201 - Adieu
Adieu donc, chère amante. Adieu ma mie, jamais nous ne nous reverrons. Je t'aimais, mais tu es partie. C'est ainsi, c'est le destin, je n'ai pas de haine. Juste un immense chagrin. Le temps saura bien réparer la blessure. Des années durant nous nous sommes aimés, plus ou moins bien, et plutôt mal vers la fin. Je vais tenter de t'oublier.
Je ne verrai plus tes sourires, n'entendrai plus le son de ta voix, ne baiserai plus tes lèvres, tu ne seras plus à moi. Je ne refermerai plus paisiblement ma main sur la tienne aux heures douces de l'existence, et une pluie froide traversera mon âme lorsque je serrerai le poing nu dans ma poche, trop conscient du trésor perdu. Et le muet fracas de cette averse glacée en moi remplacera le son familier de tes rires.
Je tenterai de me consoler à travers les plaisirs de ce monde. Illusions qui me détourneront de ma douleur. D'autres ivresses, de neuves saveurs pourront-elles me faire oublier le goût amer du bonheur révolu ? Adieu ma compagne, adieu. Essaie d'être heureuse. Je pars de mon côté, à l'opposé de tes pas. Nous devons nous dire adieu, n'est-ce pas? Allons, il me faudra du courage pour continuer le chemin sans toi !
Triste est mon destin, mais c'est mon destin. Je vais regarder droit devant moi, faire face à la vie sans me retourner. Tu ne verras pas mes larmes, tu n'auras aucun écho de ma douleur. On fera comme si on était deux étrangers l'un pour l'autre. Ce sera plus facile.
Souhaite-moi d'être fort, toi qui fut mon socle. Des forces, j'en aurais besoin. Ma peine est profonde, terrible, sans limite. Mais c'est la vie. La vie. Adieu ma mie. Adieu. Ne te retourne pas, tu souffrirais toi aussi, malgré tout. Va ! Va faire ta vie puisque tu ne m'aimes plus assez pour rester. Maintenant laisse-moi seul avec mes larmes. Va, sois heureuse sans moi.
202 - Un aristocrate
A l'époque je m'enlisais dans une joyeuse insouciance, oisif dans le domaine châtelain familial. Tapageur et nonchalant, j’occupais les heures quiètes de mes jours désoeuvrés à rêver, me prélasser, considérer avec minutie les choses et les hommes de ce monde. Je prenais un philosophique plaisir à regarder les autres travailler. Bien que je ne saisisse pas très bien la nécessité de toute cette laborieuse et pénible agitation humaine, je ne manquais cependant pas de me laisser aller à ce sujet à maintes critiques et moult conseils, ce qui avait l'incomparable avantage de remplir agréablement la plus grande partie de mon temps, perpétuellement vacant. Au moins dans le spectacle gratuit et pittoresque du quotidien de mes semblables, je trouvais matière à curiosité, réflexion, méditation...
Je méditais ainsi au bord des champs péniblement labourés par mes gens, au pied de tas de rondins de bois consciencieusement coupés à la force de leurs bras, je méditais partout où mes pas me portaient, où que ce fût sur les vastes terres de mes géniteurs, riches et nobles propriétaires. Je méditais encore sur toutes ces sortes de choses, mollement étendu dans mon lit, le corps à l'abri de tout choc, l'esprit aux antipodes de ce monde qui m'avait vu naître, que j'avais vu grandir de loin en loin... A vrai dire j'ignorais où je me trouvais. Une chose me semblait certaine : j'étais quelque part dans ma tête, égaré dans un recoin cotonneux de mon cerveau prompt à l'imaginaire.
Bref, je menais la vie à la fois complexe, plate, fastueuse et somme toute assez classique d'un jeune aristocrate désoeuvré, nourri jusqu'à la lie de hautains préjugés, de belles théories et de méchantes vanités qui venaient s'ajouter à de multiples mets aussi fins que possibles, plus consistants mais tout aussi délectables, cuisinés avec art (et sur commande) par la domesticité de ses parents, dont une partie était d’ailleurs spécialement déléguée à cette seule charge.
Et puis un jour je fis la connaissance de ma chère cousine, Mademoiselle de la Brissonnière. Comment la décrire ? A elle seule c'était tous les anges du Paradis, c'était le Ciel, c'était le Diable. La beauté même... Une peau blanche, des idées noires. Un teint de fée, des doigts défaits. Sorcière et puérile, cruelle et ingénue, elle était irrésistible. Il se déversait de ses yeux clairs toute la noirceur de son coeur d'enfant gâtée. Ses rires aigus faisaient songer à des pépiement d'oiselets qu'on égorge : limpides, frais, purs et odieux. Ses propos inspirés par l'innocence la plus crue m'enchantaient. L'imbécile candeur de ce bourreau d'insectes lui faisait dire mille petits riens charmants. De plus elle singeait le rossignol à merveille. Très vite sa société me devint impérieuse, et je me réjouissais chaque jour à l’idée de la rejoindre, trouvant dans sa compagnie un irremplaçable sujet de distraction. Avec elle les heures semblaient couler plus vite, et l’attente du repas passait au second plan de mes quotidiennes préoccupations.
Très vite je tombai éperdument amoureux de ma cousine.
Un soir j'eus une audace. J'apposai mes lèvres contre les siennes tout en aérant sa gorge. En signe d'amitié ma cousine répondit avec chaleur à l'hommage impie... Depuis ce prime baiser, Mademoiselle ma cousine devint Mademoiselle ma mie. Dans ses bras j'avais trouvé un bonheur inconnu ailleurs, pas même dans mes méditations solitaires.
Elle portait avec grâce les robes que Madame sa mère lui désignait pour ses bals galants. Nous valsions dans les salons, mondains. J'avais la partenaire la plus convoitée de toute la baronnie. Les plus fortunés, les plus illustres, les plus galants de mes ennemis enviaient jusqu'à mon rang modeste, pourvu qu’ils se fussent appropriés mon bonheur.
On la savait muse de bien des poètes, de maints littérateurs féconds, et surtout espoir déçu de simples coeurs épris, rêve brisé d'âmes communes touchées au plus profond d'elles-mêmes et aspirant à s'élever le plus haut possible, sans que cela fût possible : elle savait à merveille faire fondre toute glace autour d'elle, et promptement briser vases, réputations, coeurs. Sans distinction.
Depuis que je connaissais ma cousine je délaissais mes anciennes occupations, tout accaparé par mon bonheur nouveau. Un beau jour je dus répondre de mon passé devant mon aimée :
- Mon cousin, je ne vous connais point de charge, responsabilité ou fonction quelconque justifiées par le nom et le rang auxquels vous avez l’heur d'appartenir. Quelque secrètes que soient vos occupations, je vous prie de ne me laisser plus longtemps dans l'ignorance de vos rentrées pécuniaires. Dévoilez moi les sources de vos affaires car enfin je me meurs d'inquiétude au sujet de vos rentes futures. Monsieur, aurez-vous assez de fortune pour ne pas faillir à mes nécessités ?
- Mademoiselle mon ange, gardez-vous bien de cette espèce de curiosité. Que sert-il aux nantis de mon espèce d'étudier les rouages mystérieux qui les ont placés à la hauteur où ils se trouvent quand on soupçonne tout simplement le Ciel d’être le bienveillant responsable de cette affaire ? En effet, le Seigneur notre Dieu n'a-t-il pas enseigné aux hommes qu’il ne leur fallait point se soucier du lendemain mais plutôt s'en remettre à la divine Providence, lui déléguer avec confiance la charge des vils soucis domestiques ? C'est, Mademoiselle ma mie, à cette très pieuse ligne de conduite que je me suis de tout temps soumis, sans jamais avoir eu à le regretter.
- Mais Monsieur, vos richesses, ces terres sur lesquelles vous errez à cheval, ces forêts où vous courrez après le cerf, ce château où vous demeurez, qui donc à votre place en assure la gestion, qui pourvoit à vos chères futilités s’il ne s’agit, ainsi que je m’en doute, de Monsieur et Madame vos géniteurs ?
- Ma cousine, je ne me suis jamais piqué d'affaires. Ces choses-là ne sont point de mon ressort. Je me suis toujours borné à constater qu’en ce qui me concerne tout a toujours parfaitement fonctionné sur le plan domestique sans que je m'occupe de rien. A partir de là, qu'ai-je besoin de tremper dans des affaires qui offensent ma nature, si rétive à ces détestables activités prosaïques ? Mais pour répondre à votre curiosité, sachez Mademoiselle que, comme vous en avez soupçonné la cause, il me semble bien à moi aussi que mes parents, riches et prospères, sont à l'origine directe de l'aisance matérielle dans laquelle je nage depuis que Madame ma Mère me mis en ce monde par la sainte grâce de Dieu, il y a une trentaine années.
- Mon cousin, vous m'apparaissez aujourd'hui sous un tout autre jour que celui sous lequel il me plut à vous imaginer. Etrange insouciance que la vôtre ! Faisons ici une halte dans le cheminement commun de nos coeurs et dévoilez-moi donc les faits de votre vie passée...
Ainsi j'appris à ma cousine bien-aimée la façon de vivre à laquelle j'avais jusqu'alors été habitué, je lui dis mes convictions, la mis dans la confidence des secrets de mon âme, si nobles et si réfutables cependant... A mesure que je lui parlais, je prenais conscience de mes vanités. Je lui dis tout ce qui se devait d’être dit à mon sujet, sans lui jamais rien cacher de ce que fut ma vie. J'expliquais l'état des choses par les arguments et les certitudes auxquels je m'étais accrochés au fil des ans et des habitudes, et qui étaient évidemment pour la plupart fallacieux.
Après que tout fut dit, Mademoiselle ma cousine fit un bref silence. Ses yeux se remplirent d'une lueur de grande bonté, elle eut un sourire compréhensif -ce qui accessoirement fit naître en moi le désir frivole de lui cracher au visage- et su en un ton spontané et ferme me résoudre à entendre un discours autre que celui que je venais de lui tenir. Et que je me tenais depuis toujours à moi-même, aveugle au monde au-delà des murs du château parental. Ce château qui s’érigeait comme une véritable forteresse face au réel, et ce depuis mon premier souffle...
- Monsieur, vous vous devez de ne rien ignorer des choses du monde que les avantages de votre naissance vous ont épargné. Je me fais aujourd’hui le devoir de porter ces choses à votre connaissance. Dès lors je réponds de votre nouvelle éducation. Considérez-moi comme votre précepteur mon ami.
Quelques temps plus tard le jeune aristocrate décadent que j'étais, livré à lui-même et destiné à une éternelle oisiveté s'était transformé, sous l'amour qu’il portait à sa cousine, en un vaillant et fougueux martyr du travail.
Du lever au coucher du Soleil je courbais le dos (déjà fort meurtri par les cailloux que je plaçais dans ma literie en guise de matelas), l'offrais aux morsures du soleil qui éclairait les terres rocailleuses que je m'étais mis en tête de retourner en été. Ce dos, je l'endurcissais de plus belle en hiver sous un vent de mort qui rendait dure comme la pierre la terre que je m'ingéniais à retourner une seconde fois. Ma pitance se bornait à un méchant guignon de pain noir plus dur que la terre hivernale que je travaillais. Le temps des menus fins était révolu pour moi. J'optais pour les rigueurs d'une vie authentique, saine, naturelle et simple à l'extrême. Parfois, trop affamé, j'avais la faiblesse de me confectionner au fond de mon champ en friches quelque soupe vaseuse vaguement comestible, faite de ronces et de racines. Un vrai festin d'ascète ! Et puis, pris d'un authentique remords d’anachorète, je me faisais vomir, déversant sur mes guenilles cette tiède substance un instant plus tôt ingurgitée, non sans promptement me donner la discipline. Quelques dizaines de coups de lanières reçus sur le dos, lequel était, nous l'avons vu plus haut, déjà en fort piteux état, me ramenaient inexorablement dans le droit chemin. Et j’oubliais bien vite mes soupes de misère improvisées au bord de l’austère sillon.
Un jour ma cousine vint me trouver au fond de mon champ. Sa robe bien propre resplendissait au-dessus du sol fangeux. Cela formait d'ailleurs un contraste inouï avec la nudité de mon corps couvert de boue. Ce corps voué aux extrêmes rigueurs des labeurs agricoles était encore meurtri par diverses blessures dues aux silex que je croisais parfois sur mes terres de labour, aux détours d'âpres sillons...
Le sillon ! Le cher, le saint, le rédempteur sillon, ce trait de terre inopiné creusé à la force du mollet, du bras, de la foi... Cette dernière, si elle ne soulevait pas encore triomphalement la montagne qui me faisait face, du moins soulevait humblement la stérile, revêche terre qui, capricieuse, résistait jusqu'au bout aux assauts de mes muscles éreintés, lesquels s'opposaient, héroïques, à sa texture désespérément compacte. Arrivée à ma hauteur ma tendre cousine me tint ces propos :
- Monsieur mon cousin, ne vous semble-t-il pas que, des leçons que vous avez tirées de mon enseignement sur les choses de la vie vous ayez mis une ardeur, un enthousiasme immodérés propres à faire douter de votre santé mentale ? Ne pensez-vous pas que vous avez des conceptions quelque peu erronées et par trop radicales des choses de la vie ? Car voyez-vous, vos desseins à l’évidence m’échappent. Voilà en effet déjà quatre ou cinq fois que vous retournez ces terres. Et vos idées baroques durent depuis des mois. A quoi voulez-vous en venir à la fin ?
- Non pas quatre ou cinq fois ma bonne mie, mais bel et bien sept fois, croyez-moi !
- Soit. Sept fois. Là n'est pas le propos. De grâce, allez-vous me dire la raison de cette passion effrénée pour les choses de la terre ? Vous vous tuez sous mes yeux à ce travail de forçat parfaitement inutile puisque vous êtes né riche et que vous mourrez riche... Mais pourquoi donc grand Dieu ?
- Mais pour rien mon Amour.
203 - Le coeur et l'entonnoir
Autrefois j'ai aimé une créature infernale. Un monstre beau, tendre, baroque et pur : prodige régnant sur un pays dont on ne voit jamais les frontières, aussi vaste que l'imagination. J'ai quitté les rivages qui vous sont si chers, asiles de vos dieux d'airain. J'ai rompu les amarres qui vous tiennent tant à coeur, impatient de rejoindre les brumes promises, loin de votre terre ferme.
Pour plaire à cet être hideux j'ai trahi raison, sens, logique. Pour cette chose innommable j'ai renié l'âpreté des sciences, attiré par l'haleine chaude, mystérieuse de ses baisers. Au nom de cet amour contre-nature je me suis détourné de la fontaine du savoir, préférant me désaltérer à la source brûlante, vénéneuse de ses lèvres. De ce breuvage impie j'ai gardé la nostalgie du feu qui donne leur éclat aux étoiles. Et rend si pâles vos visages enfouis dans la grisaille...
J'ai suivi cette chimère pour fuir vos jours remplis d'ennui. Vous étiez morts, elle était pleine de vie. Parce que j'ai aperçu une parcelle de vérité dans ses yeux vérolés, j'ai dit : "J'oublie la patrie des sages !". Ne me condamnez pas, la mort me demandera bien assez tôt des comptes pour avoir tant aimé la pourriture.
Aujourd'hui je demeure seul, mon amour putride n'est plus à mes côtés. La créature s'en est retournée à son cher enfer, et me voici revenu parmi vous. Je porte sa mémoire comme un délicieux fardeau. Parfois elle vient me visiter dans mes songes pour me cracher à la figure.
Cette créature, les plus âgés d'entre vous l'ont peut-être rencontrée un jour, dans un autre pays que ce pays, sous d'autres cieux que ces cieux. Elle avait les yeux profonds, noirs, terribles et beaux... Ils étaient bleus peut-être. A moins qu'ils ne fussent verts. Ou ténébreux. Mais quelle importance ? Ils étaient bridés comme des demi-lunes ou bien clairs comme l'eau vive. Elle n'était pas d'ici et pourtant elle était quand même de notre pays, de notre histoire, de notre temps. Elle était belle, laide, fascinante, effrayante.
Elle se nommait FOLIE.
204 - Dans le vent
Je me suis fabriqué un cerf-volant. Je n'ignore plus, après maints exemples réussis, les secrets de la confection d'un tel engin. Bambous et tissu, dextérité et expérience sont les quelques éléments indispensables pour donner des ailes à un quotidien trop pesant.
Contempler dans le ciel cette oeuvre issue de mes mains, la voir flotter dans l'azur venté avec une joie d'enfant, c'est projeter le meilleur de moi-même dans les nues tant convoitées, par matière maîtrisée interposée. Sous le souffle du ciel (image de l'esprit divin) j'exprime librement mon désir le plus intime, le plus vital, mon désir essentiel : jouer avec le vent.
Je fais alors oeuvre pie, parce que mon sourire de ravissement est dirigé vers le ciel, destiné aux nuages, et atteindra même les plus lointaines étoiles un jour. Mais surtout, surtout parce que lorsque je demeure des heures à admirer cet oiseau tenu en laisse, ce symbole d'allégement, cet objet identifié volant à hauteur de mes rêves, c'est votre visage que je vois dans le ciel, transfiguré au travers de l'aérienne conception née de mes propres mains.
Et c'est vers ce visage ailé que s'élancent mes plus ferventes prières, sous le vent que je n'entends presque plus, attentif à vos traits retrouvés.
Et alors que chante, grisolle l'alouette, qu'elle lance au ciel ses tire-lire, j'attends que des hauteurs en turbulence me parvienne votre voix qui m'est si chère, portée par le vent, inventée par lui peut-être (vagues sifflements aux accents oniriques, déformés en sons audibles sous l'émoi de l'amoureuse vision), et qu'elle me dise l'indicible, l'inouï, l'inoubliable : l'amour.
Oui, voyez-vous, lorsque souffle le vent je joue, moi.
205 - L'oiseau de haut vol que je suis
La morgue, le superbe, le panache sont mon ordinaire signature, l'empreinte inaltérable de mon vol. Je suis un cygne, un albatros, un aigle. Je suis comme ces princes crucifiés planant au-dessus de la tête des hommes : des bras immenses me portent bien au-delà de vos chers sommets. Mon salut est dans mes ailes, mes ailes sont ma plume, et ma plume est mon fer. Le souffle des muses me retient perpétuellement dans les airs, à très haute distance du monde. Je n'accepte aucune autorité au-dessus de ma voilure déployée, sauf celle de l'ange qui veille sur moi.
Je vis d'aériennes nécessités : vêtu de la seule Beauté, couronné de gloire et ivre de poésie, je bois le bleu de l'azur, mange dans la main de Dieu et niche dans les étoiles.
Aucun écho venu d'en bas ne m'atteint. Le regard sans cesse dirigé vers l'horizon, je maintiens le cap vers l'éternité.
206 - La maison abandonnée
Il y eut un grincement typique lorsque je poussai le portail rouillé de la vieille demeure abandonnée. Ensevelie sous les friches et les ans, la maison était une caricature. Grotesque et un peu effrayante. Les herbes folles semblaient les seules hôtes encore vivantes des lieux.
Comme une photo jaunie, les murs décrépits et couverts de mousse transpiraient une atmosphère surannée, intime et familière. J’avais l’impression qu’ils restituaient les conversations, les émotions captées des années auparavant, au temps où tout vivait dans la maison. Les vieilles pierres perçaient le silence et se faisaient subtilement éloquentes : je revoyais sans peine ce que fut la vie des anciens habitants.
Des générations s’étaient succédées ici, les murs me le disaient avec insistance : ils respiraient cette douce nostalgie propre à ces lieux qui ont abrité des destins sans histoire et où se sont figés dans bien des mémoires de longs dimanches d’enfance. A travers la pierre à l’abandon, le portail d’un autre temps, les marches usées, les vies qui s’étaient écoulées ici se rappelaient naturellement au visiteur... Leur histoire enfouie sous les ronces soulevait discrètement le couvercle du temps, laissant apparaître des bribes de passé : objets d’antan traînant par terre, effluves de cave et de vieux plâtre, impressions de déjà vécu. Ce charmant cimetière était hanté par la Mélancolie.
Je revivais imperceptiblement les humbles événements quotidiens de ces vies de famille. A des années de distance je croyais entendre l’écho des rires d’enfants, des couverts de la table dressée sous le grand arbre, des murmures échangés les longues soirées d’été…
D’un coin de la cour émanaient des relents d’ordures abandonnées par des oiseaux de passage : squatters, vagabonds ou poètes douteux. C’était à la fois sordide et anecdotique, insignifiant et pittoresque.
Cette maison avait eu une âme, jadis. A présent elle était muette, éteinte. Morte.
Je la quittai en prenant soin de refermer derrière moi le portail que je venais de faire grincer pour la dernière fois peut-être. Et sans me retourner, je me hâtai.
207 - Belle et triste dame
Madame,
Ma chère étoile, sachez que je suis votre invisible présence, votre ange à l’épée, votre feu de compagnie, votre cygne étincelant, votre inextinguible chandelle. Madame, votre misère est digne de ma flamme. Vous valez le sacrifice des jours de ma jeunesse. Ecoutez mes chants d’amour, ils sont sincères et violents, empressés et ingénus. Je suis chevalier et bohémien, guerrier et enfant, ange et loup. Vous êtes l’or de mes songes Madame : vous avez le prix des trésors sans nom.
Je sais que mon discours vous dérange, mais quels autres propos tenir à votre égard ? L’amour que je vous propose vous déplaît-il donc tant pour ne pas vouloir entendre ses plaintes ? Etes-vous si amère pour refuser un cadeau de si haut prix ? Vous ne m’aimez pas, soit. Mais peut-être m’aimez-vous quand même sans que je le sache ?
Madame, quand nous reverrons-nous ? Je suis damné, perdu pour mes semblables, mais sauvé, plein de gloire aux yeux des muses… Je suis un démon, ou alors un messie, ou les deux à la fois peut-être. Mais je sais en tout cas que je suis atteint d’un mal incurable, d’une maladie enviée par les princes eux-mêmes : je suis un incorrigible amant, un infatigable conquérant des cœurs, un éternel feu d’amour. Cet amour qui est mon credo, mon destin, ma nature, mon vice, mon enfer. Mon salut.
Mon salut Madame.
Je vous aime, il faut que je vous le dise, vous l’écrive, vous le chante. Je suis le dernier des chevaliers. Je suis le chant du cygne, le vent du ciel, le souffle des sommets. Je suis l’aile de Morphée, l’aimé des anges, l’allié des chimères. Je suis l’amant frénétique : je suis l’amant des pleureuses, l’amant des frivoles, je suis l’amant des barbelés, l’amant des dentelles, je suis l’amant de vous Madame.
208 - Cette ordure de mémé à Pâques
Mémé la vieille, voilà que tu chiales parce que les petits enfants que tu gâtes comme une vraie mémé-gâteau ne t'ont pas fêté ton anniversaire en ce jour de Pâques (t'as eu quatre-vingt-huit ans)... Hé ben moi je te dis que t'es qu'une sale mémé de pourriture de putain de vieillasse... Mémé, ta chère sensibilité de vieille carne qui chiale à quatre-vingt-huit balais, hé ben tu peux te la mettre où je pense ! Sale hypocrite ! Moi je vais te dire qui tu es vraiment, mémé. Et pis devant tout le monde encore, vieille chamelle que t'es !
D'abord parlons de ce sale coup que t'as fait en quarante, que personne n'est même plus au courant aujourd'hui. T'as dénoncé une famille de Juifs aux Boches : les parents et leurs deux petits enfants. Tu te rappelles ? Et t'as fait ça pour quoi mémé ? Même pas pour l'argent, nan. Même pas non plus par vengeance personnelle. T'as fait ça pour la France mémé. Oui, pour la France. Hé ben je peux te dire qu'elle est belle ta France mémé ! Tu les as envoyés aux camps mémé, les parents et leurs deux enfants. Et ils sont partis en fumée, mémé.
Et tout ça parce que tu voulais être bien vue des Boches en quarante. Espèce de sale ordure de crevure de vieille mémé, va !
Et qu'est-ce que ta vieille matrice de crevure de fumelle a pondu dans sa vie ? T'as eu cinq gosses mémé. Tu les as vu tes gosses ? Cinq grosses pourritures. Mais alors de la vraie pourriture de merde, ces cinq gosses-là... Tu les as bien élevés, mémé : ils sont vraiment à ton image. Là c'est vraiment réussi. Je vais d'ailleurs te les énumérer, mémé.
Il y a le plus jeune, Gontran, gros pédé de cent quarante cinq kilos. Il est bègue, il a le faciès tout vérolé, il est complètement chauve, il est jamais rasé proprement, il fout rien de ses saintes journées, il a quarante-huit ans et il habite encore avec toi. Joli garçon le Gontran.
Pis y'a l'Alphonse mémé. Vague commis agricole, parfait analphabète et obsédé sexuel notoire qui vit seul dans une cabane sordide au fond des bois. Il ne cesse de songer aux femmes. Il faut voir en quels termes immondes il les considère, les femmes ! Incapable d'approcher normalement une représentante du beau sexe. La gent féminine le fuit littéralement comme un verrat qu'il est : c'est vrai qu'il grogne au lieu de parler l'Alphonse, et quand il mange sa soupe dans sa cabane au fond des bois, il bave tellement qu'il pense tout le temps à baisifier ses "sacredieu d'putains d'fumelles" comme il dit, lesquelles hantent du matin au soir son coeur dégénéré... Pauvre bête d'Alphonse. Fait pitié.
Il y a ta fille aussi, la Gertrude. T'as quand même fait une fille mémé. Une vraie morue la Gertrude. Elle écume les bas-fonds des pires trous de provinces : Mers-les-Bains, Mauvais-Goût-Plage, Vantimilles et Plouc-City-sur-Creuse. Elle pue à plusieurs mètres à la ronde cette grosse truie, et en plus elle paye même pas ses loyers. La Gertrude, elle a même refilé la vérole au bon Dieu tellement qu'elle est morue dans l'âme cette gueuse finie... Un peu comme toi à son âge, mémé. Sauf qu'à son âge t'étais encore plus laide qu'elle. Un vrai exploit quand on voit la Gertrude.
L'autre salopard encore, l'Ursule. Un vrai pédophile celui-là. Impénitent, irrécupérable, vicieux et corrompu jusqu'à l'os. Ha ! Il en a brisé des petites vies innocentes, ce gros porc luxurieux ! L'Ursule : un être particulièrement abject, un authentique monstre dénué de tout scrupule... Tu peux en être fier de cui-là mémé, il est vraiment digne de toi, tiens ! Pédophile et drogué par-dessus le marché. Ou trafiquant, ou les deux à la fois. Tu l'aimes bien ton fils Ursule, hein mémé ? Normal, c'est lui qui te fourni en doses de blanche. Et de fort mauvaise qualité en plus. Parce que toi aussi t'aime bien te droguer mémé, n'est-ce pas ? Même que t'es pas très regardante sur la qualité des saloperies que tu t'injectes dans le sang, lequel est déjà naturellement bien vicié. On peut dire que tu n'es vraiment plus à une ordure près, mémé.
Pis pour finir y'a l'aîné, l'Alfred, taulard professionnel. Il est d'ailleurs certainement en train de crever de sida et de misère en ce moment, quelque part en France ou ailleurs. Si ce n'est déjà enfin fait. On aurait pourtant pu penser qu'il se refaisait une énième Santé. Mais non, parce que même là-bas ils n'en voulaient plus de l'Alfred : trop pourri pour eux. Il contaminait les autres détenus. Maintenant ça doit bien faire dix ans que t'as pas eu de nouvelles de cette ordure de grand fiston, mémé. Il serait déjà mort depuis dix ans l'Alfred, que ça m'étonnerait pas. En tous cas, en taule ou bien six pieds sous terre, où qu'il soit qu'il y reste. Et bon débarras !
Voilà tes cinq enfants mémé. Joli tableau, n'est-ce pas ? Toi t'es pas mieux qu'eux mémé. T'es pire même. Comme la fois où t'as été la première à te radiner pour regarder quand on a coupé la tête du condamné à la guillotine, au temps où que c'était encore public. Toi tu le savais qu'il était innocent, tu pouvais même en apporter la preuve aux juges, mais tu avais préféré te taire... D'ailleurs c'est toi-même qui l'avais faussement accusé par lettre anonyme. Tu voulais voir rouler sa tête dans le panier. C'est ça qui t'amusait surtout mémé. C'est pour ça que t'avais rien dit. C'était pas encore la guerre de quarante et tu voulais voir absolument du sang. T'étais déjà assoiffée de fange mémé. T'avais besoin de te rassasier d'ordures, pour pouvoir plus tard en devenir une grosse, une vraie, une énorme. Il avait vingt ans, il était innocent et pourtant t'avais été bien contente de voir rouler sa tête, espèce de vieille guenon de raclure de putain de sale vioque !
T'aime bien jouer également des aiguilles à tricoter, hein mémé ? Toi t'as toujours été une vraie spécialiste en tricot. Mais t'es pas tellement du genre à confectionner d'interminables chaussettes au coin du feu durant les longues soirées d'hiver, non. Toi mémé tu serais plutôt du genre à tricoter des petits anges au fond des caves. Dis mémé, à l'époque ça t'avait rapporté combien de sous à blesser ainsi des ventres de femmes avec tes sales aiguilles à moitié rouillées ? C'est pour ça que t'étais devenue si riche avant 76, hein mémé ? Espèce de fumure de pourriture de mémé de vieille toupie de pourritaille de putassière de quatre vingt-huit balais !
Pis les petits chats tu les aimes pas bien, n'est-ce pas mémé ? Faut dire qu'ils t'en font voir de toutes les couleurs ces "sales petites bestioles" à poils et à moustaches. Parce qu'un jour une de ces "horribles créatures" que tu détestes tant a osé miauler à ta porte un hiver parce qu'elle crevait de faim, t'as été voir illico la mère de ce petit chat et tu lui as volé toute sa portée de chatons. Pis les pauvres chatons, tu les as jetés aussitôt dans le feu, mémé. Dans ta cuisinière à bois. Tous crus et tous vivants. Tu les entends pas crier la nuit dans tes rêves les petits chats que t'as balancé vivants dans ta cuisinière à bois, dis mémé ? Sale vieille mémé de putassière de serpillière de crevure de chamelle de guenon de saloperie de vipère ! J'espère que quand tu seras crevée le bon Dieu il te le fera regretter ton chauffage spécial aux chatons que tu t'es fait ce jour-là !
Il y a 15 ans que le pépé il est mort. L'était pourtant pas si vieux que ça le pépé quand il est mort, hein mémé ? Faut dire que tu l'avais un peu aidé à le faire passer par-dessus bord... Sous ton insistance il venait de contracter une assurance-vie le pépé. Et c'est juste à ce moment-là qu'il est mort, comme par hasard. C'était-y pas à cause que tu lui mettais de la mort-aux-rats dans sa soupe, mémé ? Disons qu'officiellement c'était pour relever le goût de sa soupe que tu faisais ça. Grosse charogne de mémé !
Et le coup du vagabond que t'as trucidé, tu te rappelles ? Tu l'avais trouvé complètement saoul, étendu dans le fossé. Tu lui as pris sa bouteille de gnole, tu l'as bue et après tu lui as fracassé sur la tronche pour pouvoir lui faire les poches tranquillement, au clodo. Quand t'as trouvé tous ses sous, t'es partie mémé. Le vagabond il a agonisé des heures dans le fossé, avant de crever. Dis mémé, c'était-y pas le coup où que t'avais accusé par lettre anonyme ce jeune innocent qu'était passé à la guillotine ? T'es vraiment une sacrée vicieuse la mémé, dis-moi ! T'as de la suite dans les idées toi. Pourritasse de vioquasse de sale carne !
Allez, joyeuses Pâques quand même, mémé. Va donc avaler tes gros cocos en chocolat. Va les faire bien fondre au fond de ta vieille gorge puante et ridée de vieille mémé de quatre-vingt-huit ans. Pis après crève bien dans ta pourriture mémé, que la Terre elle soye définitivement débarrassée de la plus grosse ordure qu'elle ait jamais portée.
Bonnes fêtes de Pâques mémé, et pis joyeux anniversaire pour tes quatre-vingt huit ans.
209 - L'art de répondre aux annonces les plus banales
Incidente annonceuse,
Votre annonce a la douce et prometteuse éloquence des âmes en proie à leurs plus chers tourments, et vos raisons de la passer ne sont pas différentes je crois, des raisons que j'ai moi-même de vouloir conquérir votre couronne.
Les causes qui animent votre plume ici sont les mêmes, me semble-t-il, que celles qui me dictent ces mots vers vous. Les termes de votre message ont les allures dignes et respectables d'une bienséance attendue. Mais l'on nomme autrement cette prudence, cette élémentaire distance, cette féminine réserve selon les dispositions particulières du coeur en proie à certains transports, même si ces secrets élans ne sont pas toujours consciemment avoués à soi-même...
Les circonstances confèrent à ces précautions que vous semblez prendre une vertu éminente : celle qui consiste, à travers cette décence de circonstance, à laisser s'épancher sagement, discrètement, implicitement votre coeur en aimable compagnie...
Les yeux ne se rencontrent pas mais les pensées se croisent, qu'on le veuille ou non. L'essentiel étant invisible pour les yeux, vos mots non encore dits atteignent d'autant mieux leur cible : ce qui n'est pas sur mon écran me va droit au coeur. Soit pour le blesser, soit pour le flatter, selon mes humeurs ou vos futures intentions. Tantôt je prendrai votre silence pour une flamme déclarée, tantôt je prendrai vos mots pour un bûcher.
Si j'en crois votre photo, vous avez les grâces sûres des célestes désignées et votre beauté incorruptible agrée singulièrement à mon coeur esthète : je succombe avec feu et sans nul regret à votre charme diabolique.
Mon désarroi est indicible. Vous me voyez peut-être déjà et cependant vous êtes aveugle car je prétends n'être pas que ce que pourrait laisser supposer ma plume. Je vous vois et je ne vois rien d'autre que vous. Et en cela je suis aveugle à mon tour... Etant né pour l'amour, je ne puis traduire autrement ces sortes d'événements : selon le prisme divinement déformant de mon coeur par trop sensible aux causes qui le font battre.
Et vous savez à présent que vous êtes la cause première de ses mouvements déréglés.
Il ne tient qu'à vous de faire le choix décisif. Ou vous demeurez silencieuse et vous contribuerez aux tourments d'une âme honnête victime des flèches d'un démon nommé Cupidon, ou vous répondez à ma détresse et vous gouvernerez en souveraine, selon vos plus urgents caprices, une âme entièrement dévouée, jeune encore.
210 - L’infortune de la laideur, les avantages de la fortune
- Mademoiselle, vous allez être bien étonnée : vous êtes laide, cependant je convoite avec feux votre modeste hymen. En vertu de cette loi mondaine qui sur l’échiquier de l’amour fait passer au second plan le visage contrefait de l’amante lorsque cette dernière à l’avantage de posséder une jolie dot, je brûle en votre nom. Déplaisants sont vos traits pour le premier venu. Ravissants je les trouve : Monsieur votre père en m’accordant votre main me lègue sa fortune.
Réjouissez-vous car vous auriez pu naître laide et pauvre. Le sort a voulu que vous naissiez laide et riche.
Vos mille écus vous confèrent mille grâces. Ce que la beauté seule peut s’acheter passagèrement sans le secours d’un héritage, la laideur couverte d’or peut se l’approprier durablement. Quand une femme a l’heur de posséder soit la beauté soit la fortune, elle doit en user sans entrave ni honte à dessein de jouir au mieux de l’existence.
Ce que la naissance accorde aux êtres, beauté ou argent, les êtres doivent en user sans scrupule. Armes légitimes de la vie de salon... Soyez certaine qu’en maintes occasions, ici et ailleurs, aujourd’hui et de tout temps, à l’insu des bonnes consciences et sous couvert de vertu, la beauté a toujours exercé ses droits autant que la richesse. Qu’une femme laide comme vous use de ses biens pour s’acheter un durable hyménée est aussi judicieux et pas plus déshonorant qu’une femme usant de sa beauté à des fins personnelles, qu’elle soit en quête d'émois charnels furtifs ou de romanesques enchantements de l’âme.
Vous n’avez pas la beauté mais vous avez l’or. D’autres ont la beauté mais point l’or. La justice est de ce monde Mademoiselle, en vertu de la loi universelle des équilibres : mes ardeurs contre vos écus, et tout s’arrange, tout s’harmonise, bref tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
- Monsieur, pour cynique qu’il soit votre discours est cependant plaisant et aimable. Vous disposez avec outrance, désinvolture et grande liberté des mots autant que des coeurs, et vos arguments éhontés me montent à la tête. Je suis d’autant plus sensible à vos raisons que je suis effectivement bien laide, et fort riche. J’ai tout à gagner à partager la fortune de mon père avec un compagnon aussi conciliant. Je vous accorde le droit d’accéder à ma dot en échange de votre fidélité à cet hymen si peu accoutumé aux courtisans. Flattez-le bien Monsieur, et vous n’aurez point à le regretter puisque j’acquiesce de tout cœur à vos avances : ma dot contre votre flamme.
211 - Un jeune vicaire fougueux aux moeurs déréglées
Chère amie,
Je n'ai pas dormi de la nuit. C'est que je ne fus pas seul sous les draps de mon humble alcôve... Un amant m'a tenu compagnie toute la nuit.
Un vicaire.
Un authentique vicaire. Très porté sur les choses sacrées de la religion. Et sur les mystères plus sacrilèges de la chair en émoi. Totalement dénaturé : insensible aux charmes venimeux de la femme, mais absolument ensorcelé par les viriles séductions des gens de son sexe... Comme le sont d'ailleurs assez souvent certains jeunes ministres de l'Église. Dans la hiérarchie ecclésiastique il y a généralement le clan discret et infâme des pédophiles et celui, plus aimable, des simples sodomites.
Ordinairement dans ce milieu la pédophilie est un vice réservé aux plus vieux ministres du culte, tandis que l'homosexualité simple est surtout l'apanage de la jeune génération de prêtres. Cette nuit je fus victime consentante de cette seconde race de gens d'Église.
Oui ma mie, j'ai passé la nuit avec un homme d'église dûment homosexuel, un jeune vicaire extraverti et pourtant religieux convaincu. Un bien joli jeune homme qui porte beau la soutane à la vérité. Avec beaucoup de charisme : de la féminité et de la virilité mêlées qui lui donnent un charme fou. Un sacré bougre au lit ! L'amour entre gens du même genre, surtout lorsque l'amant est un prêtre, est une chose fort troublante.
Son torse musculeux, sa nuque virile, ses tempes transpirantes, ses lèvres de soldat, son sceptre profanateur... Son souffle sonore, son coeur qui battait... La façon violente qu'il avait de rendre hommage à son partenaire, d'aller et venir en lui odieusement, outrageusement, délicieusement...
Le contact de ses muscles contre mon torse imberbe, ses gémissements rauques au creux de mon oreille, ses caresses viriles dans mon cou, ses épaules larges et autoritaires engagées dans cette mâle étreinte, tout cela sur fond de secret et de scandale, fut d'un romantisme intense. Je rougis de mes frissons.
Partagé entre les voluptés de la chair qui se corrompt et la fidélité aux voeux de chasteté récemment prononcés, tiraillé entre les naturels tourments de ses sens en éveil et ceux, plus moraux, provoqués par les remords, il n'a cessé, cet amant austère, d'alterner oeuvres impies avec repentances. Sa nuit en ma compagnie ne fut qu'une succession de chevauchées endiablées et d'agenouillements, de coupables voluptés et de sincères pénitences.
A chaque fois qu'il venait de commettre sur moi le blasphème suprême (copié sur les moeurs qu'avaient les gens de la cité de Sodome), il se donnait scrupuleusement la discipline. Son étrange calvaire ne prit fin qu'à l'aube. Et, rassasié d'infâmes voluptés, il a fini par se retirer en quelque lieu désert afin d'y méditer sur ses faiblesses.
Quand le reverrais-je, mon amant terrible ? Mais il appartient à l'Église, et celle-ci, épouse jalouse, ne me le rendra jamais...
Nous nous sommes aimés une nuit durant. Dès le début je savais que mon amant me fuirait. Il s'efforcera maintenant de m'oublier à travers l'exercice de son ministère en quelque lieu reculé du pays. Il ne me reste de cette nuit inoubliable que le souvenir de nos étreintes et l'odeur de sa peau sur les draps. Allons, il me faudra pourtant bien l'oublier, même si notre amour a l'odeur âcre, sulfureuse du scandale...
Vous pouvez en être offensée ma mie, cependant vous ne m'empêcherez pas de garder de cette nuit un souvenir ineffable. Le prestige de la soutane et le sourire charmeur de cet homme, choses assez communes dans ce milieu (qui ordinairement ne font chavirer que les vieilles filles dévotes), ont agi sur moi comme un feu sacrilège, à la fois infernal et divin.
Voici donc fidèlement rapportées les occupations éhontées de ma nuit. Je crois que je suis à partir d'aujourd'hui définitivement devenu homosexuel, exclusivement attiré par les beaux hommes d'Église... Voilà la redoutable vérité chère amie. Hélas ! me voici à partir de maintenant devenu un sodomite ecclésial convaincu.
Je suis perdu pour la religion.
212 - Vue d'esthète
Par un dimanche triste, pluvieux, je suis entré dans l'église d'un village perdu du fin fond de la campagne mayennaise afin d’assister à la messe. L’église était pleine de bonnes gens du pays : casquettes rondes et tailleurs démodés de rigueur. Ca sentait la cire, la vieille province et le désuet.
J’observais avec attention cette société de dévots endimanchés. Chose étonnante, parmi cette assistance grisonnante il y avait quelques jeunes filles à la mise moderne, colorée. Elles n’avaient pas vingt ans. Certaines étaient laides, d’autres charmantes. Je scrutais discrètement ces enfants de choeur en fleur. D’abord les rosières sans grâce, puis les jolies oies blanches. Sur ces dernières je m’attardais charitablement.
Le contraste était saisissant entre ces dos courbés, ces nuques ridées, ces faces rougeaudes d’hommes et de femmes de la terre mayennaise, et ces créatures juvéniles aux mines délicates, aux galbes olympiens, aux gorges parisiennes. Je me perdais dans la contemplation de ces chairs esthétiques, de ces traits aériens, de ces toilettes recherchées...
Les ouailles entonnèrent un chant, guidées par un orgue solennel. L’instrument en question, mi-orgue, mi-harmonium pour être honnête, semblait issu d’un XIXème siècle des plus rustiques. Les premières notes s’élevèrent... Le pire était à redouter.
Le chant n’était point grossier.
Surpris, je l’écoutai avec une sincère attention. L’on aurait pu s’attendre à quelque pesante, grasse, champêtre interprétation... La chorale était d’une étonnante qualité. Et le choix de l'oeuvre d'un goût sûr.
Tout à l'écoute du chant de messe, je ne quittais pas des yeux les gracieuses pucelles, leur prêtant une attention grandissante au fur et à mesure que s’élevait le choeur. En esthète averti j’associais les émois, combinais les ravissements, mêlais les ivresses : j’étais enchanté par la vue de ces demoiselles parées de la Grâce, et dans le même temps transporté par l'hymne. Aux anges, corps et âme. Mon regard obliquait parfois vers la voûte aux peintures naïves, puis revenait vers ces vestales mayennaise propres à inspirer d’authentiques vocations parnassiennes.
Cette fois le chant qui résonnait sous la voûte à la fresque écaillée était de toute beauté.
C’était inattendu d’entendre ça dans cette église du fin fond de la Mayenne, déconcertant de s'apercevoir qu'un tel joyau pût naître de ces gorges agrestes, insolite de découvrir tant d'art chez ces éleveurs de bétail. Etonnant mais indéniable : le chant était splendide. Moment de grâce dans une semaine d’étables, de bistrots miteux et de cours de fermes aux odeurs de fumier.
Pris sous le pieux sortilège des choristes, j'accédais à une autre dimension du monde, biblique. Tout était magnifié à travers le prisme de mon regard. Mon regard qui devenait insensiblement, progressivement comme le regard originel, le regard d’Adam et Eve d’avant le péché, ce regard vierge de préjugé, innocent, libre, ignorant des mondanités, du mal comme de la laideur...
Sous l’effet de l’Art, l’esthète que je suis voyait la beauté partout où son regard se posait. Et mon regard avait fini par se poser indistinctement sur les élues de la Beauté comme sur les créatures franchement ingrates.
Cependant, conquis par tant de causes diverses mais encore conditionné par d’académiques préjugés culturels, je préférais me concentrer sur les visages les plus flatteurs. Je contemplai ainsi quelque jeune et vierge soeur d’Aphrodite, irrésistiblement emporté par l’aile d’Euterpe ou de je ne sais quel messager céleste missionné pour sauver mon âme impie.
Le chant redoubla d’ardeur.
Et à ce moment précis les faces bovines s'affinèrent, des traits linéaux apparurent sur les visages : et je voyais des poètes à la place des paysans... Et je voyais des anges à la place des jeunes filles, qu'elles fussent belles ou laides...
J'ai craint que le charme ne se rompe aussitôt le chant fini, aussi ai-je quitté l'église bien avant la fin de l'office.
213 - L'imposture de l'autorité
Ceux qui parmi vous se laissent impressionner par les morts, par les magiciens ou par les poètes ne sont que des sots. Certes, j'admire et apprécie à leur exacte valeur les oeuvres de Hugo, de Chopin, de Bach... Cependant je ne m'aliène pas à ces auteurs. Les imposteurs sont partout, qui cherchent à se faire passer pour des petits dieux.
Les étoiles n'ont aucun droit sur ma destinée individuelle, pas plus que les vermisseaux. Ni les Einstein ni les Mozart n'ont à faire la loi chez moi : ils n'ont aucun privilège de plus que le premier venu. Le génie des autres ne leur confère nullement d'autorité sur ma personne. Les talents inédits de mes semblables ne m'ôtent pas le moindre droit d'être ce que je suis. Par exemple, ici je destitue la beauté pour faire triompher la laideur. Ailleurs je restaure cette beauté déchue pour vouer la laideur, hier tant admirée, à la géhenne : là est mon inaliénable, glorieuse liberté. Faites de même et comme moi raillez sans vergogne vos plus chers maîtres, et vous deviendrez des oiseaux d'envergure.
Je crache irrespectueusement sur la barbe de Homère, je tourne en dérision le couronnement des têtes pleines de majesté et je place sur le trône le dernier des mohicans, et puis je ridiculise encore les chanteurs d'opéra... Les imposteurs sans cesse tentent leurs viles séductions sur les foules. Les poètes sont des imposteurs, les artistes sont des imposteurs, les grands hommes sont des imposteurs, les camionneurs sont des imposteurs. Les imposteurs sont partout. Osez penser par vous-mêmes. Bâtissez vous-mêmes vos propres cathédrales et cessez de vous agenouiller devant ces statues de sel qui vous rendent infiniment ridicules.
Inventez vos étoiles, devenez votre unique référence ou fabriquez vos dieux. Mais cessez d'être obligés de vous sentir écrasés par le poids des statues nées avant vous... Soyez libres, apprenez à penser seuls, affranchissez-vous de l'autorité qui à vos yeux est la plus sacrée, volez de vos propres ailes.
Trop de blouses blanches, de peaux rouges, de légions d'honneur, de simples troufions, de grands mathématiciens, de couronnes posées, de têtes coupées, de verts académiciens et de prix inestimables abusent de leur pouvoir pour impressionner le naïf, l'idiot, le borgne. Les vierges salaces et les débauchées effarouchées, les soldats kaki et les soleils de plomb, les empires et les républiques, les ecclésiastiques et la carotène, les avocats marrons et les rouges pompons, tous sont des imposteurs qui veulent votre soumission à leur cause.
Il faut simplement le savoir et surtout leur montrer que l'on sait. Mais je sais bien que nul ne me croit parmi vous... Alors dormez bien tous, jolis petits pourceaux, tendres petits agneaux, dociles petits veaux que vous êtes.
Demain l'on vous égorgera.
214 - Des noms périmés
Ils s'appelaient Gustave, Alphonse, Auguste, Octave, Gontran, Alfred, Eugène. Leur nom est gravé sur des grandes plaques dans le cul des églises de province. Qui les prononce encore, ces noms d'un autre âge qui sentent l'hospice, le vieux béret et les grasseyements ?
Les porteurs de ces noms gravés devenus obsolètes ont pourtant eu vingt ans, eux aussi. Et ces vingt ans-là se sont brisés dans des tranchées. Sans même le piteux espoir de finir un jour à l'hospice. On se souvient des masses indistinctes de soldats tués, des régiments décimés, des troupes de combattants sacrifiés. Mais qui se souvient des individus, des Eugène, des Alphonse, des Auguste, de tous ces destins anonymes et pathétiques qui ont fini sur des listes dans les églises ? D'ailleurs les églises sont désertes et presque plus personne ne s'attarde devant ces rangées de noms gravés.
Moi j'y lis la moustache d'Eugène, la casquette de Gustave, la pipe d'Auguste : des choses qui nous ressemblent, à presque un siècle de distance. J'y lis le sort humble et pénible de ces appelés arrachés du sillon, du foyer ou des bras de l'aimée. J'y lis les vingt ans d'Auguste, de Gustave, d'Alphonse, d'Eugène, de Gontran, d'Octave, d'Alfred, leurs maudits, damnés, poignants vingt ans massacrés dans les tranchées de la «14».
215 - Au clair de l'une, à l'ombre de l'autre
Mademoiselle,
A la vue de la Lune montant dans la nue, vos traits s'imposent à moi. Toujours, je vous ai associée au disque lunaire, vous ma claustrale, vous ma mélancolique amante. Pâle apparition aux charmes muets et au visage vague, vous êtes l'appel du large : celui des profondeurs sidérales et des étoiles lointaines.
Vous êtes ma consolation poétique, une sorte de lueur au firmament qui entretient en moi le rêve. Demeurez pour toujours cette spectrale, frêle créature croisée entre poussière et azur, entre ciel et gargouilles. Votre orbite est onirique, vous l'astre au teint blême. Chaque fois que je regarde la Lune, c'est votre visage que je vois Mademoiselle, aussi doux qu'une chandelle, mystérieux comme un oiseau de nuit, hâve tel un fantôme.
Lorsque passe au-dessus de mon toit la sphère étrange, qu'elle chuchote à travers ma fenêtre, qu'elle se fait compagne de mes insomnies, c'est vous que j'entends frapper au carreau, vous qui hantez ma chambre, vous qui me tenez en éveil.
La Veilleuse qui luit au zénith me rappelle la triste chartraine que vous êtes. Vous ne cessez de tourner autour de moi Mademoiselle. Et tout comme la blanche Dame au dos rond, vos grâces sont tombales. Je chante à l'infini votre beauté funèbre.
Vous avez les attraits cosmiques des sélènes créatures et des filants objets qui peuplent la voûte, hôtes célestes que je poursuis comme un Graal à ma portée.
Vous ressemblez au mystère d'en haut. Vous êtes un temple, et de ce temple s'élève une prière. Et cette prière, c'est la mienne. Et je m'adresse à vous. Et le sens de ma prière est l'amour.
Chartres est mon éden et ma douleur, ma gloire et ma misère. Et votre rivale de chair qui partage mon alcôve, ma plus chère faiblesse. Vous, vous êtes mon purgatoire, ma croix, mon linceul. Et puis ma rédemption, ma lumière, mon salut. L'une est ma conquête temporelle, l'autre ma victoire céleste. L'une à ma gauche, l'autre à ma droite. L'une est un peu ange, l'autre un peu diable. Tiraillé entre ces deux feux, je me consume.
Ma plume est une flamme et vous Mademoiselle, vous êtes un songe. Des deux follets sont nées ces lettres d'artifices.
Je vous destine ces mots. Je m'en retourne à ma Lune, à ma compagne légitime et à mes chères étoiles, ne cessant de songer à vous.
216 - Leçon de choses
L'une était laide, sotte, méchante. L'autre était belle, espiègle, aimable. Cependant la première était très chaste et fort pieuse, la seconde frivole et passablement impie.
Par jeu je tins ce pieux discours à la dévote aux traits ingrats :
- Mademoiselle, votre laideur est le garant de votre vertu. Vos moeurs austères plaisent à Monsieur le curé qui vous voit à vêpres chaque jour. Votre vie de misère fait plaisir à voir, au moins vu du presbytère. Votre laideur est maudite mais votre vertu est estimable. La décence est chose encore assez rare chez les jeunes filles pour qu'elle vaille quelque prix aux yeux des honnêtes gens. Acceptez donc aujourd'hui qu'un galant achète votre hymen au prix fort.
La chaste me répondit :
- Certes, je suis laide. Cependant je suis une fille pieuse et honnête, amie des araignées d'église et des soutanes. En ce bas monde seules la solitude et la poussière me sont chères. Sachez que mon hymen est consacré au silence, mon coeur au démon de l'ennui et mon âme aux cloches de l'église.
A l'entendre ainsi parler, elle était effectivement bien sotte.
A la jolie libertine je m'adressai en ces termes :
- Mademoiselle, votre charme est le garant de votre bonheur. Vos moeurs joyeuses plaisent à Dieu qui se réjouit d'avoir fait une si belle oeuvre. Votre légèreté ensoleille les coeurs ternes qui vous approchent. Votre beauté est bénie, ainsi que votre âme. La vénusté est chose trop précieuse pour qu'on omette de lui rendre hommage. Acceptez donc aujourd'hui qu'un galant achète votre hymen au prix fort.
Sur quoi l'aimable créature me répondit :
- Parce que je me voue sans compter aux causes de l'amour, je vous accorde sans compter l'accès aux merveilles que vous convoitez. Je suis l'amie des joyeuses gens, de la danse et du vent dans les herbes folles. Ma beauté est consacrée à la Beauté, mon coeur à la joie et mon âme à qui la méritera.
Après l'avoir dûment corrigée et humiliée je laissai tomber la laide, bigote et imbécile demoiselle au bénéfice de la belle, épanouie et spirituelle amante.
Moralité : châtiez, raillez puis fuyez les laiderons sans esprit ni envergure !
217 - La hauteur de ma tête
(Le responsable d'un concours d'écriture, estimant que l'un de mes textes avait ses chances de remporter quelque laurier, insistait pour que je participe à cette partie de belles lettres. Voici en quels termes j'ai défendu ma cause).
Monsieur,
Je tiens à vous remercier encore pour l'intérêt que vous semblez porter au beau spécimen que je suis, ainsi que pour votre flatteuse insistance au sujet de ma présence à cette remise de prix. Cela m'honore, me flagorne, me gonfle d'orgueil et finalement sert bien mon cher ego. Me voilà fier et rond comme une baudruche enflée. Cela dit, je ne viendrai pas. Cette irrévocable décision a la vertu de dilater encore plus cet ego qui me tient tant à coeur. Plume et ego sont d'ailleurs indissociables chez moi, la qualité de l'une allant naturellement de pair avec la démesure de l'autre.
Au téléphone je vous avais expliqué mon point de vue sans appel concernant ces affaires provinciales. Finalement je constate que cette manifestation est parrainée et encaustiquée par du beau monde parisien. Raison de plus pour moi de ne pas me fourvoyer dans ces espèces de vanités. En ce qui me concerne, il est plus glorieux de dédaigner votre flatteuse invitation que d'y agréer, même avec une aristocrate, ostentatoire et hautaine condescendance. Me frotter à ce cercle d'oiseaux occasionnels, même pour y exercer mon mépris, ce serait me discréditer aux yeux des muses.
Je ne veux surtout pas être considéré, ainsi que vous l'écrivez, comme le "révélateur de l'état d'esprit de la société". Je ne suis représentatif ni des masses ni des minorités. Je suis demeuré libre et vierge : glorieusement inculte, associable avec fierté, blasphémateur non seulement envers les amateurs mais aussi et surtout envers les "panthéonisés" de la littérature. Le talent des autres m'insupporte plus que leur médiocrité.
Toutes les plumes sont mes ennemies potentielles.
Ma présence parmi ces adversaires policés et dûment chaussés serait incompatible avec l'idée que je me fais de ma belle et digne personne. Ce serait faire définitivement offense à mon image que de me mêler à cette société de plumes bien élevées, souriantes, ponctuelles au rendez-vous de leur minuscule gloire, et certainement vaines.
Tantôt je raille mes semblables parce qu'ils n'ont pas de semelle au pied, tantôt je les raille parce qu'ils sont joliment bottés. Les va-nu-pieds sont ordinairement les ennemis de ceux qui portent cuir au talon. Aujourd'hui je ne suis point chaussé : je conspue donc les porteurs de guêtres. Demain je le serai : je me rallierai alors à leur raison. Il suffit que la cause de ceux qui me combattent devienne celle du temps qu'il fait pour que je la défende aussitôt, et avec haine encore. Ou pour que je l'attaque de tout coeur.
Ainsi que la météorologie, l'écriture a ses versatilités, ses fantaisies, ses inconstances et ses relatifs mystères. La véritable littérature est issue de hauteurs sujettes à des caprices qui échapperont toujours au gouvernement de leurs auteurs.
Les lettres se sont jouées de moi et les mots m'ont échappé : toute la littérature est là. Gloire à elle et tant pis pour ses invités scrupuleux, souriants, policés et bien chaussés.
218 - Lettre de félicitations au député de la Sarthe
Monsieur le Député,
Il me tenait à coeur de vous féliciter chaleureusement pour votre glorieuse et magnifique réélection au poste de député. Vous avez été élevé à la dignité de grand chef. Vous voilà donc sauvé, et moi avec, au moins pour cinq ans. J'attends personnellement de cette réélection avantages et bénéfices en tous genres, notamment dans le domaine qui m'est cher : la promotion et la défense de mes privilèges nobiliaires.
Que ma particule soit vaine aux yeux de certains, et plus objectivement qu'elle soit à l'origine authentique ou bien frelatée est une chose en soi très secondaire, voire anecdotique. Le vrai problème concerne plutôt le rétablissement des distinctions et du favoritisme liés à la particule. Et ce, d'où qu'elle vienne. Égalité républicaine oblige.
Je n'ai pas voté pour vous dimanche dernier. Je n'ai d'ailleurs jamais voté pour vous. Aucune importance : je suis très heureux de vous savoir finalement là où vous êtes sans que vous ayez eu besoin de mon aide. Mon vote aurait d'ailleurs eu une valeur bien dérisoire pour le porteur de particule que je suis dans ce régime où les privilèges par la naissance sont, hélas ! bannis. Ce qui est pour me conforter dans mon présent propos : avec l'affaire que je prône, le bulletin d'un « particulé » vaudrait bien plus que celui d'un simple roturier. Ceci est un exemple concret de la pertinence du rétablissement des privilèges par la naissance.
Maintenant que vous avez été réélu, ce nouveau débat pourra s'amorcer plus sérieusement pour se poursuivre, avec sérénité je l'espère, sous les ors impartiaux, équitables, démocratiques et surtout légitimes de la République.
Dans cette heureuse perspective je vous prie de croire, Monsieur le Député, à ma parfaite considération.
219 - Dialogue ultime
- Suis-moi Raphaël, à présent tu as atteint l'âge. Ton heure est venue.
- Madame, voyez comme je suis jeune. Mon front n'est pas ridé encore, les femmes n'ont pas épuisé mes ardeurs et mon coeur est assez alerte pour aimer au moins cent ans. Mon heure n'est pas venue, non. Passez votre chemin, vous feriez mieux. Il y en a assez parmi tous les déshérités qui vous supplient de les emporter. Allez les voir et laissez les autres vivre en paix.
- Ta vie m'appartient Raphaël. Tu es jeune dis-tu, pourtant ton coeur a assez aimé, il me semble. Assez pour avoir voulu mourir d'ailleurs, t'en souviens-tu ? Tu ne pourras plus aimer comme tu l'as fait. L'amour est un poison pour toi : à petite dose il te tue peu à peu, il te détruit insidieusement parce qu'il te déçoit. A forte dose il te terrasse, il te pousse à toutes les folies. Et tu m'appelles. Tu m'appelles quand il est indolent, imperceptible et insipide, et tu m'appelles quand il est violent, fiévreux, sanglant. Si l'amour est fait pour la vie, alors tu n'es pas fait pour l'amour. Et si la vie est faite pour l'amour, tu n'es pas fait pour la vie. Tu ne sais pas plus aimer que vivre : tu ne fais que perdre ton temps. Ton oisiveté est la preuve de ton inutilité. Viens, tu es à moi, je suis ta fiancée. Tu pourras m'aimer selon les lois si austères de ton coeur. Et je saurais t'aimer de ce semblable amour, moi. Sois-en persuadé.
- Madame, vous êtes vieille et laide, votre voix est rauque, vos appas sont flétris, votre sourire est fané, vous n'avez rien pour séduire un jeune garçon comme moi. Si vous me désirez si fort, moi je ne veux certainement pas de vous.
- Raphaël, tu aimes d'un amour morbide. Et tu appelles cela le romantisme, la poésie, le romanesque... Tu aimes la mort, le sang, la souffrance, la beauté de la laideur. Tu te dis toi-même esthète de ces causes âpres. Je suis donc faite pour toi. Suis-moi et aime-moi, toi qui aime toutes ces noirceurs tu ne seras pas déçu.
- La vieille, je ne vous aime pas. Votre visage est tout de hideur, vos mains ne sont guère mieux, et ce que vous tenez entre celles-ci me fait horreur, me répugne, m'épouvante. Vous voulez vous unir à moi dans une étreinte abjecte, mais j'ai assez de force pour vous repousser. Que pouvez-vous contre moi? Je suis jeune et vigoureux, et je ne vous laisserai pas m'emporter dans votre lit de marbre ! Je n'hésiterai pas à vous rudoyer comme un ivrogne, à vous jeter comme un chien galeux, à vous brusquer sans ménagement si vous vous approchez de moi.
- Raphaël, mon visage te plaît: c'est le visage blême, blafard, livide, exsangue du romantisme ultime que tu as tant chanté à tes amantes. Tu aimes mes yeux. Ce regard noir et sans fond qui fixe le néant te charme, je le sais. Tu aspires à la caresse froide et osseuse de mes mains décharnées. Ma voix caverneuse est une berceuse pour ton coeur glauque. Tu m'aimes en réalité, alors que tu voudrais tant te le cacher à toi-même. Mais il est trop tard Raphaël, tu m'as appelée et je suis venue. A présent prends-moi la main, n'aie pas peur. C'est aujourd'hui que la grande rencontre devait arriver. Nous allons nous aimer toi et moi. Pour l'éternité.
- Madame, votre amour sans fin est un amour pour désespérés et je n'en suis pas à ce point. Je ne prendrais pas votre main. Je ne veux pas me fiancer avec une si éternelle amante. Vous ne me séduisez pas, n'approchez pas de moi. Allez-vous-en, partez, oubliez-moi.
- Raphaël, tu ne veux pas de moi et pourtant je te veux, moi. Aujourd'hui est un jour de fête pour moi. Cela fait longtemps que je t'aime en secret. Je sais qu'aujourd'hui nous allons nous unir toi et moi. Allons, prends-moi la main. Et laisse-moi t'embrasser, mon amant. Parce que je t'aime. Je t'aime. Et tu sais combien je t'aime, n'est ce pas?
- A en mourir, je sais.
- A en mourir, bien sûr.
- Vous ne m'embrasserez pas, la sorcière.
- Raphaël, déjà mon baiser sur ton front s'est posé. Tu m'appartiens depuis ce jour. Je vais donc te prendre la main, et tu me suivras. Puis je baiserai tes lèvres. Alors tu m'appartiendras totalement, parfaitement, infiniment. Ainsi sont les choses.
- Et depuis quand avez-vous baisé mon front, vieille hideuse?
- Depuis le jour où tu as mêlé ton sang avec ta dernière amante, Raphaël. Cette tache de sang égarée sur ton front, c'était ma signature: le baiser de la MORT.
220 - Je suis mort
Vous m'aimez, mais c'est un triste cadavre que vous aimez en vérité aujourd'hui. Regardez-moi donc d'un peu plus près. Voyez ce corps étendu, ce visage sans expression, ces mains inertes : ce sont ceux d'un mort. Réveillez-vous ma bien-aimée, et laissez partir en paix cette chair muette vers le néant de la terre. Laissez-moi, ne regardez plus cette jeune dépouille, tout cela est vain à présent. N'espérez plus entendre à nouveau ces mots d'amour sortir de mes lèvres figées : elles sont mortes elles aussi. Et pour toujours.
Retournez-vous en au monde des vivants et abandonnez vos rêves qui ne sont plus que des cadavres encombrants. Maintenant que je suis mort, il faut que vous partiez. Quittez-moi, quittez ce visage sans vie, quittez cette chambre froide et sa lumière crue. Vivez donc et laissez mourir les autres tant que brille pour vous le soleil. Cessez d'embrasser cet amant indifférent qui gît sous vos yeux : son coeur vidé de chaleur est devenu insensible à vos baisers. Vos lèvres se posent vainement sur mes lèvres. A quoi bon embrasser un mort ? Vous n'aurez que le silence et l'immobilité en retour. Les morts sont de bien piètres amants, croyez-moi.
Partez à présent, partez. Le silence de ce mort est plus éloquent que les cris d'un vivant. Ne comprenez-vous pas que ce cadavre n'a plus rien à vous dire ? Je n'ai rien d'autre à vous chanter que ce silence, en guise d'adieu. Je n'ai plus de souffle pour vous dire autre chose, plus de vie pour animer mes lèvres, plus d'oreille pour entendre vos sanglots, plus de coeur pour vous aimer. Il me reste seulement cette morte chair pour vous témoigner toute ma froideur.
Votre amour est infini, votre coeur inconsolable, votre chagrin incommensurable, certes. Mais ma mort est définitive, mon coeur à jamais éteint, et ma peine inexistante... Je ne suis plus. Et cette vérité est infiniment plus durable que vos larmes éphémères.
221 - Bonne soeur et déesse
Avec son front voilé, son sourire confidentiel et son air de Madone, rien ne laissait présager que la pieuse dissimulait des appas olympiens sous son habit austère. De cette apparence de chasteté, de ces traits de décence et d'honnêteté émanait une impression de paix, de recueillement. Elle priait toujours avec ardeur, fièvre, sincère et profonde dévotion.
Un jour je l'aperçus au bord de l'onde, non loin du couvent. Il faisait une chaleur du diable. Que faisait-elle hors du mystique enclos ? Justement, le Diable peut-être... Il faisait vraiment très chaud ce jour-là. Je la vis se dévêtir et entrer dans les flots. Dans un réflexe d'élémentaire pudeur je détournai le regard, mais guère longtemps : c'eût été sacrilège de la part d'un esthète de ma qualité de se soustraire à cette vision divine. En effet, au lieu de la religieuse je ne voyais à présent plus qu'une sirène. Belle comme une vierge sainte, désirable comme une Lilith. La courbe précieuse et le flanc généreux, le galbe ravissant et le rein délicat, la cuisse chevaline et la hanche avantageuse, la créature -car c'en était une- se déployait tout en grâces sous mes yeux, s'ébattant chastement dans l'eau.
Puis, prise d'une subite fièvre mystique dont sont accoutumées les âmes de son espèce, la soeur qui se croyait seule avec Dieu se mit à genoux sur la rive pour psalmodier d'ardentes prières. Sa nudité était rayonnante sur la verdure. Telle une nymphe sortie de l'étang, son corps ruisselait de mille cristaux éphémères. Par endroits sur sa peau je voyais ces perles d'eau miroiter au soleil. Alors son corps agenouillé dans l'herbe ressemblait à un gisant taillé dans le marbre rose, semé d'étoiles : il étincelait de mille grains de feu. Il y avait à la fois du sacré et du profane chez cette statue de chair. Je me dis que les choses étaient décidément mal faites sur cette Terre puisque de toute évidence la bonne soeur était glorieusement incarnée... Ce qui était d'ailleurs pour donner un écho tout particulier à son renoncement au monde.
Ses mains jointes devant son buste dans le geste traditionnel de la prière ne cachaient rien des courbes affolantes que je n'aurais pas dû voir, et ses épaules nues bientôt sèches luisaient au soleil comme celles d'une vestale romaine. La gorge blanche et somptueuse se soulevait au gré des soupirs émanant de l'âme dévote. Ce spectacle provoquait en moi l'enchantement de l'oeil, l'ivresse des sens, l'émerveillement du coeur et en même temps le respect le plus biblique, la chasteté la plus monacale, la gravité la plus christique.
Cependant je fus authentiquement et définitivement épris de la charnelle apparition, comme peut l'être un esthète qui n'a point fait voeu d'abstinence.
Plus tard je revis la dévotieuse baigneuse à travers la grille de la porte du couvent. Elle était redevenue la bonne soeur sous voile, ordinaire, impersonnelle, inoffensive.
- Ma soeur j'ai à vous parler. C'est de la plus haute importance !
- Mon frère, je vous écoute...
- Ma soeur, je vous ai vue l'autre jour lorsque vous vous êtes baignée, vêtue de votre seule beauté. Mon émoi est encore si vif, si brûlant, si durable, que tout confus je viens ici, comme le fou que je suis, chercher l'improbable faveur de votre hymen.
- Mon frère, me répondit-elle en rosissant, vous n'ignorez pas que je suis mariée à Jésus-Christ notre Seigneur. Et le seul hymen que j'ouvre à cet époux exigeant et parfait est celui de mon âme. Et uniquement de mon âme. Je suis à Lui depuis que j'ai pris le voile et pour toujours. Le reste de ma personne demeurera à jamais clos. Dorénavant je ne commettrai plus l'erreur de sortir hors de ces murs. Oubliez-moi et adieu !
La lucarne grillagée se referma sur deux yeux clairs et inspirés. L'écho de ses derniers mots résonnait encore dans le hall d'accueil dépouillé du couvent, mêlé à celui du claquement sonore du volet de la lucarne. Je ne revis plus jamais la sculpturale épousée du Christ.
222 - Le tétin de la Vierge
Emile était le bedeau du village, et comme tous les bedeaux de village il était passablement demeuré, mal dégrossi, voire un peu idiot, quoique fort aimable. Toujours prêt à rendre service, il se dévouait tant qu'il le pouvait pour aider, c'est-à-dire dans la mesure de ses moyens, lesquels étaient assez limités. Il était surtout là pour sonner les cloches le dimanche à l'église. Et quand il oubliait de carillonner, ce qui pouvait arriver de temps à autre, c'est lui qui se les faisait sonner, les cloches. C'était d'ailleurs là toute l'affaire de Monsieur le curé qui n'avait pas son pareil pour tonner contre son "fichu bedeau de bon à rien" comme il disait...
Bref, la vie au village s'écoulait, banale et sans heurts pour le brave Emile.
Un jour le curé confia une tâche inhabituelle à son bedeau : il fallait épousseter les statues en plâtre de l'église. Emile se chargea donc de remplir la mission avec une imbécile ferveur, comme à son habitude. Armé de son chiffon et à l'aide d'un escabeau, il s'attaqua sans tarder aux statues naïves qui ornaient les murs décrépis de l'église. Après avoir astiqué quelques saints, il posa bientôt son escabeau devant la statue de la Sainte Vierge. Celle-ci avait le sein dénudé et l'offrait à l'Enfant Jésus dans un geste tout sulpicien. Emile ne s'était encore jamais approché d'aussi près de la Sainte Vierge en plâtre de l'église si haut perchée, pas plus que d'une femme de chair d'ailleurs.
Et pour la première fois de sa vie, un téton de femme avait troublé le bedeau, même si celui-ci n'était qu'un médiocre moulage. Il poursuivit cependant sa besogne en commençant par le haut de la statue.
Mais une fois le visage de la Sainte Vierge dûment, longuement, religieusement nettoyé comme pour retarder quelque honteuse échéance, le chiffon d'Emile arriva inévitablement à hauteur du sein en question, ce tétin qu'il redoutait tant. Il hésitait devant le petit dôme de plâtre... Puis, gauchement il passa son chiffon sur le sein nu de la Vierge. A ce moment précis un phénomène inédit eut lieu dans la tête bornée et fruste du bedeau, un phénomène qui était pour lui un événement d'une immense envergure : il faisait cela comme on caresse pour la première fois une femme, comme on étreint avec émotion cette source intarissable d'ivresses qu'est le flanc nourricier de l'aimée...
Une tempête de passions se leva dans le coeur candide du rustaud.
Il tremblait en caressant de son chiffon le sein de la Vierge en plâtre. C'était à la fois touchant et pathétique, attendrissant et navrant, émouvant et pitoyable, insolite et criant de détresse...
Cette statue de plâtre était devenue l'exclusive source d'émoi de son coeur puceau. De la femme, Emile ne connaissait pour ainsi dire que la Sainte Vierge de l'église, sa seule référence. Piètre science amoureuse acquise à bout de chiffon au cours d'une mission ménagère...
Dans les jours qui suivirent cette "expérience amoureuse", l'émotion d'Emile pour la statue de plâtre ne s'amoindrit pas, au contraire. Il allait voir chaque jour sa "fiancée" comme il disait, sa "vraie fiancée" qui l'aimait parce qu'elle ne le repoussait pas du haut de son perchoir et avec laquelle il entretenait un commerce aussi platonique que misérable.
Comme on le voit, le coeur humain est admirable, ou parfaitement indigent, qui a de temps à autre ses héros. Ou ses martyrs...
Dix ans, vingt ans passèrent. Au village Emile le bedeau sonnait toujours les cloches de l'église le dimanche. Un peu plus vieux, un peu moins vaillant à la tâche mais toujours aussi épris de sa statue. Les gens du village qui ne savaient rien de cette singulière, affligeante, désolante histoire d'amour entre cet humain infirme et la statue, depuis vingt ans qu'ils entendaient Emile leur répéter qu'il avait une fiancée, lui répondaient parfois par quelques propos salaces avec des airs goguenards. Par exemple :
- Alors l'Emile, quand c'est-y que tu vas la foutre en cloque ta sacrée fumelle d'fiancée ?
Et lui de répondre invariablement, naïvement, avec toute la pureté de son âme simple, de son esprit débile, de son coeur ignorant la malice :
- C'est ma fiancée que je vous dis, je va pas la mettre enceinte, j'y suis point encore marié avec. C'est ma vraie fiancée que ça fait vingt ans que je l'aime. Elle aussi elle m'aime, même si elle cause guère. Moi je sais que c'est ma fiancée, ma vraie fiancée... Ma fiancée qu'est dans l'église...
223 - Un spectre de chair
Mademoiselle,
Le rêve ne s’est pas brisé au Vieux-Mans. Alimenté par notre rencontre, il s’est fait corps. Il s’est prolongé, enraciné dans le réel, se mêlant à la pluie, pénétrant les pavés, accompagnant de sa musique lourde et mélancolique le son discordant de l’orgue de la cathédrale. Et j’endure à présent la douleur des pierres, des cœurs inapaisés et des gargouilles noircies. Et je psalmodie plus que je ne chante ce bonheur romantique et ténébreux de vous avoir rencontrée.
Je gémis mon étrange bien-être, je m’enivre de mon malaise, je savoure la brume de mon âme… C’est que vous étiez une charmante endeuillée, une troublante immolée, une émouvante crucifiée. L’ange blessé a touché le démon qui lui faisait face. Aujourd’hui mon cœur est brisé, durablement. C’est l’amour Mademoiselle. L’amour dolent, triste et vaincu qui se complaît à se regarder se débattre dans sa propre douleur.
Mademoiselle, vous n’avez pas conscience de votre venin. Votre pouvoir est maléfique et beau, angélique et dangereux, funeste et propice, maudit et enchanteur. Cet orage provoqué par vos yeux, ce foudre descendu de votre front jupitérien, ce maelström où m’a jeté votre voix m’ont été fatals. La tempête que sur votre passage vous avez déclenchée a dévasté mon cœur. Vous avez laissé un naufragé derrière vous.
Vous étiez belle comme un sanglot, fragile tel un château de sable, toute de cristal, de mystère et d’azur ainsi qu’un vitrail. Il pleuvait sur la vieille citée mancelle, une onde froide, et c’était le déluge dans mon âme. Le ciel était en larmes. J’ai pleuré moi aussi. Qui de Dieu ou du Diable a su distinguer, sur ma joue, les gouttes de pluie du sel de mes larmes ?
Que ce témoin soit d’en haut ou d’en bas, devant lui je le jure, devant lui je vous aime.
224 - Vision nocturne
Je trinque à votre gloire, vous la passagère onirique qui m'avez si bien brûlé le coeur. Je lève mon verre à la cause suprême, lançant des jurons à tous les dieux du Parnasse, invoquant les poètes chéris, insultant le Diable, et bois l'absinthe de l'amour. Suave et venimeux, votre visage enfui me hante. Votre souvenir est un breuvage amer et doux, un poison mêlé de miel.
Votre voix qui s'éloigne a les charmes dolents des terres chères aux exilés, à jamais quittées : vous n'êtes qu'un songe que l'aube a chassé.
Suis-je fol, car je vous aime avec un dard dans le coeur, une plume dans la main, des constellations dans la tête ! Vous êtes mon soleil lointain, mon astre fuyant, ma chandelle évanouie. Vous êtes un mirage et je me jette à vos pieds. Votre beauté consiste en ce geste fou et cruel de votre talon imaginaire tendu et de mon front battant la poussière.
Je suis de chair, vous êtes pure chimère. J'ai accédé à un trône à la fois convoité et redouté, à présent j'erre dans ce royaume d'ombre et de lumière qui n'ose dire son nom, que je nomme en ces termes simples et tragiques : REVE D'AMOUR.
225 - Une conquête littéraire
Mademoiselle,
Vous avez rejoint la seule étoile de mon Olympe, de mon triste Olympe de pierres et de mélancolie. Mademoiselle, vous êtes une icône parée d'or et couverte d'ombre, un vitrail d'azur chargé de plomb, une statue sainte et malheureuse, et ma lyre soupire avec délectation au bord de cette tombe que vous êtes.
Vous êtes belle comme une condamnée. Vos yeux ont les grâces fatales et suprêmes des phtisiques : il y a du Chopin dans votre regard expirant. Votre front pâle me fait songer à Ophélie, la noyée aux allures de naïade. Vos joues creuses et blêmes sont celles d'une morte. Ou d'une ensorcelée. Et le charme qui se dégage de ce cadavre encore chaud, de cette fleur coupée, de ce vivant silex a l'âpreté des grandes croix dressées dans les salles nues. Et l'infini douceur de la rédemption.
Vous êtes un violon brisé et je perçois l'écho de votre chant plein de détresse.
Votre beauté est une plante amère dont on tire un suc suave. Elle est désespérée comme le chant dernier du cygne, déchirante comme les cris d'un écorché, héroïque comme un jour sans amour, troublante comme un voile sur une face éplorée... Elle est sèche comme le pain dur dans la bouche du misérable, dure comme les fruits secs du mendiant, âcre comme le vin de l'ascète : votre beauté est un festin bien austère Mademoiselle. Vous êtes une pluie glaciale que recherchent les fronts en fièvre, un désert, une rocaille, un sel qu'affectionnent les âmes exaltées. Seuls les déments, les poètes, les cyniques savent vous apprécier.
Je sais que ces mots cruels que je viens de vous écrire vous feront mal Mademoiselle. Tant pis. Ou plutôt tant mieux, car ils n'en paraîtront que plus beaux sous le voile déformant de vos larmes.
Je vous aime à la manière d'un peintre sans âme, d'un collectionneur sans scrupule, d'un esthète sans coeur, certes. Consolez-vous cependant, car je vous aime aussi de toute ma plume.
226 - Une froide beauté
Mademoiselle,
Ce soir la Lune est grise, je n'ai plus de chandelle et je trempe ma plume dans la nuit. Mademoiselle, vous êtes ma morte aimée et votre beauté blême flatte mon âme esthète. Ma tête est vide, mon coeur éprouvé, mon corps las, cependant c'est pour vous que sont ces mots, témoignage de ma détresse de sybarite. Ou de l'effet de votre charme cadavérique.
J'aimais vos yeux de noyée, vos joues d'affamée, vos lèvres de vestale, vos questions de femme. J'aimais la pierre gothique de votre coeur chartrain. Enfin j'admirais cette statue inquiète qui me faisait face, médiocre et superbe, modeste et admirable, humble et luxueuse. Comme une poupée de chiffon aux allures de reine, aux haillons de soie.
Votre pauvreté était belle à regarder, et moi je vous contemplais comme une poterie funéraire. Votre visage était tout un musée. Vous étiez une statuette antique, une stèle mortuaire, une figure étrusque. Funèbre et digne. Vous ressembliez indistinctement à une terre cuite ou à une pièce d'argent. Le deuil de vos cheveux blonds, de vos yeux clairs, de votre front impénétrable produisait un effet sépulcral, poétique et pétrifiant, exhumant de vos traits un charme de pietà qui me réchauffait le coeur.
Votre face de momie était vraiment adorable.
227 - Vive la canaille !
J'aime les salopards.
Les mémés tueuses, les pépés pervers, les garnements vicieux, les curés dépravés, les amants méchants, les moines tordus, les cancéreux odieux, les moribonds insupportables, les bébés sans foi ni loi, les bandits cul-de-jatte, les croque-morts cupides, les poltrons opportunistes, les altruistes véreux, les artistes dévoyés, les escrocs du dimanche, les chauffards du samedi soir, bref ces salauds ordinaires que nous rencontrons tous les jours sont mes héros préférés.
L'ordure fascine, l'homme honnête ennuie.
La grand-mère gâteau tendre et sénile est soporifique, alors que la sale vieille qui a pris l'habitude de truffer ses petites madeleines dominicales de mort-aux-rats pour les distribuer aux enfants à la sortie des églises est autrement plus digne d'intérêt.
Le papy sadique et débauché qui traîne dans les lieux interlopes est plus sympathique à mes yeux que le vieux croûton pisseux se morfondant dans son hospice de province. Exemple type de retraité actif, dynamique et lubrique ! Ces vieux-là, ça change de ces sempiternels crétins de quatre-vingt-dix-huit balais qui radotent à longueur de journée au fond de leur rocking-chair et qui attendent la mort comme on attend le bus...
L'enfant mal élevé, voleur, menteur, méchant, fumeur à ma préférence plutôt que le petit morveux sage, obéissant des jardins publics. Les petites pestes, c'est ça qui amuse le Diable et fait enrager le Bon Dieu ! Les petits monstres dérangent les bonnes consciences, font mentir les idéalistes, perdre patience aux plus doués de nos pédagogues. Braves petits...
Le prêtre noceur, hypocrite, libidineux qui tient officiellement un discours institutionnel et qui en secret engrosse la pécheresse à confesse m'est plus aimable que le froid, ennuyeux moralisateur janséniste, impuissant, timoré et scrupuleux qui donne le bon exemple à ses ouailles en demeurant sottement fidèle à ses voeux. Nulle surprise sous ces soutanes-là.
Regardez ces larves de vieux moribonds séniles ! Pitoyables... On oublie vite ce genre de déchet. Un moribond qui "pète la forme" se débattra jusqu'au bout : opportuniste, il ne se refusera pas le dernier plaisir de cracher à la figure de ses héritiers. Qui oserait frapper un homme à l'article de la mort ? Le moribond encore alerte déshéritera scrupuleusement ses légataires. Au dernier moment. Ainsi le presque défunt est sûr que l'on se souviendra longtemps de lui.
Bref, la mémé-mort-aux-rats, le pépé vicelard, l'enfant terrible, le prêtre en rut, le moribond emmerdeur et les autres salopiaux de cet acabit, voilà des héros consistants.
Longue vie aux salopards ! Bravo à ceux qui sont morts la bave aux lèvre, la rage au coeur ! Félicitations à toutes les ordures qui empêchent de dormir les honnêtes imbéciles ! Honneur aux chiens galeux, aux vieilles furies, aux pestiférés ! Gloire à vous les fumiers de tout poil. Au moins quelqu'un vous aime et ne craint pas de le crier sur les toits. Cochons de bandits, infâmes crapules, casse-pieds de tous bords, charognes de tous horizons, officiellement je vous rends ici un sincère hommage.
228 - Un insecte sous verre
Mademoiselle,
Vous êtes un marbre taillé à la gloire de mon nom, et sur ce marbre je bâtirai mon empire. Vous êtes belle. Aussi belle que je suis esthète. Vous êtes une Mater Dolorosa, je suis le peintre de votre douleur. Ma plume est sèche, et c'est mon coeur qui parle ici.
Mademoiselle, j'aime votre visage de porcelaine, vos yeux de traquée, vos sourires absents, enfin j'aime vos charmes de gargouille. Je vous aime comme la chartraine que vous êtes, comme l'étrusque que j'ai cru voir sur vos traits, comme la sabine qu'évoquait votre air antique, je vous aime comme le guerrier aime la louve qui l'allaite : avec un coeur épique.
La Lune est à mes pieds, cependant je suis votre serviteur. Je suis romain, je suis empereur, je suis César, vous êtes mes lauriers.
Pâle et lunaire, vous êtes une ombre, un cristal, un caillou, un songe, et moi j'aime singulièrement le chant de votre désespoir.
Mademoiselle, vous êtes belle comme un lointain écho, belle comme un souvenir, belle comme personne. Presque laide.
229 - L'art de dire les choses
Assistons aux mignardises qui se disent habituellement entre deux tourtereaux ordinaires issus du monde.
- Gente mie, me voilà au secours de votre beauté trop longtemps ignorée. Laissez s'épancher une âme pure et tendre, prenez soin, je vous en conjure, de mon coeur languissant... Laissez-moi courtiser la colombe que vous êtes, blanche encor, vierge, vertueuse, honnête en tous points. Je vous aime avec une profonde sincérité et je vais vous le prouver en vous arrangeant le trou de fumelle avec ma grosse tripaille. Cette dernière est infiniment exquise et impatiente d'en découdre avec vos grâces châtelaines. Chère, prendrez-vous l'affaire à coeur ?
- Monsieur mon ami, votre élégante façon de causer avec les jolies femmes n'est pas pour me déplaire et puisque vous le voulez si ardemment, apprenez que ma grosse culasse à bitailles vous sera offerte, ainsi vous pourrez entre autres actions délectables, mon doux, mon délicat ami, y foutre votre boudinasse enflée de gros verrat pour y dégueuler au fond de ma matrice votre chère purasse. Je suis votre chérubin, votre flamme bleue, votre cochetruie à tripailles, votre rose sur la neige, votre chandelle ardente.
- Ma douce, votre acquiescement me va droit au coeur. Et fait durcir mon sauciflard à trou-de-fumelle. Je vais vous perforrager l'orifice de salopine avec toute la tendresse et le respect dont est capable un homme de bien et de goût. Votre beauté, Madame, est un fruit rare et céleste qu'on ne cueille qu'avec une étincelle au front. C'est le feu naissant d'un honnête et idéal hyménée.
- Monsieur, ma main vous est acquise. Vous allez donc m'engrosser la panse à grand coups d'andouillasse dans ma tripe à foutracouille, et de cet amour naîtra un fruit qui vous ressemblera. Un enfant qui portera votre nom, mon tendre aimé...
- Ma chère, à condition que dans l'ivresse de l'action qui nous unira je ne me méprenne point sur la destination de mes pieux hommages, vous enfanterez effectivement. Neuf mois après avoir reçu dans votre con ma grosse triquaille bien tendue. Cela dit, il se peut que ce soit votre cloaqueux trou à purin qui se fasse secouer et arroser par mon braquemart, et non votre vase naturel. En ce cas Madame, l'étreinte sera stérile et il nous faudra recommencer l'oeuvre procréatrice.
- Ne vous tourmentez pas pour si peu mon ami, la carottière de ma culasse a encore peu servi, si ce n'est pour y soulager quasi quotidiennement ma tripe à purin. Elle pourra donc subir sans conséquence vos maladresses de visée. Tant que vous ne parviendrez pas à vos fins et que par conséquent je ne serai point engrossée de la panse, vous pourrez sans dommage vous vider les roupettes au fond de ma grosse culasse. Mais j'y songe ! Il est l'heure de dîner. Mère va s'émouvoir de mon absence. Me ferez-vous l'honneur de partager ce dîner, aimable Monsieur ?
- Avec grande joie ma douce. Et qu'y a-t-il donc au menu ?
- De la tripaille.
230 - Les monstres que nous sommes
Parlez-moi de malheur. Ne me dites pas des choses tendres. Je ne veux pas sucer des sucres d'orge en attendant la mort. Je préfère avaler des sabres et les sentir passer. Moi j'aime quand ça râpe la gorge.
Ne me parlez pas des voyous minables qui agressent des petites vieilles pour trois fois rien. C'est d'un banal... Parlez-moi plutôt des mémés-braqueuses qui font sauter des coffres-forts. Moi j'aime quand ça rapporte.
Ne me racontez pas des histoires qui se terminent bien. Parlez-moi de celles qui commencent mal et qui finissent mal. Contentez ma curiosité malsaine, comblez mon coeur de pierre si précieux. Moi j'aime quand c'est pervers.
Ne me caressez pas dans le sens du poil. Au contraire, irritez-moi, provoquez-moi, étonnez-moi, faites-moi trembler mes amis... Ne craignez pas de me froisser surtout. Vous savez bien que quand elle est froissée, la tôle est encore plus belle. Moi j'aime les frissons ondulés.
Je ne veux pas de votre soupe lactée au glucose et à la fleur d'oranger. Je n'ai pas envie de m'assoupir la tête posée sur un mol édredon, le cerveau baignant dans le formol. Vos beaux rêves bleus du dimanche, je n'en veux pas. Laissez-moi à mes cauchemars. Ils sont splendides, féconds, cosmiques. Oui, mes orages sont plus beaux que vos pâles couchers de soleils. Moi j'aime recevoir en pleine figure les crachats du ciel.
Dites-moi des choses terribles : parlez-moi d'amour. Celui des autres. L'amour trompé, trahi, l'amour insane, pitoyable, médiocre. En un mot l'amour qui fait mal. Moi j'aime voir pleurer.
Je n'ai pas envie de m'attabler avec vous : on ne sert pas de mets empoisonnés chez vous. Rien que du fromage blanc et de l'eau plate. Pauvres gens que vous êtes ! Si déshérités que même le Diable n'a rien à se mettre sous la dent. Sous votre toit, il ne neige même pas. Tout est bien bouché chez vous, et il y a du bon feu dans la cheminée. Aucun risque d'attraper froid en votre compagnie. Chez vous on lève le verre à la santé des autres... Moi j'aime mourir de rire.
Bref, je suis comme vous tous. Le masque en moins.
231 - Un signe dans la nuit
C'était la nuit, j'étais au volant de ma voiture. Parti de Paris, je roulais depuis plusieurs heures déjà et j'étais à présent en pleine campagne, sur les petites routes sinueuses et isolées de ma province. Le spectacle paisible de la Lune suspendue au-dessus de la campagne me portait naturellement à la méditation, comme tout un chacun. Et je laissais vagabonder mon esprit, mon regard passant sans cesse de la route à la Lune... J'étais encore loin de ma destination finale, et mon véhicule filant au coeur de la nuit semblait accompagner les étoiles dans leur course sans fin. Je conduisais maintenant machinalement.
Pénétré par le tableau extatique de la campagne immense qu'éclairait la pâle Sélénée, je m'égarais avec délices dans les horizons nocturnes, les profondeurs champêtres et les astres. Mais aussi dans des espaces plus intérieurs : sous l'effet de ces beautés simples et intemporelles, je sentais ma sensibilité mystique s'aiguiser, mon âme s'éveiller à des causes subtiles. Et, tout à mes molles errances, une interrogation impérieuse s'imposa à moi : "si les anges gardiens existent, où est donc le mien ?" Et je me surpris à le prier de se manifester en cette nuit si propice... Vue de l'extérieur cela pouvait paraître saugrenu, mais intérieurement la question était essentielle, vitale.
Je demandais un signe. Rien qu'un signe. Juste un signe que m'adresserait mon ange gardien pour me prouver qu'il existe effectivement et qu'il veille sur moi.
Je roulais ainsi dans la nuit, attendant sottement un hypothétique signe de mon ange gardien lorsque soudain je fus tiré de mes rêveries : devant mes phares surgit une forme claire, et deux ailes immenses se déployèrent en rasant le pare-brise de ma voiture. J'eus un sursaut de surprise. Et ayant craint que l'animal ne provoquât un stupide accident, je pestai aussitôt contre ce volatile de malheur. En même temps je me traitai d'imbécile pour avoir failli provoquer un accident, la tête dans les étoiles au volant, à la recherche de mon ange gardien... Mais je me ravisai assez vite. Le signe... Je reconnus parfaitement la forme de cet animal dans mes phares. C'était un oiseau certes, mais nullement un oiseau de nuit, bizarrement. C'était un blanc, un grand, un bel oiseau.
Un cygne.
232 - Une belle italienne
Ses yeux sont noirs, ses lèvres sanguines et son coeur est toujours accroché à une chimère. Elle rit comme elle pleure, avec ou sans raison. Mais elle jure comme une madone, prie comme une damnée, aime comme une sainte. C'est une diablesse pleine de piété. Ses amants se nomment Gino, Michel-Ange ou le Christ. Elle bénit la Sainte Vierge quand le Diable lui tient au corps, et invoque le Diable à l'heure vespérale... Le feu veille sur ses nuits. Tantôt celui des cierges, tantôt celui de l'enfer.
Entre ses seins qui pigeonnent, un crucifix. Sur son front, une mèche impie. Dans son coeur, une aïeule, un saint local et vingt prétendants. Et en son flanc de femme, un voile intact.
Elle maudit, médit, crache au visage, embrasse, enlace, caresse. Pudique, elle rougit de ses péchés mais se confesse en décolleté. Ses amants sont ses ennemis et le curé est son confident. Fière, elle défie le Bon Dieu mais se repent à chaudes larmes pour des peccadilles.
C'est une femme, une âme ardente, un corps de vestale, un coeur indompté. C'est une torride, une mate, une belle italienne.
233 - L'esprit de la chair
La Lumière est ma demeure, l'Amour ma respiration, l'infini mon but. Je n'aspire qu'à rejoindre l'éternel tourbillon, l'impérissable ivresse, l'inextinguible enchantement. Mon âme est une crypte, mon souffle un cierge, mon front une pierre. Je suis un autel de chair et de lumière.
Je suis chant, feu, prière. L'amour me fait pleurer, et mes larmes sont une cendre claire. La mort me fait rire, et mon rire est une onde pure. La souffrance me donne des ailes, et mes rêves sont encore plus beaux.
Les étoiles sont mon horizon, les songes ma nourriture, les cailloux ma richesse. Je bois l'eau du ciel, m'abreuve de vent, saigne du vin. Je suis un cygne, une tombe, un cloître. Une flamme.
Je suis l'Ange de ce monde et je vous aime.
234 - De chair et de pierre
Mademoiselle la chartraine,
Je vous veux tout en misère, parée de votre seule pauvreté, telle une mendiante à la semelle percée. Là est votre gitane beauté. Vous toisez les princes, imitez le rire des anges, faites chanter le vent dans vos cheveux. Et lorsque vos soupirants vous jouent de la viole, vous ne croyez pas en leurs mensonges.
Pauvre et cruelle, déshéritées et indomptable, femme et sans cœur… Belle dans votre sécheresse. Séduisante dans votre aridité. Un caillou dans le désert.
Vos yeux ont la dureté des pierres, la douceur des prières. Vos mots la légèreté de l’air, le poids de l’airain. Et votre cœur a la froideur des statues, la tendresse des affligées. Vous êtes de marbre et de sel, de sable et de granit, de roc et de nuages.
Dans le bleu de vos yeux je lis le bleu de Chartres, sur vos lèvres le sourire d’une gargouille, sur votre front la façade de la cathédrale chartraine.
Et dans votre cœur sa flèche.
235 - Un chardon en fleur
Mademoiselle,
Vous avez le charme sûr des corbeaux morbides : robe noire et aile rasant la rocaille, oeil de glace et cœur percé. Une chose affreuse pour le commun, un doux présage pour l’esthète. Je suis de vos rares prétendants Mademoiselle. Ce qu’il y a en vous de sinistre plaît à mon cœur.
J’ai toujours préféré les gargouilles aux anges. Votre front est une rosace d’ombres et de plomb, votre regard le reflet triste et beau de votre âme triste et belle, et votre cœur une cloche qui bat. Sourde et muette.
Vous êtes légère comme une tombe, belle ainsi qu’un chant sépulcral, émouvante telle une trépassée. J’embrasse la pierre sur laquelle je bâtirai mon empire de sable et de fumée.
Vous êtes désolée mais glorieuse, pareille à un champ de ruine après la bataille : votre cœur blessé m’agrée singulièrement, votre visage d’affamée m’est aimable, votre voix qui prononce mon nom m’est un chant d’espérance mélancolique et serein.
Vous êtes une brume épaisse, et je suis un vent fou.
236 - Une dépouille ambiguë
Ca y est, je suis mort.
Etendu dans mon linceul, drapé d'ombre et de mystère, de grandeur et de misère, je suis pâle comme un prince, fier comme un pendu, beau comme un Judas. On se penche avec curiosité et dégoût sur ce spectre au rictus figé. Mes bras sont des ailes noires, mes lèvres des écailles bleues, et mon front est un mur d'insolence. On va ensevelir en vertes pompes ce diable d'ange.
On me trouve une mine superbe. Enfin, celle des jours ordinaires : une morgue tout aristocratique. Un je-ne-sais-quoi de repoussant et de charmant. On cracherait presque sur ce trépassé odieux, avec son air de vivant. C'est que je n'ai guère changé, avec mes allures de châtelain sans château, de gallinacé trop fier d'être coq, d'équidé heureux de n'être pas âne.
Mort ou vif, on me trouve plein d'esprit, insupportable, irrésistible, arrogant. On me déteste et on me vénère.
Même là, j'ai l'impression de faire des jaloux et des émules. La froide dépouille que je suis devenu est très persuasive dans son attitude d'indifférence mondaine et laisse un sérieux doute parmi ses hôtes.
Une dernière fois, on se demande si je ne me moque pas du monde.
237 - L'ombre d'une flamme
Mademoiselle,
Avec les feuilles mortes que froisse ma semelle alanguie, me reviennent les souvenirs de Chartres. J'aime cette cité comme j'aimerais un ange damné. Et c'est vous que j'aime Mademoiselle, parce que je vois la cathédrale, l'Amour et l'éternité lorsque je lis votre nom. Vous incarnez la mélancolie douloureuse des pierres croisées entre ciel et Beauce, entre pics et parvis.
Vous êtes l'amour amer et doux, celle par qui la brume arrive. Vous êtes l'ombre de la ville et le vent de la plaine, la paix du crépuscule et la plainte de la Beauce, le bleu de l'horizon et les soupirs de l'automne.
J'ai aimé la légitime amante là-bas à Chartres, au sommet de la cathédrale. Mais vous je vous aime loin des rues chartraines. Je vous aime au pied de murs en ruine, sur des pavés désolés, sous des jours de pluie, ailleurs qu'en ces lieux bénis faits de toits verdâtres, de flèches en pierre et de vitres pleines d'azur.
Je veux vous revoir. Encore une fois pouvoir toucher votre âme, effleurer votre visage, caresser votre ombre, révéler votre lumière. Approcher votre mystère. Je vous embrasse chère fille. J'embrasse votre front de verre, votre main sans arme, votre coeur sans défense.
Votre âme est en moi. Et je porte le poids d'une étoile, d'une cathédrale, d'une statue, d'un cierge, d'une flamme.
238 - Une farce cadavérique
Etendu dans mon beau linceul doré, je souffre sans broncher les sourires et les haut-le-coeur que l'on m'adresse, imperturbable devant les chapeaux chics et les mines douteuses qui se penchent sur moi. Je me plie de bonne grâce à mes dernières obligations mondaines, et les hôtes qui défilent dans le salon mortuaire sont sensibles à mon aimable rigidité. Certes on me trouve un peu plus froid que d'habitude, mais c'est un peu normal étant donné que je suis quand même un peu mort.
De temps à autre je reconnais des invités plus ou moins aimés, plus ou moins amis, qui se pressent à mon chevet funèbre, et j'entends des bribes de commentaires :
- Ne trouvez-vous pas chère, que même dans cette posture définitive notre regretté ami garde ce je ne-sais-quoi d'izarresque assez insupportable ?
Ce "je-ne-sais-quoi" que l'on m'attribue habille à merveille ma roide dépouille. C'est très "monde", très proustien, voire assez flatteur pour un cadavre qui n'est déjà plus très frais. Je trouve que je ne m'en sors pas trop mal dans mon immobilité forcée, faisant bonne figure bien malgré moi. Ce "je-ne-sais-quoi" accompagne avec une distinction toute parisienne la pâleur de mon visage.
J'entends encore :
- Dire qu'il se prenait pour un des nôtres. Pensez donc ! Ce provincial invétéré avait de ces prétentions...
Certes, cependant force est de constater que ce cher Monsieur est quand même venu à cette "provinciale" réjouissance. Mais comme je suis un cadavre bien élevé, je me tais.
Avec stoïcisme j'essuie ce genre de commentaires, et bien d'autres encore, jusqu'à mon entrée glorieuse au cimetière. Pour l'occasion j'essaie tant bien que mal de faire une "descente d'escalier" digne de mon beau nom à rallonge. Les cadavres ont aussi leurs petites vanités. Mais j'avoue cependant que l'affaire est assez difficile à réussir comme on le voudrait quand on est quelque peu trépassé. Aussi je me contente d'une prestation plus modeste.
Ca y est. Les formalités religieuses ont été expédiées et maintenant tout est fini. La mise en terre s'est bien passée, tout le monde est content, surtout le premier intéressé qu'on laisse officiellement reposer en paix dans le soulagement général. Les hôtes peuvent retourner à leurs salons boulevardiers et autres habitudes "biscuitières".
Mais la farce là-dedans, où est-elle me direz-vous ? Elle est dans le cadavre que les invités n'ont pas cessé d'asticoter.
239 - Les vieilles filles
J'aime les vieilles filles. Et lorsqu'elles sont laides, c'est encore mieux.
Les vieilles filles laides, acariâtre, bigotes ont les charmes baroques et amers des bières irlandaises. Ces amantes sauvages sont des crabes difficiles à consommer : il faut savoir se frayer un chemin âpre et divin entre leurs pinces osseuses. Quand