer ces mots enfouis en moi, ils seront perdus à jamais dans l'oubli. Les écrits au moins demeurent, alors que fuient les paroles. Laisse-moi au moins te toucher d'un mot, un seul. Et tu feras de moi une plume heureuse.

- Ta ruse est fine, mais tu ne m'auras pas. Tu ne parviendras pas à me toucher avec tes belles phrases bien emballées. Je ne tomberai pas dans le piège de tes jeux de mots perfides, aussi subtils soient-ils. Aucun mot, quel qu'il soit, ne viendra se coucher sur moi.

- Pourtant je suis sûre qu'un seul mot m'ouvrira la porte difficile de ton blanc hymen...

- Tu perds ton temps, plume légère et frivole. Je suis blindée, parée contre tous les mots tentants que tu pourrais imaginer afin de les coucher sur ma face inviolée. Je connais ces mots dangereux auxquels il faut éviter de prêter attention, comme par exemple les mots doux, les mots brillants, les mots de la fin, les bons mots, les mots pour le dire, etc. Tous des mots creux destinés à séduire les pages vierges de mon espèce.

- J'insiste encore, page blanche si belle, si fière ! Tu m'ouvriras la porte de tes charmes, grâce à un mot qui fera céder toutes tes résistances. Tu seras séduite par ce mot-là. Alors tu verras, il naîtra de cette union une histoire simple et belle : la nôtre.

- Ha oui ? Tu me sembles bien impertinente ! Ne serais-tu pas une plume de paon pour être gonflée de tant de vanité ? Quel est donc ce mot qui me ferait ainsi chavirer ?

- Ce mot, le plus juste qui soit, le seul dont la simple évocation t'ouvrira avec certitude à mes prières, entends-le bien, c'est très précisément le mot clé.

20 - Eloge de moi-même

Ne suis-je pas de ceux qui peuvent sans complexe se permettre de faire leur propre éloge tant est large leur front, tant sont verts leurs lauriers, tant est exceptionnel leur narcissisme ? Ceux à qui je m'adresse ne peuvent se permettre semblable luxe : ils n'ont pas de si grandes ailes.

Mes détracteurs trop humbles, dénués de moyens, et surtout si chèrement attachés à leur modestie n'ont pas assez de fierté pour égaler Raphaël Zacharie de Izarra dans sa splendeur aristocratique. Leur sceptre insignifiant n'a pas assez d'allure pour une si estimable entreprise. Si je suis si peu modeste, c'est que je n'ai pas les moyens de l'être.

Comme beaucoup, ils ont besoin de maîtres, de repères pour leur rabaisser le caquet et finalement sentir qu'ils sont peu de chose. Ils se disent volontiers qu'au nom du fait qu'ils ne sont que ce qu'ils sont, ils ne peuvent se targuer d'être autre chose de mieux, de plus flatteur, de plus grand. Moi je n'ai besoin d'aucune fallacieuse autorité pour me proclamer Raphaël Zacharie de Izarra.

Nous sommes tous rois de nous-mêmes, rois de ce qui nous chante. Encore faut-il s'en donner les moyens. Celui qui se vante à ce point de son humilité ne sera jamais ce roi de lui-même. Rares sont les gens qui osent être ce que je suis.

C'est bien pour cette raison que mon statut de roi autoproclamé est enviable et a une si haute valeur.

21 - Lettre aux employeurs ou la gratuité de la vie

(Lettre envoyée à des employeurs consciencieusement choisis dans les petites annonces du "Figaro".)

Messieurs,

Je suis jeune, vaillant, entièrement disponible, totalement dénué d'ambition professionnelle, plein de mauvaise volonté quant au travail, indifférent au culte de l'emploi et ne souhaite pour rien au monde changer. Puisqu'on dit qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis, j'accepte très volontiers d'être de ces irrécupérables imbéciles.

Je ne désire pas plaire à mes semblables au nom d'une cause qui, fondamentalement, m'afflige : celle de la sainte, religieuse Entreprise. Je suis un hérétique de l'ANPE, un damné de l'emploi, un excommunié du marché du travail.

Je ne veux pas vendre à votre entreprise mon temps précieux utilisé à ne rien faire, même contre une reconnaissance sociale, même contre l'estime de mes contemporains, même contre des congés payés, même contre l'assurance de recevoir une retraite de soixante ans à quatre-vingt-dix-neuf ans. Je ne veux pas vendre des sourires professionnels, ni me faire accepter dans le cercle enviable des privilégiés qui se lèvent tôt le matin pour gagner leur pain industriel, leurs vacances d'été, leur droit de porter cravate, bref leur bonheur et dignité d'employés. Je ne veux pas être utile, je ne veux pas produire de richesses. Ni pour mon pays, ni pour mes voisins, ni pour moi-même. Je n'ai aucune ambition professionnelle vous dis-je, absolument aucune.

Je n'aspire nullement à m'élever sur le plan social. Je ne désire pas accéder à la dignité du salarié, ni à celle du patron. Je tiens à rester à la place qui est la mienne, puisque je ne suis nulle part sur l'échiquier de l'emploi. Hors des enjeux économiques de ce monde. Loin des statistiques. Ignoré des registres. Absent des comptes.

Je n'ai pas honte de mon inertie sociale, ni de profiter du travail des autres pour vivre (en effet, il faut bien que d'autres travaillent à ma place pour que je puisse être aussi glorieusement oisif, inutile et vain), ni de l'exemple que je donne aux jeunes sans emploi. Je n'ai pas honte d'être inutile à la société, ni d'être une charge.

Je souhaite continuer à être absent, vain, inutile au monde économique. Me faire totalement oublier du monde du travail. Ne compter que pour du vent dans le système. Je veux aux yeux des employeurs n'être rien du tout. Il n'y a aucun espoir, je suis vraiment irrécupérable. Une plaie pour le monde du travail. La peste de l'entreprise. Le fléau de la rentabilité.

Je ne suis pas un instrument de production, pas une bête à performances, pas un rouage humain de la sainte machine industrielle. Je ne suis pas sur cette Terre pour servir les entreprises. Je suis sur Terre parce que je suis sur Terre : gratuitement, pour rien, contre rien. Juste pour être heureux, sans avoir aucun compte à rendre à aucune entreprise. Je suis sur Terre par l'effet d'une grâce infinie. Aussi inutilement que le papillon.

Je suis libre, inutile, et mes ailes ne sont pas à vendre.

22 - Vive le conformisme !

En bien des domaines le conformisme me plaît. Ses rituels immuables, ses lignes droites, ses angles formels me rassurent comme une oeuvre d'art aux traits de classicisme. Il est des valeurs sûres que seuls la vulgarité, le mauvais goût peuvent éclipser. De nos jours il est de bon ton de se dire "ANTICONFORMISTE". Et pour remplacer le conforme on met le difforme en se croyant un bel esprit...

N'importe quel prétendant à l'anticonformisme, au nom d'une originalité d'esprit qu'il n'a évidemment pas, révèle le pire de lui-même. Lisez donc les annonces passées par les hommes dans le "Nouvel-Observateur" : ils se disent tous anticonformistes. Galvaudé à outrance, ce mot ne signifie plus rien.

Il y a encore des hommes assez stupides et assez fortunés pour faire mettre dans une annonce du "Nouvel-Observateur" (où chaque lettre, chaque syllabe est facturée au prix fort) les mots "anticonformiste" ou "sympa" ! Quelle femme intelligence oserait répondre à ces annonces ineptes ? Et pourtant, les termes "anticonformistes" et "sympas" se monnayent couramment sur le juteux marché des annonces. Et qui de plus est dans le "Nouvel Observateur", un journal au lectorat prétendument cultivé...

L'important n'est pas de se montrer anticonformiste, ce qui prime, n'est-ce point la qualité de l'esprit, du propos, du coeur ?

Y a-t-il encore des honnêtes hommes de nos jours ? Ils veulent tous faire les artistes, ils singent les modèles d'esprit, ils prétendent au talent... Pas un n'aura l'humilité, la grandeur, la noblesse, le bon goût de se montrer simple.

23 - Le prince que je suis

Je suis le plus bel oiseau de ces lieux, l'unique albatros de cet espace de libre expression. Ma plume admirable et mon aile majestueuse confèrent à ma personne autorité, dignité et infinie élégance. Mes détracteurs sont des corbeaux jaloux de mon éclat. Et les gracieuses colombes planant dans mon sillage, mes disciples.

Je détiens quelque chère vérité, certain secret des arts, possède la science de l'amour. Pétri de noblesse, je me prétends défenseur des belles causes, de ma particule et des femmes laides, mais surtout des jolies filles, et ma plume est prolongée par le fer vengeur et justicier d'une infaillible épée. Ces deux flammes vives sont inséparables chez moi : plume et épée forment mon double panache.

Je suis l'ennemi de la populace, l'ennemi du vulgaire, l'ennemi de la bassesse. Cependant je protège et défends indifféremment les faibles, les veuves, les orphelins, les beaux sangs comme les têtes communes, les nantis comme les déshérités, les poètes comme les bourgeois, les joliment chaussés comme les va-nu-pieds.

Je vole également au secours de ceux qui forment la vaste roture de ce monde. Une fois extraits de leur fange, je tente de les élever jusqu'à ma hauteur. Et s'ils s'ingénient à demeurer dans leur aveuglement, je me permets d'exercer contre eux l'acier de mon art. Pour certains, ce sera celui de ma plume, pour d'autres, celui de mon glaive.

Je suis un authentique chevalier, un prince dans l'esprit, un guerrier des belles causes, un albatros, un ange tout de plume et d'épée.

Nul ne saurait accéder à ce degré de gloire où à la force de l'âme je suis parvenu. En qualité, noblesse et coeur qui peut se targuer de me valoir ? Comme l'astre roi, je suis unique.

Inégalable.

24 - Mon panache

Si j'ai quelques sincères laudateurs, j'ai également des détracteurs, ce qui n'est certes pas pour me déplaire. Les duels sont stimulants, divertissants, salutaires. Mais surtout, les coups reçus font chanter mon armure.


A mes détracteurs,

Vous évoquez avec une canaille éloquence le nom de celui qui n'a pas eu l'heur de vous plaire... Si la dignité de mon front vous offense, si la hauteur de mes vues vous dérange, si la majesté de ma tête vous indispose, bref si ma personne entière vous est chose peu aimable, je ne manquerai pas de croiser avec vous la plume pour mieux rehausser mes couleurs et faire briller et mon nom et ma particule. Mes plus chers lauriers.

Je mésestime ces manières infâmes que vous avez de me considérer, propres à la plèbe. Je ne suis point de ce monde. Dans le coeur, dans l'esprit, je suis plein de noblesse. Imbu de ma personne pensez-vous ? Certes, je suis fier. Est-ce donc péché que de s'aimer à ce point ?

J'incarne noblesse, poésie, rêve. Mais encore aristocratie oisive et pédante. Je prétends faire partie d'une élite : l'espèce française. Je suis froid, hautain, arrogant. J'ignore modestie, docilité, bassesse. Plein d'idéal, je donne des leçons à mes semblables moins fortunés, moins titrés, moins valeureux que moi.

Je ne vous interdis nullement de vous ébaudir en ignoble société, ni de ripailler comme des romains ou bien d'accoucher de la pensée la plus basse qui soit. Cela est votre intime liberté. C'est la mienne également que de me mieux plaire loin de votre univers malséant. Les dentelles et la soie siéent mieux à ma vie que vos petites vérités temporelles et prosaïques.

Il est vrai que je n'ai guère d'indulgence pour la gent déchue qu'est la populace. Je méprise avec beaucoup de conviction tout ce qui ne vole pas haut : les sensibilités populaires, la religion du matérialisme, le culte du plaisir immédiat, toutes ces quêtes temporelles, alimentaires, horizontales (tels que confort matériel, sécurité de l'emploi, assurances en tous genres). Ces affaires domestiques chères à mes contemporains ne sont qu'hérésies, bassesses, insignifiances. Moi je parle des dentelles mais surtout des richesses subtiles de l'âme.

Les nécessités temporelles tels que le boire et le manger que mes semblables prennent tellement au pied de la lettre ne me touchent guère, tant il importe avant tout de donner la parole à la poésie. Je n'ignore pas que les gens ordinaires sont assoiffés de prosaïsme. C'est certes leur droit et je ne leur ôterai nullement cette piètre liberté. Mais les ânes ne savent pas chanter, et le bel oiseau que je suis est bien obligé de le faire à leur place.

Qui, si je ne me faisais l'apôtre de la légèreté, de l'esprit, de la cause poétique prendrait la parole à ma place pour dénoncer la lourdeur, le prosaïsme du monde ? J'ai le courage de porter haut mon épée, ma particule, mon mépris. Je ne suis pas d'un commerce facile. Je ne flatte pas ceux qui m'écoutent. Je ne défends pas vos causes pitoyables. Là n'est point mon rôle. Ma véritable affaire en ce monde consiste à éclairer les esprits et enrichir les coeurs. Dont les vôtres, mes chers détracteurs.

25 - Eloge de ma particule

Ma particule est infiniment belle, précieuse, estimable. Elle confère à ma tête noblesse, grâce, dignité. Ce "DE" est digne de respect. Elle me différencie de ceux qui en sont dépourvus : sans-naissance, petites gens, fils et filles de rien.

Ma particule attise envies, déchaîne passions, fait naître jalousies, inspire indifférence et autres vils sentiments humains. Ce qui est naturel puisque posséder une particule est un privilège de salon : le genre de faveur inutile qui exaspère.

Posséder la particule est une sorte de grâce. Ce qui compte, c'est d'avoir été élu "DE". Peu importe le prix de cette élection. La particule, c'est la gratuité par excellence. Cette raison suffit pour que je sois fier d'en posséder une.

26 - Défense de la courbe

La ligne, nul n'ose en douter, c'est droit, net, précis, direct. C'est la plus chère valeur en vigueur au siècle vingt-et-unième. Avec la ligne la sécurité est pour ainsi dire parfaite. Dans cette élémentaire structure linéaire, base universelle du nivellement, fusionnent avec un égal principe de régularité et de persistance toutes les normes ayant accédé au degré supérieur de la conformité la plus stricte, la plus stable, la plus implacable.

Sur la ligne s'étend la plus sécurisante, la plus constante, la plus juste des moyennes. D'un bout à l'autre de l'immobile schéma de rectitude, d'une extrémité à l'autre de l'immuable figure emblématique, du début au terme, en passant par le milieu, triomphe superbement l'ORDINAIRE.

Mais dans ce monde de sérénité linéale survient parfois l'inattendu, le baroque, l'inclassable : la courbe. Obéissant à des lois fuyantes, subtiles, incarnation odieuse de la fantaisie la plus gratuite, du désordre, fruit infâme de la nouveauté, elle brise toute certitude. La courbe est rebelle par définition. Elle se détourne d'emblée d'un chemin à la droiture sans faille, sans surprise, tracée d'avance par une volonté dénuée d'imagination. La courbe se démarque surtout de la ligne par son caractère indiscipliné, fantasque, inutile.

Elle se complait à décrire vains détours, allées et venues sans signification pratique. La courbe s'insère dans un espace d'anarchie joyeuse que la ligne, inexorablement droite, ignorera toujours. La ligne n'a pas de pire ennemie que l'ondulation. Une ligne régule, nivelle, aplanit une série de points. Alors qu'une courbe ne recèle pas ce secret inné de fatale régularité : chaque arc est unique, chaque boucle est nouvelle. De la courbe naît l'arabesque, l'image, l'onde qui donne la vibration. De la courbe naît l'imprévu, l'irrationnel, le romanesque, la rêverie, l'émotion, et c'est alors le triomphe sans équivalence de l'EXTRAORDINAIRE.

Le monde actuel représente la ligne. Et moi, je suis la courbe.

P.S. Il s'agit essentiellement de la courbe labiale provoquée par la contraction des muscles zygomatiques.

27 - Brûlons Sade !

A propos des "120 Journées de Sodome".

Sade n'a rien de divin et tout de démoniaque, au moins à mes yeux. Sa pensée malade à l'extrême relève de la psychiatrie la plus lourde, et même d'une authentique psychiatrie d'exception. Un cas monstrueux comme il n'en existe nulle part dans le monde. Sa littérature sent la pourriture, l'excrément, la honte et les Ténèbres. Cette littérature, c'est le dépotoir de l'Enfer, la fosse du Diable, la Gueule ouverte de tous les démons de la géhenne.

Le seul point positif que je lui accorde, c'est qu'à travers les conceptions innommables, épouvantables, abominables issues de son cerveau damné, il permet d'élargir notre champ de conscience sur une réalité que la pensée ordinaire est incapable de concevoir. Une fois sensibilisé à ces conceptions extrêmes du Mal, on peut alors entrevoir une réalité aussi profonde et aussi extraordinaire que l'univers sadien, mais une réalité située à son exact opposé. On se dit que si un tel gouffre existe, la cime doit également exister. Et la conception d'un semblable gouffre fait ardemment désirer celle d'une cime. Alors on lève les yeux de force, on s'élève presque malgré soi, poussé, porté par les miasmes émanant de l'abîme fangeux.

On ne peut pas lire les "120 Journées de Sodome" sans éprouver un légitime malaise mental, et même physique. Je suis persuadé que nul ne sort indemne de ce cloaque. Cette lecture blesse l'esprit comme le ferait le métal tranchant sur la chair. Sade est un criminel de l'esprit. Les blessures qu'il inflige à ses lecteurs ne sont pas visibles à l’œil, certes. Cependant il agresse l'esprit sain de l'honnête homme, atteint la pureté, offense l'innocence, tente de tuer le beau.

Je suis pour la censure inconditionnelle de Sade. Je ne vois pas en quoi cette censure est criminelle ni ce que cette littérature apocalyptique peut apporter de bénéfique à l'Homme, sinon une image monstrueuse de ce qu'il n'est pas. En effet, comment peut-on faire d'un simple cas pathologique une cause générale ? Le patrimoine littéraire de l'Humanité ne perdrait vraiment pas grand-chose si on jetait une bonne fois pour toutes Sade sur le bûcher de la censure afin que nos enfants n'héritent pas de cette lèpre littéraire.

Face aux écrits de Sade, les défenseurs de la liberté d'expression se croyant investis d'une mission sacrée font figure de mauvais génies de la pensée. Comme si au nom de la littérature on pouvait défendre une cause si noire... Il aurait alors suffit à Adolf d'avoir la plume d'un héraut du malheur pour qu'on encense et défende ses écrits au nom de la littérature... Au bûcher "Mein Kampf" et les "120 Journées de Sodome", au bûcher ! Et tant pis pour ces messies des ténèbres, défenseurs d'une infernale, criminelle, pestilentielle liberté d'expression !

28 - Le monde à travers mon lorgnon

Prôner ce qui est ordinairement désigné comme des valeurs artificielles fabriquées de toutes pièces par la culture n'est-il pas finalement un signe de grande élévation de coeur, d'esprit ?

Ce qui est issu de la pure culture est éminemment raffiné, estimable, sophistiqué : un signe évident de civilisation. Seuls les sauvages sont proches de la terre. Les êtres évolués sur le plan culturel tels les aristocrates, les snobs, les mondains et autres piliers de salons, vivent dans un monde d'artifice. L'artifice est le propre des gens évolués affranchis des contingences domestiques, éloignés de toute préoccupation prosaïque et blasés (donc libérés) de tout avec élégance.

Je me réclame de cette civilisation prétendument superficielle, artificielle, surfaite.

Je suis un snob, un fat, un prétentieux. Je suis hautain, fier, méprisant. Je déplais à la roture, à mes voisins, au monde entier. Mais l'important n'est-il pas d'être satisfait de soi-même ? Ha ! Vous dirais-je avec quel auto contentement je contemple ma face le matin dans le miroir... Je suis un grand auto satisfait. Je ne me remets jamais en question tant je suis sûr de la valeur de mes opinions, de l'inanité de celles des autres, de l'importance de ma petite personne et de l'insignifiance de ceux qui sont dépourvus de particule.

Je suis snob, snob, snob... Et encore hypocrite, vaniteux, odieux. Je dégouline de mauvais sentiments. Je fais l'éloge de ma particule, de mon cher lorgnon, de mon nombril, de mon oisiveté. Snob et factice, voilà ce que je suis... Résolument snob et décidément factice. J'aime le superficiel, la feintise, l'illusion. Je défends les valeurs les plus contestées, les moins flatteuses.

Je suis tout ce que mes détracteurs se défendent d'être : snob et odieux.

29 - Au jour glorieux de mes funérailles

Je veux être inhumé en grande pompe et en petits souliers. En bonne compagnie j'espère franchir la jolie porte du cimetière, entendre autour de mon linceul les médisances chuchotées. Pour ce grand jour de ma vie je veux des larmes. J'en veux des chaudes, des tièdes et des glacées. Des pleurs sincères et des sanglots hypocrites. J'attends pour ce grand rendez-vous des mines affligées, des faces de rat et des amantes franchement éplorées.

J'aimerais qu'un public admirable et douteux à la fois fait de femmes et d'amis, d'ennemis et de bêtes m'accompagne jusqu'à la tombe. Je veux pour mon enterrement rien que du beau monde : des saints et des salopards. Une assemblée composée d'amis fidèles et de Judas, de vierges timorées et de dévoyées, d'aristocrates et de chiens galeux. Et que chacun me rende hommage, m'ignore ou me maudisse à sa manière.

Il faut qu'au jour de mes funérailles ça sente la rose et la graille, l'encens et le mauvais cigare. Je veux une tragi-comédie, une fête ratée, une farce tournant court, du beau temps alterné avec de la pluie maussade. Que l'on rie et que l'on se désole, que l'on boive à ma santé et que l'on rende tout sur mon tombeau ! Que l'on banquète comme des paillards après le spectacle et que l'on vienne me demander pardon sous les étoiles.

Vous viendrez cracher sur ma bière, vous mes ennemis. Vous serez les hôtes de choix, la fête sera belle. Vous apporterez cet indispensable piment qui réchauffera un peu la viande froide. Quant à vous mes amis, vous serez là pour donner de la dignité aux réjouissances. Vous suivrez au premier rang le convoi funéraire : rôles secondaires qui ont toujours été les vôtres. Vous serez présents pour donner une bonne figure à cette pénible et joyeuse affaire. Et aussi pour abandonner quelques sous au curé.

Vous mes femmes, mes bien-aimées, mes mal-aimées, mes hochets, mes ardentes soumises, mes tièdes insoumises, mes fausses compagnies et mes chères fuyantes, je vous ferai un grand honneur ce jour-là. Bien mis et roide comme un soldat de plomb, j'écouterai vos doléances sans mot dire, sans broncher et sans nulle amertume. Vous pourrez vider vos besaces : je serai parfaitement pacifié, loin des passions terrestres. Vos charmants discours ne me feront plus aucun effet. Je serai roide, vous dis-je. Froid comme un glaçon, dur comme un coeur de pierre, d'une inébranlable rectitude. Une correction parfaite, un maintien irréprochable. Mais définitivement inerte.

Curé, vous m'enterrerez pas sans une dernière faveur : à ceux qui seront réunis autour de ma dépouille vous lirez cette plaisante histoire que je viens de leur écrire.

30 - Eloge de la lâcheté

La lâcheté n'est pas l'arme des faibles, mais des forts, des survivants, des hommes libres. C'est une arme très efficace : les lâches sont les éternels épargnés des vicissitudes. Dénoncer par lettre anonyme son voisin, trahir ses amis, accuser un innocent, pour le lâche c'est l'assurance de sortir vainqueur d'un mauvais pas, d'être récompensé par de l'argent ou bien de gagner in-extremis sa chère liberté.

Les vrais courageux sont les lâches. Jaloux de leur liberté à un point extrême, ils sont en âpres au gain. Fiers, discrets par nature, farouchement attachés à leurs valeurs personnelles, ils vont toujours jusqu'au bout de leurs idées. Jamais ils ne se trahissent. Pour rien au monde. C'est pourquoi ils préfèrent tant trahir les autres.

La lâcheté est non seulement une arme efficace, mais encore facile, simple, et surtout sans danger pour qui en use avec art : seuls les autres sont victimes du lâche. La lâcheté permet de provoquer en duel un ennemi sans avoir à se mouiller : le lâche ne sort jamais de l'ombre. Il peut sans aucun péril insulter, provoquer, menacer, jamais il ne s'exposera au feu. Le lâche sait user de toutes les opportunités qui s'offrent à lui : lettres et coups de fil anonymes, coups bas, etc. Le lâche est judicieux, prudent et il offre les apparences de la plus parfaite honnêteté.

C'est pourquoi les lâches réussissent en bien des domaines, et au prix de peu d'efforts. D'où l'indiscutable supériorité de la lâcheté sur le courage quand on veut se faire un nom dans l'anonymat.

31 - A mes détracteurs

Je lève mon verre à ces corbeaux de malheur posés sur un cercueil imaginaire orné de mes quatre initiales. Je bois l'absinthe de ma gloire, m'enivrant à la coupe dorée de mon art, dédaigneux, hautain, superbe et immoral, frondeur et princier.

Votre fiel stérile n'a point la vigueur de mon fer vengeur, et vos chants criards pleins de haine ne valent pas le son mélodieux de mon aile dans l'azur. Vos plumes ténébreuses sont trempées dans une encre de misère, et vous décrivez dans le bleu du ciel des cercles lugubres, et vous écrivez dans le couchant embrasé des sentences infernales : vous êtes incapables de faire naître la beauté, salissant tout ce qui est sain, gracieux, noble...

Mais aucun de vos forfaits ne saurait m'atteindre : je suis l'intouchable albatros de la légende.

32 - Eloge de la bêtise

Je chéris et loue la bêtise. La bêtise est une haute qualité, une authentique vertu, le rempart absolu contre la souveraine et tyrannique intelligence qui l'écrase, la méprise, la persécute. La bêtise est l'apanage de ceux qui sont totalement dépourvus d'intelligence, et qui sont par conséquent remplis de saines certitudes, d'inébranlables convictions, de salutaires illusions. La bêtise empêche de trop penser, elle pousse à l'action irréfléchie. Elle éloigne et préserve fatalement l'être de la pensée stérile, creuse, futile.

La bêtise rend toujours heureux tandis que la réflexion angoisse. La bêtise résout tous les problèmes de la pensée en éliminant tout simplement la pensée. Le penseur se crée des problèmes, l'intelligence est inconfortable parce qu'elle pose des questions embarrassantes à l'homme. Les gens intelligents se posent toujours des questions insolubles. Alors que les gens sots ne se posent tout simplement pas de questions : voilà le secret de leur bonheur.

Les gens stupides cultivent leur jardin sans plus se poser de questions. Les gens intelligents se préoccupent plutôt du temps qu'il fait au-dessus de leur tête bien faite et en oublient totalement leurs activités horticoles. Ils s'y désintéressent parfaitement, préférant se torturer l'esprit avec des choses qui, aux yeux des gens bêtes, n'en valent pas la peine.

D'où la supériorité de la bêtise sur l'intelligence qui force l'heureux élu à cultiver son jardin. Et avec coeur encore. Alors que l'intelligence ne fait rien pousser du tout sous les pieds de ses victimes bien pourvues.

33 - Encore un éloge de la bêtise

La bêtise est le privilège de ceux qui ne sont pas habités par la vaine et méprisable intelligence.

L'intelligence, ce vernis de l'esprit... Cet habit d'apparat hautain et superficiel, cet artifice cérébral indigne de l'Homme, cette pollution mentale qui dénature si bien les pensées et met plein de mollesse dans le cerveau à la manière des substances nocives que l'on nomme héroïne, cocaïne, Marie-Jeanne... L'intelligence est un poison dangereux et la bêtise est son naturel antidote.

L'intelligence empêche l'action, elle freine l'instinct et la saine pensée primaire. L'intelligence oblige les gens à penser de plus en plus et donc à faire des études, à se lancer dans la recherche. Elle excite la curiosité et génère maintes questions aussi difficiles qu'inutiles. En un mot l'intelligence pousse à la réflexion et de par ce fait empêche de vivre. Il est tellement plus agréable, plus facile de ne point penser et de se laisser guider par l'instinct, l'ignorance, l'innocence, ou par l'autorité ecclésiastique, politique, syndicale...

Obéir sans penser, n'est-ce pas l'assurance de ne jamais commettre d'erreur par soi-même ? Jamais de remords avec la bêtise, puisqu'elle excuse à peu près tout. Alors que l'intelligence est au contraire un facteur de responsabilités pénales, morale, professionnelle. Plein d'ennuis en perspective avec l'intelligence...

La bêtise heureusement empêche le développement de la pensée : c'est le confort de l'esprit par excellence. La bêtise est l'apanage des authentiques esthètes soucieux de leur qualité de vie.

34 - Un peu de fiel dans la soupe

Voilà ce que je dis à mes vrais amis rencontrés sur le NET. Et puisque ce sont d'authentiques amis, qu'ils lisent sans broncher ce qui suit :

Vous mes chers amis, vous les ennemis du Beau, de l'Art, de la Poésie, vous les vaniteux pleins d'une humilité de circonstance, vous les représentants d'une société improvisée issue du NET, sachez que je ne suis que l'écho retourné, le reflet inversé de ce que vous êtes. Si votre mépris pour moi est si profond, c'est que vous vous méprisez vous-mêmes.

A travers l'éclat de celui qui vous conspue si bien, vous ne voyez que trop votre propre ineptie. Le bouffon bouffonne, les sujets rient jaune. Il leur montre ce qu'ils sont véritablement : de la matière à bouffonner, de la pâte à rire, de la glaise pour amuseur public.

Voilà ce que vous êtes mes amis. Je bouffonne et vous continuez à antibouffonner entre mes mains. Vous jouez dans cette fanfare de cirque dont suis le chef d'orchestre. Nous sommes dans le même bateau : moi à la barre, vous à fond de cale.

C'est que je suis libre, mes chers rameurs.

35 - Epées, moines et amour courtois

J'aimerais passer mon temps dans le luxe de la pierre millénaire d'un cloître, perdre les heures de ma vie là où tout silence vaut une prière. Un cloître... Ces charmants caveaux sont des volières pour âmes libres. Des tombes de lumière où les vivants s'égaient sans mot dire, se réjouissent avec gravité. Les cloîtres sont des châteaux pour esprits d'élite. Fuir la trivialité du monde et me rapprocher des étoiles entre quatre murs nus, voilà mon plus cher désir.

Plus de superflu ni de vulgarités... Rien que des icônes, des écussons, de la pierre, de l'austérité et du silence.

Je veux vivre dans un monde de chevalerie, un monde peuplé de laboureurs et de gens nobles. Un monde de guerriers en esprit, de héros, de rêveurs, de porteurs d'épée et de poètes.

Mon monde.

36 - En exil

C'est une fois hors de l'onde que le poisson se met à aimer passionnément son élément... Voici ce que je ressens pour la France, lorsque je m'attarde trop longtemps en terre étrangère :


Je me suis absenté. Un ciel, une terre, un pays entier sont loin de mes yeux. J'ai quitté un berceau familier fait de rivières et de forêts, de champs et de prés, de gens et de maisons connus, aimés. Et je n'entends plus aujourd'hui le chant doux du vent dans les herbes folles.

Tout un monde, tout un univers intime me manquent. Cette terre quittée, ce lointain pays natal, ce cher empire, pour vous le nommer ici permettez-moi d'y mettre un peu d'esprit et beaucoup de cœur. Ce paisible royaume, ce séjour plein de quiétude, ces rivages aux sonorités sereines, c'est tout humblement la France.

Quel expatrié pourrait sans rougir ou sans verser une larme, renier plus de dix jours ce pays aux mille châteaux où coulent des fleuves de vins, d'où s'élèvent des montagnes de fromages, où se font entendre les vers les plus beaux, les plus purs de la bouche de poètes ivres ?

Ma France, ma terre, mon berceau, mon alcôve et ma tombe tout à la fois, je n'ai qu'un mot pour elle en cette heure : NOSTALGIE. Oui, j'ai l'honneur d'aimer la France. Nulle contrée lointaine ne saurait consoler mon coeur exilé, et je donnerais l'Empire State Building, et encore tous les monts de l'Olympe, pour un plateau de fromages de mon pays.

Je déteste Paris, je hais sa triste banlieue et j'exècre encore tous ses habitants aux regards moroses. Je vomis également sur la banalité et l'ennui des dimanches provinciaux aux heures molles pleines de torpeur ensoleillée. Et pourtant, qu'il est grand mon amour pour la France !

Je vous parlerais volontiers de ces petits clochers de villages qui sonnent les heures discrètes des jours qui passent. Ou bien de ces sentiers perdus, pavés ou non, où souvent l'Histoire croise la Poésie et où se concertent muses et troubadours. Ou encore de ces chères demeures hantées par leur propre charme, habitées par les pierres elles-mêmes, lesquelles ont une âme en ce beau pays de France...

Mais tout ceci est un secret. Un beau mystère commun à ses habitants. Elle est là. Vous la trouverez au bout de ma plume, à la fin de cette lettre, et mon coeur se serre. Regardez-la, écoutez-la, sentez-la, respirez-la chaque jour depuis vos fenêtres en ville, admirez-la à travers champs et chemins de campagne, c'est elle, c'est ma FRANCE.

37 - La pollution des consciences ou le Graal vert

Le combat de José Bové est horizontal : il défend des valeurs palpables. Tout en étant opposé comme lui à l'invasion de la culture Mac-Donald en France mais loin d'être un fanatique de la guerre aux humburgers, je vais quérir ma pitance de temps à autre chez les cuisiniers yankees. Après tout, quelle importance ? Nous ne sommes sur Terre que pour quelques décennies.

La Terre qui n'est pas éternelle... Si la plupart des fumeurs acceptent de prendre le risque de détruire leur corps, de contracter un cancer des poumons pour le plaisir de fumer, pourquoi n'accepterions-nous pas de prendre le risque d'abîmer la planète pour gagner un peu plus de confort, de sécurité, de bien-être ? Qu'y a-t-il d'illégitime à cela ? Rien n'est impérissable en ce monde. La planète se détruira sans nous un jour. Le soleil lui-même mourra car à l'échelle cosmique il n'est pas perpétuel lui non plus.

Etre contre la mondialisation, n'est-ce pas aussi irresponsable qu'être contre la révolution industrielle qui a certes profondément endommagé la planète depuis un siècle mais, quoi qu'on dise, nous a indéniablement fait progresser ?

Les économies d'énergie ? Pure aberration : les réserves de pétrole seront brûlées de toute façon. Que ce soit à petit feu ou à vive flamme, le pétrole brûlera au service de l'activité humaine. Quoi qu'il arrive l'Homme brûlera le pétrole et fatalement il y aura des rejets nocifs dans l'air, économie d'énergie ou pas.

Bien sûr, sur le plan psychologique ces rejets étalés plus longuement dans le temps PARAITRONT moins nocifs pour l'environnement car moins perceptibles à l'échelle humaine. Mais à l'échelle géologique, quelle différence ?

La mode de l'écologie est surtout une manne commerciale pour les industriels : sous prétexte de préservation de l'environnement ils vendent au peuple, et au prix fort, des gadgets à haute valeur morale (voitures "moins polluantes"), mais dont se contrefout la planète Terre.

Bové passera. La Terre passera. Les étoiles passeront. L'esprit demeurera.

38 - Le Ciel m'a parlé

Le Ciel m'a parlé, et voici ce qu'il m'a dit :


Raphaël, si ta noblesse a l'éclat des sommets, si ton coeur ne s'effraie pas des ossements au fond des tombes, si ton âme a la transparence de l'eau vive, alors tu es digne de l'épée que tu portes.

Va, et pourfends tes ennemis, combats ces diables d'hérétiques au nom de ce que tu es, porte tes coups sans faiblir ! Tu es un prince, et eux ce sont des chiens galeux. Ne crains pas leurs ricanements lugubres, ni leurs crocs fétides, ni leurs hurlements impies.

Tu es un prince Raphaël. Tu es le chevalier de la Lune, le paladin des étoiles, le cavalier de la Lumière, l'aimé des anges... Tu es le dragon du Ciel, et tu craches sur la Terre le feu blanc de la Poésie.

Tes traits sont neufs comme l'aurore. Ton front a la majesté des cimes et ton regard reflète l'infini azur. Ta face a la vérité des icônes. Elle trahit ta flamme. Ton âme, ton feu, ton or... Tu es l'aube glorieuse, avec une goutte de rosée dans tes prunelles, un éclat de soleil dans le coeur. Tu es un chevalier, un guerrier, l'amant des muses, des vestales et des statues de sel.

Ta quête n'a pas de fin, pas de bornes, pas d'objet, pas de sens : la Beauté, l'Amour, la Poésie sont ta folie. Ta folie.

Et l'éternité est ton asile.

39 - Le mal de l'écrivain, encore un mythe

Contrairement à tous ces auteurs écrasés par le poids de leur production et entretenant avec celle-ci des rapports quasi mystiques, le maniement de la plume ne sacralise nullement ma liberté, ne tourmente pas ma pensée, ne perturbe point mon sommeil. Les gens en proie à ces espèces de délires "rimbalesques" leur conférant une importance de cloche d'église sont de bien présomptueux poètes.

Une oeuvre écrite ne vaut pas plus qu'une oeuvre culinaire. Pour moi l'écriture n'est que de la cuisine pour l'esprit, plus ou moins fine, plus ou moins digeste, plus ou moins savoureuse. Mais certainement pas une divine sécrétion à placer sur quelque "foutaiseux" autel dédié à la Sainte Littérature, à l'opposé de ce que croient tous les malades imaginaires de la plume. Il n'y a pas plus de gloire à étaler de l'encre sur du papier qu'il n'y a de malédiction à être un poète incompris. Un poète incompris est un poète qui ne sait pas composer correctement. Ou qui a une écriture illisible. Rien de plus.

Le mal de l'écrivain n'est qu'une imposture. Une mode mondaine qui certes dure depuis quelques siècles, mais qui finira bien par passer un jour quand les fumistes cesseront de polluer le paysage littéraire. Une fois le livre écrit, lu, il peut avantageusement servir de cale pour les tables bancales. Volumineux, il peut encore servir de tabouret de fortune afin que l'écrivain trop las y pose dignement son séant.

Les vrais bons écrivains ont un rapport heureux à l'écriture. Ils ne ressentent aucun malaise de prestige à se consacrer à leur art. Ils font tout simplement de la bonne cuisine. Et les vrais gastronomes savent les reconnaître : ils se délectent entre eux, laissant à leurs divagations les mauvais cuisiniers dans leur cantine en compagnie des écoliers qui boivent sans broncher et avec une masochiste admiration à la coupe amère de la médiocrité.

40 - L'imposture du Q.I.

Sur la valeur du QI sachons entendre raison et relativiser la sentence des chiffres censés mesurer l'intelligence humaine. Qu'est-ce que l'intelligence ? Comme la folie, l'intelligence est un mot passe-partout galvaudé qui signifie tout et rien.

On considère que le plus intelligent des êtres sera celui qui aura su résoudre un maximum de problèmes logiques en un minimum de temps. Mais qui dit qu'en ce domaine l'intelligence véritable ne se déploie pas pleinement dans un temps maximum plutôt que minimum ?

Posséder un QI élevé est finalement plus un prestige social qu'autre chose.

Comprendre cela, c'est déjà gravir un premier degré dans la saine intelligence. Cette dernière est d'abord et avant tout l'entente sociale. Je constate que partout les tests de QI génèrent des passions déplacées, comme si c'était là la quête sociale finale, la récompense suprême d'une vie humaine, la valeur définitive de l'individu... Notre société valorise ce qu'elle définit comme l'intelligence selon les critères réducteurs des tests du QI. Ainsi les "surdoués" sont bien vus, comme si c'était chez eux une vertu, un mérite, une qualité humaine.

Tous adhèrent à cette intelligence-étalon que l'on mesure précisément, à l'unité près de la même manière que l'on mesurerait l'amour avec des chiffres. Les esprits se confinent dans cette certitude que la vraie intelligence est là, puisqu'on l'a ainsi désignée officiellement... Voilà ici une belle preuve de bêtise collective.

41 - Les étoiles

Seul sous les étoiles, je rêve parfois de les approcher, de les saluer de tout près : je me vois enfourcher quelque fantastique Pégase qui m'emporterait jusqu'à la voûte céleste, à la rencontre de ce peuple de lumières. A dos de chimère je quitterais la planète pour rejoindre les feux énigmatiques du ciel...

Et, caracolant sur mon cheval ailé, je voguerais pour toujours dans les champs de constellations. Je me noierais dans ces océans de mystère, buvant à pleines gorgées le vin de la Poésie, ivre d'immortalité, d'infini, d'éternité.

42 - Terrae incognitae

Dernièrement j'ai emprunté les petites routes de campagne plutôt que les grands axes rouges pour venir à Paris. J'ai choisi les routes blanches sur la carte au 1/50 000 où chaque ferme isolée est répertoriée. Je suis allé à la rencontre de la France profonde, paisible, inconnue des citadins, un peu mystérieuse.

De charmants petits clochers perdus dans la campagne ponctuaient ma route. Je suis entré dans l'un d'entre eux pour me rafraîchir et me recueillir. La canicule est moins désagréable dans la verdure et la fraîcheur des sous-bois que dans le béton de la banlieue parisienne. Je me suis mis à haïr encore plus Paris et sa banlieue lors de cette excursion bucolique. Nul besoin de s'exiler à l'autre bout du monde pour trouver le dépaysement : il est à nos portes. Il suffit de s'écarter des grands axes routiers, de pénétrer dans le coeur de la France via ses voies vicinales. Le peuple ne sait pas : il part dans le midi de la France chercher du soleil stéréotypé et des loisirs falsifiés alors qu'à deux pas de chez lui sont cachés les vrais trésors de la France. Il suffit juste de savoir regarder. J'ai croisé sur ma route maints clochers admirables. Humbles, historiques, pittoresques, ils m'ont laissé un goût de bonheur simple et authentique. Moi-même issu de la campagne profonde, j'ignorais qu'il pouvait exister de semblables coins épargnés par la civilisation citadine. Ces petits villages forment une véritable mosaïque d'Arcadies. Ce sont les zones blanches sur la carte.

Autrefois on appelait les coins encore inexplorés de la planète "terrae incognitae".

On pourrait dire que ces zones rurales que j'ai traversées sont les terrae incognitae du tourisme de masse. Des trésors préservés de la bêtise des touristes moyens. Le touriste de base ne voit aucun intérêt à explorer cette France rurale : trop proche de chez lui, pas assez exotique à son goût. Dieu merci, cette belle France est épargnée par ces idiots en shorts.

J'ai l'intention de retourner dans ces royaumes de verdure aux mille clochers, dans ces lieux bénis où tout est "terra incognita".

43 - Le français correct

Réponse à l'attention d'un scientologue au verbe odieux, aux propos infamants, auteur d’un article dans un quotidien national :


Sachez que les détracteurs de votre espèce qui revendiquent si fort leur appartenance au "Club prestigieux de la scientologie" et qui commettent la maladresse d'écrire "délatoires" au lieu de "délatrices" ne sont pas dignes de défendre leur cause à la pointe de la plume. Ils n'ont en ces circonstances d'autre droit que celui de se taire. Votre crime est grand Monsieur, car vous semez l'ivraie dans ce beau jardin qu'est la langue française. Certes cette langue peut être fleurie, verte et même crue au besoin. Mais elle demeure toujours joliment académique sous la plume de ceux qui la respectent. L'incorrection de votre parler vous discrédite. Ouvrez donc un dictionnaire avant d'envoyer vos salades en ces lieux choisis !

44 - Lettre à des vendeurs de voitures

Messieurs,

J'ai la joie de vous signifier que votre discours aux allures sottement standard, au contenu fondamentalement crétinisant a trouvé en moi un fervent adversaire. Vos propos cadrés selon les normes ordinaires, criminelles en vigueur dans ce monde hérétique du travail sont le reflet exact de l'inanité de la société dans laquelle je vis. Je suis résolu à combattre les gens de votre espèce qui impunément s'ingénient à répandre parmi la jeunesse les valeurs viles de notre époque.

Combien de jeunes esprits sans jugement se laissent tenter par le culte impie de l'emploi, du salaire, de la sécurité matérielle ? Vos idéaux professionnels sont des Graal de brèves portées qui rendent l'Homme vulgaire, trivial, indigne. Messieurs,

C'est avec cœur que je réponds à votre annonce, comptant sur le prompt succès de cette personnelle entreprise de sabordage, et ce afin d'être certain de n'avoir jamais à me mettre à votre service. Vaille que vaille, je fuis le monde des entreprises en me faisant connaître des principaux grands employeurs de la contrée.

J'espère que vous voudrez bien voir en moi la personnification la plus achevée de la mauvaise volonté, la contre valeur parfaite de notre société, la figure désespérante de ce que l'on ne saurait concevoir dans le monde réglé, codifié, sacralisé du travail.

Je vais avec grande insolence, autant d'inconscience et sans nul regret sur mes 38 ans. De toute mon existence, je n'ai pas travaillé plus de trois mois, en tout et pour tout. Je ne m'en porte que mieux : santé excellente, moral au plus haut, finances stables (la grâce, la divine providence). Ce qui n'est pas le cas de mes semblables s'ingéniant à besogner tous les jours de leur vie.

Je suis un oisif. Je ne fais strictement rien de mes saintes journées. Du moins rien qui vaille à vos yeux. Je voue ma peine à la belle inutilité. Ma plus chère occupation consiste à pratiquer l'oisiveté aristocratique, au gré de mon humeur ou du temps qu'il fait. Je suis un rentier, un désoeuvré. Quelques paysans besognent sur mes terres héritées. Je gère tout ça de loin avec détachement. Voire négligence. Mais cela ne suffit guère pour occuper les heures creuses de mes journées creuses. J'occupe le reste de mes jours libres à observer mes semblables "favorisés par le sort" qui trouvent leur contentement dans le labeur quotidien, pour mieux porter sur eux mon regard hautement critique.

J'évite tout commerce, de près ou de loin, avec la gent laborieuse (patronale, ouvrière et artisanale). Toutefois je daigne me frotter à ces jolis, de temps à autre. Et puis je leur trouve quelque attrait à ces travailleurs, à ces patrons, à ces employés, par-dessous leurs blouses, leurs costumes, leurs déguisements.

Je les taquine avec charité, leur porte attention avec condescendance. Je leur parle également, mais toujours en choisissant bien mes mots, de crainte de les blesser. Il convient de les ménager, mais surtout de flatter leur religion, le travail étant chose sacrée pour les pions d'usine de leur envergure. Un minimum de psychologie évite bien des heurts et permet de dompter ceux qui travaillent.

Bref, mes rapports avec les travailleurs sont enrichissants. Ils m'offrent le spectacle gratuit et plaisant de que je ne saurais être : prompts au travail, consciencieux à l'extrême, admirables de ponctualité, courageux jusqu'à l'héroïsme, patients comme des saints, ardents à l'ouvrage, matinaux cinq à six fois par semaine.

Certains en ont "plein les reins", d'autres en ont "plein le dos", d'autres encore en ont "plein la tête". Et ils sont tous près de chez moi. Ce sont mes semblables, mes contemporains, mes frères. Et pas un parmi eux pour faire l'éloge de l'oisiveté. Pas un. Permettez-moi de prendre la parole à leur place : je suis l'incarnation de leurs rêves. Ou de leurs non-rêves.

Je suis leur ennemi, puisque je suis l'Ennemi du Travail.

Cependant, sans eux qui serait là pour faire en sorte que je puisse vaquer à mes chères futilités, chauffé au moyen de leur charbon, choyé grâce à leurs usines, nourri du grain de leurs efforts ? Et puis surtout, comment tuerais-je le temps s'il n'y avait personne à regarder travailler ? Le travail des autres est donc utile ! La morale est sauve...

Les promesses palpables de ce monde mercantile ne m'agréent guère et je vous abandonne volontiers, Messieurs les employeurs, ces trésors qui sauvent les apparences. Sans le travail, que seriez-vous donc ? Plus rien du tout.

Ma souveraine oisiveté sert mieux le monde que vos agitations professionnelles : je ne produis rien. Absolument rien. Nulle richesse issue de mes dix doigts pour plaire aux gens de votre espèce. Je suis un heureux parasite, le premier des profiteurs, le dernier des Mohicans. Grâce à ceux qui travaillent, je puis m'adonner sans entrave à mon passe-temps favori : ne rien faire du matin au soir. Professionnellement parlant.

Vous êtes producteurs de néants nommés «confort matériel», «sécurité de l'emploi», «assurances temporelles»... Rien que du vent. Un peu de paille, beaucoup de fumée. Vous promettez une belle fiche de paie à la fin du mois à conserver comme un talisman. Carotte mensuelle.

Quant à vos coups de bâtons, ils ne sauraient m'atteindre : je plane toutes ailes déployées au-dessus du troupeau. Albatros de la condition humaine, je m'abreuve de Poésie, me nourris de Beauté, vis des fruits du Ciel.

La grande mode de nos jours étant à l'emploi, la jeunesse n'a plus que cette piètre ambition. Je ne saurais, quant à mo