301 - Un émoi mystique
Mademoiselle,
Vous êtes belle et votre face rayonnante m'inspire les plus chastes émois. Chère idole, précieux objet de contemplation, admirable créature, âme si joliment incarnée, laissez-moi vous prendre la main pour un voyage vertical. Sous nos pas se dérobe le poids du monde, et des ailes soudaines nous élèvent jusqu'aux hauteurs lumineuses, millénaires et sacrées d'une cathédrale gothique.
Nous flottons, tandis que nos doigts s'effleurent, sous les voûtes légères qui soutiennent les siècles et la foi. Nous volons au-dessus de l'immense ouvrage de pierre et de cristal qui se présente à nos yeux, nous tournoyons autour des colonnes massives qui s'érigent jusqu'aux coupoles, nous voltigeons entre les arcs qui se succèdent de dôme en dôme.
Nous sommes devenus des êtres éthérés. Nous ne faisons plus qu'un avec le pieux édifice. Nous sommes les âmes voguantes des statues qui trônent, accrochées aux flancs du monument, nous leur donnons la parole, et toutes ensemble elles proclament, à travers leurs silencieux regards de pierre, notre gloire secrète et intime.
Nous sommes habités par le dieu Amour. Les vitraux projettent leurs lumière à travers nos âmes, et nous atteignons une extase que cette forteresse de dentelle ne pourrait contenir : nous explosons à travers les murs, plus loin que les limites de la Terre, et nous nous joignons, un bref instant, à toutes les étoiles du cosmos.
C'est l'orgasme désincarné.
Je connais les mystères des cathédrales Mademoiselle. Un Jour je suis venu rendre visite aux chimères qui s'ennuient là-haut, à Chartres, et elles m'ont confié leurs secrets de pierre.
302 - Les secrets de l'atome
Imaginez que chaque atome composant la matière de notre Univers, je dis bien chaque atome, renferme à une échelle infiniment réduite un autre univers régi selon les mêmes lois que le nôtre et composé, également comme notre Univers, de milliards de galaxies.
Dans chacun de ces milliards de milliards d'Univers contenus dans les atomes de la matière dont nous sommes faits et qui nous entoure, d'autres Univers seraient également contenus. Dans cette même logique, chaque atome composant ces Univers renfermerait à son tour un nouvel Univers composé lui aussi de milliards de galaxies. Et ainsi de suite des milliards de fois, toujours dans le même rapport de grandeur. Et ce autant vers le bas que vers le haut. C'est-à-dire que notre Univers qui est composé de milliards de galaxies serait quant à lui contenu dans un seul atome constituant à son tour la matière d'un autre Univers, et ainsi de suite... Vertigineux !
Chaque atome serait donc un "système", un Univers à part entière. Autrement dit, dans chaque atome évolueraient des galaxies rassemblées en groupes de quelques centaines, ces groupes seraient rassemblés à leur tour en super groupes, et ainsi de suite, pour arriver à des milliards, voire des millions de milliards de galaxies, pour en définitive donner ce qu'on appelle un "Univers" (comparable au nôtre dans ses dimensions et sa structure).
Il faudrait alors considérer chaque atome composant ces milliards de milliards d'Univers comme le contenant d'un nouvel Univers... Et chaque Univers (composé de milliards, voire de milliards de milliards de galaxies) comme un seul atome.
Imaginez que cela ne soit pas une fiction mais la réalité. Rien ne prouve que cela n'est pas. Et il est plus plausible que cela soit plutôt que cela ne soit pas puisqu'il en a toujours été ainsi des mystères de ce monde : ce qui était inimaginable, inconcevable, incroyable dans les esprits a toujours été dépassé, ridiculisé, détrôné de manière magistrale par les faits.
Dans ce système d'Univers successifs, de mondes en échelles -échelles composées de milliards de barreaux-, le nombre de planètes habitées serait incalculable. Le chiffre dépasserait la distance de la Terre au Soleil si on devait l'écrire avec des caractères d'une minceur de 1 millimètre. Imaginez que dans un seul grain de poussière, (lequel est composé de milliards d'atomes) pussent être contenues des milliards de milliards de planètes. Que dis-je ? Nul besoin de prendre un grain de poussière. Prenez un seul atome, un seul.
Un atome égalerait un Univers. Cela suffirait pour que mathématiquement ce dernier recelât des milliards de planètes, selon le modèle de notre Univers.
Dans ces Univers enchâssés presque à l'infini les uns dans les autres, d'atomes à Univers et d'Univers à atomes, il y aurait selon les lois de la probabilité des milliards de planètes similaires. Similaires jusque dans le destin de chaque individu, de chaque mouche, de chaque bactérie, et cela au geste près, le plus anodin fût-il. Il y aurait des langues parlées qui se ressembleraient tellement, à des milliards de barreaux de distance de la grande échelle séparant tous ces Univers les uns des autres ou même pourquoi pas dans un même caillou, dans une même feuille d'arbre, dans une même carapace d'insecte d'un Univers donné, qu'on pourrait dire qu'elles seraient identiques à l'interjection près.
Et ainsi de suite pour tous les aspects des choses : les combinaisons de faits, de pensées, d'actes, les coïncidences, les ressemblances entre les êtres et les choses seraient telles que toutes les spéculations possibles et imaginables de l'esprit humain trouveraient quelque part une réalité. Le nombre prodigieux d'Univers existants permettrait toutes les combinaisons concevables entre les êtres, les choses, les événements...
Tous les cas de figures, des plus simples ou plus hasardeux, des plus banals aux plus extravagants existeraient quelque part sur une seule ou plusieurs planètes contenues dans ces milliards de milliards d'Univers imbriqués les uns dans les autres.
Bref, il y aurait des milliards de gens quasi-identiques dans ce "Super-Univers". Des milliards de Raphaël Zacharie de Izarra.
Vertigineux !
303 - Vive la tricherie !
Tricherie, fourberie, déloyauté : façons délibérément dévalorisantes, réductrices de nommer l'astuce sociale la plus légitime. Habituellement ces termes à connotation négative sont émis par ceux qui sont en accord avec le discours ambiant, comme peuvent l'être les gens honnêtes qui adhèrent aux lois de leur pays, qui votent et paient leurs impôts sans faire d'histoire en bon citoyens qu'ils sont.
Tricher dans la société devrait être un honneur, mentir à son employeur un devoir pour tout employé qui veut gagner sa vie. Travailler au noir ne cause du tort qu'aux entrepreneurs honnêtes légalement inscrits au Registre du Commerce. Mais c'est un excellent moyen de gagner sa vie pour les exclus du marché du travail : les sans-papiers méprisés, les miséreux à qui l'on ferme les portes, les clandestins exilés, chassés, etc.
Se faire passer pour un curé, un général de l'Armée ou un commissaire de police sont de très nobles initiatives permettant au pauvre sans diplôme, sans vertu ou sans grade de bénéficier des biens de ce monde en savourant toasts, coupes de champagnes et autres cuisses de Marquises.
La morale imposée par la société n'est qu'une jalouse manière de préserver certains privilèges et profits des citoyens honnêtes jouant le jeu de l'État : je parle de ceux qui font preuve de peu d'astuce et de beaucoup de rigidité dans le coeur. Il n'y a fondamentalement rien de mal à manger, boire, gagner sa vie, nourrir sa famille par astuce, usurpation d'identité ou artifices, pourvu que le travail du tricheur soit bien fait, pourvu qu'une partie de l'argent du nanti tombe invariablement dans l'humble bourse de l'immigré à peau trop mate, du ventre-creux sans papier, bref de l'exclus par ségrégation sociale en général. Que font nos dirigeants ? Ils enrichissent le pays en vendant des armes à des belligérants. Morale d'État.
La tricherie, la vilenie, le cynisme ne seraient donc moraux et admis que lorsque cela arrange les consciences officielles et l'ordre établi ? La fourberie, le mensonge, la falsification de documents, la concurrence déloyale sont des actes très moraux lorsqu'ils servent l'exclus dans ses droits fondamentaux.
N'oublions pas que nos lois et constitutions ont été fondées sur l'absurdité, l'arbitraire, l'irrationnel : en somme, ni plus ni moins que la morale du plus fort.
J'encourage donc le travail au noir, le piratage commercial des oeuvres, la contrefaçon, l'usurpation d'identité, l'usage de faux. Après le triomphe éhonté de la morale des nantis, promouvons la morale des faibles, des laissés pour compte d'une économie odieusement basée sur la protection des auteurs, des déclarés, des non-clandestins, des "tamponnisés".
304 - Oiseau d'envergure
Les déshérités, les infirmes de l'âme, les sots qui jouent aux poètes ne valent pas un regard de ma part. Moi je suis un aigle, je ne côtoie que les princes, déchirant entre mes serres les vils rongeurs qui se traînent dans la poussière en compagnie de la vermine. Les herbivores à la plume modeste sont mes victimes. Je broie, j'ensanglante, je tue avec de savantes cruautés la gent trotte-menue.
L'insignifiance est chose méprisable pour un seigneur de mon envergure. Seule la gloire des couronnés importe à mon coeur d'airain. Mes ailes de carnassier passent comme une ombre terrible au-dessus de vos petites têtes baissées.
Vous courbez le dos, vous ployez le front jusque ras terre, vous gémissez, vous les tendres, vous les perdants, vous les humbles.
Moi je frappe en plein coeur.
305 - Le petit Théodule
La grand-mère du petit Théodule est un monstre. Elle ne rate jamais une occasion de martyriser son petit-fils chétif, retardé mental et, il faut l'avouer, insupportable à vivre. N'importe ! Enfant battu, humilié, rabroué, Théodule est la tête de Turc de sa grand-mère.
Tous les matins, réveil en fanfare pour le pauvre gosse : la mémé perverse sonne le tocsin à deux centimètres de ses oreilles. Au petit déjeuner, café fort sans sucre de rigueur avec ajout pernicieux de gnôle. Le pauvre enfant a cinq ans.
Puis marche forcée dans le cimetière du village aussitôt avalé ce café maison tord-boyaux afin de terroriser l'innocent qui grâce à sa mère-grand a déjà conscience de la mort. Elle n'omet jamais de lui raconter des histoires macabres lors de ces excursions douteuses.
Midi : épluchage de pommes de terre, d'endives et de pommes vertes. Les épluchures sont pour lui. Nourri aux pelures, le jeune souffre-douleur n'est pas bien épais, même si la grand-mère lui autorise à ajouter du vinaigre dans sa maigre pitance.
L'après-midi se passe en leçons de math de niveau BAC. Il n'apprend rien, ne retient rien, ne comprend rien. Aussi récolte-t-il punitions sur punitions.
Son calvaire s'est terminé à la fin des vacances lorsque ses parents sont venus le rechercher. Le père est un alcoolique notoire, fainéant congénital, Rmiste impénitent. La mère est une couturière ratée qui passe ses journées à regarder des séries américaines ineptes en grignotant des chips. Elle se passionne pour le canevas, la collection de boîtes de camemberts et la récolte de bons de réductions sur les paquets de lessive, de gâteaux et de yaourts.
Souhaitons bon courage au petit Théodule.
306 - Un adorable tueur
J'aime ses charmes félins, ses yeux de criminel, son affection fourbe. C'est lui le maître, c'est moi qui miaule. Mon chat est un hypocrite, un assassin, un adorable ourson en peluche. Tantôt chien fidèle, tantôt vipère, il crache et ronronne, griffe et caresse, mord et lèche.
J'aime ses jeux cruels, lâches et inutiles. Il tue insectes, oiseaux, souriceaux. Et quand il a versé le sang de ses jouets vivants, comme un tyran vite lassé il vient se blottir contre moi en quête de mignardises... Sournois, fielleux, odieux, tendre et sincère, impitoyable et émotif, son dos s'arrondit sous ma caresse : c'est là la récompense de ses méfaits.
Mon petit fauve est un démon trouble. Un chasseur sanguinaire la nuit. Un ange endormi le jour dans son berceau de plumes et de sang. C'est qu'il aime à déchiqueter ses victimes de la nuit dans le confort feutré du salon. Mon chat est un vrai esthète.
Ingrat, il lui arrive de me rendre ma caresse par quatre stries rouges. Alors nous devenons ennemis jusqu'au prochain repas où il redevient soudainement caressant et doucereux, tendre et traître, affectueux et perfide.
Et moi je ne résiste jamais à ses mensonges élégants, à ses comédies distinguées, à ses feintes de meurtrier. Mon chat est un ange griffu.
Peut-être le Diable.
307 - Le Marquis de la Brettancière
Le Marquis de la Brettancière était une étrange et forte personnalité. Esthète bossu aux traits fins, âme raffinée, baroque et perverse, il passait pour un original dans la contrée.
Le bossu collectionnait sans compter femmes mamelues, araignées velues, papillons azuréens. Il affectionnait les contrastes et s'émerveillait de toutes les formes d'expression de la nature, s'abîmant dans la contemplation béate des gorges généreuses, des monstres rampants, des créatures ailées.
Confondant de bonne foi beauté et laideur, il ne faisait parfois pas la différence entre ses bonniches aux blancs tétins, ses chélicères huit-pattues et ses insectes aux ailes de fée. Il éprouvait des sentiments aussi vifs devant sa collection cauchemardesque d'arachnides et ses papillons épinglés que dans les bras de ses amantes dépoitraillées. Il s'étonnait d'ailleurs que ses charnelles compagnes pussent pâlir d'épouvante certains jours où il voulait multiplier les frissons, rassemblant dans l'alcôve ses plus chers sujets d'émois...
Il voyait les choses et le monde en esthète. A la fois naïf et indécent, pur et obscène, il aimait aller écouter les voix cristallines des enfants de choeur le dimanche à la messe du village. Il ne venait d'ailleurs que pour les chants, car c'était un impie. Mais il venait également, accessoirement, pour renouveler son harem de servantes aux poumons vaillants. Il n'y avait guère qu'à la messe du dimanche qu'il avait le plus de chances de rencontrer d'authentiques filles de ferme génétiquement avantagées, car ordinairement il ne se mêlait jamais aux roturiers du village. Son château sis dans les hauteurs aristocratiques du bourg était une véritable tour d'ivoire.
Il se montrait singulièrement avaricieux au moment de la quête, bien qu'il fût fortuné. Son âme d'humaniste éclairé avait ses petites contradictions... Cependant il était d'une générosité sans complexe avec ses conquêtes au corsage distendu, bien que cette générosité fût prudente et calculée très à l'avance, au centime près. Il leur offrait volontiers le couvert à l'auberge du village, mais opposait un veto arbitraire et tyrannique sur certains plats ou certaines boissons qu'il estimait soit onéreux, soit trop peu consistants...
Il profitait parfois de manière éhontée de sa renommée, tirant avantage de l'obscurantisme ambiant tournant autour de sa bosse : il acceptait de se faire toucher sa bosse par les filles crédules et superstitieuses moyennant le prix de leur hymen. Ces jolies naïves pensaient trouver en effleurant sa bosse soit la fortune, soit la fertilité. Aux hésitantes, méfiantes et autres esprits forts, il promettait monts et merveilles, cultivant et exagérant jusqu'à l'outrance la légende mensongère qui prétend que les bossus portent bonheur. C'était là un moyen d'exorciser à bon compte le poids de sa bosse.
Bref, le Marquis de la Brettancière était un collectionneur aimable et avisé, pervers et odieux, sage et fou, bossu et cavaleur.
Un original disait-on.
308 - Vos chères ordures
Parfois les êtres les plus infâmes, les âmes les plus noires, les coeurs les plus corrompus se dissimulent derrière des façades irréprochables. La religion, la droiture, la décence de ces personnes les font apprécier des honnêtes gens que vous êtes. Ces personnalités exemplaires inspirent le respect, impressionnent, montrent la voie.
Vous votez pour ces ordures dûment cravatées, vous leur chantez vos plus chers cantiques, vous les recommandez à vos dieux benêts dans vos prières benoîtes. Ils ont des femmes souriantes, des enfants dans les hautes écoles, des ancêtres à têtes de singes.
Ils sont pieux, justes, aimables. Ils aiment leur pays, ils aiment leurs parents, ils vous aiment vous aussi. Ils sont applaudis, ils sont érudits, ils sont philanthropes.
Voilà ce que ces diables portant couronne disent sans passion ni fioriture en parlant des hommes sur lesquels ils ont droit de vie et de mort, toute la bassesse de leur âme étant contenue dans le dernier mot :
"Dans cette bataille livrée contre l'ennemi, nous avons subi des pertes humaines dérisoires."
309 - Les fruits de la discorde
Elle était d'une parfaite probité. Au moins dans les apparences. Belle comme un poirier endimanché, pieuse comme une âme damnée, sotte comme une employée de mairie qu'elle était, aimable comme un pot de miel, on pouvait dire en la voyant que c'était un vrai trésor de la province, une grosse pierre bien ancrée dans la France profonde. Ajoutons qu'elle ne ratait jamais une messe en bonne célibataire qui se respecte.
Cependant la montagne de savon au lait avait un versant moins lisse. La nuit Madame la servante du Bon Dieu devenait grande prêtresse de la débauche. Elle pouvait déniaiser de force le fils du maire puis aller aussitôt porter plainte au Commissariat de la ville voisine pour outrages aux bonnes moeurs de la part du Maire lui-même. Affabulatrice, dépravée, calomnieuse et insatiable, cette vieille catin était tout cela à la fois. On l'aimait bien néanmoins dans le village. Connue pour ses vices cachés autant que pour son sourire dégoulinant de confiture, on la traitait à la fois comme la sainte protectrice des fraises en bocaux et comme une putain de seconde classe.
Même Monsieur le curé lui rendait visite dans sa chaumière. Pour conclure de douteuses affaires affirmaient les mauvaises langues... Monsieur le curé était de toute façon un impuissant notoire. En fait il venait lui revendre à vils prix des vieux mobiliers d'église qu'elle se chargeait d'écouler au prix fort dans des réseaux louches.
Je n'aimais pas cette femme presque belle et franchement corrompue. Elle me le rendit bien puisqu'un jour je reçus d'elle un énorme colis par la poste.
Rempli de pots de confitures.
310 - La masse molle
La racaille affectionne la chaleur. Quarante degrés Celsius, voilà qui convient à l'hôte des campings qui est aussi un travailleur las, un baigneur hilare, un habitué consentant à l'engraissage humain industriel. Les gens honnêtes sont mes ennemis. Tout ce qui est honnête est gros, gras, mou, abruti, souriant, aimable.
A l'heure de la grande migration des travailleurs moyens vers les bords de mer, pour les accueillir je propose méchamment de répandre du pétrole brut sur les plus belles plages de France. Pollution pour pollution, je préfère encore que l'on noircisse les bords de mer avec du pétrole non raffiné plutôt que l'on plombe et infecte l'air avec les déjections des millions de voitures de ces détestables touristes mal vêtus, mal éduqués, bien conditionnés.
La gueusaille n'est point malodorante, elle est aseptisée. Le peuple sent le chimique : crèmes solaires, désodorisants et autres onguents indispensables à la renommée des industriels autant qu'à l'entretien du gel des facultés cognitives des ruminants humains.
Je n'ai qu'un désir, c'est de voir s'en retourner à leur sort ces hordes de migrants estivaux accoutrés de shorts et de bobs blancs qui n'auraient dû quitter la seule place qu'elles méritent : leur lieu de travail.
311 - Un couple sans histoire
L'homme et la femme se réveillent sous une clarté inédite. Ils sont nus mais ne ressentent pas de froid. Ils sont juste étonnés de se retrouver sans mémoire en ce lieu étrange et solennel car ils ne savent pas d'où ils viennent, ni comment ils sont arrivés là. Un silence grandiose règne autour d'eux. Un brouillard blanc, doux, légèrement lumineux s'étend de toutes parts, recouvrant un sol uni, cachant l'horizon, le ciel, l'espace.
Un peu effrayés en dépit de l'aspect paisible des lieux, l'homme et la femme se prennent par la main pour se réconforter. Ils se regardent, surpris de se découvrir nus, si jeunes, avec des traits clairs inhabituels. Ils ont la profonde impression de naître à l'instant même, d'être en train de s'éveiller au monde tel un papillon qui s'extrait de sa chrysalide. Leur esprit est léger, frais, régénéré comme après un profond, long, interminable sommeil. Aucun souvenir n'encombre leurs pensées. Instinctivement ils se dirigent dans une direction, toujours main dans la main. La femme, plus décidée, entraîne l'homme un peu craintif. Elle le tire légèrement par la main parce qu'il hésite à avancer dans ce monde inconnu. Cet univers serein et cérémonieux le déconcerte.
L'homme n'ose pas avancer, il a peur. Maintenant il pleure. Il est jeune, nu, il n'a pas froid, ses traits sont clairs. Il n'a pas de souvenirs, il ne comprend pas et il a peur. La femme ne craint pas. Lui, il pleure. C'est un homme. Il pleure et elle le réconforte. Elle est plus forte, plus intuitive, plus confiante. Elle sent qu'il faut marcher, aller à la rencontre de l'inconnu. Elle encourage l'homme à faire ces quelques pas qui l'effrayent tant.
Maintenant elle le tient par la main comme on tient un enfant. Il pleure toujours, tandis qu'elle a de plus en plus confiance. Ils avancent pas à pas, et progressivement une ouverture diffuse se présente face à eux sous forme de halo gris nébuleux. Ils savent qu'il leur faut entrer, passer par cette porte. Ils le savent intimement. C'est le passage obligé de leur marche. L'homme a de plus en plus peur. Il ne veut pas entrer. Alors la femme le tire un peu plus fort par la main. Il pleure comme un enfant, bien qu'il sache qu'il lui faudra de toute façon passer par la porte. Tous les deux savent d'instinct qu'il est inutile de se retourner, que leur sort est là, devant eux.
La femme exhorte l'homme à le suivre, lui demande de ne pas avoir peur, d'avoir confiance. Mais il supplie, redouble ses pleurs, s'agenouille, enlace la femme. Maintenant il faut y aller. Il faut avancer, passer la porte, entrer dans l'inconnu. La femme entre la première, tirant l'homme par la main. Il la suit résigné, l'autre main cachant son visage. Il faut entrer, passer la porte.
Une lumière radieuse, fulgurante, pacifiante inonde les lieux, envahit leur être, sèche les larmes de l'homme. Ils comprennent tout : la porte est passée, les vieux époux viennent de quitter le monde intermédiaire si bref séparant la poussière de l'infini.
Le couple de vieillards s'est réveillé de son sommeil funèbre. L'homme et la femme se reconnaissent aussitôt dans leur jeunesse rétablie et s'enlacent, émerveillés de se revoir en ce lieu. Ce sont comme des retrouvailles après une longue séparation. Maintenant qu'ils sont arrivés à bon port, ils peuvent se retourner : derrière eux gisent deux tombes.
Sur l'une on peut lire "MARCEL DUPONT". Sur l'autre, "GERMAINE DUPONT".
312 - Cruautés d'esthète
L'amante était parfaite. Sa beauté irréprochable. Son teint d'une clarté opaline. Son sourire étudié avait l'éclat cynique de la mort, l'artifice horripilant des citadines distinguées, la courbe hautaine des gens de grande classe. Elle était jalouse, railleuse, fielleuse, égoïste, intrigante. Bref, une vraie beauté femelle selon mes normes. Cette femme me ressemblait, je voyais en elle le parfait reflet de mon insolence.
Elle avait de la hanche, de l'esprit, de la dentelle et de la fortune. Dès le début de notre relation je lui fis savoir très méchamment qu'ordinairement je ne souffrais pas le moindre écart aux codes amoureux inutiles, désuets, pesants et cruels que j'avais instaurés dans mes commerces avec la gent du sexe. Et que si elle commettait la plus petite faute de goût, il lui en cuirait. En effet, j'appelais "faute de goût" tout ce qui s'éloignait de ma loi, laquelle était volontairement arbitraire, absurde, tyrannique.
Un matin donc, depuis trois jours que durait cet illicite hyménée, l'occasion se présenta de me débarrasser de l'importune : son hymen était déchiré, ses courbes parcourues, ses secrets percés, cette femme si vite corrompue ne m'intéressait déjà plus.
Après m'être laissé servir avec dédain des toasts accompagnés de thé anglais spécialement importé d'Angleterre, je demandai à l'amante ce qu'elle pensait du choix de mes petites cuillères en argent. Elle ne sut répondre avec la pertinence qui seyait à ma couronne de fatuité : elle me dit que les petites cuillères en argent étaient à ses yeux un détail auquel elle n'avait jamais prêté attention.
J'attendais ce faux pas. Ma réaction fut impitoyable.
- Infâme que vous êtes ! Amante indigne, femme sans cervelle ! Ainsi vous trouvez que les soucis d'esthète qui m'habitent sont des détails... Hors de ma vue, ingrate ! Allez plutôt chanter vos propos de moineau à la domesticité ! Disparaissez sur-le-champ, philistine !
Je demandai à la soubrette de veiller à ce que l'amante fût promptement mise à la porte, copieusement invectivée, et si possible publiquement humiliée à la sortie du château. Je laissai le soin à la fidèle servante de s'occuper de ces besognes de second ordre qui ne convenaient pas à un garçon de mon espèce. Mais qui pouvaient être assez piquants, pensai-je, pour une simple femme de son rang.
La bonniche revint peu de temps après dans mon alcôve fraîchement désertée pour terminer le service matinal. Et je m'étonnai alors une fois de plus d'être si constant dans l'erreur, si faible dans mes habitudes d'esthète. Je me demandais comment en tant qu'authentique dandy je pouvais préférer la cuisse et le giron de ma loyale et soumise domestique aux blancheurs linéales des filles de bonne famille.
Mystères insondables de l'âme châtelaine...
313 - Un humble clocher
J'entrai dans la petite église du village. L'assemblée de pieuses était au complet. Il y avait la femme du maire et son chignon ridicule de fausse bourgeoise, la vieille fille méchante de la grand'rue, les quatre catins obèses parées de leurs dentelles du dimanche fleurant le formol, la femme du marchand de vins, fournisseur officiel de Monsieur le curé, les demoiselles pubères toutes à peu près aussi sottes et laides les unes que les autres...
Il y avait encore quelques paysannes en fichu, aussi avaricieuses que superstitieuses, les doigts crispés autour de leur chapelet usé, à moins qu'ils ne fussent hermétiquement clos jusqu'au passage de l'assistant du curé, enserrant avec une ferveur toute économique quelque inestimable piécette destinée à la quête. Et au fond de l'église, déjà à moitié ivre, le bedeau avec son air d'imbécile qui attendait benoîtement la fin de la messe pour sonner les cloches, sa plus chère mission sur cette terre, semblait-t-il...
Les fautes de goût se lisaient aisément sur ces visages plus ou moins rougeauds, à travers les toilettes démodées qui s'étalaient non sans outrance, jusque dans les airs sottement compassés de ces ouailles "poullaillères".
La vieille fille chantait comme une chèvre, couvrant de sa voix sonore et sirupeuse les autres choristes. Avec des trémolos exagérés dans la gorge, on eût dit qu'elle invoquait le dieu des caprins, comme si le salut de son âme dépendait de la ferveur de ses bêlements de femelle prétendument abstinente... Je savourais ce concert d'étable, amusé par ce chef-d'oeuvre de maladresses si chèrement encaustiquées, de crétinisme provincial si pur.
Les moeurs arriérées et ridicules de ce village parfaitement sclérosé semblaient avoir été miraculeusement préservées de toute corruption citadine. Le tableau était pitoyable et pittoresque. Cette église perdue était un régal, mais aussi un véritable laboratoire pour les railleurs de mon espèce dont le sens critique commençait à s'amoindrir soit par manque d'exercice, soit par lassitude, les provinciaux de notre époque ressemblant tous de plus en plus aux hôtes précieux de la capitale...
Je ressortis de l'église juste avant la fin de l'office, infiniment rasséréné sur la préciosité de ma personne, le prix de mon extraction, la valeur de ma particule, ainsi que sur la sottise, l'insignifiance, l'ineptie de ceux que je raillais si méchamment.
Et sur l'innocuité séculaire des cloches qui commençaient à s'ébranler derrière moi.
314 - Obséquiosités
Madame la Marquise,
Sans doute vous serez piquée par l'audace dont je fais preuve ici pour défendre la cause qui m'est chère. La flamme que je vous destine n'a rien de commun : plutôt que votre coeur, c'est le siège de vos plus honteux émois que je convoite. Les charmes inédits de votre séant ont eu définitivement raison de mes ultimes réticences et ont su me convaincre enfin.
Certes, la bienséance la plus élémentaire me dicterait rigueur et décence plutôt que trompette et licence. Cependant, voyez-vous, le Ciel qui ignore souverainement les politesses de notre humaine société et se moque plus encore des mondanités qui enchaînent l'élite à ses codes étriqués, le Ciel disais-je m'a doté d'un si vaillant attribut, inspirateur de tant de passions cachées, que, ne pouvant m'empêcher de répondre à ses sollicitations répétées, je vous présente aujourd'hui dans les termes les plus authentiques les hommages qui vous sont dus.
En vertu de cet état de fait, dans les plus brefs délais j'aimerais Madame la Marquise oindre consciencieusement le fond inviolé de votre matrice de mes pertes profanes.
Concevez avec moi que ce désir est pour le moins baroque, nos moeurs nous ayant accoutumé à plus de retenue... La Nature a pourtant fini par prendre le dessus. Et votre hymen il me brûle de déchirer, tant est mûre la flèche que je vous destine.
Madame, je suis sur le point de n'être plus maître de mes gestes. Aussi je vous conjure de me laisser frayer un passage entre vos flancs afin que j'y répande mes plus vives humeurs, conformément aux lois irréductibles de la Nature. Et accessoirement, de vous engrosser. Mais si ce dernier dessein est pour vous déplaire, vous vous ferez bien une raison.
Ainsi vous deviendrez mère, et moi homme soulagé.
315 - De lierre et de bière
A l'ombre d'un mur tapissé de lierre m'apparut la Nostalgie.
En plein été, à l'heure exquise du thé je vis en pleine lumière mes chimères : une femme aux allures de fantôme, un châtelain hautain, un spectre aimable, une condamnée pieuse, un pendu dépendu, un damné lyrique, un ménestrel distingué, un paysan bossu.
Et des yeux pareils à des pieuvres.
Je voguais sur des ondes diffuses, et mon bateau de paille m'emportait jusqu'à vous. D'un crachat je vous saluai. La Camarde vous ressemblait. Sourire de circonstance et mine hautaine...
Je vous quittai bientôt, retrouvant avec délectation l'ombre bienfaisante du mur chargé de lierre.
316 - Une femme pieuse
Lourdes ! La Mecque de la ménagère éprise d'absolu, le pèlerinage obligé du pratiquant du dimanche, la passion estivale du croyant de province.
Je guettais d'un oeil canaille et amusé la pèlerine qui pût m'offrir le spectacle cocasse et affligeant de la piété la plus sirupeuse, me délectant déjà à la simple idée de contempler l'incarnation la plus achevée de la bigoterie.
Je n'eus pas à chercher longtemps. A quelques pas de la grotte je remarquai une jeune femme qui venait de tomber agenouillée. Son air pénétré m'attira tout de suite. Elle était vêtue assez simplement, quoi que d'un goût un peu vulgaire. Sa toilette excessive laissait soupçonner quelque moeurs douteuse, sans que cela parût infâme toutefois. Une femme ordinaire du moyen peuple sans doute. Une simple et brave employée de l'administration, sans grand intérêt : femme de ménage, travailleuse manuelle... A moins que ce ne fût, plus banalement encore, une ouvrière d'usine.
Je m'approchai de la dévote pour mieux voir, et peut-être entendre. Entre ses doigts elle triturait nerveusement un chapelet, tandis qu'autour de son cou se balançait une Vierge multicolore en plastique, du plus pur style "lourdesien".
Je commençai à ricaner lorsque je vis une larme luire sur sa joue fardée. D'abord perplexe devant un tel exemple de femelle sottise, l'air dubitatif face à tant d'indigence de l'esprit, à tant d'inepties prosternées, je me surpris à m'émouvoir sincèrement par les pleurs de l'agenouillée.
Dans un mouvement soudain et fort peu raisonné qui rétrospectivement m'étonne encore, je m'enquis auprès de l'éplorée de la raison de son chagrin. Elle me répondit très simplement qu'elle ressentait juste une gêne oculaire.
En fait je constatai que son fard à paupières en fondant au soleil lui avait coulé dans l'oeil, provoquant une réaction mécanique de la glande lacrymale. Elle s'était agenouillée aussitôt pour mieux faire face à l'incident comme on s'assoit sur une chaise lors d'une subite lassitude, maniant avec nervosité entre ses doigts quelque collier de perles sous le coup de l'irritation provoquée. Quant à la Vierge aux coloris criards aperçue autour de son cou, ça n'était en fait qu'une clé électronique d'ouverture à distance d'automobile...
Je laissai là ma bigote imaginaire, méditant plus que jamais sur la dictature des apparences et l'ampleur de ma propre bêtise qui en la ville de Lourdes m'avait fait voir des choses à mille lieues de la réalité.
317 - Les estivants
Combien sont-ils encore cette année à être entrés dans la vaste danse commerciale, tous consciencieusement conditionnés par un savant abrutissement de masse orchestré depuis des lustres par les marchands de crèmes solaires, de canicules et d'eau de mer ?
Le peuple inonde les plages de France avec une joie parfaitement bovine, des attentes spécialement conçues et organisées par les professionnels de la manipulation des foules. Parce qu'un jour des industriels (ou quelque gourou de la cause épidermique) ont lancé la mode du bronzage, je constate qu'aujourd'hui des millions d'esprits faibles, influençables, inaptes à la critique la plus élémentaire s'exposent indûment, ridiculement, stupidement à un soleil de plomb, se croyant sottement à l'abri de ses méfaits parce dûment oints avec les dernières inventions coûteuses mais bien huileuses des industriels de la cosmétique...
Le Mont-Saint-Michel en période estivale n'est plus qu'un enfer de laideur : embouteillages permanents et faciès hilares ou bien placides des travailleurs moyens en mal de Mère Poularde, de glaces à la vanille et de souvenirs de pacotille "made in Hong-Kong". Le Mont-Saint-Michel attire la plus détestable espèce de touristes qui puisse exister. Venise quant à elle, n'est en été rien d'autre qu'un vaste cloaque infecté par des singes en sacs-banane. La place Saint-Marc concentre à elle seule le plus fort taux au monde de faux esthètes mais vrais béotiens. Quant à Lourdes, c'est un miracle de hideur au quotidien.
Et tout ça pour quoi ? Juste pour divertir, faire voyager, rêver, bronzer, consommer la famille Dupont.
318 - Les fagots
La vieille ployait sous le poids des fagots. Mais elle était robuste, dure à la tâche, âpre au gain. Sous la Lune je distinguais sa silhouette brisée, d'apparence si frêle. Avec son bois sec sur le dos, ses doigts crochus, son corps osseux, elle me faisait songer à un arbre mort.
Une vieille chouette en réalité.
Je lui adressai le bonsoir en la croisant à l'orée de la forêt. Promptement elle m'envoya au Diable en me menaçant avec son bâton, l'oeil méchant, un silex dans la voix : la vieille avait un caractère de chat sauvage. Depuis le temps que je la connaissais, j'avais toujours été séduit par cette sorcière qui vivait à l'écart du village. Solitaire et rebelle, intrépide et coriace, cette vagabonde de la nuit était un mystère.
Je la regardais souvent ramasser du bois, humble trésor de son foyer, et m'attardais ainsi jusque tard dans la nuit sur ce fantôme anguleux, sur cette ombre aux allures de fable. Tantôt je la comparais à un épouvantail en route vers les paysages morts et silencieux de la Lune, tantôt je me la figurais hôte des clochers, chevaucheuse des vents ou spectre des cimetières. Je voyais en cette glaneuse de bois un être fabuleux.
Elle rentrait tard dans sa chaumière sans confort, rapportant ses pauvres fagots. Peu après sa fenêtre s'éclairait au coeur de la nuit.
Avec sa maigre fortune sur le dos, son feu de misère, ses haillons d'un autre âge, la vieille me faisait rêver sous les étoiles.
319 - Têtes d'enterrement
La Mort a déposé sa couronne funèbre sur mon front. Sans fioriture. Me voilà étendu dans un linceul. Des larmes sont versées. Bien inutilement, puisque je suis mort.
La Mort ne m'a pas demandé mon avis, elle m'a élu sans me prévenir. Me voilà roi parmi les vivants : j'ai accédé à la dignité de cadavre. Je suis devenu une curiosité, une statue qui impressionne, même si je n'ai plus l'air de rien.
La Mort m'a emporté, je laisse au monde le souvenir insignifiant de mon passage. La Mort vous emportera vous aussi, d'un formidable coup de faux et avec un grand rire cynique. De manière si réelle, que dans votre prison de bois se brisera toute vanité. Regardez-moi, regardez mon visage impassible. C'est votre propre reflet que vous voyez. Ce mort exposé dans un linceul sophistiqué, c'est vous. Vous le savez, et vous avez peur.
C'est moi qui suis mort, c'est vous qu'on enterre : vous êtes blêmes, solennels, affligés. Vous redoutez ce moment où ce sera votre tour. Vous n'y voulez pas songer, mais cela vous obsède. Son rire cynique vous obsède, sa faux vous obsède...
Votre tour arrivera, patience.
En attendant vous faites comme si. Vous feignez de ne pas entendre l'écho de son rire aigu. Vous faites semblant d'ignorer que vous êtes en sursis, vous aussi. Et vous jouez à m'ensevelir. Sans oser vous l'avouer, vous vous voyez à travers ce cadavre qui n'est pas le vôtre.
Chacun de vous voit sa tête à la place de ma tête.
320 - Les prétentions d'un seul
Je suis le contradicteur, le cynique, l'importun. Je ne crois pas en vos valeurs. Je suis la cloche fêlée de vos cérémonies. Je fais honte à mes semblables. Là où soufflent les vents solennels, je deviens sifflet. Vos glas sont mes grelots. Vous psalmodiez, je bafoue. Et lorsque résonnent vos chants d'allégresse, je gronde.
Je suis un merle moqueur, une langue de vipère, une tête d'âne. Je croasse, je coasse, je clochette tandis que vous priez. Vos dieux sont mes osselets et les os de vos ancêtres le dernier de mes soucis. Je défends les causes dérisoires, pitoyables, indéfendables. Je suis le chantre de la petitesse, de l'inutile, de la dérision. Je suis l'avocat de la fumée, de l'air, de l'ombre.
Vos guerres mortifères ne valent pas mes batailles de poussières, et vos héros blancs sont moins légers que le noir de ma plume. Vos lâches sont mes héros. Vos ordures, mon festin. Vous célébrez le bon grain ? Je chante l'ivraie. Vous aimez l'honnêteté, la droiture, la probité ? Je préfère les battements de mon coeur, l'éclat de mon esprit, les ailes de mon âme.
Votre justice, vos lois, vos couronnes pèsent moins que mon caprice. Vos métaux dorés, vos manteaux précieux, vos sabres si fins, vos marbres divins, vos attributs de chefs sont vos plus chers artifices... Vous me jetez en prison, mais qui du maître ou de l'esclave mène la danse ? Vous les clowns, moi la trompette. Vos barreaux ne peuvent rien contre la brise. Vous les chênes, moi le roseau.
Vous marchez sur la Lune, je marche sur vos têtes. Vous louez les morts, je raille les vivants. Vos cloches sonnent, j'entends un son de crâne. Vous creusez, je monte. Vous gagnez de l'argent, jouez à la bourse, cotisez, je perds mon temps sans jamais le compter. Et pendant que vous recensez vos morts, je sautille entre leurs tombes. Vos champs sacrés sont mes lieux d'ébats. Honneur à ma semelle.
J'aime les vagabonds, les bannis, les pendus, les affamés, les incompris, les damnés. J'ai pitié des rois loyaux, pitié des pions pieux, pitié des imbéciles disciplinés que vous êtes, vous mes frères.
321 - L'odeur des champs
Mademoiselle,
Souvent j'ai imaginé la jeune fille évoquée dans vos lettres, grandissant à l'air libre des champs, courant pieds nus sous le soleil paisible de la campagne en labeur. Cette existence toute embaumée de l'odeur du foin, sans doute idéalisée par ma sensibilité poétique, me fait irrémédiablement songer à l'enfance d'Emma Bovary.
Depuis que vous me fîtes part un jour au téléphone de votre origine agreste, un fétu de paille m'a touché le coeur. Et je me suis figuré que votre destin, à cause de cette extraction terrienne, serait par la force des choses digne d’un drame livresque. Je sais que vous ne voulez pas renier ce passé, mais je n'ignore pas non plus que vos aspirations vous éloignent du berceau de votre enfance. Votre tempérament n'est pas celui d'une sage fille de la campagne au coeur épais et serein.
Parce qu'au téléphone j'entendais les mots de Emma. Vous me disiez, en d'autres termes : «Issue de ce monde-là, moi la contadine, moi la bergère, mon coeur a pourtant d'autres sensibilités, d'autres passions à assouvir que celles que mon rang me prédestinent».
C'était la voix universelle de la noblesse qui parlait en vous, c'était la voix de tous les insurgés du monde contre l'inertie du coeur, c'était le cri émouvant et pathétique des rêveurs morts depuis un siècle, c'était l'amertume de Emma, la même amertume ressurgie en cette fin de XXème siècle, rongeant votre coeur avec autant de vérité. Parce que les humains ne changeront pas, passé, présents, futurs, imaginaires ou réels, la souffrance se logera toujours dans les coeurs les plus vulnérables, les plus aigus, les plus éveillés.
Et cette douleur d'exister avec ce coeur insatisfait vous rend plus belle encore, et je sais qu’à travers vous je fais plus qu’aimer un être adorable : je poursuis un idéal. Cette image de la petite fille aux pieds nus qui respire l'odeur du foin m'est restée. Qui aurait pu deviner alors que parmi tous ces bourgeons semblables sortis d'une même branche éclorait une fleur plus délicate, plus fragile, plus belle que les autres ?... Qui aurait pu soupçonner que du fond de cette terre ordinaire naîtrait un fruit rare, au goût suave, au parfum supérieur ? Vous êtes devenue mon poison quotidien, mon héroïne pure.
Je vous aime pour le foin, pour l’herbe, pour vos premiers pas nus dans la nature, loin des cités, je vous aime pour votre solitaire douleur qu'en esthète je contemple, je vous aime pour votre vaine recherche le soir dans les rues de Paris d’un absolu introuvable, seule, désespérée, affligée, et si belle cependant.
Je vous aime enfin parce que vous êtes à un degré supérieur, féminité oblige, l’écho vif de mon âme dolente.
322 - Au Père Lachaise
En septembre j'aime à errer entre les tombes illustres du Père Lachaise. Je vais y chercher le parfum subtil que dégagent les défunts distingués. Là-bas les marbres ont des allures de Trianon. Un charme désuet hante les lieux. Baroques, exotiques ou d'un classicisme formel, bien des sépultures invitent à la rêverie. Ainsi celle de Chopin avec sa pleureuse taillée dans la pierre blanche, celle de Musset et son saule rachitique, celle de Balzac comme un trophée de chevreuil...
Là, règne la Mélancolie.
Dans les passages étroits, sinueux, on se perd avec délices. Avec parfois une surprise au détour du chemin, une rencontre inespérée. Sur une stèle, on déchiffre un nom depuis longtemps sorti de la mémoire. Un spectre apparaît : poète, grammairien ou historien du temps de nos manuels scolaires. Souvenir de classe de notre enfance, héros poussiéreux de nos lointaines aventures d'écoliers, émouvant insecte desséché des livres d'antan... Sur lequel, à défaut de mettre un visage, on met une pierre brisée, une croix couverte de mousse ou une dalle rongée par le temps.
Les hôtes augustes du cimetière semblent avoir imposé leur temps aux vivants. Car le temps au Père Lachaise s'est figé. Il s'est arrêté au XIXième siècle. Là-bas les morts ont des moeurs surannées. Ils portent encore des cols blancs, lisent des poèmes en alexandrins et pleurent d'amour pour des femmes en robes longues.
323 - Alfredo Gaspard Charlus de la Campos
Je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos. Je suis né loin de cette vallée. Je viens d'un pays de pierres et de sables. Mon chapeau de vieux renard s'est terni sous la poussière des déserts. A force d'aller aux vents, mon front s'est creusé comme un canyon, tandis que ma longue barbe a blanchi. Je suis un vieux hibou, un trappeur rusé, un ours solitaire. Mes poches sentent le foin, j'ai des paillettes d'or sous les ongles, et mon fusil ne manque jamais de poudre.
J'ai des amis, mais loin d'ici. Le plus loin possible. Mon canasson est aussi vieux que moi. Mais bien moins fou : il est mort depuis des lustres. Si bien que je n'ai besoin que de mes deux pieds pour me déplacer. Je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos, et je parle aux coyotes mieux que je ne cause aux hommes. Le soleil a tapé un peu trop fort sous mon chapeau râpé, ça se sent peut-être.
Je ne vois pas passer beaucoup d'étrangers par ici. Mais la forêt est assez grande vous savez, je n'ai pas besoin d'en voir tellement que ça des étrangers. Et ici, c'est chez moi.
Quoi qu'on dise.
Je suis un vieux chacal à qui on ne la fait pas, et ce ne sont pas des jeunots qui me feront changer ma façon de visser mon chapeau sur le crâne... Et puis ce fichtre pays n'est pas fait pour des blancs-becs. Je suis un trappeur, un vieux cerf des bois, un vrai loup des prairies. Je suis libre, je suis encore robuste, je ne crains pas le froid des hivers, je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos et je vous parie que dans vingt ans on entendra encore mes cris de vieille chouette dans le coin !
324 - Au cimetière
En passant le portail rouillé du vieux cimetière, la petite troupe des endeuillés prit des allures charmantes et pittoresques. Le cheval trottinait dans l'allée étroite, ouvrant la marche à l'humble convoi mortuaire. Derrière lui, le corbillard bringuebalait mollement dans des grincements de bois sec. Il n'y avait que des vieilles croix rouillées couvertes de mousse dans ce petit cimetière de province. Des antiques tombes patinées par les lunes, les vents, les siècles. Certaines, très érodées, étaient devenues anonymes.
Le cortège funèbre était chamarré, hétéroclite, baroque. Il y avait une petite vieille, vive, avec des rides comme des sillons dans la terre, portant avec grande dignité une coiffe traditionnelle. A ses côtés, un homme corpulent arborant de superbes moustaches en virgules, tenant dans ses mains épaisses un petit chapeau anguleux avec des motifs écossais... Une mise d'une autre époque. Il y avait surtout des vieilles gens endimanchés : les bruits de cannes, les murmures grasseyants, les chants psalmodiés s'ajoutaient au joyeux concert de l'attelage.
On allait inhumer un pauvre diable.
La procession avait quelque chose de suranné, d'irréel, de fantasque. En fait ces funérailles étaient éminemment poétiques. Il y avait de la grâce dans cette escorte claudicante, une fraîcheur inattendue dans ce corbillard qui cahotait entre les tombes, de la beauté dans ces anciennes croix en fer forgé, vétustes, décrépites, mais toujours dressées.
A un moment donné de la cérémonie, au signe du prêtre l'assemblée fit le silence devant la sépulture. Il se passa alors une chose mystérieuse : on eût dit qu'à cet instant même, dans ce silence humble et solennel, l'Univers entier s'était ramassé. En ce lieu insignifiant il semblait que le Ciel était venu s'agenouiller, conviant tous ses anges pour accueillir le défunt. Ce fut juste une impression, fugace mais partagée.
L'assistance se dispersa sans mot dire. La vieille à la coiffe désuète s'en fut d'un pas alerte, la mine gaillarde. Le gros homme avec son air bon enfant lissa ses moustaches, remit son petit chapeau sur la tête. Les petits vieux firent cliqueter leur canne. Certains tirèrent sur leur pipe.
Ce fut un bel enterrement.
325 - La maison de l'écrivain
Je m'approchai de l'humble demeure. Isolée, sise entre ciel et champs, battue par les vents, couverte de lierre, elle ressemblait à un navire au milieu des herbes. Éole faisait grincer ses vieux bois, et son toit de tuiles qui s'affaissait pesait comme un manteau de pierre.
Une âme hantait les lieux : cette maison abandonnée respirait, dégageait une atmosphère pleine de nostalgie. Je sentais un souffle, j'entendais battre un coeur : les murs vivaient. A travers ses fissures, je remontais dans le temps. La pierre me racontait tant d'histoires... Ce toit dans la campagne avaient été l'asile d'un poète, jadis.
Poussant la vieille porte prise dans les herbes folles, j'entrai sans trop de difficulté. La pièce unique sans fenêtre et aux murs nus s'éclaira dans une odeur de vieilles poutres et de ronces. Son aspect était fruste, rustique, presque monacal. Il y avait une table, une chaise, un lit avec une table de chevet. Sur la table, une chandelle, quelques feuilles vierges jaunies, une plume dans son encrier séché. Sur le meuble de chevet, une carafe en terre. Reliques d'une autre époque...
Charmé par ce tableau idyllique, humant avec délices les effluves intacts de la chambrette, les yeux fermés je laissai courir un instant mon imagination.
Devant moi les fantômes du passé apparurent. Je vis un écrivain penché sur ses feuillets, la plume en suspens, une flamme dans l'oeil. C'était la nuit, la chandelle éclairait sa minuscule table de travail. Sa mise était apprêtée. Il était vêtu à l'ancienne. Ses cheveux en arrière étaient coiffés avec soin. C'était une coupe du XIXème siècle. Il y avait, accrochés à un clou de la porte, un chapeau avec une longue plume fichée en son côté, ainsi qu'une besace. Cet homme écrivant dans la nuit, je crus le reconnaître. N'était-ce pas... Alphonse Daudet ? A moins que ce ne fût Maupassant ? Ou alors Musset ? A travers l'apparition onirique, je voyais indistinctement des visages, des silhouettes illustres surgies du siècle romantique.
Je m'attardai dans mon rêve éveillé... Et cette fois c'est moi qui était le fantôme : je me sentais comme un intrus invisible en train d'épier les hôtes des lieux. Les yeux clos, humant toujours la poussière séculaire de la pièce, je laissai mon esprit vagabonder encore.
Au coeur de la nuit se faisait entendre le cri d'un hibou. Un chat perché sur une poutre observait l'écrivain. Dans l'âtre, une braise finissait de se consumer. La vision était nette à présent. Je vivais ce qu'avait vécu l'écrivain. J'étais devenu témoin de la légende, approchant d'un souffle le mythe, présent dans l'histoire secrète de quelque auteur...
En pénétrant dans ce refuge à l'abandon, l'imagination m'avait emmené jusque dans l'intimité d'un poète, à un siècle et demi de distance, à deux pas des muses.
326 - Une âme vagabonde
La pierre qui craque sous le gel, les fleurs couleur de foin, les pelages hérissés, les bouquets d'épines, les croassements lugubres, les silhouettes nocturnes ont toujours eu ma préférence. Les femmes n'ont jamais été aussi belles que lorsqu'elles ont été laides. Le cri du corbeau est mon carillon. Les hurlements de la tempête font naître en moi un frisson délicieux. La brume glace mon cou, la pluie cingle ma tête, le vent gifle ma face : les plus tendres baisers que je connaisse.
Les chants amers sont doux à mon coeur, pareils à la bière âcre qui râpe la gorge. Et étourdit.
J'appartiens aux légendes sans nom. Je suis le cours des temps oubliés. J'aime les vertus révolues, les feux de misère, les ors de l'automne, les nuits peuplées de chimères. Je bois les vins épais des grands âges, me voue aux lueurs de la Lune, cours les vergers sauvages, croque les pommes aigres, m'endors dans des lits de friches et de paille, capturant dans mes rêves les étoiles filantes en pleine volée.
Mes frères, mes semblables, vous mes ennemis, laissez-moi en paix avec mes chers fantômes. Ils sont plus vivants que vous ne le serez jamais. Quant à vous femmes sans mystère, vos yeux trop aimables, votre coeur trop sensible, vos robes trop blanches, vos mots doux sont des mets sans saveur. Et vos bontés artificielles, des faux bijoux. Vos molles alcôves et tièdes breuvages m'ennuient.
L'embrun est mon domaine, le désert mon asile, l'ombre mon salut. Solitaire, je reprends mes chemins pierreux, le pas léger.
En route vers l'insaisissable, l'impénétrable, l'éternel horizon.
327 - Clôtures d'esprits
Les cérémonies religieuses les plus sacrées ont cela en commun qu'elles me paraissent compassées et ridicules, simiesques et ennuyeuses. Musulmans, Chrétiens, Juifs : tous en file indienne. Battements de coeurs cadencés. Âmes alignées. Us locaux réglés sur le rythme cosmique... Dieu est plein d'onction pour ses automates. La mécanique a ses exigences, l'huile céleste entretien les rouages.
Les fidèles craignent de ne pouvoir pas vivre sans leurs chères ablutions, en omettant de joindre leurs mains ou avec la calotte de travers. Ces mortels assemblés dans leurs lieux de rites m'inspirent les plus mous élans, provoquant chez moi léthargie, bâillements, perte de contact avec la réalité.
Leur rectitude de lézard, leurs gestes militaires, leurs regards baissés, loin de me pousser à me ranger à leur cause, me donnent plutôt envie d'aller boire à leur santé une bonne pinte de rafraîchissement profane.
Aller boire à la santé de ces grands frustrés de Musulmans, de ces pleurnichards de Chrétiens, de ces irrécupérables sclérosés de Juifs ! Aller boire à la santé surtout de mes frères trousse-jupons, railleurs et poètes dévoyés.
Chrétiens, Musulmans, Juifs, je porte à mes lèvres la coupe sacrée des vins impies, m'enivrant sans craindre une seconde les feux piteux de vos amulettes en fer ! Enfer et voeux pieux sont vos plus constantes chimères. Vos idoles sont pesantes comme des statues boulonnées. Vous psalmodiez, je siffle. Vous baissez le front jusque par terre, je porte mon verre à hauteur des vignes. Vous levez les mains au ciel, le fossoyeur crache dans les siennes, calleuses. Vous me dites hérétique, et c'est vous qui êtes musulmans, chrétiens, juifs ! Pétrifiés dans vos dogmes.
J'ai avec moi la candeur de l'enfant, l'innocence des roses, la vérité des sables sereins. La compagnie des anges m'est coutumière. Je suis proche de l'invisible, loin de vos quotidiennes pesanteurs. Attentif aux cailloux, je parle aux étoiles. J'écoute les hommes aussi.
Et me moque de leurs versets dormitifs.
328 - Hauteur de vue
A Albert, petite ville de la Somme, est sise une basilique. Une Vierge dorée, entrée dans l'Histoire lors de la Grande Guerre, domine l'édifice. Pour les albertains, braves gens du nord, la séculaire dorure est devenue invisible.
Moi j'y vois mille feux, une auréole, une perle d'or au-dessus de la cité. J'aime à lever les yeux au ciel, à la rencontre de l'hôte des nues.
Mon regard embrasse ciel et cime, et face à cet horizon vertigineux je chancelle avec délices, isolé du monde. La flèche mariale de la basilique me désigne des espaces intérieurs sans borne. Enivré d'or et d'azur, j'accède à des hauteurs de conscience inédites.
J'oublie la terre, et pars vers l'Empyrée, saluant oiseaux, astres, désincarnés. Des ailes m'emportent, des anges me parlent, des passants m'observent... Je redescends de mes sommets, le regard à hauteur humaine pour adresser quelque parole à mes frères albertains.
Je leur parle de la pluie, du beau temps. Ils sont contents. Je leur parle de l'état du ciel, de l'état de leurs finances, de l'état de leur voiture. Mais surtout pas de la Vierge dorée. Ils me comprennent, acquiescent, me donnent raison.
Enfin je les laisse au pied de la basilique, songeurs, hilares ou bien placides. Dans leur tête, des rouages de mécanique d'automobile, des inquiétudes météorologiques, des espérances bancaires.
Et je poursuis mon vol, plein de pitié pour mes semblables albertains, l'âme plus légère que jamais, le pas comme une aile, le coeur libéré des dernières pesanteurs terrestres.
329 - Misère
Voici une vision issue des flâneries étranges de ma pensée. Précisons que la rue où j'habite consiste en un escalier antique, dans le quartier historique du Vieux-Mans, sur des remparts gallo-romains.
Un matin en sortant de chez moi, mon univers changea inexplicablement.
En ouvrant la porte donnant sur l'escalier public, je passai de l'ombre feutrée à la lumière brutale. Le choc. Dans la rue, un soleil cru, inhabituel. Chaleur suffocante, atmosphère dantesque. Partout, des maisons vétustes, délabrées, tristes, aux fenêtres cassées, opaques, aux briques noircies par la saleté.
L'escalier huppé était devenu de larges marches anonymes, brisées par endroits, jonchées de détritus, couvertes de poussière. Sans aucun intérêt architectural. D'un coup je conçus tout ce que sous-tendait ce lieu terne : le règne de la misère.
De cet escalier émanait une tristesse infinie, un désespoir affreux, une odeur de mort. Image fidèle d'un quartier calamiteux de Calcutta au dix-neuvième siècle. Le Mans était devenue une atroce Calcutta.
(Je parle bien sûr non pas de la flatteuse Calcutta, refuge des Arts et des Lettres, mais de l'autre, de l'ignoble Calcutta, asile d'une extrême, révoltante misère : célèbre image stéréotypée renvoyée au monde entier.)
Décor désespérant : là, l'électricité n'existait pas, n'avait jamais existé. Ni l'élémentaire confort citadin. J'étais dans une ville sans voitures, sans magasins, sans néons, sans FNAC, sans panneaux publicitaires, sans plus rien de ce qui était mes repères habituels. Tout avait disparu. C'était ça ma ville.
En haut de l'escalier, un spectre : un enfant portant des lambeaux de vêtements. Crasseux, pouilleux, avec un corps famélique... Misérable mais encore souriant. Un autre petit être décharné le suivait. Ils se mirent à jouer avec des cailloux, des morceaux de bois sales. En bas des marches, un vieux mendiant en train de mourir dans une banale indifférence. Des silhouettes en haillons passaient devant lui. A ses pieds, une sébile de bois. Vide.
Misère.
J'explorai la ville. Au lieu de la place centrale et ses beaux édifices, ses lumières, ses boutiques de luxe, ses halls nets, au lieu de tout cela, une cour des Miracles, un mouroir à ciel ouvert, une assemblée de lépreux, d'éclopés, de morts-vivants... Des gueux fantomatiques errant sous une insupportable chaleur, dans des odeurs incertaines. Charognes, tanneries, effluves de cuisine immonde ? Impossible de savoir.
Plus loin dans la rue Gambetta je passai devant une boulangerie sordide, un trou à rat. Je devinais tout à la simple vue des choses : pain fade au goût de sciure. Le seul pain qu'on pût manger dans cette ville. Avec des pommes aigres qu'il fallait cueillir sur les bords nauséeux de la Sarthe. Le pain et les pommes sauvages, uniques aliments de ce monde... Et ce pain, je ne pouvais le manger : trop pauvre je me découvrais. Cela dit, je savais confusément qu'on me laisserai prendre de ce pain, invendu, devenu dur comme du bois.
Misère. Misère. Misère.
Condamné à vivre dans ce monde pour le reste de ma vie, je regardais en face l'insupportable vérité. C'était inéluctable, irréversible, terrible comme un verdict tombé du Ciel. Impossible d'échapper au destin. Je devais me résoudre au sort, survenu du jour au lendemain sans aucune explication.
Accepter ma nouvelle condition était la seule chose concevable, conscient que le monde laissé derrière moi était définitivement perdu. Plus d'Internet, plus d'électricité, plus d'aliments variés, plus jamais. Plus de boissons fraîches diverses, ni de lit confortable, ni de sécurité... Plus rien de tout cela. Il me fallait désormais vivre comme un mendiant de Calcutta du dix-neuvième siècle dans un monde d'ordures, de fange, de faim, d'absolu dénuement.
Je mesurais l'horrible détresse de ma situation. Des millions d'hommes ayant vécu une semblable misère défilaient en mon esprit. J'étais devenu leur frère d'infortune. A la différence qu'eux n'avaient connu que ça toute leur vie. Moi, j'expérimentais l'état extrême de la pauvreté, après avoir connu l'état extrême de la richesse. C'était d'autant plus cruel que rien ne m'avait préparé à ce mystérieux bouleversement de mon existence : en ouvrant la porte de chez moi, j'étais passé de manière parfaitement incompréhensible d'un monde d'abondance, de nantis repus à un monde d'affamés, de malheur.
J'étais en train de vivre ce qu'avaient vécu ces millions de déshérités. La misère n'était plus une abstraction. J'étais là, à la place de ceux qui l'avaient vécu dans leur corps, leur âme. La misère, la vraie, l'authentique, celle endurée par des hommes de ce monde, de cette Terre, de cette Humanité, la misère éprouvée dans leur chair, dans leur vie quotidienne, la misère maudite...
Cette misère-là, je la vivais à cet instant et pour toujours, sans espoir de retour. Je la vivais dans cette ville qui était la mienne, dans cette cité décrépite qui s'appelait Le Mans, qui était concrète, pleine de crasse, de grisaille, de détresse, qui n'était ni un rêve ni une conception virtuelle, mais une ville d'hommes.
J'étais en enfer.
330 - Sermon d'un curé couillu
J'ai assisté un jour lors de la messe du dimanche matin à un sermon incroyable ! Il s'agissait du curé d'une petite ville de province, dans la Sarthe où j'habite. Je vous restitue ici une partie de son sermon que je suis parvenu à me procurer au prix de bien des efforts :
Mes frères,
(...) Au service de mes ouailles, permettez que j'exerce sans les fers de la censure mon ministère, professant ma foi selon des vues saines, affranchies de toute aliénation, plutôt qu'à travers une parole contrainte par des codes dictés par quelque blanc automate, oiseau étriqué haut perché à Rome, et que sur les choses du monde et des âmes je vous éclaire avec une christique hauteur, une nécessaire virilité. Sans faiblesse ni lâche concession. N'ayons pas peur d'entendre ce qu'il faut entendre, ne craignons pas le verbe de Vérité, évitons les détours stylistiques qui édulcoreraient le chrétien discours en voulant préserver les âmes sottement prudes de cette assemblée...
Mes frères et soeurs, mes très chers frères et soeurs, je vous le dis : ne contenez pas votre chair si vous sentez qu'elle s'embrase au point qu'elle vous gâte les sangs. La continence mal acceptée ne fait qu'enrager le coeur de l'homme au lieu de l'apaiser. Troussez, troussez mes frères ! Et vous mes soeurs, levez la cuisse ! Dieu aime les âmes épanouies.
Quant à vous les pauvres vieilles filles que je vois traîner à longueur de temps dans mon église, un chapelet à la main, un crucifix dans le corsage -que l'habitude de l'abstinence à aplati-, un missel dans la poche et une pierre dans le coeur, allez chercher ailleurs de quoi arroser l'ivraie séchée que vous prenez pour un blé mûr ! Allez faire reverdir votre désert intérieur sous l'onde bienfaitrice des mâles assauts. Si des jardiniers assez fous daignent encore sonder vos terres arides... Et revenez en ces lieux, adultes, sereines, débarrassées de vos passions ridicules.
Mes frères, mes frères, en vérité je vous le dis, et d'ailleurs qui l'ignorerait, sous ma robe noire je suis semblable à n'importe quel enfant de Dieu. Bistouquette d'ecclésiastique n'est point nécessairement synonyme de mollesse congénitale. Ne faites pas les étonnés. Certaines jouvencelles et dames patronnesses de cette assistance en savent quelque chose. Pourquoi cacher ce qui est vrai, réel, et d'ailleurs déjà de notoriété publique ?
Maintenant que celui qui ose me contredire, qui voudrait me prouver que je suis un digne écouillé sous prétexte que je porte soutane, qu'il vienne me le dire en face. Ne doutez pas un instant mes frères que j'aie les moyens de rabaisser le caquet aux hérétiques de toutes espèces ! Pour mieux contrer les impies, j'ai d'autres arguments que la Bible : gants de boxe, méthode marseillaise et même bastonnade pour les plus récalcitrants de mes détracteurs.
Sur ce mes frères et soeurs, puisque que nul ne conteste ici ma parole, nous allons à présent procéder à la sainte eucharistie, etc... etc... etc... (...)
331 - Mon épitaphe
En cette terre repose celui par qui les muses s'exprimèrent de la plus belle des façons. Il fut leur porte-parole, le confident des anges, l'ami des astres. Il rêvait de chevauchées célestes, d'essor cosmique, poursuivant sans cesse les étoiles, épris des hauteurs incorrompues.
Et d'amour pur.
Il aimait la compagnie des femmes, chantant les vierges beautés, fut aimé de ses pires ennemies les laides, les acariâtres et les déflorées qu'il raillait sans remords.
Il fut proche de Vertu, fuyant vice, gueusaille, mollesse.
Il éprouva des passions charnelles pour des bonnes soeurs, des naïves fortunées, des servantes de sa maison qui lui en furent toutes reconnaissantes.
Il n'aimait pas les enfants, ni les chiens, ni les engrossées. Narcisse fut son frère d'arme. Harpagon son conseiller financier. La Camarde sa hantise à laquelle il succomba finalement, cédant vers la fin de sa vie à ses avances, toujours en quête d'aventures inédites...
332 - Multipliez-vous !
- Guide Moderne nouvellement réglementé du bon usage de la chrétienne copulation pour les épousés de l'Église Chrétienne, Apostolique, Romaine -
Avant que de disserter de toute chose qui aurait quelque rapport de proche ou d'éloigné à la matière sexuelle entrant dans le cadre sacré de l'union à vocation chrétienne (étant définie elle-même comme engendrant de manière volontaire enfants, au sein d'une famille constituée selon les saintes prescriptions de la Mère Église) il est à rappeler l'importance capitale de mettre à bonne et honnête disposition son coeur et son esprit et ce afin de ne jamais tomber, soit par sa propre volonté soit par défaillance, manque de foi ou faiblesse d'âme, dans les propos directement et bestialement charnels qu'inspire souventes fois le sujet de l'amour matrimonial.
Et encore moins se laisser envahir par ces mêmes pensées, dussent-elles s'exprimer de manière autre que verbale. On taira donc non seulement les propos de cet ordre, mais également les images mentales pouvant, à notre insu, prendre possession de notre esprit.
Le fait étant précisé, entrons dès lors dans le vif du débat. Madame, Monsieur, réjouissez-vous, vous êtes époux et épouse. Aujourd'hui votre chemin est jalonné par la sainte Croix. Elle vous conduira -quelle joie !- sur les terres austères de la contemplation divine.
1) Le devoir des nouveaux époux qui suit là joie du mariage.
a) - Se ressaisir.
La mariée sera si emplie d'honnête bonheur, à l'issue de la sainte cérémonie, qu'elle risquera d'être enivrée de joie, omettant bientôt son premier devoir de chrétienne épouse. Son nouvel époux n'omettra point, quant à lui, de faire revenir à la réalité l'âme bien pure égarée par les chants de messe et les pieuses images offertes à cette occasion.
b) - Faire face à la pauvre condition humaine.
Au lendemain des noces il sera bon donc, et même chrétiennement professé par le prêtre, de mettre à contribution les organes reproducteurs des deux parties, soit ceux frappés du mâle emblème et ceux marqués du sceau femelle. Aussi malheureuse que puisse paraître la chose aux yeux des sensibilités les plus pures, les plus chastes, il faut se rendre à l'évidence : c'est là l'humaine condition. Il faudra s'y résigner le plus chrétiennement possible.
Pour les âmes les plus vulnérables, la prière continuelle sera un excellent soutient moral et spirituel. Nous conseillons vivement aux gens trop affectés le recueillement religieux le plus fervent : par la grâce de ces élans toute douleur s'évanouit dans l'oubli de soi.
2) L'acte en lui-même.
a) - Le devoir, le plaisir.
Là est le coeur du problème. Entre joie charnelle et devoir chrétien de reproduction de l'espèce humaine, un abîme de douleurs, de doutes et d'hérésies a perdu bien des âmes... Le bon prêtre conseille de ne point laisser vagabonder son esprit, alors que s'effectue la chose, sur les parties non nécessaires à la reproduction que constitue le corps de l'époux ou de l'épouse dans sa nudité livrée. Toutefois il sera admis, mais non formellement conseillé (du moins officiellement) par le représentant de l'Église, que l'épouse ou l'époux laisse vagabonder non seulement son esprit mais encore ses mains, autour des parties du corps que la médecine moderne recense comme étant les sièges conformes de la licite volupté, au moins chez les gens normalement constitués et non dénaturés par le vice. Ces parties légalement recensées sont, par ordre croissant de la volupté provoquée, chez le sujet femelle :
- Le contour des avant-bras. Le bas des épaules. - Le haut du ventre. - Le milieu des flancs. - Le haut des mollets, entre partie supérieure de la cuisse et partie basse de l'articulation du genou.
Chez le sujet fort :
- Le contour des avant-bras. - Le bas des épaules - Les épaules en elles-mêmes. - Les muscles du torse, entre exactement le haut du nombril et le bas du tétin. - Les muscles du mollet, à partir du milieu jusqu'en haut, à la base du genou.
Toute autre partie du corps exposée à de coupables attouchements ou même représentée par la pensée à des fins perversement anti-naturelles de recherche de volupté, sera considérée comme à jamais souillée. Tout chrétien surpris par le prêtre, ou par un de ses délégués mandatés en train de s'adonner à des pratiques sataniques, c'est-à-dire toutes celles qui diffèrent de celles citées plus haut, sera excommunié.
Le baiser contre la bouche est proscrit.
b) - L 'acte.
Il se fera dans le silence le plus pieux. La femme, chastement, réprimera toute manifestation sonore produite par le flot régulier de son souffle au travers des parois de sa bouche. Elle exhalera avec discrétion son haleine ouvrant bien la bouche, afin que l'air expulsé offre le moins de résistance possible contre les parois internes de son orifice buccal, et qu'ainsi le bruit de ses poumons ventilés s'atténue chrétiennement.
Les deux époux auront bien entendu les yeux clos du début à la fin du procès. Pour plus de sécurité, on aura pris soin d'éloigner toute source de clarté de l'alcôve. Par temps de Lune les volets seront hermétiquement clos, de crainte que les clartés sélènes ne fassent naître en eux de coupables désirs, à leur insu.
L'homme se contiendra pareillement à la femme. Sans y être formellement contraint toutefois en ce qui le concerne. Les bruits incongrus émanés des viscères seront couverts par un quelconque moyen (voir pour cela dans les pieux manuels de la bibliothèque du bon pasteur les divers subterfuges mis à la disposition des époux).
Très important :
L'homme, toujours, sera sur l'épouse, ET NON L'INVERSE ! Transgresser cette loi naturelle et biblique serait un péché mortel, et entraînerait moult tourments, légalement répertoriés selon la gravité des faits. (Un exemplaire des supplices infligés aux époux qui se rendraient coupables de tels agissements est déposé chez l'Inquisiteur Général, consultable sur place.)
Si l'acte est agrémenté des fantaisies, admises mais non officiellement conseillées par le corps religieux, citées précédemment, cela ne doit pas pour autant être prétexte à prolonger indûment le procès de procréation.
Celui-ci sera conclu dès que la partie mâle aura fécondé la matière vive. À l'intérieur de cette limite la femme devra trouver la mesure, l'étendue et la rigueur de sa volupté, seulement si elle y consent soit par excès de santé, soit par faiblesse de caractère et d'âme. Sur ce point l'homme demeure toujours souverain. Une fois le vase naturel de la femme fécondé, les corps se sépareront sans délai. On pourra rouvrir les yeux, à condition que la nudité des deux parties soit dûment dissimulée aux regards mutuels et que rien d'impudique n'offense I'amour consommé des époux.
Madame, Monsieur, après examen minutieux de la présente information, multipliez-vous dans l'allégresse, et priez, priez pour tous les bienfaits du Ciel octroyés aux heureux épousés. Élevez vos enfants selon les principes honnêtes de la chrétienne Église, enseignez-leur le respect des saintes traditions bibliques, apprenez-leur l'amour de Dieu, l'amour de la vie, et communiquez-leur les joies de l'austérité, de la sévérité, soyez justes mais dignement inflexibles.
Concevez dans la plus grande chasteté, rendez grâce pour les douleurs de l'enfantement, usez-vous saintement les genoux à faire pénitence, et soyez heureux.
333 - Conceptions dogmatiques
- Suivi matrimonial après le mariage chrétien -
A l'issue de la première année de mariage le bon prêtre attendra l'enfant né afin de le baptiser au plus tôt, de crainte que sa petite âme ne s'envole sans avoir reçu préalablement le prime sacrement. Le mal étant surtout, non pas de voir le fruit d'un chrétien accouplement périr dans une longue agonie à cause de quelque péché antérieur dont se seraient rendus coupables les parents, mais bien de laisser partir une âme innocente aux enfers.
Si l'enfant meurt dès la sortie du flanc nourricier, le mari n'attendra pas pour engrosser de nouveau son épouse, afin de remplacer le fruit trop tôt tombé. Il le fera également pour la raison essentielle qu'il ne faut pas laisser sans semence, comme une jachère, un ventre jeune encore capable d'engendrer des fruits de Dieu. Un bon chrétien se doit, tant que son épouse demeure vigoureuse, lui faire honneur au moins une fois l'an. On ne saurait à ce sujet trop louer les honnêtes époux qui, dès que leur épouse a enfanté, par quinze, voire vingt fois de suite rendent hommage à leur aimée. Heureuse la famille de Dieu aux membres plus nombreux que les doigts de la main !
Durant le travail des champs la femme grosse ne prétextera point d'être en délicate condition pour se soustraire aux peines : ces dernières sont inhérentes à la condition humaine et nul ne doit, ne peut s'y dérober. Sous aucune condition. Parfois il advient que l'enfant naisse aux champs. C'est un bien. La larve humaine respirera ainsi les senteurs de la terre, et celles-ci feront de l'enfant un vaillant croquant, s'il parvient à l'âge puéril sans trop de peine toutefois.
Un ventre sain doit toujours être plein (décret clérical de l'Église Nouvelle). La femme grosse doit s'éveiller aux aurores, afin de ne point mettre au monde un oisif. La femme sur le point de se séparer de son fruit doit en avertir le curé, au cas ou l'être à peine achevé qu'elle mettrait au monde serait débile et sur le point de rendre l'âme, et ce afin qu'il reçoive dans les temps le ministère de Dieu.
Si malgré sa débile constitution l'enfant survit jusqu'aux premières années de l'âge puéril, il n'échappera point aux labours des champs pour autant, surtout s'il est issu d'une famille pauvre et honnête. Soit que ses membres tordus ou que son esprit possédé par le démon de la folie l'empêchent de prendre part avec raison aux travaux des champs, soit que ses pensées infirmes le jettent par les chemins sans que raison ne puisse le résoudre à abandonner ses étranges desseins, on le contraindra par la force à rentrer dans les rangs. Si besoin est, on l'attellera directement à la charrue, aux cotés des bêtes de somme. On l'enchaînera ainsi tout le jour, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Tant qu'il ne se résoudra pas, par sa propre volonté, à dépasser sa constitution débile infligée par la nature, à se forcer, et ainsi à contraindre les forces naturelles à rentrer dans les normes, on demeurera inflexible. Les enfants débiles nés d'unions légitimes se reproduiront entre eux. Les autres, ceux issus d'une union entachée de péché ou bien nés de viol du fait de guerre, ne pourront pas se reproduire, même entre eux. Les bâtards, quant à eux, jouiront, pourvu qu'ils soient baptisés, des mêmes droits en matière matrimoniale que les nègres des colonies. Ils pourront se reproduire avec ces derniers, donnant des fruits aptes au baptême.
Dès la sortie de l'âge puéril, vers 8 ou 9 ans, l'enfant entrera en apprentissage dans la fonction que ses géniteurs auront choisie pour lui. Il y demeurera jusqu'à l'âge de procréer à son tour. Les mauvais sujets endureront les châtiments ordinaires en usage dans chaque catégorie ou corps de métier : les coups de lanières chez le bon laboureur, les pénitences chez le pieux prêtre qui aura pris un enfant à son service, les privations de nourriture chez l'aubergiste... etc. Par temps de guerre on réservera les plus résistants des commis au gros des troupes. Les autres, prieront la charrue au poing ou la fourche à la main pour que la Sainte Église sorte vainqueur de la guerre, et qu'elle écrase les hérétiques avec toute la rigueur biblique requise.
Rendez grâce à l'Église et témoignez du bonheur d'être chrétien. La vie est si belle sous l'autorité cléricale.
334 - Le Manouche
Il a une tête de diable, avec de la braise dans l'oeil, de la cendre dans les cheveux, du sang en guise d'alliance. Il a un couteau dans la main, une parole d'honneur, un coeur d'enfant. Le front ténébreux, l'habit déchiré, le poing facile, il toise son frère.
Il ne sait pas lire dans les livres, mais déchiffre la voûte étoilée. Il ignore les mots savants, mais fait chanter sa guitare. C'est un hors-la-loi qui voyage sur le dos d'Eole. Il n'a pas de chaîne, ni d'argent, ni de maison. C'est un mal-aimé, une âme errante, un chien sauvage. Un vrai damné : chassé de la Terre, du Ciel, des enfers.
C'est un croqueur de chemins, un buveur de pluie, un jeteur de pierres. Il parle aux épouvantails, chasse des chimères, engrange de l'azur. Vivant de rêves, il avale des bols d'air, se rassasie de rosée, verse des nuages dans sa soupe de vent. Et crève de faim, un cigare aux lèvres.
Il sème l'amour, récolte la poussière. L'alouette est sa muse, la femme sa perte, la paille son luxe. La mort est son amante, la sciure son pain quotidien, le bandit son compagnon.
Et la liberté, sa plus chère conquête.
335 - Un verre
Dès la première gorgée, il avait senti sa caresse glacée dans la gorge. La bière qu'il était en train de déguster, c'était aussi le pressentiment de sa mort imminente.
Ce verre d'aspect si anodin était pour lui l'annonce intime d'un événement capital, la voie mystérieuse qu'avait prise le Ciel pour l'avertir. Il devait se préparer à la mort, le temps d'une dernière ivresse. Le processus était enclenché, irréversible. Il buvait à petites gorgées ses derniers instants, savourant la délicieuse amertume sous son palais.
Il se voyait quitter ce monde sur les ailes de Bacchus, sans effroi ni peine, bercé par les chaudes, molles vapeurs... Ce départ indolent semblait lui avoir été accordé comme une grâce.
A mi-chemin de ses brumes, il devint solennel, leva son verre à l'ange de la Mort et fit ses adieux au barman. Les clients du bar ne lui prêtèrent guère attention. Propos d'ivrogne... Quelques gorgées plus tard, il chanta bruyamment, puis psalmodia lentement quelque cantique d'éthylique.
A la dernière gorgée, dans un geste dérisoire et sublime il fracassa son verre contre le miroir d'en face avant de s'écrouler parmi les bris de verre, yeux ouverts, lèvres décloses, coeur arrêté.
336 - Le vice mal vêtu
La vieille fille dont je vais conter l'histoire et que l'on surnommait "Mademoiselle la Diablesse" était non seulement fort laide mais encore très méchante, sotte, cruelle. Voire ignoble. Elle n'aimait absolument personne, frustrée de n'être point née du flanc de Vénus.
Elle battait son chien à heures fixes, médisait sur ses voisins, crachait dans la sébile des mendiants, maudissait son curé, insultait même le Bon Dieu le dimanche à l'église. Parce qu'en plus d'être parfaitement impie dans ses actes, elle était particulièrement assidue aux messes. Fausse dévotion destinée au dieu Hypocrisie...
Rien ne l'amusait tant que d'aiguiser son coeur de silex. Elle était insensible à la souffrance des enfants qu'elle détestait, mais éprouvait une étrange pitié pour les asticots que les pêcheurs utilisaient comme appâts. Elle se réjouissait du malheur de ses semblables, seule consolation à sa misère. Bref, c'était un monstre de vieille fille.
Notons que sa laideur ne l'empêchait nullement d'éprouver les nécessités de la chair qu'une abstinence prolongée et forcée rendait plus vives encore. Mais tout chez elle était décidément corrompu : ses désirs charnels n'étaient que perversités, honte, bassesses... Ses féminins vertiges consistaient en la perspective de saillies brutales et abjectes, exemptes de toute tendresse.
Elle se mit en tête d'attirer de mâles débauchés avec les seuls artifices à sa portée : la cosmétique bon marché. Elle se farda outrageusement. Loin de masquer sa laideur, ce maquillage eut pour effet de la décupler.
Elle se crut désirable et acheva de se dégrader en s'affublant de noires dentelles et de verts souliers. Ainsi parée, son dessein premier fut de faire des avances au bedeau du village qui outre de n'avoir pas son pareil pour faire sonner l'airain, avait surtout la réputation de manier avec art un certain battant...
Elle frémissait à l'idée d'ajouter un son fêlé au concert de cet expert en cloches.
Avec sa tête affreuse, ses membres osseux, ses côtes apparentes, son corps anguleux, elle ressemblait à une longue araignée attendant sa proie. Dès qu'elle vit l'oiseau sortir de son clocher, elle exerça sur lui ses viles séductions.
Mais le brave bedeau qui n'avait de goût ni pour la chair triste ni pour les créatures contrefaites, encore moins pour les épouvantails harnachés de broderies, répondit à ses avances par une paire de gifles magistrales, agrémentées d'un crachat bien ajusté entre ses pommettes ingrates.
La gueuse s'en fut, plus fielleuse que jamais, jurant par tous les diables que la prochaine fois elle dissimulerait ses intentions libidineuses derrière le masque permanent et authentique de sa naturelle laideur plutôt que sous celui d'une mensongère beauté.
337 - Heure exquise
Un dimanche vers 1900. Le jour se lève sur le château. Un soleil estival baigne ce monde clos. Il se dégage de la façade auguste une impression vive, intime. Un caractère, une âme. On ressent le poids des vies qui se sont succédées ici. Charme anachronique des murs usés couverts de rosiers, mélancolie de la pierre patinée, atmosphère désuète, nostalgique, enchanteresse...
Les occupants du domaine se réveillent. Dans leur grand lit en fer forgé, les amants se saluent avec des protocoles compliqués au son de couverts d'argent, finement ouvragés : le petit déjeuner vient de leur être servi sur un plateau doré. La servante est impeccablement mise, très obligeante, révérencieuse. Les draps de soie forment une houle chatoyante d'où le couple semble émerger avec une aisance hautaine. Prestance naturelle des gens de belle condition.
Une fois le plateau desservi, les ablutions faites, les toilettes parachevées, les gants ajustés, le couple paré se retrouve dans le salon. La moustache du hobereau est savamment lissée, ses pommettes sont finement poudrées. La femme porte dentelles et crinoline. Sa gorge dégagée laisse apparaître des trésors de blancheur. D'évidence, elle tire gloire de sa peau de châtelaine. L'homme complimente sa maîtresse.
Puis il invite l'élégante à se mettre au piano. Très à son aise, la pianiste s'installe et étend les mains avec grâce au-dessus de l'ivoire, jetant un regard furtif en direction de son amant. Les premières notes s'élèvent. Une sonate. Aux allures de barcarolle... La musique berce leur âme. Par la fenêtre grande ouverte entrent des effluves de roses venus de la cour, embaumant la pièce entière. L'homme d'un geste distrait passe le doigt sur sa moustache taillée avec soin. Son regard est dirigé vers la cour. De temps à autre la musicienne tourne la tête, croise son regard avec celui de son amant, échangeant de longs sourires. Ses doigts pendant ce temps courent sur le clavier, virtuoses.
La musique redouble d'ardeur. L'interprète fait corps avec l'instrument. Le salon immense résonne sous les effets tumultueux du second mouvement de la sonate.
Tout s'apaise de plus belle sous la tempête des notes. La domestique est à ses cuisines, le palefrenier à ses écuries. Les maîtres sont seuls au monde, tout à leur émoi. Les regards se croisent à nouveau dans une délicieuse impression d'intemporalité poétique : instant de grâce dans un décor choisi, ivresse de deux âmes éveillées aux beautés subtiles... Pendant quelques secondes les châtelains sont ravis à leur château, emportés par l'Art, très haut, pour aller côtoyer l'Éternité.
Puis la musique s'adoucit, reprend son air de berceuse. Les deux âmes mutuellement éprises sont tout doucement ramenées sur terre entre les ailes d'Euterpe. Elles sont déposées dans ce salon qu'elles viennent de quitter un instant durant, sous les lambris distingués, entre le mobilier précieux, dans les senteurs florales... La musique s'achève, cependant le charme ne s'évanouit pas tout à fait. Les amants guindés se regardent, infiniment satisfaits.
La domestique ponctuelle, scrupuleuse vient prendre la commande pour le repas du midi.
Rien ne manque au bonheur des amants.
338 - La femme
La femme est la perte de l'homme, la négation de la bonté. Beauté impie, la femme pue. Femme est immondices. Femme est détritus. Femme est coupable.
Son sang menstruel signe sa définitive déchéance. La hideur est inscrite dans ses gènes, et ses gènes sont un poison qui se transmet à travers ses unions abjectes avec l'homme. De ses viscères émane le Mal.
Femme excrète ordures. Sa parole est vomissure. Son sang fiel. Son coeur pourriture.
Incarnation de la décrépitude, la femme devient sorcière avec l'âge. On finit toujours par la brûler sur un bûcher comme une vieille souche qu'elle est. Car femme, résolument, est vouée aux enfers.
339 - Mademoiselle Alphonsine
Mademoiselle Alphonsine était une jeune fille coquette, cruelle, intelligente, fielleuse. Accoutumée à la dentelle et aux fanfreluches, elle ne supportait ni la modestie, ni la médiocrité. Consciente de sa beauté, elle s'appliquait à en tirer profit à la moindre occasion.
Son grand frisson, c'était de rayer d'un magistral coup de poignard l'échiquier de l'amour au moment où ses pions s'y attendaient le moins. Elle s'amusait à décocher ses flèches vénéneuses vers les coeurs les plus sains, mais aussi les plus en vue : séminaristes, bedeaux, fils de bonne famille, tous tombaient sous l'exquise blessure. Et évidemment, tous en payaient les frais...
Elle récoltait avec grande délectation les fruits odieux de ses intrigues : chantages, railleries, sérénades forcées, abus divers.
Ce fut mon tour d'être le jouet de la belle (fier châtelain, j'étais digne de son damier). Je rendis donc hommage à la vipère. Mais au moment de recevoir son venin en pleine face, je lui administrai une retentissante paire de gifles accompagnée de ricanements aigus. La surprise fut telle qu'elle ravala son fiel : elle venait de trouver en moi le parfait écho de son ignominie.
Nous nous entendîmes à merveille, croisant avec une rage grandissante et un bonheur sans nuage nos chers aiguillons.
340 - Crimes imaginaires et réels
Crimes imaginaires et réels
Des gens désoeuvrés profanent parfois des tombes et des cadavres dans les cimetières de notre pays.
Et alors ?
Je vais même plus loin : des nécrophiles sodomisent des cadavres ? Rien de vraiment choquant là-dedans. Au regard de certaines de nos pratiques sociales, militaires (ou même culinaires), cela ne me paraît finalement pas si choquant. Une broutille. Car après tout ne maltraite-t-on pas de manière officielle, républicaine, scientifique et même industrielle les vivants humains ? Et de moult façons encore...
Il n'y a à mes yeux rien de choquant à déterrer des cadavres, à cracher sur des tombes, à uriner sur des drapeaux. Pourquoi le fait de brûler le drapeau américain dans une caserne de Marine's loyaux et hyper-patriotiques serait-il choquant ? Pourquoi son auteur mériterait-il la prison pour un acte aussi insignifiant ? Les Marine's eux-mêmes dans ces mêmes casernes n'apprennent-ils pas entre autres exercices martiaux parfaitement sordides, le maniement du lance-flammes ? Lequel est, je le rappelle, un instrument fort ingénieux servant à griller vif ses semblables, ce qui est tout de même bien moins innocent que de brûler des drapeaux ou déterrer des cadavres.
Respecter les morts et leur sépulture ? Mascarade ! On jette bien dans des fosses communes des cadavres des gens que l'on torture et massacre. On ne fait pas tant d'histoires lorsqu'un pays civilisé décide de lâcher deux bombes atomiques sur des villes japonaises... On ne fait pas tant de manières lorsqu'il s'agit de se débarrasser de certaines populations (et peu importe que ces populations soient civiles ou militaires, puisque ce sont toujours des hommes).
Sodomiser, profaner, mutiler des cadavres de juifs, de musulmans, de fervents catholiques, ou de n'importe quels quidams, détruire leur tombe, brûler le drapeau américain, cracher dans les ciboires, c'est juste une guerre de symboles.
Et le respect des symboles, des cadavres, des ciboires, ne sont-ce pas là des moeurs à la hauteur des honnêtes gens épris de confort moral ? Ces honnêtes gens-là sont choqués que l'on puisse brûler un drapeau, détruire des tombes, uriner sur une image, mutiler un cadavre mais ne s'émeuvent guère des plus létales, sordides, révoltantes inventions martiales. Et s'enorgueillissent même de les financer annuellement avec leurs impôts.
Non décidément, je ne vois pas de crime fondamental dans le fait de s'en prendre aux morts, aux symboles, aux artifices les plus sacrés. Quand je vois avec quels égards la plupart des pieuses ou impies personnes traitent leurs morts et ce dont sont capables ces mêmes personnes pour peu qu'on les mette dans des circonstances "favorables" (temps de guerre, conditionnement militaire), je me dis que les profanateurs de tombes ne sont que d'innocentes âmes souhaitant juste s'amuser avec ce qui n'est après tout objectivement que de la pourriture en sursis.
Où est leur crime ? Les profanateurs de tombes ont le droit de s'amuser eux aussi. Où est le mal dans le fait de s'amuser avec des symboles quand d'autres s'en prennent à des vivants ? S'ébaudir avec des cadavres, avec des drapeaux, avec des tombes, avec des images, cela n'est-il pas préférable que de s'égayer avec un lance-flammes patriotique, avec des bombardiers républicains, avec du feu et du fer officiels, manufacturés, financés avec les impôts des pieux et sensibles citoyens qui, comble de l'ironie, se targuent de respecter les morts mais n'hésitent pas à brûler les vivants ?
Le pays souverain et civilisé ne voit dans ses ennemis que des cibles à abattre, des pions à détruire, des adversaires à brûler vifs soit par lance-flammes, soit par bombe atomique interposés. Ou par d'autres moyens très divers et toujours ingénieux. Moi je ne vois dans un drapeau, dans le confort moral des honnêtes citoyens ou dans le cadavre d'un quidam rien d'autre que de la pourriture.
341 - Vieille rosse
C'était une espèce de sorcière sans âge. Bossue, laide, vêtue de haillons. Une voix rauque, des traits anguleux, une canne terrible à la main. Jamais un sourire, toujours de la haine pour ses semblables. D'ailleurs ses sourires devaient la faire ressembler à une tête de mort ricanante, tant elle était hideuse, difforme, gâtée par les ans.
Je l'avais toujours connue vieille. A ma naissance elle avait déjà soixante-dix ans. Lorsque j'atteignis mes dix ans, j'osai contre l'octogénaire m'essayer à ma première bastonnade : sorte de rite initiatique qui me valut une grande considération de la part de mes pairs en culottes courtes avec qui j'avais engagé quelque innocent pari. Ce jour-là j'héritai d'un lot de quatre-vingts billes, la plupart d'agate, d'autres opalines, et même dorées pour certaines.
Au jour de mes vingt ans je gagnai l'admiration d'un harem de sottes jouvencelles en assénant quatre-vingt-dix coups de balai sur les os de la sorcière. Avant d'atteindre mes trente ans je lui avais déjà brisé plusieurs bagatelles sur le dos, dans l'hilarité un peu brouillonne de mes vertes années. Pour ses cent ans je la rossai plus doctement à l'endroit de sa bosse : cent coups de bois vert sur l'échine pour mieux lui faire sentir l'effet d'un siècle en elle écoulé. C'était une vieille souche qui devenait de plus en plus résistante avec les années.
L'âge de la maturité me conférait sagesse, métier, respect : en frappant avec fermeté mais sans haine je m'achetais une éternelle renommée auprès des ennemis de la vieille.
Alors que j'avais dépassé la trentaine, la vieille était toujours vivante, plus fielleuse que jamais. En la croisant je lui crachais habituellement au visage, lorsque je ne lui faisais pas de croche-pied. Elle me répondait le plus souvent en me menaçant avec sa canne ou en me jetant des sorts d'un autre âge... Arrivé vers la quarantaine, je ne savais plus quoi inventer pour tourmenter la gueuse, alors qu'elle était déjà plus que centenaire.
Aussi, décidé d'en finir une bonne fois pour toutes avec ce jeu qui s'éternisait depuis presque quarante ans, je me promis de faire la paix avec elle.
Au jour de sa mort.
342 - Le zoo de Montmartre
(Lettre envoyée aux "proxénètes de la culture" oeuvrant au Ministère de la Culture et du Tourisme.)
Monsieur le Ministre,
La pollution touristique à Montmartre a atteint des proportions insupportables. L'État cupide et démagogique que vous avez l'honneur de servir est en train de prostituer la France aux touristes vulgaires, laids, dégénérés et majoritairement incultes.
Ces idiots de touristes bariolés et armés de caméscopes, ces mangeurs de glaces industrielles vêtus de shorts, enfin ces pauvres hères issus de la civilisation "sac banane" sont en train de dénaturer définitivement Montmartre, et cela avec l'assentiment des proxénètes de la culture de votre espèce.
Aujourd'hui il semble que le Ministère de la Culture n'est plus l'organe essentiel de la promotion de nos culture et art de vivre, mais plutôt le centre de gestion infâme d'un bordel culturel pour touristes. Avec l'invasion massive de ces clients de la France, une nouvelle pornographie est née.
J'ose dénoncer ici les maquereaux oeuvrant dans votre ministère. Ils vendent sans scrupule la digne et belle France à une humanité déchue et ventripotente en mal d'authenticité frelatée : aux heures de pointes touristiques Montmartre est devenu le lieu le plus laid de la capitale.
Là, on vend aux troupeaux humains venus d'ailleurs (et au prix fort encore) de la France en plastique, de véritables colifichets «made in China», de l'authentique cuisine «qualité touristique». Montmartre est la grande prostituée de Paris. Souillé, piétiné, envahi par des hordes d'imbéciles moyens, Montmartre n'est plus qu'un vulgaire supermarché d'une France de pacotille et de rapins. Là-haut sur la Butte, la France a été mise sur le trottoir à la merci de clients dénués de goût mais pleins de devises.
Et les collaborateurs de ce tourisme bas de gamme siégeant au Ministère de la Culture se félicitent de cette invasion : la France se vend, la Putain tricolore s'enrichit. Soyez loués vous les proxénètes du Ministère de la Culture. Grâce à vous «Montmartre la putain» assure des emplois. Elle rapporte un maximum d'argent à ses maquereaux.
Montmartre fait du chiffre.
343 - Lyre des mots
Du jour au lendemain, je m'épris de la fille du maire. Non qu'elle fût particulièrement jolie, vertueuse, spirituelle ou aimable... Bien au contraire. Elle était à l'extrême opposé de telles qualités. Elle était surtout une source inépuisable d'explorations littéraires pour moi. Une muse maudite en quelque sorte. Elle savait m'inspirer les plus beaux textes.
A ses côtés, ma plume s'éveillait comme par enchantement, plongeant avec une insatiable frénésie dans quelque abîme fécond de son être. Je devenais papillon aux ailes vénéneuses, puisant chez cette créature trouble mon suc quotidien. Je m'abreuvais de sa fange, et lui restituais une exquise pourriture. Elle lisait avec délectation et sotte gravité mes textes, flattée de se savoir l'égérie d'un si estimable peintre des âmes.
Sous ma plume odieuse, j'accentuais ses défauts, lui faisais endosser les pires forfaits, la grimais de mille façons infâmes. Elle était ravie : c'était la première fois qu'on lui parlait d'amour.
Je finis par l'aimer avec une sincère cruauté : sa laideur, sa stupidité, sa méchanceté, ses vices m'étaient trop chers pour que j'acceptasse de voir un jour fleurir ce chardon. Il fallait que j'entretienne la friche, sous peine de stérilité littéraire.
En faisant de la fille du maire la plus grosse cloche de la contrée, mes mots pour la raconter n'avaient jamais aussi bien sonné.
344 - Le vice masqué
Miss Gulch,
J'aime vos airs d'hypocrite, votre col étriqué, votre maintien ridicule, votre voix stridente de vieille fille abstinente. Votre méchanceté est un vrai théâtre. Je ris de vos malheurs. Votre hymen irrémédiablement clos fait la joie des railleurs. Il est le frisson délicieux des enfants qui vous croient sorcière. Il est la rumeur tapageuse des soirs d'hiver...
Votre voile intact Miss Gulch est un hymne à la littérature.
J'aime vos moeurs désuètes, votre missel poussiéreux, votre morale irréprochable. Votre personnage est d'autant plus savoureux que je devine vos désirs inavouables. Je sais ce que dissimulent vos artifices. Je connais la valeur de votre moralité. Je n'imagine que trop les secrets de votre coeur frustré...
Vous êtes une vraie bigote ainsi que je les aime : derrière votre livre de messe vous frémissez d'aise en songeant à ces lurons musculeux entr'aperçus à l'entrée de l'église, hache à la main, l'oeil canaille. Vous rosissez parfois devant votre jeune curé que vous trouvez tellement efféminé... Vous n'osez pas toujours regarder le corps de votre cher Christ étendu sur la croix : sa nudité offense votre chapeau si chaste. A moins qu'elle n'en fasse sortir de drôles d'idées...
Vieille chouette décatie, caqueteuse au plumage terne, glaneuse de mauvaises nouvelles, vous ne rêvez en réalité que d'étreintes impies, de corps à corps endiablés, d'ébats charnels éhontés. Vous aimeriez tant goûter à cette ivresse amoureuse que vous honnissez si furieusement, tout haut...
Mais vous êtes laide Miss Gulch, laide et déjà trop vieille. Continuez plutôt à égayer nos conversations au coin du feu, continuez à chanter sous la lune vos cantiques avec cette voix suraiguë qui fait frémir les enfants, fuir les amants.
Et leur fait aimer encore plus les jolies femmes.
345 - L'envers de Verdun
Aujourd'hui on fête ses cent ans. C'est un rescapé de Verdun, un grand blessé de guerre. Après la "14", il s'est mis à baver dans sa soupe. Il venait d'avoir vingt ans, dont deux passés dans les tranchées.
La guerre finie, gagnée, réglée, il a bénéficié des plus grands égards de la part de la République. Ca n'a pas empêché qu'à vingt ans il faisait peur aux enfants, peur aux filles, peur à lui-même. Et même au Diable, disait-on.
Après sa "14", il a toujours inspiré pitié, dégoût, reconnaissance. Quelque chose du respect et de la terreur mêlés : depuis son retour des tranchées, on lui parle rarement en face. De fait, il est demeuré solitaire, vieux garçon, privé de tendresse humaine. Pas une caresse de femme, jamais. Seule la Patrie reconnaissante lui accorde ses faveurs austères, une fois par an. Il n'y a guère que la Sainte Vierge des églises qui n'a jamais détourné le regard de sa face de héros.
Aux réjouissances organisées à l'occasion de son centenaire, il a reçu les honneurs de la République qui, quatre-vingt ans après, à travers le jeune maire un peu émotif a préféré elle aussi ne pas regarder en face son cher enfant... Ca fait longtemps qu'il n'attend plus rien de ce monde. Depuis la fin de la "14" il est dans sa prison mnésique, radotant inlassablement sa guerre.
Poliment incompris.
Et lorsque parfois, l'oeil humide, la rage au coeur, le poing tremblant il crache sur le drapeau de la Patrie, insulte les Couleurs, reproche aux hommes leur folie meurtrière, on fait semblant de croire que les tranchées lui ont fêlé la raison. La vérité non plus, on n'aime guère la regarder en face.
Pour ses cent ans, il peut bien se permettre de gâcher la fête. Qu'a-t-il à perdre lui qui dès l'âge de vingt ans avait déjà tout perdu ? Las de la mascarade humaine, il préfère cracher sur le drapeau, foutre son pied au cul de la Patrie, maudire ses médailles. Officiellement cette fois : devant Monsieur le maire qui s'est marié, en face de ces rendeurs d'hommages sans dommages, sous les ors