101 - Un verbeux abscons
Envoyé à un auteur hermétique :
Votre verbe m'est rébarbatif. Vous êtes odieux en vérité : vous êtes sec, long et ennuyeux, et finalement stérile. Vous avez manqué votre cible puisque vous m'êtes désagréable. Vous manquez de courtoisie. Vous auriez dû parler de la pluie ou du beau temps, ou encore de mon beau chapeau, mais certainement pas de linguistique.
Ce que vous dites est sans doute très instructif pour des spécialistes de la chose, mais il ne présente nul intérêt pour un coeur d'enfant comme le mien.
102 - A une effrontée
Mademoiselle l'impudente,
Souffrez, arrogante, que la froideur que vous affichez en ma direction m'offense, m'offusque, me pique au vif. Comment osez-vous me faire un tel affront ? Nul jusqu'à maintenant n'avait eu l'audace de bafouer de la sorte mon nom (et surtout ma chère particule), l'audace d'espérer museler ma plume à travers son INDIFFERENCE !
On me raillait, on se gaussait de mes vues, on se targuait de pouvoir avec moi croiser le fer et de me faire succomber sous quelque coup de maître imaginaire, mais on ne me méprisait pas de semblable façon ! Au point de vouloir me jeter dans les épines infâmes de l'oubli... Votre dédain est une insulte. Quoi ! Mes discours vous ennuient ? Mon beau nom à rallonge n'a pas l'heur de vous plaire ? Mon jugement personnel ne trouve pas grâce à vos yeux ? Ma pensée et mes paroles ne vous siéent point ? Mais à quelle espèce appartenez-vous donc, Mademoiselle ?
A la plèbe, assurément.
A quel étrange sort abandonnez-vous votre coeur de vierge si les mots les plus vrais de l'amour ne retentissent pas en celui-ci autrement que par ces méchantes allures d'indifférence ? Votre mépris à l'endroit de ma personne ressemble d'ailleurs à de l'indolence amoureuse. Ou à un semblable objet de misère. Et puis de nos jours les simples bergères font les fières devant les princes, dédaignant les moindres politesses... Elles font de la cérémonie, elles revendiquent, elles exigent ! Nul égard pour le noble sang. Point de respect pour la belle espèce. Aucune considération pour l'homme de bien. Pas plus de déférence que ça pour la particule. Avez-vous au moins une once d'estime pour le beau et interminable nom qui me désigne, Mademoiselle ?
Servez donc les causes qui vous sont aimables. Mais n'appelez pas "amour" tous vos communs objets d'attention féminine, vos petites passions qui ne me concernent pas, vos ordinaires sujets de curiosité... Et oubliez-moi, de crainte que vous ne me rendiez pas conventionnellement, convenablement, saintement hommage.
103 - La langue comme une épée dévouée
L'on exige souvent de moi que je sois bref pour bien discourir du sujet de l'amour. Parler peu ne signifie pas nécessairement parler bien. Si Internet n'est pas fait pour s'exprimer, pour communiquer, alors quel est véritablement son rôle ? Dans ce cas je vois Internet comme le reflet de notre société pressée : il ne faut pas s'attarder, il faut être prompt, efficace, sans fioriture, et parler de l'amour d'une manière nette et concise comme on rédigerait un C.V.
Je vous le confesse sans détour ici : lorsque je lis des messages extrêmement brefs et souvent totalement vides de contenu, pour ainsi dire absolument superficiels, je me dis que les utilisateurs d'Internet sont IMMATURES, INFANTILES, INEPTES.
User d'Internet pour s'envoyer des "Salut, comment ça va ?" ou bien des "L'amour c'est sympa, crois-moi !", ne présente nul intérêt sur le plan de la communication.
L'amour est un grand et noble sujet qui ne doit pas être jeté en pâture au peuple, à la masse, à la racaille, aux coeurs moyens, aux incultes, aux esprits mal faits, aux âmes corrompues par la religion matérialiste.
Me reprocherait-on mon vocabulaire, ma manière de dire, mes opinions ? Mais je ne suis point comme la plupart de mes contemporains manipulés : je suis apte à me forger mes propres convictions, et heureux de laisser s'épanouir ma propre sensibilité. Je prends la liberté de ne pas singer la masse. Je n'adhère nullement aux mouvements de charité orchestrés par les Grands Manipulateurs. Je cite ici quelques exemples types de cette manipulation, afin de mieux vous éclairer :
Défense acharnée de la planète et de ses hôtes à deux, quatre, voire six pattes, tels qu’oiseaux rares, ours lâchés dans la nature, larves de mer (les bébés phoques), obscurs insectes de l'Amazonie lointaine... Et d'une manière générale, combat irraisonné pour la promotion et la sauvegarde d'un bestiaire choisi auquel on prête volontiers des qualités plus qu'humaines.
Je suis fier de n'appartenir en aucune façon aux "grands coeurs" sensibles aux causes écologiques et humanitaires. Je sais que l'amour courtois n'est pas à la mode en ces temps. Il est de bon ton de s'émouvoir du sort de nos "amis les bêtes", des licenciés économiques, des chiens errants, tous dignes d'occidental intérêt, plutôt que de s'émouvoir de mon cher nombril, pourtant bien plus digne d'intérêt à mes yeux.
A présent je m'adresse à qui aura l'intelligence de se reconnaître dans mes propos. Sachez que les singes ne savent pas parler de l'amour. Les singes ne font que copuler. Ils ne font qu'imiter stupidement, jamais ils ne créent. Les singes sont d'abord et avant tout des animaux. Les dauphins également, ainsi que les chevaux, les bébés phoques, les baleines et les chiens... Toutes vos chères victimes à plumes et à poils ne sont que de la basse espèce. Qui osera prétendre le contraire, et désacraliser l'Homme et l'Amour au profit d'une mode animalière ou d'une cause quelconque savamment médiatisée ? Maintenant l'Homme parle à l'Homme : la langue sert l'amour.
104 - Le temps
Je suis seul ce soir.
Je sens le poids du passé, et je respire ses odeurs de fauve et de rance, comme un terreau retourné, comme un corps soulevé. J'étouffe dans mon silence, et meurs de vivre. Ma mélancolie me renvoie ses effluves fermentés. Comme si le passé avait fini par tourner. Soucieux pour tout ce qui est futile (tout ce qui ne se rapporte pas à l'avenir économique, alimentaire), je suis parvenu au bout de mes inquiétudes. Où sont les beaux jours de l'amour ? Dans le passé, comme toujours. Enracinés, énumérés dans mes souvenirs. Ressassés. Il paraît qu'il vaut mieux regarder en face de soi, dans l'avenir.
Mais je le connais bien mon avenir. Je ne suis pas de ces fous qui mettent leurs plus beaux jours dans le futur : les miens sont restés dans le passé.
La mélancolie ne vaut-elle pas mieux que l'espoir, quand celui qui espère attend de devenir enfin mélancolique, sachant que la mélancolie est une délicieuse souffrance ?
Je n'espère vivre que des jours dignes de rejoindre un passé dolent, sacralisés par la mélancolie, le regret, la langueur, le deuil, les larmes.
Je suis seul ce soir, et mon souffle est pour vous.
105 - L'objection d'un honnête godelureau
Mademoiselle,
Je serais bien en peine de discerner entre nous la part d'amitié qui vous fait me dire maintes amabilités et me fait volontiers les entendre selon nos communes normes, et la part de commerce plus intime qui guide trop souvent votre plume au-delà des pensées, des mots auxquels nous sommes à l'ordinaire plus accoutumés.
Si je vous réponds souvent sur un semblable registre, soyez convaincue Mademoiselle que c'est surtout pour vous mieux plaire et garder votre amitié. Lorsque dans les lettres que vous me destinez les mots dépassent l'élémentaire bienséance qui sied à une telle entente, je réponds par une même audace, soucieux avant tout de constance, de durée, de réciprocité. Et non avide de sensualité. Pour être agréable à vos yeux je feins de partager vos désirs de volupté charnelle, alors qu'en réalité je suis, en lisant vos lettres, sous l'empire d'une joie plus désincarnée...
L'émotion élevée du coeur vaut mieux que l'ivresse plus commune, grossière et moins honnête de la chair. Non Mademoiselle, je ne suis pas ce bouc épris de luxure que vous aviez imaginé. Ma place n'est point sous vos dentelles, au seuil de votre hymen, au centre de votre fièvre, mais dans votre coeur. De grâce, pour l'avenir préservez ma chasteté de vos impudeurs. Comprenez qu'à force de lire vos lettres, et ce indépendamment des mots écrits, de leur contenu, mon coeur s'est finalement réglé sur ces lignes vôtres qui pourtant violent ma mâle pudeur, battant au rythme de votre plume devenue fidèle. Votre plume qui, en dépit des outrances qu'elle m'adresse, vient à moi chaque jour comme une amante à des rendez-vous.
Je ne vois que votre main qui tient la plume, et non pas les mots corrompus qu'elle invente pour me mieux perdre : mon coeur se fait plus sensible que ma chair muette.
Cessez vos discours éhontés. Tenez-moi plutôt des propos honnêtes Mademoiselle, que je puisse sans rougir les faire entendre à mes plus respectables confidents : Madame ma mère et Monsieur mon père. Quel bonheur si je pouvais porter à leur connaissance notre amitié ! Depuis tant d'années qu'ils brûlent de me voir en honnête compagnie... Hélas ! pour le moment vous n'êtes pas digne de paraître sous le toit parental. Trop de passions charnelles de votre part gâtent nos rapports.
Que n'êtes-vous point portée vers les chastes et doux élans du coeur en proie aux tourments exquis de l'amour ? Plutôt que d'écouter les sombres ébranlements de votre corps femelle si faillible, ouvrez votre âme aux joies innocentes des langueurs amoureuses : elles donnent des ailes aux coeurs les plus rustres et parviennent à faire oublier les pesanteurs de la chair... Aimez-moi dignement Mademoiselle : aimez-moi de tout votre coeur.
Et rien qu'avec votre coeur.
106 - Ces monstres appelés
En spectateur attentionné et critique, j'ai cru bon de devoir regarder une émission télévisée populaire traitant du phénomène curieux et monstrueux de ceux que l'on nomme avec beaucoup de considération les "surdoués".
Les "surdoués" en question, sujets de tant d'attention, ne se sentaient nullement supérieurs, comme ils le disaient si bien. D'ailleurs cela eût été fort mal vu, très "télégéniquement incorrect" si tel avait été le cas. Cependant l'on admettait parfaitement que ces nabots reconnussent en eux une espèce d'infériorité due à leur différence. Etrange... Se sentir supérieur serait une aberration, une insulte envers l'humanité entière, tandis que se sentir inférieur serait louable ?
Afin que ce sentiment d'infériorité si bien toléré par la société puisse avoir la moindre signification, il faudrait qu'en contre-partie le sentiment opposé, la supériorité, puisse être également admis dans les coeurs. Reconnaître le sentiment d'infériorité chez soi comme une réalité qui n'offense en rien le nom de l'humanité (et même parfois en faire l'éloge par pure confusion avec le sentiment d'humilité) oblige à admettre que le sentiment de supériorité est une chose aussi réelle, aussi naturelle à l'homme. La signification sociale d'un sentiment, qu'elle soit négative, neutre ou positive, n'ôte en rien la réalité de ce sentiment.
Si hors contexte social le sentiment d'infériorité est légitime à l'homme, à l'individu, au surdoué, pourquoi dans l'absolu le sentiment de supériorité ne le serait-il point ?
Personne n'éprouverait donc ce naturel sentiment de supériorité ? A moins que personne ne veuille avouer ouvertement, soit par éducation, soit par humilité mensongère, qu'il se sent supérieur à son voisin...
Moi je me sens supérieur à mon voisin.
Je n'ai pas besoin de me faire élire surdoué ou sous-doué pour cela. Le sentiment d'infériorité ou de supériorité n'est pas l'apanage des cancres ou des premiers de la classe. En tous cas je n'ai pas cette coquetterie déplacée de jauger le coeur et l'esprit d'une manière aussi convenue. S'il fallait attendre d'être un surdoué pour se sentir supérieur à son voisin, ce serait quand même bien dommage !
Ou bien ces petits surdoués sont de véritables petits saints, ou bien je suis un monstre d'égocentrisme et de cynisme.
Je me moque du Q.I. supérieur de mon égal. L'individu est fort heureusement autre chose qu'un simple Q.I. Mais allez donc faire comprendre cela à des géniteurs moyens empressés de donner des ailes au fruit banal de leur hyménée banal...
107 - L'éclipse d'août 99 : les plus ridicules effets
Dans notre société les cafés littéraires, les cafés philosophiques, les éclipses solaires ou bien les 31 décembre sont devenus des phénomènes de mode à finalité mercantile. Et lorsque cela n'est pas purement mercantile, c'est "déstru-culturel". Soit mes contemporains sont les victimes insidieuses de vastes entreprises commerciales, soit ils se "décultivent" la cervelle en se la ramollissant.
Les avez-vous vus, ces millions de paires d'yeux fixant le soleil, dissimulés derrière des verres opaques ? On a suggéré à ces pantins "esti-veaux" de s'extasier, alors par millions ils se sont extasiés, aidés par les clameurs programmées des radios et télévisions à la botte des marchands de poudres lavantes : le spectacle cosmique relayé par les ondes se doit d'être lucratif. Les plus sots auront fait un long voyage jusqu'à la zone la plus ombreuse. Pour pouvoir dire "j'y étais". Futilité ! Fumée ! Inconséquence ! Pire : pour prendre des photos d'amateur. Intérêt zéro. Certains se sont achetés des maillots à manches courtes avec une éclipse imprimée dans le dos du plus mauvais effet. D'autres ont fait la fête. Pour fêter quoi ? L'éclipse voyons !
Et puis une fois l'éclipse passée, le peuple s'est inventé de nouvelles passagères "passions". Je gage que la prochaine ruée vers le vide, l'ineptie, la sottise se fera le soir du prochain 31 décembre. Des veaux humains laisseront éclater leur joie. Quelle prodigieuse fête fut le 31 décembre 2000 ! C'est que les chiffres ronds exercent un étrange pouvoir sur les foules. Ces chiffres magiques font acheter, dépenser, festoyer, beugler en choeur les masses.
108 - Lettre à mes amis des listes sur Internet
Chers co-lisiers,
Lorsque je lis vos messages, je m'interroge sur l'intérêt du NET. A l'évidence le peuple ne sait pas user de cet outil ludique de communication. Il ne fait que transposer sur un mode informatisé l'ineptie de sa condition. Vous vous parlez en vain, vous vous envoyez des gentillesses, des banalités, des petits riens et des grands vides : vous n'avez vraiment rien à vous dire. Vous me faites songer à des tous petits enfants à qui l'on aurait offert des pièces d'or et qui ne sauraient pas s'en servir et dilapideraient ces jolies choses jaunes en s'en servant comme le ferait le Petit Poucet avec sa mie de pain. Vous semez inutilement des mots en l'air.
Vous avez de l'or entre les doigts, et vous le gaspillez sans le savoir mes pauvres amis... Vous n'avez rien à vous communiquer, sinon des considérations météorologiques ou ménagères. Vous manquez irrémédiablement d'esprit, de coeur, de finesse et d'envergure. Vous êtes une pitoyable assemblée de "caqueteurs", de dindons, de chèvres, de veaux meuglant et de roquets aboyeurs. Et le NET n'est qu'une immense basse-cour qui abrite vos ébats sans lendemain, vos coups sans éclat, vos séniles petitesses.
Vos "Hi-Han !" d'humbles équidés, vos caquètements de stupides volatiles m'affligent vraiment : je ne puis pas même compter sur vos placides réactions de ruminants et d'écervelés pour entreprendre un digne combat avec vous. Ha ! Combien il me plairait de me mesurer avec un adversaire de ma trempe ! Le beau duel en perspective ! Mais non, vous faites les ânes, et je ne puis ici, en guise d'épée virtuose et vengeresse qui servirait la cause impérieuse de l'art, que vous menacer du bâton pour vous faire taire, ou bien vous appâter avec la carotte de la plus lisse amabilité pour vous mieux amadouer quand je le veux... Mon épée, je préfère la garder pour chercher querelle à des D’Artagnan de mon espèce.
109 - Une existence de pompiste
A me frotter aux affaires communes inhérentes à l'existence humaine, inévitablement j'en viens à côtoyer, et c'est bien fâcheux, le vulgaire. Dans toute sa détestable ampleur. Les minuscules, moyennes ou énormes aspirations matérialistes de mes contemporains m’affligent. Mais je n'oublie pas de m'en amuser pour autant.
Par exemple devant un brave pompiste j'affiche toujours un simiesque sourire social en me faisant passer pour un des siens : un frère du quotidien, un coeur somnolent, un esprit horizontal, convaincu comme lui-même que mon salut dépend de la qualité du carburant qu'il me vend et, accessoirement, de la marque de mon véhicule, ainsi que de tous les objets manufacturés qui m'entourent... Pauvre pompiste pour qui j’éprouve une sincère pitié en secret derrière mon sourire de façade.
Pauvre pompiste… Mais il y a encore tous les autres : ces pauvres banquiers trop occupés pour me prendre au sérieux, ces pauvres salariés trop humbles pour oser penser au lieu de faire les ruminants. Pauvres nantis et déshérités que sont ces gens-là ! Pauvre égal, pauvre semblable, pauvre homme, pauvre frère, que celui qui mise tout sur le visible, le palpable, le négociable.
Quelle inconséquence chez ces adultes majeurs, responsables et chefs de famille...
Face au quidam qui tend ses billets à celui qui lui vend des richesses matérielles, j'éprouve une pitié christique. Il faut voir les faciès satisfaits de ces gens immatures, infantilisés par leur sérieux de circonstance, voir avec quelle conviction cette humanité grotesque patauge dans ses rites puérils… Ce sont des mines pleines de félicité temporelle. Mais vides d'idéalisme. De pauvres gens sans espoir de devenir autre chose que des consommateurs exigeants, "connaisseurs avertis" même sur les questions matérielles.
C'est ça la culture de l'abrutissement. C'est penser, le coeur pleinement convaincu, qu'il faut mettre du carburant de qualité dans le réservoir de son véhicule. Parce qu'un moteur à explosion, pour un honnête homme qui travaille, qui connaît la vie et qui sait ce qu'il veut, c'est important. Ils le croient tous, ces conducteurs salariés, ces pères de famille, ces pêcheurs à la ligne qui ont des rêves de vacances sous les cocotiers pour tout idéal.
Depuis longtemps j'ai renoncé à parler « sérieusement » aux pompistes, aux marchands de tous bords, aux banquiers et à tous ces inconnus aux intentions mercantiles : je me contente de leur sourire, leur faisant croire ainsi que je suis de leur monde, préoccupé comme eux par des affaires domestiques.
Pauvres pompistes. Avec eux encore moins de chance de leur parler : j'ai cessé de posséder un moteur à explosion.
110 - Mémoires d'un libertin
Très tôt ma vocation donjuanesque naquit : dès l'âge puéril je ne songeais qu'à plaire aux jeunes servantes qui se succédaient au château familial. J'usais des intrigues les plus candides pour gagner leur coeur et faire triompher ma cause. Par des séductions certes un peu perfides dans le fond, mais dans la forme charmantes, adorables aux yeux des adultes, j'étais parvenu à me constituer quelque informel harem de paysannes et de lessiveuses. Ces rustiques furent mes premières courtisanes. Elles m'entouraient si bien, me prodiguaient tant de chaleureuses attentions qu'il me fallut peu de temps pour entrer dans le secret de leur gynécée, ayant droit de cité jusque dans leur impénétrable alcôve, allant et venant le plus simplement du monde entre corsages et jupons, l'innocence de mon âge jouant naturellement en ma faveur.
C'est par elles que j'appris à fourbir mes premières armes de séducteur. Les adultes ne s'imaginent pas la qualité de certaines aspirations qui peuvent naître dans le coeur de ceux qu’ils traitent avec tant de puérilités. Ce qui représentait déjà pour moi une véritable initiation à un art majeur dont je découvrais de jour en jour les règles vitales, apparaissait du haut de leur brèves vues comme de simples enfantillages, d'anodines espiègleries, d'inoffensives bagatelles nés de l'âme honnête de l'enfant que j'étais. Ainsi me jugeaient mes précepteurs : j'étais un angelet. Peut-être juste un peu plus dissipé, un peu plus imaginatif que la moyenne, mais certainement pas déjà un fervent disciple de Casanova.
Cette vocation s'affirma avec une virile certitude lorsque j'entrai chez les Jésuites, à l'âge pubère. Là, on m'enseigna fort doctement et magistralement, avec ce qu'il faut d'autorité, les préceptes salutaires de la tempérance, du célibat, de la sobriété en tout. J'en sortis quelques années plus tard parfaitement impie, libertin et persifleur, déjà fort instruit des pratiques luxurieuses et de la science amoureuse, les deux étant naturellement indissociables chez moi.
Soyons justes : chez les Jésuites l'enseignement amoureux, pour n'être pas officiellement de rigueur n'en est pas moins inscrit au programme, officieusement. Du moins en ce qui concerne l'élite des «débauchés» de mon espèce. Audacieux et toujours insatiable de savoir, j'allais nocturnement prendre des cours particuliers auprès d'une préceptrice, ma foi assez compréhensive, qui officiait ordinairement en tant qu'aide cuisinière au sein de la sévère institution. Je prenais sur moi l'inévitable surmenage que me causaient ces heures supplémentaires d'instruction pratiques, lesquelles entraînaient quelques désagréments que je me faisais fort de dissimuler à mes maîtres, de crainte de ne point faire honneur à leurs cours comme ils l'auraient souhaité et de les blesser dans leur orgueil. Aussi, au prix d'un nécessaire effort qui est devenu par la suite un jeu, une sorte d'amusant défi, j'affichais en tout temps une mine studieuse qui les flattait incontestablement.
Ainsi je plus à mes maîtres.
C'est à cette occasion que j'appris une chose essentielle en ce qui concerne les choses et les êtres de ce monde dont j'étais issu : en tout l'apparence prévaut sur les mérites authentiques. Je sais pour l'avoir vécu, expérimenté, vérifié, qu'on n'estimera jamais assez les âmes de bonne volonté et de bonne composition qui n'ont de cesse d'afficher en toute circonstance une humeur égale. Faire bonne figure à tout prix, voilà un des grands principes fondateurs chez les élites de mon espèce, un des secrets de la réussite chez les adeptes de l'honnêteté, de la religion et des traditions. L'apparence est une grande qualité chez les gens du monde. J'ai su tirer le meilleur profit de cette vérité.
Certes, l'apprentissage nocturne de cette science mystérieuse qu'est l'amour charnel me coûtait quelque peine. Les bâillements intempestifs que je devais réprimer en toutes heures attestaient cette peine, mais cela ajoutait, pensais-je, à mon mérite. Ma soif d'apprendre n'en était pas amoindrie pour autant. En effet, en dépit de ces menues contrariétés, j'étais, il faut l'avouer, très assidu aux enseignements prodigués par ma maîtresse ès cuisines. Au terme de leçons laborieuses, appliquées, je décrochai mon diplôme d'hédoniste, au moins à titre officieux.
Ainsi dûment récompensé de mes efforts, j'eus l'occasion et l'insigne privilège de déployer mon savoir au sein même de cette digne institution qui m'avait si bien formé. En effet, au jour solennel de la remise des prix je jetai mon dévolu sur la mère de l'un de mes camarades, authentique bourgeoise (entretenue par un frileux époux aussi jaloux que cupide) à la beauté évanescente, véritable créature mondaine vouée aux plaisirs sacrilèges de la chair, et catin notoire. C'était en tout cas le bruit qui courait dans le cercle très étroit des esthètes corrupteurs dont je n'allais pas tarder à faire partie. Une telle renommée ne pouvait échapper au blasphémateur averti que j'étais en train de devenir. A voir de plus près le phénomène, je compris de grandes choses quant aux vrais dessous et faux dehors du grand monde...
La proie avait ces attraits subtils chers aux artistes. Je fus subjugué. En outre, la réputation scandaleuse de cette femme de haute classe lui conférait une seconde beauté. Effet galvanisant pour un "honnête" godelureau de mon espèce ! Ce fut pour moi la perspective d'une sorte de baptême du feu. Je ne tardai pas à me mettre en meilleurs termes avec l'épouse indigne (mais excellente mère au demeurant), mettant à l'oeuvre mes naturels penchants de profanateurs, argumentant avec autant d'audace que d'adresse. La dévoyée ne se fit pas insensible à mes avances.
Après quelques nécessaires et habiles manoeuvres pour me retrouver seul en cette estimable compagnie, je pus bientôt lui rendre un tendre hommage dans le bureau déserté de l'abbé, tandis que dehors sous le soleil de juin tous, élèves, parents et dignes Jésuites s'adonnaient à d'honnêtes mondanités. Mon initiation aux moeurs hautaines fut sulfureuse.
S'excusant avec une grâce exquise pour cette absence inopinée auprès du supérieur qui causait à présent avec son mari, l'infidèle, très enjouée, se joignit à la conversation qui tournait sur les valeurs sans cesse grandissantes de la vertu chez les femmes du monde : le mari ne manqua pas de s'en féliciter avec l'abbé. La libertine acquiesça avec gravité.
111 - L'amant des laides
Je suis le refuge des esseulées, le souffle des vies en deuil, le feu des âmes refroidies, l'asile des délaissées, l'espoir des affligées.
J'apporte la flamme qui d'habitude n'échoit jamais aux humbles. J'élis les non-élues, j'aime les mal-aimées. Je suis le chantre des éternelles éconduites, des recluses, des cloîtrées, des timides, des égarées, des invisibles, enfin de toutes ces misérables enfants de la solitude, de ces créatures inéligibles au trône de la beauté.
Je suis l'étoile fidèle, l'épée loyale, la prière inextinguible. Je règne dans le coeur des désespérées de l'amour.
Je suis l'Amant des laides, agenouillé à leur chevet de douleur.
112 - La Lune
Pour vous rejoindre, depuis si longtemps que j'en avais conçu l'immortel projet, je me hâterai sans regret, ivre de vous, insoucieux du futur, confiant dans votre pâle éclat, attentif à votre regard paisible, envoûté par votre sourire triste et énigmatique.
Vous êtes une lyre éternelle accrochée à la nuit, et avant que je ne sois né vous chantiez depuis toujours avec sérénité au-dessus des nues agitées. Je n'étais pas encore en ce monde, et vous le berciez de vos soupirs lents et infinis. Dès que je vous ai vue, à l'éveil de ma jeune âme, j'ai eu l'intuition d'être né par et pour vous.
Oui, depuis ce temps mythique de mon enfance où, imprégné de votre mystère, j'allais m'évader dans votre chevelure phosphorescente, je rêve de vous. Avec votre insondable mélancolie, vous semblez régner sur mon destin. C'est vers vous que je désire monter. C'est du haut de votre sommet que je veux contempler les êtres et les choses contenus dans l'Univers.
Au jour de ma mort vous diffuserez vos caressants reflets sur mon visage éteint. Vous êtes onirique, et j'aurai l'éternité devant moi pour fouler votre sol de poussière et d'immuable écume.
113 - Les visiteurs
Qui se doute de quelque chose à Warloy-Baillon ?
Un petit village comme tant d'autres. La nuit, la calme cité devient pourtant le théâtre de phénomènes mystérieux...
Le village est hanté.
Tandis que les habitants sont enchaînés à l'aile de Morphée, des êtres s'ébattent à leur insu. Au-dessus des toits, aux alentours des bois, au bord des allées, tout près des chemins qui entourent les jardins, jusqu'à proximité des habitations, partout ils se glissent.
Lorsque la Lune paraît, plusieurs fois l'an le village se peuple d'hôtes fabuleux, de personnages merveilleux, d'êtres féeriques. En cet endroit précis du monde et de la nuit se donnent rendez-vous pour des festivités irréelles les chimères illustres d'un monde révolu : le peuple de l'Olympe.
On douterait d'un tel prodige dans des lieux si humbles... Je fus témoin de ce mystère cependant : alors que je contemplais la Lune tout en errant sur les chemins autour du village, je fus invité par la prestigieuse société mythologique à m'associer à ses festivités nocturnes. Je me suis mêlé à cette assemblée fantastique aux allures de légendes pour qui Warloy-Baillon est le lieu béni pour ses réunions de fêtes !
Je n'avais jamais vu pareille assistance au village : rien que des créatures éthérées, linéales, aux traits hellènes et d'une prestance très digne qui m'impressionnait beaucoup. Tout ce petit monde dansait, riait, volait, planait autour de moi, en s'éparpillant progressivement à travers les chemins, les champs, les bois et les nues. Quelques-unes de ces augustes et brillantes personnes jouaient de la musique, mais pas trop fort, sauf au fond des bois, pour ne pas alerter les dormeurs du village.
Mais que fêtaient donc ces étranges noctambules qui, de toutes parts, encerclaient le bourg plongé dans le sommeil ? Qu'est-ce qui, à Warloy-Baillon, pouvait attirer une troupe céleste si estimable ?
Ils fêtaient simplement le charme bucolique des lieux. Pour eux Warloy-Baillon est un exemple d'humble beauté, simple, sans prétention.
Beauté ordinaire mais formelle des lignes du paysage, équilibre banal des formes savamment ordonnées par la nature. Une grâce champêtre tellement coutumière aux habitants du village qu'ils ne la voient plus.
J'étais heureux de constater que Warloy-Baillon pouvait susciter un tel enthousiasme de la part de ces êtres sortis de je ne sais où, ravi de découvrir chez eux cette capacité d'émerveillement, comblé de savoir qu'à travers ce sol crayeux, ces sentiers délaissés, négligés, ces êtres avaient trouvé une espèce d'éden temporel digne de leurs réjouissances : ils oubliaient le reste du monde, la Grèce, l'Olympe, le ciel et Homère, au moins quelques nuits par an, pour savourer les terres mélancoliques, enchanteresses de Warloy-Baillon.
Ils ne parlaient presque pas. Je n'entendais que leur musique au loin qui se mêlait au vent, s'insinuait dans les rues du village, jusqu'à la porte de chaque demeure, au seuil de chaque foyer : la brise du Nord portait le chant de leurs flûtes.
La musique qu'ils jouaient autour du village, c'était une façon paisible de ceindre le monde, une manière de le considérer sans heurt, globalement, avec un sourire au coeur, car à Warloy-Baillon tout n'est que courbes mesurées et angles sans excès. Rien de particulier ne retient l'attention au premier abord... Ses charmes sont bien cachés, et les profanes ne s'attardent pas à Warloy-Baillon.
Seuls ces êtres singuliers sont véritablement au centre de leur monde à Warloy-Baillon. Le paysage entier formant, selon eux, une unité dont ils font intimement partie, entre moulin et clocher, monts et bois, plaine et sentiers.
Monsieur le Maire, ces toits sur lesquels vous veillez, ces allées et avenues dont vous avez le soin, ces places coquettes qui font honneur à votre nom, cette localité enfin qui respire sous votre autorité, c'est le séjour des dieux.
Tous à Warloy-Baillon dormez à poings fermés : sur vos nuits veillent d'inoffensifs génies, des anges en quelque sorte.
114 - Debout les villageois !
Il a plu des obus certains jours autour de Warloy-Baillon. Aujourd'hui on s'ennuie à mourir dans cette petite cité. Pourtant la « soporifique couveuse » est riche de sites et d'événements. En effet, Warloy est entouré d'authentiques Blockhaus, de champs encore « minés, plombés », de quelques jolis bois et surtout de riants chemins de craie. Mais rien n'y fait. Plongé dans sa progressive torpeur, sa coutumière grisaille et ses provinciales habitudes, le village se meurt.
Le sifflement des obus est bien loin aujourd'hui. Les trépassés se reposent. Les survivants de la « 14 » sont partis. Il n'y a plus rien à dire à présent, puisque plus personne ne raconte, puisque les habitants de Warloy ne causent plus qu'avec leur télévision le soir, puisque le village est mort d'être éternel village.
A Warloy-Baillon aucun train ne passe, nul oiseau venu d'ailleurs ne vient se poser, rien ne vient distraire la morosité ambiante. Warloy-Baillon est une terre sans plus d'histoires. Dans cette modeste paroisse comme dans tant d'autres en cette fin de siècle, les vivants semblent dormir sous les toits d'ardoise d'un même sommeil que les morts du cimetière dans leur lit de marbre. Et à présent on ne voit plus que des fantômes dans les rues de Warloy-Baillon. Plus rien ne peut réveiller ses habitants.
L'ennemi n'est plus le traditionnel Allemand de la « 14 », mais le silence et la boue. On baille ferme à Warloy-Baillon.
Warloy s'enfonce, s'enlise, se fige : il ne s'y passe pas grand-chose. Les cloches de l'antique église semblent sonner les heures pour rien, pour personne : tout demeure pétrifié au son clair de l'airain. Hommes et bêtes. Même les anges s'ennuient là-bas, et le dimanche à l'heure de la messe l'église est désertée.
La commune est une tombe. Muette. Grise. Pesante. Mortelle.
Bienvenue à « Terminus-City » !
115 - Le cygne
Tout à l'heure au crépuscule, traînant mon ennui d'un pas nonchalant sur les bords de Marne, j'ai croisé un cygne sur mon chemin. Les effluves de l'automne charmaient tout mon être. Douceur et tristesse se mêlaient à merveille dans ce décor bucolique.
Il semblait errer sur l'onde mélancolique. Magnifique et seul. Muet et tragique. Je m'arrêtai, contemplatif.
Mais aussitôt l'élégiaque créature prit son envol. Déployant à l'infini ses ailes majestueuses, je la vis d'abord courir sur l'eau, puis s'élever au-dessus des flots. Rasant l'onde paisible de son aile géante, l'animal s'éloignait à vive allure.
C'est alors que, voyant s'élever puis disparaître dans le lointain l'oiseau superbe, l'évidence s'imposa à moi : cet élu des poètes, ce prince des étangs, cet hôte des palais n'était peut-être finalement rien d'autre qu'un messager du Ciel. Un de ces envoyés célestes qui emportent avec eux l'âme des défunts... Le cygne a disparu de ma vue, il s'est confondu avec l'horizon. Mais du bout de son aile blanche je crois qu'il m'a fait un signe, et j'ai vu là comme un ultime salut qui m'était destiné. Était-ce de la part de celui à qui je pense ? Peut-être. A moins que je n'aie encore rêvé, divagué pour un simple reflet dans l'eau...
Plus tard en rebroussant chemin, songeur, je l'ai entendu chanter dans les nues.
Adieu, vous qui avez quitté ce monde.
116 - Autopsie de l'imbécillité
Mon but n'est nullement de dénoncer quoi que ce soit. Cela n'est pas mon rôle de dénoncer les marées noires, pas plus que de jouer les Mère Thérésa ou de défendre la forêt amazonienne... Je laisse ces combats médiatiques aux faux héros de notre époque, je veux parler de ces citoyens moyens, français moyens, consciences moyennes qui se croient investis d'une mission écologico-humanitaire, parce que c'est à la mode, comme il fut à la mode à une autre époque de faire la charité, d'avoir pitié des déshérités ou de plaindre les orphelins (de nos jours la pitié est perçue comme une offense, un sentiment dégradant par l'indigent, alors qu'elle était une vertu jusqu'au XIXème siècle).
Ces chevaliers des petites causes sont victimes d'un conditionnement télévisuel stupide : la télévision leur demande de courir dix kilomètres pour aider des enfants victimes de maladies génétiques, et ces imbéciles courent sans peur du ridicule avec leurs accoutrements sportifs grotesques sous l'oeil mielleux des caméras... Quelle impudeur, quelle manque de conscience ! Comme si le fait de s'agiter avec hilarité et optimisme devant les caméras pouvait aider ces enfants à guérir. Quel cynisme ! Et personne pour dénoncer ces inepties puériles indignes de gens responsables !
La télévision débite ses saintes vérités à des millions d'abrutis prêts à endosser la première armure qu'on leur désignera, et par milliers ils sauteront d'un pont avec un élastique aux pieds pour soutenir telle cause formatée selon les critères les plus télévisuels ou bien s'engageront dans la quête de Graal sirupeux, fabriqués de toutes pièces par des médias adeptes d'une sensiblerie aux vertus toutes mercantiles.
De nos jours se battre pour sauver la forêt amazonienne est devenu un gage de grande qualité morale... Se donner corps et âme pour le salut de ces parcelles de lointaines terres perdues, fangeuses, inhospitalières et il faut bien l'avouer sans intérêt pour des gens civilisés qui se respectent, est très valorisant pour les coeurs médiocres. De même, se battre pour que des pots de yaourt ou des paquets de lessive portent les "armoiries" de cette "philosophie verte" prouve la déchéance de l'homme occidental contemporain. Il y en a qui seraient prêts à risquer leur vie ou même à s'entretuer pour un arbre, pour quelques moustiques, pour un panda. Voilà : c'est la mode, il faut avoir l'esprit écologique, il faut soutenir José Bové, il faut être adepte de cette religion nouvelle. Il faut aspirer à une pseudo propreté physique, alimentaire, et accessoirement, faire le procès des bourgeois, pour être dans le courant de pensée majoritaire. C'est le nouveau culte, ça s'appelle l'écologie, ça s'appelle l'adhésion au téléthon, ça s'appelle le José-bovéisme.
Il faut également admirer les sauvages de la forêt amazonienne, comme si ces va-nu-pieds, ces porteurs de sarbacanes, ces mangeurs d'hommes parfois, ces dégénérés, ces drogués des bois avaient des leçons de civilisation à nous donner ! Il y a des prêtres de ces causes à la mode, très télégéniques, comme par exemple monsieur Nicolas Hulot, pour débiter ce genre d'inepties. Et par millions les hommes que l'on dit pourtant intelligents, civilisés, éduqués, adhèrent de manière irréfléchie à cette nouvelle religion des bois répandue par la "sainte télévision"... Et on les voit débarquer par milliers dans la forêt amazonienne l'été suivant, gourdes et sacs banane à la ceinture. Dieu ! Qu'ils sont laids avec leurs accoutrements bariolés ! Tous victimes du syndrome de "L'IMBECILLITE CHRONIQUE". C'est la dernière maladie de l'homme contemporain.
Mais où sont les vrais chevaliers dignes de ce nom ?
117 - Aux craintifs, aux faibles, aux esclaves
Sachez, au risque de vous choquer et de vous déplaire une fois encore, que j'estime être un esprit supérieur. Non bien évidemment au sens intellectuel du terme, mais sur le plan de la pensée, de la lucidité, de la liberté. Je plane au-dessus des dogmes qui limitent tant la plupart de mes semblables ayant perdu leur coeur d'enfant. Le coeur a aussi son intelligence.
Je ne crains ni les avertissements des hommes de lois, ni les sermons moralisateurs du Pape, ni Dieu lui-même. Craindre Dieu ? Qu'aurais-je donc à craindre de la part de celui qui a eu l'excellente idée et l'infinie bonté de me créer ? A partir du moment où je suis en harmonie avec ma conscience, comment puis-je déplaire à celui qui a le don de donner la vie et qui est si attaché à la notion du libre arbitre chez ses créatures humaines ? Je suis libre, heureux, reconnaissant envers ce Dieu qui m'a créé. Où est le péché ?
Les cérémonies religieuses m'ont toujours ennuyé. Il faut voir tous les enfants du monde bailler lors de ces interminables broutages publics ! Comme eux, je baille ferme dans la bergerie. Oui, je pense que les rites religieux populaires ne sont que d'austères singeries pour adultes au regard de l'intelligence, aussi bien chez les Juifs, chez les Chrétiens que chez les Musulmans. Je hais l'esprit populaire, la sensibilité vulgaire de la masse, du peuple en général. Je ne méprise pas les hommes pour autant, je méprise simplement leurs imperfections.
Je respecte néanmoins les lieux de cultes. Le respect de ce que j'estime être sans grande valeur importe tout de même pour moi : c'est juste une question d'intelligence sociale, de coeur. J'ai eu une éducation chrétienne, on m'a mis dans une école présidée par des curés. Cependant on n'a pas réussi à faire de moi un abruti moyen adepte de la moyenne, de toutes les moyennes. J'ai pris l'exquise et très chrétienne liberté de mépriser tout ce qui n'arrive pas à la hauteur de mon front. Est-ce ma faute à moi si j'ai de semblables exigences ? Dieu, qui est un esprit fort avisé, m'a fait le don d'un coeur de valeur, pourquoi devrais-je donc m'abaisser à desservir sa cause ? Au nom de quelle chimérique vertu devrais-je ne point rendre compte de ce coeur d'exception auprès de mes pauvres frères défavorisés ?
Je revendique donc devant mes semblables craintifs, faibles et imparfaits (sans orgueil aucun mais avec une assurance toute biblique) la qualité de ma pensée, de mon tempérament, de mon coeur.
En effet, j'ai un tempérament de prince, de roi, de chevalier. Et je laisse les affaires communes de la terre aux concierges du monde (les prêtres, les papes et les théoriciens de la religion), aux balayeurs de rues (les masses endormies), aux serviteurs pleins de zèle mais dénués de véritable conscience et de poésie (les obsédés des dogmes).
118 - Eloge de la civilisation
(Voici une lettre envoyée à une journaliste qui avait écrit un article sur les sauvages d'Amazonie.)
Madame,
Vous êtes l’auteur d’un article qui m’a réellement fâché. Il s’agit du reportage sur les Papous, filmés par l’équipe de Nicolas Hulot. Le sujet est trop passionnant pour que je ne réagisse pas. Dans votre article (« France-Soir » du mercredi 27 décembre 2000, page 28) ce sujet est traité de manière outrageusement convenue, et c’est une réelle et inadmissible offense à la Civilisation que de faire implicitement l’éloge d’une véritable forme de sauvagerie encore « en vigueur » de nos jours… Etes-vous une authentique journaliste digne de ce nom ou bien un instrument d’abrutissement du public, enjolivant l’infâme réalité pour mieux plaire à votre lectorat, complice dans la bêtise ?
En effet, vous écrivez en conclusion de votre article :
«Ce qui peut nous amener à penser que le sauvage n’est pas forcément celui que l’on croit…»
Dernièrement j’ai vu dans une émission télévisée un reportage sur les indigènes d’Amazonie. Le sujet du reportage traitait du recul de la forêt amazonienne face à l’avancée inexorable de la civilisation, et de fait, du déclin d’une poignée de quelconques indigènes (je ne me souviens pas du nom de cette primitive peuplade). Le reportage, comme on pouvait s’y attendre, était loin d’être impartial, le commentateur prenant résolument le parti des indigènes menacés par la civilisation.
A un moment du reportage le discours était formaté selon les strictes normes occidentales en vigueur aujourd’hui : défense sotte et aveugle de la minorité. Parce que c’est la minorité. L’article dont vous êtes l’auteur est de la même veine : une bien piètre éloquence pour la défense d’une cause qui n’en vaut vraiment pas la peine…
Voilà de quoi il était notamment question dans ce reportage télévisé : le commentateur déplorait que la civilisation ait transformé ces guerriers légendaires en paisibles agriculteurs. Là, je ne comprends plus rien… N’est-ce pas justement cela le progrès ? Ferait-on aujourd’hui l’éloge de la guerre lorsque la cause est télégénique (comme dans le reportage réalisé par l’équipe de Nicolas Hulot), « écologique », bref, lorsque la cause est à la mode ? Nous fustigeons la guerre chez nous, mais chez ces sauvages elle serait jolie, pittoresque, et surtout «culturelle» à nos yeux ? On traite ces hommes comme on traiterait une espèce animale en voie de disparition dans un parc naturel : on voudrait que ces indigènes continuent à s’entretuer dans leur jungle selon leurs traditions millénaires, au nom de la préservation du patrimoine ethnique humain, au nom du respect de leurs mœurs de peuplades primitives… Comme lorsqu’on conserve des pièces rares dans un musée. Mais là ce sont des êtres humains qui remplacent les vieilleries. En fait on en fait une espèce de canards sauvages labellisée « espèce protégée ». Parce qu’aujourd’hui la mode est au naturel, aux produits « bio ».
De nos jours il faut se faire le défenseur de ces espèces de minorités en voix de déclin, au détriment de la souveraine majorité qui ne cesse d’étendre son influence sur celles-ci, et pour être bien vu, pour être à la mode, il faut même être contre la civilisation, la nôtre je veux dire ! Alors que l’on ne cesse de chanter, de glorifier, d’encenser dès l’école primaire les civilisations romaines, grecques, étrusques, etc. (qui ont tant apporté aux peuplades primitives d’Europe, dont en Gaule) il faudrait dénigrer notre propre civilisation qui est pourtant le beau fruit issu de ces vergers antiques… Et tout ça parce que nous apportons chez ces indigènes primitifs la même chose qu’ont apportée les Grecs chez les Gaulois : la Civilisation (je veux parler ici bien entendu de la civilisation digne de ce nom). Si on continue ce discours crétinisant envers ces va-nu-pieds des forêts d’Amazonie ou de Nouvelle Guinée, dans mille ans ces pauvres dégénérés en seront au même point. Ce seront des espèces de bêtes en comparaison avec les représentants du fleuron des civilisations d’alors. Nul aujourd’hui n’ose plus appeler un chat un chat, et affirmer publiquement que les sauvages sont précisément ceux qui s’ingénient à vivre dans les bois… Il est très à la mode dans notre société « télévisuelle », consensuelle et pour ainsi dire dévoyée par ce journalisme de masse crétinisant que vous représentez, de déclarer que les sauvages c’est nous, et pas eux, pas ces « coureurs des bois »… A croire que l’idéal du progrès est de se manger entre ennemis, et même parfois entre amis, comme le font ces « sauvages modèles » que vous défendez si bien, et qui auraient su préserver leur prétendue vertu originelle presque biblique…
Comment ose-t-on dire que la civilisation a apporté le déclin à ces barbares ? On voudrait, au nom du respect de leurs piètres traditions d’hommes des bois, les maintenir dans leurs obscures superstitions. Où est le progrès là-dedans ? Nous apportons la lumière du savoir, de la connaissance, de la science et de l’intelligence, des arts, nous les hommes civilisés. Et le contact avec les civilisations moins évoluées est une bénédiction pour ces dernières, et non une calamité comme on voudrait nous le faire croire. D’un seul coup nous leur faisons faire un bond en avant de plusieurs milliers d’années à ces sauvages ! Où est le mal ? C’est cela précisément le progrès. Les civilisations sont toutes destinées à progresser. Et ce n’est pas en voulant maintenir les hommes dans leur ignorance que l’on fait un acte de philanthropie… Bien au contraire. Imaginez que les peuples voisins de la gaule n’auraient jamais voulu avoir de contact avec nous, au nom de ce même respect déplacé que nos contemporains écologistes éprouvent envers ces peuplades primitives : aujourd’hui nous en serions peut-être encore en train de traîner dans les bois comme des pouilleux vêtus de peaux de lapins. Et vive l’homme qui a su, comme vous l’écrivez dans votre article, « conserver une proximité physique et spirituelle avec la nature » !
Je ne suis pas ennemi de la civilisation, vous l’aurez compris. On ne peut pas gêner l’existence de millions de gens civilisés à cause d’une poignée d’attardés emplumés. La forêt amazonienne appartient aux vainqueurs. Les terres vierges de la Nouvelle-Guinée appartiennent aux vrais dominants, et non pas aux hommes des bois, vagues créatures humaines mi-dégénérées, mi-déchues. Ces terres appartiennent aux hommes policés, instruits, édifiés selon les saines lumières de l’Intelligence, et non pas aux esprits et autres improbables divinités inventées par des idolâtres mal chaussés. Nous marchons sur la Lune pendant que ces indigènes courent après du gibier, la sarbacane aux lèvres. Pas pour le plaisir, comme nos chasseurs le font, non : pour survivre. Ils en sont encore à ce stade. Le plaisir est un signe de civilisation qui nous éloigne de l’état d’animalité. Leur esprit ainsi mobilisé par la nécessité la plus primaire n’a aucune chance d’évoluer si on ne les aide pas.
Cessons d’admirer ces piètres semblables encore à l’âge de pierre et civilisons-les une bonne fois pour toutes ! Arrêtons de faite l’éloge du « bio » à outrance. La civilisation, la culture, c’est ce qui reste à l’homme une fois qu’il s’est affranchi de la sauvagerie.
Il aurait été si intelligent, si évolué, si civilisé, si opportunément journalistique dans votre article de vous faire le défenseur de la Civilisation à travers un tel sujet, quitte à choquer votre lectorat, ces contemporains convaincus eux aussi de n’être que des sauvages sachant lire « France-Soir », tout juste bons à s’extasier devant leurs semblables de Nouvelle-Guinée. Papous pas si sauvages que ça selon les saints préjugés en vigueur dans notre société, mais cependant vêtus de plumes et allant quérir leur pitance la sarbacane à la main… Au lieu de cela vous ne faites que le procès (certaines phrases de votre article sont révélatrices) de cette civilisation qui vous a donné les moyens d’être bien chaussée, et défendez ce qui est fondamentalement indéfendable : la sauvagerie dans son expression la plus triviale.
Je vous offre l’occasion, Madame, de défendre votre point de vue qui est, il faut l’avouer, philosophiquement très choquant. A moins qu’en guise de réponse à ma lettre, vous estimant à ce point si peu digne de vertu, si dénaturée, si éloignée de cette « proximité physique et spirituelle avec la nature », si peu civilisée enfin, vous ne préfériez donner la parole à un de ces indigènes incultes, analphabètes, ignorant et superstitieux dont vous semblez faire si grand cas dans votre article…
Avec l’espoir de ne vous avoir point véritablement offensée à travers mes propos parfois un peu virulents, et de vous avoir plus salutairement instruite sur quelques évidences de ce monde si souvent et si facilement dénigrées, je vous prie de croire, Madame, à ma parfaite considération.
119 - Démocratisation sauvage de la culture : de la confiture aux cochons
Certains philanthropes trop bien intentionnées aimeraient démocratiser le sacré, le mettre à la portée de l'homme profane. Quel gâchis ! L'Art est perverti lorsqu'il est offert en pâture au peuple. Ce dernier est incapable d'accéder à la Beauté. Par immaturité, parce qu'il a une sensibilité vulgaire, parce que ses goûts sont grossiers, parce qu'il n'a pas reçu d'initiation. Le peuple se laisse volontiers abrutir par les films commerciaux hollywoodiens, il en redemande même, alors qu'il méprisera royalement les chefs-d'oeuvre cinématographiques pleins de poésie, de charme et de délicatesse. En matière de cinéma, le peuple est avide d'effets spéciaux, de scènes spectaculaires, d'explosions, de violence, etc. (normes des films américains actuels), et demeure définitivement hermétique aux évocations plus poétiques.
Il en est de même en musique : notre époque est sous le règne de la musique commerciale abrutissante. Nous assistons au triomphe de la "musique fast-food", vendues principalement à une jeunesse écervelée. Les radios généralistes (Europe 1, RTL, RMC, etc...) éduquent le goût musical du peuple en abaissant systématiquement le niveau.
Aussi je revendique le droit à l'élitisme culturel, le droit au refus de la médiocrité, le droit au combat contre l'impérialisme insidieux des radios généralistes. Ces dernières sécrètent un lait insipide et ramollissant qui abreuve les masses indolentes. Je ne veux pas ressembler au peuple de veaux tétant quotidiennement ces antennes. Intarissables fontaines prodiguant aux bovins leurs doses d'inepties musicales, de vains propos ménagers... Je ne veux pas être nourri aux granulés industriels d'une culture américanisée, aseptisée. Je ne veux pas être un produit issu des usines à penser. Je rejette totalement cette culture de masse induite, encouragée par la publicité la plus outrancière. Je n'adhère pas aux discours parfaitement irresponsables quant aux vertus de la tolérance vis-à-vis du prochain, qui serait lui aussi un parfait abruti élevé en batterie.
Non, je ne suis pas tolérant vis-à-vis de ces veaux que sont la plupart de mes semblables. De Gaulle n'avait pas tort d'affirmer que les français sont des veaux ! Imaginez aujourd'hui Chirac assénant pareille vérité devant les caméras ! Oser dire que le peuple français est un troupeau de veaux est un discours qui ne passerait plus de nos jours. Parmi ceux qui se disent gaullistes aujourd'hui, je suis persuadé qu'aucun n'aurait le courage de dire une vérité aussi impopulaire. On taxerait cet homme d'intolérant, de fasciste...
De Gaulle pouvait se permettre pareille liberté : à l'époque le peuple était peut-être moins abruti que maintenant. En ce temps la télévision ne prenait pas la parole, elle n'était pas l'invitée principale de la famille le soir. Les gens n'étaient pas encore tous amollis et acceptaient qu'on leur dise certaines vérités. Ils n'étaient par encore élevés en batterie. Néanmoins les français étaient quand même des veaux selon les critères gaullistes de l’époque.
Je suis sans doute un petit fasciste dans mon comportement aux yeux de certains. Mais je préfère cela plutôt que ressembler à l'homme de la rue fier d'être un anonyme et de n'avoir aucun préjugé ni aucun sentiment subversif sur le monde qui l'entoure, soucieux de paraître aimable, c'est-à-dire fade, lisse, paisible, bovin jusqu'au bout, envers et contre tout.
Je suis de ceux qui veulent réserver le sacré aux initiés. D'ailleurs le peuple n'a rien à faire de ces histoires sacrées. Tout ce qui l'intéresse, c'est de vivre à l'horizontale : toucher un salaire, bénéficier d'une bonne retraite, être un bon assuré social, jouir des biens industriels mis à sa disposition. Le peuple, par sa dégénérescence culturelle, ne mérite pas d'être mis dans le secret des dieux.
Je ne crois pas à la démocratisation du sacré. Tant que la télévision, les radios et les journaux feront bêler les foules, ces dernières n’auront pas accès à ces chères étoiles qui brillent au-dessus de la tête des élus.
120 - Osez penser !
Sans culture, sans réflexion, l'homme n'est rien. Sans instruction, sans outils pour penser, sans références culturelles, sans structure valable pour l'esprit, sans apprentissage de la pensée, sans éducation du goût, sans élévation de la pensée, l'individu est un parfait abruti tout juste capable d'écouter du rap, d'ânonner "Nique ta mère", et incompétent pour savourer dignement les belles choses de l'existence. La culture et la réflexion donnent des ailes, libèrent des chaînes de l'abrutissement collectif. Je refuse de me laisser manipuler par le discours ambiant nivelé vers le bas.
Ainsi la "sous-pensée" arrive par le téléthon, l'écologie, la lutte contre la pollution, la défense des lointains animaux, la sensibilité populaire vis-à-vis des malheurs les plus médiatiques, les plus photogéniques, la grande ruée vers l'éclipse, les festivités de l'an 2000... Tout cela c'est de l'abrutissement total de foules. Je ne dis pas qu'il faut s'exclure des événements notables de la société ni ne pas s'engager dans quelque combat digne de ce nom, là n'est pas le propos. Ce que je reproche à ces chevaliers du dimanche, à ces épiciers-héros, c'est la manière d'arriver à ces fins, même si elles sont louables en soi : en se laissant abuser l'esprit, manipuler le mental, conduire comme des moutons dans la bergerie cotonneuse de la pensée molle.
J'ai en moi quelque chose qui fait cruellement défaut à la plupart de mes semblables : le sens aigu de la critique. Je ne suis pas un esprit qui se laisse aisément convaincre et conditionner par des petites vérités scolaires. Je ne suis certes pas facile à vivre. Je ne suis effectivement pas n'importe qui, comme certains peuvent le constater avec douleur. Non, je ne suis pas un esprit plein de guimauve et de tiédeur. Je ne me suis jamais laissé abrutir par le discours ambiant de cette société. Mes contemporains sont en général assez mous, inconsistants, bovins jusqu'à l'extrême. Je ne suis pas un veau de français moyens.
Sachez que je ne fais pas partie de ces masses éduquées par les médias et la télévision et nourries aux roses granulés de la sensibilité maximale et de la pensée minimale.
Dans cette société je ne veux pas être un loup comme certains, ni un renard comme d'autres, ni un mouton comme la majorité. Je veux seulement être un oiseau, un aigle, et voler au-dessus de la mêlée.
121 - Un oiseau libre
Je n'ai ni attaches, ni bagages, ni or qui alourdiraient mon vol : la liberté est ma plus chère conquête. J'ai hérité d'un royaume plus vaste que vos empires, et mon palais de paille et de nuages vaut tous vos trésors de marbre et d'airain : j'ai le ciel pour unique asile, les étoiles pour le meubler, un caillou pour tout oreiller, l'herbe des champs pour futur tombeau.
Et le vent en guise de chien fidèle.
Mon toit de constellations et de brumes a le prix infini des choses qui ne s'achètent pas. Mon habit de crasse et de misère est une voile que le souffle des muses emporte plus loin que vos soieries appesanties par l'argent et le plomb, et ma semelle errante est moins trouée que vos cartes de pointage aux mortels effets, moins usée que vos jours perdus à travailler...
Moi, jamais je ne travaille. La musique, la danse et l'amour sont des sésames qui m'ouvrent les portes du ciel. Alors que vos clés si chèrement gagnées n'ouvrent que des portes qui vous font entrer dans ces prisons nommées «richesses» et «confort».
Je suis un oiseau de passage aux ailes vives, et mon chant sans limite atteint les plus hautes nues. L'alouette partage mon horizon, le hérisson se glisse dans ma couche et les hululements de l'effraie peuplent mes songes.
Je suis le mal-aimé, le mauvais augure, le messager du diable, le voleur de poules, le passager de minuit, l'insaisissable, la rumeur, l'ennemi...
Je suis libre, je suis pauvre, je suis heureux.
Je suis le bohémien.
122 - Un jour d'été en campagne
Le vieillard est étendu dans une chaise longue sur le seuil de la porte grande ouverte, les yeux mi-clos, la tête relevée, les bras mollement posés sur les accoudoirs. C'est l'été, et la chaleur est accablante. C'est un vieillard qui n'a plus d'âge, dont on sent la fin proche.
Il semble d'ailleurs attendre la mort à sa porte, au pied de sa maison, sans regret ni amertume. Peut-être même avec une certaine impatience. Il est las. Quelques mouches importunes se posent sur son front usé. Il les chasse d'un geste lent et monotone.
A présent le soleil est haut, et le vieil homme baisse la tête, sur le point de succomber au chant indolent de Morphée. Sous les feux écrasants de l'astre tout est silence, torpeur, hébétude. Rien ne vient troubler cette molle et chaude quiétude : l'homme vit seul et pas un chat ne hante les lieux.
Maintenant on dirait qu'il dort au soleil. En fait il ne dort pas. Il est mort.
Mort au soleil.
123 - La détresse
La petite fille aux boucles blondes marche droit devant elle, traversant prés et champs d'un pas égal. Sur sa joue un filet d'argent suinte, et luit furtivement au soleil. Elle pleure du bout de ses dix ans, boudeuse. Et à travers ses yeux bridés son regard perdu interroge le ciel, et peut-être même le monde entier. Son coeur est triste. Plus même : douloureux. Pire encore : blessé.
Elle le sent confusément. Elle en prend conscience progressivement, inéluctablement, comme une soudaine révélation tombée le jour même, à la minute même. Et son coeur s'alourdit au fil de ses pas. Ses pensées sont égarées, comme elles l'ont toujours été.
Elle vient, une nouvelle fois, de se faire exclure de la troupe d'enfants de son âge qui jouaient non loin de sa maison. Alors elle s'est contentée d'observer les jeux de ses camarades de loin avant de leur tourner le dos et de s'en aller au hasard dans la campagne environnante, sans vraiment en connaître l'exacte raison, dans la confusion de ses idées et de son coeur perturbés.
Elle a parcouru plusieurs kilomètres, et est déjà loin de chez elle. Elle arrive au bord d'un point d'eau, qu'elle ne connaît pas. Profond. Elle peut voir, en se penchant un peu, le ciel qui se reflète, si vaste, si beau. Et puis, en se penchant encore un peu plus elle voit son visage, si jeune, si frais. Ses larmes redoublent, et tombent une à une dans l'onde à peine troublée.
Pendant ce temps on s'inquiète de son absence, et les gendarmes sont alertés pour tenter de la retrouver. On craint pour sa vie, sait-on jamais avec toutes ces histoires de mauvaises rencontres... C'est une petite fille qui n'a que dix ans.
Combien de temps est-elle restée ainsi au bord de l'eau à scruter le ciel, à plonger le regard dans le mystère de son visage reflété ?
On a retrouvé son petit corps le lendemain, enseveli sous les flots paisibles de l'étang, telle Ophélie étendue dans son mouvant linceul de cristal. Une noyade stupide ont conclu les gendarmes. Une imprudence d'enfant fugueur... C'est ce qu'ont rapporté tous les journaux du pays. Mais qui peut dire ce qui peut se passer dans la tête d'une enfant de dix ans ?
Comment peut-on affirmer qu'à cet âge on n'a pas la sensibilité d'un adulte, au point de... Le désespoir a-t-il donc un âge légitime aux yeux des grandes personnes ?
Nul n'a osé avancer une telle hypothèse. En effet, on ne prête pas une telle subtilité d'émotion à un coeur si jeune, si innocent. Il n'y eut aucun témoin du drame, si ce n'est le vent et le chant des oiseaux. Dans l'onde la petite fille aux boucles blondes a vu son image. Elle a vraiment compris, enfin, seule face à elle-même, qui elle était, pourquoi elle était si différente des autres petites filles de son âge. Elle s'est vu pleurer, et elle a su pourquoi elle pleurait. Elle n'a pas supporté. Tout cela n'était pourtant pas grand-chose lui assuraient souvent ses parents. En fait tout ne tenait qu'en un mot, un seul.
La petite fille était trisomique.
124 - Les songes d'un gueux
Je suis l'amant solitaire, l'étoile errante, le pauvre hère de l'amour. Je n'ai pas de maison, pas d'or, pas de feu, pas de chance, pas de joie. Les bois, les champs, les rivières et les saisons sont mes asiles. Et la nuit le ciel est ma seule couverture, tiède en été, glaciale en hiver. Avec les constellations pour unique oreiller. Lorsque je dors je suis heureux. J'accède à un autre univers : les songes.
C'est en ces lieux oniriques que chaque nuit je deviens prince, oubliant mes oripeaux de vagabond : dans mes rêves un être, toujours le même, vient me rendre visite. Chaque nuit une créature mystérieuse, fine comme la libellule, gracieuse comme l'araignée d'eau, aérienne comme le vent me tient compagnie. Est-ce donc un elfe, une fée, quelque nymphe ou sylphide surgie des herbes qui m'entourent ? Je l'ignore, mais avec elle je deviens un héros, un chevalier vêtu d'or et de lumière partant à la conquête des étoiles, de toutes les étoiles que compte le ciel. Mes histoires rêvées sont épiques, grandioses, inoubliables.
Et chaque nuit je poursuis mes aventures interrompues à l'aube. Le rêve reprend chaque soir son cours exactement là où il s'était achevé le matin. Parfois il m'arrive de m'endormir au grand jour dans les herbes folles, et je rejoins aussitôt ma fiancée onirique. Je sais qu'elle m'attend, toujours fidèle au rendez-vous.
Pendant longtemps j'ignorais qui était cette créature devenue l'amante de mes rêves, l'hôte de mes songes, la présence impalpable de mes nuits. Maintenant je sais. Je connais le nom de cette charmante sorcière qui vient me rendre visite dans mes songes pour les mieux troubler de sa chère présence. Je connais cette reine de l'illusion qui m'a emmené si loin, je connais cet être qui est le baume à mes misères.
Ca n'est pas une femme comme je le pensais. C'est un galant, un joli, un doux messager de la nuit.
Son nom est Morphée.
125 - La domesticité
Monsieur,
Sachons entendre avec intelligence, probité et sens de la mesure les saints préceptes de la chrétienne religion qui nous ont été enseignés. Nous sommes des gens de bien vous et moi. Sachons nous représenter cependant l'infinie bassesse de ceux qui, pour leur malheur et pour notre bonheur, ne nous ressemblent pas. Je veux désigner bien entendu ces masses laborieuses issues de si peu de choses. Gens du peuple et gens de rien, pour me résumer.
Que nous enseigne la religion ? Elle nous dit, entre autres choses, qu'il est malséant pour un homme de goût soucieux de cultiver sa réputation, de préserver sa santé et de sauver son honneur d'user de la chair femelle à des fins malhonnêtes. Cela est une vérité universellement admise, il est vrai. Mais ce que ne précisent pas les Ecritures, c'est qu'il existe deux races de femelles sur Terre. Deux espèces radicalement différentes.
En effet, dans ce monde harmonieux qui semble avoir été spécialement conçu pour nous les gens de bien, il y a à notre disposition les simples filles sans envergure, sans titre et sans fortune communément appelées servantes, domestique, ou lingères, bonniches, souillons, bonnes à tout faire ou encore filles de ferme, comme vous voudrez. La définition exacte importe peu ici.
Et puis pour notre admiration, notre chaste inspiration et l'exercice de nos belles manières, il y a les autres : les Marquises, les Demoiselles de bonne famille, les vierges à particule, les Comtesses, etc. Ces femmes que j'appellerais commodément «l'espèce à peau laiteuse».
Sachez qu'il ne saurait y avoir péché pour des gens de notre rang à vouloir s'amuser avec la première catégorie de ces créatures. Engrosser par mégarde ces paysannes, ces gens de rien, ces pauvresses, ces âmes simples et sans religion, ces frustres sensibilités, ces couturières sans avenir, ces représentantes de la plus commune espèce enfin (et d'ailleurs vouée aux oubliettes de l'Histoire), ne constitue pas en soi une faute. Sauf bien sûr si l'homme de bien met en danger sa santé, ce qui par contre serait un grave et véritable péché car on ne doit pas mettre inconsidérément en danger sa santé de chrétien sous prétexte de passager égarement.
Au passage je me permets une petite digression : on ne mettra jamais assez en garde les hommes de notre race contre ces dangers, qui sont réels. Au cas où la servante mettrait en péril la santé de son maître, soit par manque d'hygiène, soit par négligence des bonnes manières à adopter face aux ardeurs de son maître (ce qui est fréquent chez ces paysannes-là), celle-ci sera jetée à la rue sur-le-champ, sans autre forme de procès. Et sans dédommagement cela va sans dire, car il serait inconcevable qu’une lingère réclamât à son maître !
Bref, sachez que l'espèce paysanne a été mise sur Terre pour contenter les menues envies des gens du monde que nous sommes. Et les femmes à peau laiteuse qui ont eu le bon goût d'hériter d'une particule, celles-là sont nées pour qu'on leur rende hommage de la manière la plus élégante, la plus délicate et la plus généreuse qui soit. Ce qui est dans l'ordre normal des choses, vous en conviendrez.
Donc on ne s'amusera point contre leur gré avec les Marquises, les Demoiselles bien nées pensionnaires des couvents, les épouses honnêtes des bourgeois, etc. Comme le monde est bien fait, rappelons-nous que pour ce genre de passe-temps sans conséquence mais, paraît-il, impérieux pour nous les gens du noble sexe, il y a à notre disposition un inépuisable réservoir à plaisirs. En effet, les filles de peu pullulent, abondent, et l'on ne parvient même pas à les dénombrer tant elles infectent le pays.
Ce qu'il fallait rectifier dans les Ecritures, c'était cela précisément. Pour nous les gens de la bonne société, il n'y a point de véritable péché d'user de la chair des servantes. D'autant moins que ces dernières sont normalement à notre service, et qu'elles sont donc payées pour cela. L'argent donnant tous les droits à celui qui le possède, et les paysannes n'ayant de par leur condition ni l'un ni l'autre (ni argent ni droit), il est naturel et légitime (et même fortement recommandé pour les gens souffrant d'obsessions sexuelles particulières ou de vices et passions inavouables que ne sauraient chrétiennement satisfaire les honnêtes épouses) que l'homme de bien profite pleinement de ce que Dieu lui propose sous la forme d'une simple lingère.
A partir du moment où l'honnête homme paye les services de sa bonne, il a le droit d'en disposer comme il l'entend.
Donc, vous pouvez profiter de votre bonne tout votre saoul Monsieur, il ne saurait y avoir péché (sauf si, je vous le rappelle, celle-ci vous infecte avec une méchante maladie, en ce cas vous n'omettriez pas de la châtier sévèrement). Vous pourrez ensuite continuer d'aller à l'église le dimanche la tête haute, votre épouse pendue à votre bras, avec la considération de l'évêque (qui lui aussi, de par sa haute fonction, dispose d'une bonne).
126 - Amitié particulière
Madame de,
Sachez que dans l'affaire qui m'occupe ici avec vous, le talent n'est rien.
Seule compte la particule. C'est elle qui confère la beauté, la dignité, la grandeur à celui qui a l'honneur d'être bien né. Votre particule seule suffit à donner du prix à votre personne, au moins à mes yeux. J'ose espérer que vous ne serez pas insensible à mon propos, puisque vous faites partie des élues. Votre particule, votre nom, votre rang sont des gages de valeur selon moi. Votre beauté est là, véritablement.
Votre plume m'est aimable, quoi qu'il en soit. Vous valez bien que je vous lise, au moins pour la raison essentielle que vous faites partie des gens de bien qui ont le privilège d'avoir la particule. Votre particule, c'est votre talent.
Je ne ferai pas preuve d'humilité quant à vos éloges au sujet de ma plume, car je n'ai pas les moyens d'être humble. Je suis ainsi fait que la fierté est mon habit de sortie habituel. Vous pouvez louer ma verve : je porte avec beaucoup de prestance les lauriers. Je chante ma gloire à pleine gorge, et tant pis pour ceux qui ne veulent pas m'entendre : s'ils préfèrent la discrétion à mes cris de guerre, ils n'ont qu'à écouter les piètres silences d'humilité de ceux qui, trop modestes, n'assument pas leur art en société.
Vous devrez accepter avec transport ma hautaine éloquence Madame, si vous voulez m'avoir pour ami.
Dites-moi comment vous vous portez après lecture de ce message. Et je saurai si vous êtes digne de mon amitié.
127 - Considérations générales et particulières au sujet de ma particule
Le problème de la particule se pose, je pense, dès lors que l'on commence à dénigrer sa valeur sociologique, son prix culturel, son caractère éminemment vénérable, son essence mystique, sa spécificité morale. Et sa fonction sociale.
L'aristocratie est une composante obligée de toute société. Que les modèles soient des banquiers, des chanteurs populaires ou des nobles pleins d'honneur et de fierté (comme moi), le problème demeure le même : les sociétés humaines ont besoin de vivants représentants d'une certaine élite, soit pour s'identifier à celle-ci, soit pour en faire un contre modèle. Quoi que l'on dise, l'élite est le fer de lance de toute organisation sociale de base. Quant à décréter que cette élite pourrait être plutôt le monde des chanteurs ou bien le monde des banquiers, plutôt que celui des hidalgos, ceci est uniquement affaire de maturité d'esprit de la part de celui qui décrète. En ce qui me concerne, je reconnais l'aristocratie comme la véritable représentante de l'élite sociale. C'est elle qui fait autorité dans ma culture. L'important pour moi, n'est pas d'avoir un diplôme, ni de gagner beaucoup d'argent, mais d'être élevé à la dignité de noble. A mes yeux, seule la particule sauve. Elle est le point de repère de l'orgueil bien utilisé. Qu'ai-je à prouver, moi qui suis bien né, à celui qui se targue d'être devenu quelqu'un tout en étant fils de rien ? La particule n'est pas un mérite, mais une grâce tombée du ciel. Peu m'importe la manière dont cette grâce est descendue sur ma tête, que ce soit par hasard ou par volonté humaine, le ciel a parlé et m'a fait « de ». Et c'est cela qui est important à mes yeux. Je n'ai pas demandé un tel honneur, j'ai été couronné à ma naissance, par ma naissance. Je n'ai rien fait pour. C'est ce qui me distingue de celui qui cherche la reconnaissance à travers l'élévation sociale. A chacun son hochet.
Pour certains ce sera l'argent, pour d'autres la célébrité. Pour moi c'est la particule.
La particule est une distinction. Un privilège culturel, social, une faveur divine. Une grâce qui peut tomber aussi bien sur le bossu que sur l'ignorant, sur le prix Nobel que sur l'idiot du village. Je crois, et cela est mon droit le plus légitime, être né sous les lueurs de la nuit.
Mes Pères, les Anciens, viennent du ciel, ils descendent des étoiles. Mon nom "Izarra" ne signifie-t-il pas « Etoile », en souvenir précisément de l'une de ces lumières qui brillent aux nues et d'où est issu mon sang ? Cette explication poétique vaut bien toute autre qui dénigrerait le sens sacré de mon nom à rallonge.
Si un banquier se croit un prince parce qu'il a des coffres-forts et une belle situation, pourquoi moi qui ai la chance d'avoir la particule, et simplement la particule, je ne mettrais point un prix à ma fortune temporelle ? Puisque tout est relatif sur le plan social, si ma particule ne vaut rien aux yeux de certains, le titre de Président de la République ne devrait rien valoir non plus. Mais si un Président de la République c'est quelqu'un, à cause de son « diplôme de Présidence de la République », et uniquement à cause de cela, alors moi je suis quelqu'un à cause de mon diplôme de «particulé». Jouons le jeu des vanités sociales ou ne le jouons pas. Mais, si nous le trouvons faussé, mensonger ou insultant, à ce moment-là quittons la société des hommes et faisons-nous ermite.
Oui, je suis fier et honoré à cause de ma particule. Mon «de», c'est ma culture, ma richesse, ma personnalité intime, mon blason, ma différence. Au contact permanent avec la particule, mon coeur prédisposé s'est progressivement rempli d'un sentiment d'élévation. D'abord cela a été confus, à mesure que je prenais conscience de l'importance de mon nom, puis au fil des ans j'ai été persuadé d'appartenir à l'espèce noble.
Qu'est-ce à dire ?
Je suis né pour avoir la particule, comme d'autres sont nés pour être mécréants, leurs prédispositions naturelles se confirmant, se renforçant au contact de leur milieu. L'Etat Civil m'a fait noble. A tort ou à raison aux yeux de certains «hérétiques». Le fait est qu'aujourd'hui je jouis de ma particule. Est-ce la particule qui m'a façonné à son image ou bien est-ce le Destin qui m'a couronné avec cette particule en signe de noblesse, toujours est-il que je crois en mon ETOILE. Je crois en mon nom, comme d'autres croient en leur compte en banque ou bien en leurs diplômes. Que l'on m'ôte ma particule, et je ne suis plus moi-même, tant je me suis identifié à celle-ci. Je n'oserais plus me mêler à mes semblables si je devenais leur semblable. Ma particule, c'est ce qui me distingue des autres, des «sans particules», c'est mon habit de sortie, mon épée au côté, mon panache, mon étendard, mon vif blason.
J'ai le sens du sacré, le sens du mystère. Je crois aux chimères dans la mesure où j'y crois. Avec naïveté, avec obscurantisme, avec imbécillité, certes. Mais avec noblesse. Avec grandeur. Avec un sentiment « donquichottesque » au coeur.
Ma particule, je ne l'occulte pas comme le font certains membres de ma famille. Je la montre tant que je le peux, selon l'élémentaire bienséance qui règle ordinairement les rapports sociaux. Je ne l'affiche pas comme un argument imparable, je la montre simplement et cela est suffisant. La crinière du lion seule fait autorité, nul besoin qu'il sorte la griffe. Je n'ai pas honte de mon «de». J'ai un beau nom, je suis bien né, et je rends grâces au Ciel pour tous ces bienfaits impalpables. «L'essentiel est invisible pour les yeux», disait le Renard. Ma particule n'est pas seulement inscrite sur mon front (sur lequel on peut y lire ma noblesse), elle est également et surtout secrètement logée au fond de mon coeur. Je sais que je suis un noble, et j'y crois. Le reste, c'est-à-dire les tentatives de dénigrement, n'est que prosaïsme le plus horizontal.
Pour rien au monde je ne veux faire partie de la moyenne générale. Et mon discours sur la particule, c'est un combat personnel contre la pensée borgne et fruste, tiède et insipide de la masse, du peuple, de cette racaille qui n'est pas éveillée aux beautés secrètes de l'invisible. Le peuple ne connaît pas les beaux sentiments. Il n'est guère sensible à l'élévation du coeur et de l'esprit. Il ignore la beauté d'une simple particule.
Et tout est dit.
Refuser de glorifier sa particule quand on a la chance d'en posséder une, c'est ne pas faire honneur, à mon sens, à la mémoire de ceux qui ont contribué à faire ce qu'on est aujourd'hui. Car enfin, qu'est-ce que la particule ?
Pour l'esprit dénué de critique comme pour l'inculte, c'est simplement deux lettres précédant un patronyme. Autant montrer à un âne une partition de musique. Il ne verra que des points épars sur des lignes. L'âne n'entend pas Mozart de la même oreille qu'un mélomane. De même, pour l'humble équidé un poème de Victor Hugo ne sera rien d'autre qu'une succession de caractères noirs jetés sur un carré de papier blanc, sans nulle valeur à ses yeux. Pour l'être doté d'un minimum d'intelligence et de sensibilité, un poème de Hugo sera autre chose que des simples lettres additionnées et agglutinées de façon à former des mots sans nulle résonance. L'intelligence, la sensibilité transforment les mots en chants sacrés ou en histoires d'amour. Bref, des choses cohérentes et admirables naissent des mots, des partitions. Parce que l'être doué d'intelligence sait prendre du recul par rapport aux simples apparences brutes et primaires des choses, les mystères se révèlent à lui.
L'érudit se délecte de la prose kantienne, quand le grossier, ne trouvant là que perte de temps, s'ennuie. Un gouffre culturel sépare ces deux êtres. Le mystère et la beauté cachés derrière les apparences ne s'ouvrent qu'aux plus beaux esprits.
Entre l'âne et le philosophe, il y a le mur infranchissable et sacré de l'intelligence, quelque chose de divin. Je sais que vous ne voyez dans ma particule que deux lettres bien banales. Vous éludez, consciemment ou non, le contexte particulier du problème. Face à ma particule vous vous comportez comme l'âne devant une partition de Mozart. Par pur esprit réactionnaire vous semblez (comme la plupart des gens à qui je tiens ce discours) ne pas avoir accès à la beauté secrète de l'affaire, trop préoccupés que vous êtes à regarder le plus près possible cette particule.
En ce cas vous ne prendriez pas le recul nécessaire qui permet de voir l'ensemble dans son contexte, comme lorsqu'on prend du recul pour admirer un tableau impressionniste. Pour vous comme pour mes détracteurs il est vain de prendre à coeur comme je le fais ce problème de la particule, parce que selon vous (insensibles que vous êtes à ce problème) il n'y a nul mystère à sonder là-dedans. Et vous aimeriez que je traîne mon « de » sans aucune fierté particulière, ignorant du trésor légué par le Ciel... Je finis par croire que finalement la particule se mérite.
Si l'heureux possesseur d'une particule ne sait pas décoder le message céleste tombé sur lui à sa naissance, il n'en est pas digne. Tout le reste, c'est de la mauvaise littérature. C'est comme si l'on tentait de désacraliser les partitions de Chopin ou les écrits de Hugo en expliquant que ce ne sont là que des signes inscrits sur du papier, et que les beautés que l'on accorde à ces choses sont subjectives, artificielles, sans fondement solide, vu que tout n'est qu'affaire de sensibilité personnelle, et donc aléatoire, arbitraire. On a le droit de ne pas être sensible à la musique de Chopin ou aux histoires de Hugo, mais a-t-on le droit de dénigrer les arts pour l'unique raison que l'on est hermétique aux caractères imprimés, donc que l'on est analphabète ? Ou bien sourd ?
Le problème est là, en ce qui concerne cette chère et précieuse particule qui fait ma fierté. Si des sensibilités incultes ou sourdes et aveugles ne veulent voir rien d'autre dans le «de» que deux lettres alphabétiques, c'est bien triste mais c'est leur problème au fond. Ceux-là n'ont pas accès aux richesses intérieures, aux émotions oniriques, poétiques. Pour ces gens-là le romantisme n'est qu'un mot formé de 9 lettres alphabétiques, le rêve un autre mot de quatre lettres, etc.
Jusqu'au mot «IZARRA» qui ne veut rien dire non plus, en tout cas pas plus que la particule. Pour moi ce mot suprême signifie «ETOILE». Et en plus ce mot est enrichi d'une particule. Tous les signes sont là pour sacraliser, à juste titre, ce beau et noble nom que je porte.
128 - Au nom de mon nom
Une particule me faisait un jour de l'ombre par sa simple présence sur une liste. Insolente présence à côté de ma particule. Voici ce que j'ai répondu à cet autre porteur de particule :
En ce lieu conquis, j'estime qu'il y a une particule de trop. Une concurrence insupportable qui me déplaît au possible. Je ne saurais tolérer que l'un d'entre vous affiche avec prétention sa particule, son nom à rallonge. Ce rival, ce fat qui se garde bien de faire le malin, et qui feint l'humilité, vous l'avez tous reconnu : c'est ce Monsieur de la Châtelière.
Qu'il cesse d'apposer au bas de ses mails sa piètre et vaine particule (qu'il doit chèrement et ridiculement porter dans son coeur pour qu'il l'expose ainsi à la vue de tous...), ou bien qu'il fasse silence ! Je veux être le SEUL à jouir d'une particule en semblable société. Pensez donc, si tout le monde avait sa petite particule à revendiquer, quelle valeur aurait celle-ci ? Une belle et digne chose se doit de demeurer rare pour avoir du prix. Je m'autoproclame exclusif porteur du signe de la noblesse ici. Le seul habilité à représenter l'aristocratie parmi vous, c'est moi. Et nul autre que moi. Je le déclare solennellement.
Si vous voulez jouir de mon estime Monsieur de la Châtelière, oubliez donc votre futile panache qui m'offense, et faites-vous appeler désormais, plus simplement, plus sobrement, "Castré" ou Monsieur "Châtré". Soyez humble, c'est l'apanage de la vraie noblesse. Abandonnez en ma présence cette trop visible marque de prestige, sinon vous me fâcherez. Montrez-vous grand Monsieur de la Châtelière : en respectant ma fierté et en devenant plus modeste. Les dieux vous en seront reconnaissants, tandis que vous ferez un heureux sur Terre.
Je vous salue, Monsieur le "Castré de la Particule".
P.S. Au cas où par orgueil déplacé vous refuseriez de régler à l'amiable cette affaire selon mes exigences, ou bien pour quelque autre futile cause que ce soit vous émettriez des objections à cet honnête contrat proposé, sachez que je ne manquerai pas de vous faire entendre raison en employant des procédés certes moins tendres mais plus persuasifs, croyez-moi. Que le Ciel vous soit d'un heureux secours dans cette épreuve de modestie.
129 - Le prix d'une piètre naissance
Une chose m'ennuie : je n'ai pas encore vu chez vous l'ombre d'une particule. Je vous avoue très ouvertement que votre nom trop bref m'importune, m'offense, m'afflige.
En effet, "Jean Dutour" ça n'est pas, que je sache, un nom à rallonge...
Je vous pose donc LA question : mais où donc est votre "de", je veux parler bien entendu de votre sainte particule ? Permettez-moi Monsieur de railler ici sans vergogne votre nom, et encore de le bafouer, de le mépriser, de le honnir, parce qu'il est à présent évident que vous êtes parfaitement dépourvu de cette indispensable particule qui confère tant d'avantages aux élus... La particule répand moult grâces sur la tête de ceux qui ont l'heur d'en posséder une. Or vous n'avez pas de particule, Monsieur Dutour. Hélas pour vous, vous ne pouvez donc que me déplaire.
Dans ces circonstances je me vois obligé de cesser tout commerce avec vous, que cela vous agrée ou vous chagrine. Souffrez une bonne fois pour toutes Monsieur Dutour que je ne puisse concevoir de rapports honnêtes avec un sans particule de votre espèce. Cela n'est pas seulement une question de bienséance en ce qui me concerne, c'est-à-dire essentiellement une question de respect de ma personne, mais c'est aussi et surtout une affaire de goût.
En effet, un noble comme moi, autrement dit un sang si pur, un coeur si valeureux, une âme si belle, ne saurait se frotter à la roture* de quelque manière que ce soit, sans se compromettre aux yeux des gens du monde et de ses chers voisins, tous de haute extraction il va sans dire...
Aussi je vous en prie, ne dites à personne que j'ai croisé la plume avec un représentant de la plèbe, avec un sans particule. Avec vous en un mot. Je vous dis donc adieu Monsieur le sans particule, en espérant que vous saurez m'oublier assez vite, de crainte de voir salir ma réputation à cause de vos éventuelles indiscrétions.
- J'entends par roture tout ce qui ne possède point de particule.
130 - Macabre baiser
Vous m'avez tué.
Mon cadavre étendu sur les dalles froides de la cathédrale s'est vidé de sa chaleur. La lame assassine gît non loin de mon corps. Mes yeux ouverts et inexpressifs fixent les voûtes plongées dans la pénombre. Il s'agit bien de mon cadavre. Ce sont bien mes yeux qui sont ouverts sur le néant, c'est bien mon sang qui tache mon flanc, c'est bien ma plaie qui bée. Vous m'avez tué.
Vous avez plongé la lame profondément dans mon corps, et mon coeur déchiré s'est tu pour toujours. Jamais plus il ne battra. Vous m'avez tué. Je suis mort. Je n'existe plus.
Que vous reste-t-il, meurtrière que vous êtes ? Que vous reste-t-il à aimer à présent que je suis mort, à présent que vous avez tué le cher objet de votre amour ?
Je vous ai tendu l'arme dans un ultime geste de provocation et vous avez été jusqu'au bout de votre logique. La lame du poignard a servi votre cause désespérée et me voilà mort. Jamais plus je ne vous dirai des mots d'amour. Il ne vous reste plus rien que des souvenirs.
Alors, criminelle impie, vous commettez l'odieux blasphème, au nom de l'amour. Vous vous approchez de mon corps, de mon cadavre, de ma dépouille, de ce macchabée déjà froid qui me ressemble tellement... Mes lèvres bleuies par le masque glacial de la MORT sont rigides. Vous approchez votre visage de mon visage de pierre. Pas un souffle ne sort de ma bouche. Vous approchez encore...
Vos lèvres chaudes effleurent mes lèvres mortes.
Puis imperceptiblement elles se referment sur ma bouche à jamais close. Vous venez de m'embrasser. Vous venez de voler un baiser à un mort, ce mort qui de son vivant n'avait jamais voulu vous accorder ce baiser.
Et j'emporte la caresse de vos lèvres dans la tombe.
131 - Cygnes, crépuscule et avions
C'était en fin de journée. Je traînais mon ennui sur les bords de Marne, le pas nonchalant. Les feuilles mortes crissaient sous ma semelle, les barques amarrées se balançaient mollement au gré du clapotis, des cygnes faisaient des gestes gracieux sur l'onde...
Aux alentours de l'aéroport le ballet des avions à l'approche commençait à s'intensifier. Haut dans le ciel, d'autres aéronefs laissaient de longues traces blanches sur leur passage. Ceux-là ne faisaient que passer au-dessus de l'aéroport.
Avec l'arrivée du crépuscule s'estompaient les bruits ordinaires de la journée, et je pouvais entendre l'aile furtive de l'oiseau rasant l'onde, le croassement plaintif du corbeau au loin, le bourdonnement sourd des avions dans la nue.
Je stoppai le pas pour observer le vol de quelques oiseaux de belle envergure. Les yeux levés au ciel, j'admirais leurs allées et venues au-dessus de l'eau. En levant un peu plus les yeux, dans mon champ de vision apparut un des avions sur le point d'atterrir. D'un mouvement imperceptible de la pupille, mon regard passa de l'oiseau à la machine.
L'avion, que je distinguais assez bien d'en bas, changea de cap. D'un basculement ample il se mit sur le flanc, et dans cette manoeuvre son aile m'envoya un reflet de soleil dans l'oeil. Ce fut comme un minuscule éclair dans le ciel.
Pendant quelques instants je demeurai là, silencieux, attentif près des flots paisibles. Les cygnes s'étaient rapprochés de moi, à l'affût de quelque poignée de pain providentiel. Les corbeaux croassaient à l'horizon, tandis que les avions chuintaient en entrecroisant leurs fumées blanches au-dessus des nuages.
Les cygnes s'agitaient inutilement à mes pieds, quêtant vague quignon. Ne voyant venir aucune pitance de cette main humaine, ils se dispersèrent bientôt.
D'autres avions s'approchaient, prêts à atterrir à leur tour. Le ciel commençait à s'assombrir et j'avais un peu froid sur les bords de Marne.
Je m'en allai.
132 - Un ami à combattre
Monsieur,
Vous avez bien raison de m'admirer à ce point et les autres feraient d'ailleurs bien de prendre exemple sur vous. Je reconnais volontiers en vous un digne admirateur de mon authentique talent.
Votre appréciation m'a été droit au coeur. Je suis bien aise que ma prose vous agrée à ce point. Je suis flatté et honoré que votre plume ait daigné m'accorder quelque importance. Voilà déjà un heureux présage de notre entente.
Par ailleurs, votre émoi si sincèrement avoué me touche et m'honore. Et même si je suis depuis longtemps accoutumé à la chose, je ne me lasse point des éphémères éloges, et sais toujours rendre un juste hommage à ces âmes averties qui ne craignent pas de louer celui qui ose allumer certains feux.
Les circonstances m'obligent donc à vous répondre ici avec coeur. Ce qui est non seulement concevable, mais encore nécessaire si l'on veut éprouver l'ardeur naissante de ce premier mouvement.
Toutefois laissez-moi vous prévenir que j'aimerais faire d'un phénomène tel que vous mon pire ennemi. En effet, au regard de la qualité de celui qui ose vers moi ces dignes éloges, un duel se doit être envisagé. Et sous les meilleurs augures encore ! C'est inévitable. Vous êtes brillant, vous êtes beau, vous êtes à ma hauteur : engageons donc les hostilités sans plus tarder !
Je vais imaginer quelque futile prétexte afin de vous chercher querelle, beau Monsieur. Ne vous soustrayez surtout pas à mon fer vengeur, le duel entre vous et moi s'annonce piquant et risque donc d'être particulièrement savoureux. Un véritable feu d'artifice, inutile et beau.
A bientôt cher ami.
133 - Un hérétique avisé
Je viens de terminer une discussion longue de plus d'une heure avec deux Témoins de Jéhovah venus me rendre visite pour proposer leur sainte vérité. En résumé, il y eut ces deux Témoins de Jéhovah et une contre-balance nommée Raphaël Zacharie de Izarra. Pas facile dans ces conditions de répandre la prétendue bonne parole. Raphaël Zacharie de Izarra ne fait pas partie de cette moyenne moutonnière molle, insipide et facile. La vérité "jéhovahesque" n'est pas si évidente à faire entendre à ceux qui osent la discuter avec autant de coeur. Ce serait bien trop simple. Dieu merci, les Témoins de Jéhovah doivent aussi compter avec le facteur redoutable "RZDI".
Lui, Raphaël Zacharie de Izarra, il ne leur claque pas la porte au nez aux Témoins de Jéhovah : il les fait entrer pour leur servir plus d'une heure durant son épaisse soupe izarresque, bien consistante.
Et c'est à l'aune de ce facteur que l'on peut mesurer l'extrême difficulté de faire partie du "club" des Témoins de Jéhovah... Acte héroïque ou pure inconscience de la part de ses adeptes ? Je leur fais face comme un roc de granit. C'est là mon rôle. Il ne faudrait pas m'oublier, je fais aussi partie de cette réalité du monde, tout autant que les Témoins de Jéhovah. Peu importe que l'on pense que je suis hermétique à la vérité des Témoins de Jéhovah, que je suis hérétique ou que mes propos sont infâmes : je fais partie de ce monde. Ca aussi c'est une vérité. Peu importent mes raisons, le monde est monde.
Il y a la théorie, et il y a la pratique. Il y a les paroles, les pensées, et il y a les faits. Les Témoins de Jéhovah ignoreraient-ils semblable évidence ?
La vérité n'est pas l'apanage des plus convaincus, mais des plus forts. C'est-à-dire de ceux qui demeurent, ceux qui sont, ceux qui forment la structure de ce qui est.
Les Témoins de Jéhovah ne sont, selon moi, qu'un incident mineur parmi tant d'autres dans la grande marche de l'Humanité vers son destin.
134 - Une visiteuse
Un soir on a frappé à ma porte. J'ai ouvert en hésitant un peu car les douze coups de minuit venaient juste de sonner. Une étrangère au teint blafard et au sourire ravageur est entrée. Elle s'est invitée d'elle-même non sans une certaine désinvolture. A peine passée le seuil de ma porte, l'hôte indésirable m'a aussitôt tenu un discours sans ambages :
- Raphaël, je suis venue te chercher. Le glas a sonné pour toi. Viens donc contre moi que je t'enlace, t'embrasse, te serre dans mes bras d'airain, avant de me suivre jusqu'au fond des ténèbres.
- Madame, qui que vous soyez, souffrez qu'à une heure aussi indue je n'aie pas l'intention de suivre la première mendiante venue. Passez votre chemin, vile séductrice, et ne vous avisez plus de m'importuner. Adieu !
Mais elle a tant et si bien insisté qu'elle est restée. Et nous avons passé ensemble la nuit. Ricanante, laide et perfide, mais d'un charme venimeux, elle m'a tenu tête, tentant obstinément de m'attirer à elle.
- Raphaël, vois mes belles dents blanches. On m'appelle la Ricaneuse et ça n'est pas pour rien. Ne les trouves-tu pas à ton goût, mes belles dents blanches ? Mon sourire est irrésistible, inextinguible, éternel.
- Et mortel !
- Certes.
- Madame, s'il est vrai que l'on vous appelle habituellement la Ricaneuse, permettez que je vous nomme à mon tour la Crâneuse car il me semble que vous avez bien des atouts de ce côté-là.
- Raphaël, si tu ne veux pas de moi, moi je veux absolument de toi. Et il faudra bien que tu finisses par agréer à mes vues, aussi austères soient-elles. Je sais que je ne te plais pas. Mais toi tu me plais. Tu seras à moi cette nuit-même, et je t'emporterai dans mon royaume.
- Vous êtes bien laide Madame, mais il est vrai que votre laideur est belle à regarder. Eh bien soit ! Je consens donc à partager avec vous ma couche, puisque vous êtes si persuasive. Mais je vous préviens, demain dès l'aube je ne veux plus vous revoir. Vous repartirez sans faire d'histoire, ni sans rien me demander. Faites-m'en la promesse ici.
- Je puis te faire cette promesse maintenant Raphaël, car avant l'aube je sais que tu seras à moi pour toujours. La question ne se posera donc plus.
- C'est ce que nous verrons, amoureuse maudite !
- Tu seras à moi te dis-je. Le risque est nul pour moi en te faisant une si ridicule promesse, puisque je serai de façon certaine la gagnante et tu seras le perdant. Ignorerais-tu donc mon pouvoir ? Ceux qui s'étendent en ma compagnie ne se relèvent en général jamais. Cette nuit tu t'endormiras dans mes bras sans même t'en rendre compte. Ton dernier sommeil sera doux : ma caresse fatale sur ton coeur sera insidieuse, imperceptible. N'oublie pas que j'agis toujours à la manière d'un voleur. Sans jamais avertir, sans un bruit, sans un mot. A pas de velours.
- Et moi je vous dis que vous ne m'emporterez pas cependant.
- Tais-toi donc pauvre prétentieux, et fais-moi une place dans ton lit.
Nous avons donc froissé les draps ensemble, la Camarde et moi. Mon amante était décharnée de la tête aux pieds et sa chair était sèche et froide. Ses doigts osseux étaient un supplice sur mon corps. Son haleine sentait le caveau et ses gémissements de plaisirs étaient rauques comme les soupirs d'un moribond. Mais je suis resté jusqu'au bout avec l'odieuse maîtresse. Son étreinte était dure et glacée comme le marbre, ses caresses étaient âpres et aiguës comme les cailloux, ses baisers étaient lugubres et morbides comme un chant sépulcral.
Les ébats nuptiaux furent affreux.
Mais je lui avais donné tant et tant de plaisir, à cette catin du diable, qu'elle en avait redemandé toute la nuit durant. Encore et encore. Et bien que l'aube arrivât déjà, ivre de voluptés et avide de nouveaux plaisirs, la sinistre amante m'enlaçait encore, oubliant la raison primordiale de sa visite.
Ma ruse avait réussi.
- Le soleil s'est levé, partez maintenant, puisque vous me l'avez si bien promis. Et que je ne vous revoie plus avant longtemps !
Et la Mort dut tenir sa promesse.
135 - Je dis à ma jeune nièce ce que je pense d'elle
Ma nièce,
Vous êtes décidément bien niaise, Mademoiselle la pimbêche. Souffrez que je n'aie que faire de vos puérils émois de gamine, et que vos manifestations d'allégresse en direction de je-ne-sais quel dérisoire objet d'infantile attention m'incommodent plus sûrement que n'importe quel autre désagrément domestique. Vous avez la piètre, risible et infâme éloquence de ceux qui ne savent point parler ni écrire, ni même chanter. J'ose railler votre jeune âge, votre inexpérience, votre ignorance !
Je me gausse de vous, de vos vues, de vos rires et de vos larmes, Mademoiselle la jeunette ! Sachez que vous n'êtes rien, tandis que je suis tout. Les enfants ne valent rien, strictement rien du tout à mes yeux. Ce sont juste des espèces de meubles encombrants et bruyants que l'on pousse sans le moindre égard lorsqu'ils gênent le passage. Les adultes ont besoin d'espace, de liberté, d'air. Et les enfants ne cessent (les monstres !) d'étouffer les adultes. Un enfant, ça ne devrait pas avoir le droit de rire. Les rires des enfants sont des offenses aux personnes adultes qui ne rient jamais et se préoccupent toujours d'argent.
Votre parent.
136 - Votre plume et mon aile
(Conseils à une jeune novice de la plume.)
Puisque vous souhaitez si impérieusement enfanter de votre plume, osez l'aventure des mots. Les muses daigneront dispenser leurs secrets à un coeur si avisé. Ces prêtresses de la lyre élisent dans un premier temps ceux qui savent se montrer dignes de leurs avances. Et je vous sais amoureuse de leurs chants inaccessibles. Vous faites donc partie du Parnasse des postulants. Faites chanter votre plume et séduisez les dieux, ils vous le rendront bien.
Avec adresse, patience et rigueur maniez toujours dans le bon sens la langue, creusez avec sagesse le verbe, cherchez avec justesse la délicatesse ou la brutalité de votre verve, affirmez votre style, puis modérez-le : tout est dans la mesure, le bon goût, la discrétion. Tout en évitant de tomber dans la banalité. On peut briller sans être vain, de même qu'on peut être bon sans être stérilement agité. Sondez les ténèbres de votre encre et révélez son éclat : le miracle de l'Art est là.
Soyez différente surtout. Exigez de vous une originalité sûre, sans jamais vous départir d'un classicisme de bon aloi. À mon exemple, bafouez toutes les lois de la standardisation : son fruit suprême et unique à la saveur de l'ennui. Raillez les vanités infructueuses des sages modèles policés du monde, et opposez-leur une face rebelle, un regard supérieur ! Jouez de la différence avec virtuosité, avec éclat, avec insolence ! Offensez l'ordinaire, agitez l'inerte, secouez le monde et ses sédentaires occ