401 - L'âne à la calotte
Je précise que les propos contenus dans le texte ci-dessous n'ont rien d'anti-cléricaux mais émanent d'une approche saine, honnête, clairvoyante de l'Eglise actuelle, sans nulle aigreur ni prétention, juste teintée d'humour. Je ne cherche pas à dénigrer l'Eglise loin de là, je mets seulement le doigt sur quelques manies révélatrices de notre société, vues à travers les rites religieux. Sachons rire ensemble de nos petits travers.
Les messes dominicales sont toujours des spectacles comiques et ineptes pour qui a su préserver son regard d'enfant intelligent, occultant pour la circonstance son propre regard contaminé d'adulte.
Lors de ces solennels numéros de cirque du dimanche, au bel esprit, au coeur allégé le prêtre apparaît alors dans toute sa vérité stéréotypée, officielle et fausse.
Le ministre du culte, dès qu'il est en représentation devant ses ouailles parle subitement d'une voix doucereuse, lénifiante, toujours égale, pleine d'une onction à toute épreuve... Effet magique et immédiat : au son de la vivante cloche tout de blanc vêtue, les âmes se mettent au garde-à-vous. Le ton, la gestuelle empruntés qui accompagnent la voix mielleuse du curé font sentir les cours de "communication publique" appris au séminaire, pieusement restitués. C'est lourd, énorme comme un cierge de Pâques et pourtant ça marche toujours : les fidèles écoutent avec cet air compassé caractéristique, comme pour faire écho à l'automate qui leur fait face. Le prêtre lève les bras avec majesté, l'auditoire se fige, l'amollissement des esprits est à son paroxysme.
Alors les "R" finaux du prêtre sont prononcés avec emphase. Ils sortent des profondeurs de sa gorge, à la fois doux et imposants :
- "Le SeigneuRRR notre Dieu tout pu-I-ssANT"..."
De plus le "I" d'attaque et le "ANT" final de "TOUT PUISSANT" sont prononcés de telle sorte qu'on sent justement très bien la puissance de Dieu... Le "I" est fort et perçant et le "ANT" s'étire, avec une montée finale qui fait ressembler le mot "PUISSANT" à une flèche tirée en l'air.
- "Le SeigneuRRR notre Dieu tout pu-I-ssANT"..."
C'est absolument cocasse et parfaitement puéril. Se dire que des adultes responsables se prennent au sérieux est à la fois rassurant et affligeant. Rassurant parce qu'on se sent d'emblée bel esprit devant tant d'insignifiance, affligeant lorsqu'on songe que ces pantins dominicaux s'entre-déchirent avec d'autres pantins pour des histoires de foulards alors qu'eux aussi -et le plus sérieusement du monde- se font leur petit cinéma, prenant des airs sincèrement pénétrés pour des histoires de "RRRR", de "I" et de "ANT".
402 - La soupe est prête !
D'un geste las, la maîtresse de maison pose la soupière fumante sur la table. Ca sent fort la soupe aux poireaux-pommes-de-terre. Son mari, une espèce de légume insignifiant, regarde le récipient sans broncher. Il attend le signal de sa femme pour y plonger la louche.
Avec sa calvitie prononcée, son air d'épicier de province et ses vieilles pantoufles usées, il est loin de faire pitié. Au contraire, il inspire mépris, dégoût, railleries. Le filet de bave qui lui pend aux lèvres est la goutte de trop : devant tant de décrépitude, qui résisterait à la furieuse envie de lui cracher au visage ? Cet ancien comptable a l'air de ce qu'il est : un éternel sédentaire qui n'a jamais eu d'autres rêves que de posséder des canapés en cuir, de rutilantes boîtes à outils vues dans les catalogues, un bon système d'adoucisseur d'eau, une véranda, une tondeuse à gazon dernier cri facile à entretenir, une assurance-vie... Aspirations de petit fonctionnaire étriqué que des milliers de soirs successifs à patienter devant des soupières ont fini par abrutir parfaitement.
- " Sers-toi donc Gaston, tant qu'la soupe elle est ben chaude !"
Toujours la même phrase, tous les soirs. Et lui de répondre invariablement, des milliers de soirs de suite :
- " Ha ben ça fait-y pas du bien de manger de la bonne soupe, hein ?
Parfois au milieu de la soupe le retraité se prend à rêver un peu plus que d'habitude :
- " Tu sais Germaine, un jour j'aimerais bien toi et moi acheter la cabane de jardin dont je t'ai parlée l'autre jour. Avec les p'tits nains tout autour, ça serait-y pas beau près de la véranda, hein ? J'en ai vu des beaux en passant devant chez Bricolage-Service... Y en a de vraiment chouettes alors ! "
Avec ses rêves ineptes de minus et ses soupières pleines de promesses potagères l'ex-comptable vécut heureux encore très longtemps auprès de sa femme à son image.
Ils n'eurent aucun enfant.
Mais des soupières à vider, des milliers.
403 - Petit poisson deviendra grand
Petit-Paul, enfant fragile, sensible et doux a été placé dès l'âge de six ans en pension dans une institution sévère. Élevé chez les bons prêtres. Ces derniers, austères, intransigeants, impitoyables, ont toujours exercé sur l'enfant une sainte terreur. Écrasé par le sort, broyé par les dogmes despotiques d'une religion d'un autre temps, à douze ans Petit -Paul est une créature chétive, timide, parfaitement timorée.
Figures maternelles réconfortantes, les rares bonnes soeurs oeuvrant au sein de cet univers rigide devaient adoucir l'existence de petit garçon. Du moins le pensa-t-il naïvement en entrant six ans auparavant, car à la vérité elle se montrèrent particulièrement cinglantes.
Bref, Petit Paul après six années d'éducation religieuse intensive dans cette digne institution a fini par prendre la couleur des murs qui l'entourent : gris. Ou plutôt terne. Sinistre serait le mot juste.
Pour autant, l'enfer n'est pas terminé pour notre jeune héros : il lui reste encore six années à expier dans cette prison pour âmes tendres.
Mais faisons plutôt un bond en avant de six années. Petit-Paul a atteint ses dix-huit ans, on le libère. Sa fragilité est devenue dureté, sa sensibilité imperméabilité, sa douceur fermeté. Petit Paul a bien changé... Il a pris de la carrure : épaules larges, mâchoire carrée, coeur d'acier.
Parfaitement conditionné par ses précepteurs, Petit-Paul fuit comme la peste les filles de son âge. Elles lui apparaissent comme des démones, aussi les hait-il de toute la force de son coeur brisé. La religion est devenue le seul repère de son existence de pierre. La solitude, l'unique refuge de son âme de glace. La tristesse, sa plus chère compagnie. Si bien qu'avant ses vingt-cinq ans, Petit-Paul entre dans les ordres et devient prêtre-enseignant dans l'institution qui l'a si bien dressé, et se montre aujourd'hui le pire tortionnaire d'enfants que cette dernière ait pu abriter entre ses murs.
Les petites victimes l'appellent maintenant "Grand-Paul".
404 - L'Homme
L'Homme a des profondeurs qui résonnent, des hauteurs folles, des légèretés d'oiseaux et des faims de loup.
Il suit les chemins droits, préfère parfois ceux qui vont de travers. Mais toujours, l'Homme est une statue qui marche. Sous ses pieds il y a du sacré, au-dessus de sa tête du profane, dans ses poches du fromage. L'Homme perché sur ses jambes a les semelles percées. C'est un prince qui vagabonde.
L'Homme coasse, espère, chante et mord. Il rit aussi. De tout : des châteaux chantant, des morts enchantés, des champs hantés, de ses pieds. L'Homme est un petit farceur : il s'esclaffe aux larmes, pleure de joie, chante sa misère... Il philosophe devant un verre, s'enivre d'amour, boit sa fortune, trinque à sa mort.
Se sachant mortel, il plaisante. Car l'Homme a peur.
Éternel facétieux, insatiable conquérant, incorrigible fou, l'Homme un jour deviendra Dieu.
405 - Une fin sans pompe
Il fut inhumé simplement, sans larme ni couronne.
Haï de son vivant, il était détesté sous la stèle. Il eût été inconvenant d'uriner sur le marbre neuf, aussi préféra-t-on cracher par terre. Maudit par les vivants, le défunt eut droit au sermon moralisateur du curé, aux quolibets de ses ennemis, aux rires des enfants. Seuls les chiens regrettèrent leur maître trépassé.
On les piqua.
S'il est vrai que l'or dure, le mort autrefois si affairé à amasser le précieux métal semblait avoir oublié que les os eux se corrompent. Enrichi grâce à sa poigne de fer légendaire, l'enterré au coeur de pierre ne porta pas mieux son sobriquet. A titre posthume.
Sur la tombe du riche défunt on peut lire : ci-gît L'OR DUR.
406 - Prêtre homosexuel
Mon inclination contre-nature pour la gent virile se confirma dès mon entrée au séminaire. Le regard clair mais le coeur troublé, la hantise du faux pas agissait comme un garde-fou. La crainte de la chute m'obligeait à la plus parfaite intégrité au contact de mes frères séminaristes. Ascèse, chasteté, volonté étaient ma seconde religion. Cependant avec les années le feu impie me rongeait de plus en plus... Ma vocation pour l'exercice de la prêtrise ne perdit pas de son ardeur pour autant. Mon âme était au ciel, ma chair en enfer, voilà tout.
Seul dans ma cellule ou en compagnie des autres étudiants, je luttais avec âpreté contre le "mâle". J'appris peu à peu à éviter les pièges de la tentation, bien que je n'ignorasse point la brièveté des trêves consenties par les sens. Je ne me contentais pas de m'éloigner certains jours de la cause de mes émois impurs, je me donnais également la discipline afin, espérais-je, de tuer le désir. Hélas ! la chair mortifiée se rebellait assez vite et je me retrouvais bientôt face à mes démons qui me défiaient de plus belle, la corne acérée, l'oeil plus lascif encore... Le mal ne faisait qu'empirer, aussi dus-je changer de méthode.
La volonté seule ne suffisant plus à borner mes excès, j'optai pour la solution la moins modeste. A l'étude approfondie des livres anciens de théologie censés me distraire de mes fantaisies honteuses, j'ajoutai la chimie lourde. Latin et sel de bromure devaient me délivrer, pensais-je, des tourments grandissants de ma chair incapable de se soumettre à la loi divine. Peine perdue !
La nature prenant définitivement le dessus, je décidai d'apaiser l'ogre libidineux qui réclamait son dû : je pris un amant. Dans la foulée je m'improvisai porte-parole de mes frères d'infortune, partagés entre le désir de servir le Ciel et l'oppression de leur chair dénaturée, incompatible avec la dignité de leur futur ministère. En interrogeant les élèves et mes supérieurs je découvris que le séminaire était un repaire d'homosexuels à divers degrés refoulés mais parfaitement conscients de leur état...
Je terminai mes études dans la plénitude spirituelle et fus ordonné prêtre dans le quartier du Marais.
407 - Fait de guerre
La bataille battait son plein mais j'étais déjà loin. Je me réfugiai dans un fossé. Derrière moi, la plage, les bombes, les cris des blessés. Dans ma cachette, une surprise m'attendait : un soldat allemand avait eu la même idée que moi. En voyant mon casque américain il prit peur. Mais blessé, épuisé, l'ennemi ne put qu'esquisser un mouvement dérisoire de défense, étreignant avec maladresse son fusil.
La tempête de feu autour de moi ne m'incitait guère à sortir de mon trou. La providence m'avait désigné ce refuge, j'avais saisi l'occasion. Demeurer en vie était mon devoir de fils, d'époux, de père de famille. Mais j'allais devoir passer la nuit avec l'Allemand.
Que faire ? Pactiser, jouer au héros, faire comme si je n'avais rien vu ? Moi l'Américain, lui l'Allemand... La réponse était simple : le tuer.
Certes, mais je n'avais guère l'âme d'un guerrier. La théorie martiale est nette, mais rien n'est jamais aussi simple dans la tête d'un homme.
Rassuré de me voir peu enclin à poursuivre la guerre dans ce sillon de boue, l'Allemand se détendit. Une heure passa ainsi, chacun de nous attendant que l'orage d'acier se calme. Il se lamentait à cause de sa blessure, oubliant son fusil, persuadé que j'allais l'épargner. Ne l'aurai-je pas tué depuis longtemps si j'en avais eu l'intention ? C'est ce qu'il devait penser. En fait tout était confus en moi. Je réfléchissais, méditant longuement au fond de mon trou. Moi l'Américain, lui l'Allemand, que faire ?
Il portait une tenue vert-de-gris, il était dans l'autre camp, il était l'ennemi...
Je le tuai.
408 - Vieille tante
Chez elle ça puait l'honnêteté : vierge en plastique trônant sur le poste de télévision, chien bâtard sagement couché dans son panier, horloge-baromètre aux armes criardes du Mont-Saint-Michel, portrait jauni d'une aïeule au regard sévère et stupide...
Inculte, superstitieuse, aimable avec tous par opportunisme, croyante par habitude, cette vieille tante attardée méritait, à soixante-dix-neuf ans, une bonne raclée littéraire, un concert de trompettes dans l'espèce de caveau lui tenant lieu d'habitation, un grand coup de masse dans sa routine.
Bref, un réveil en fanfare à l'orée de sa mort.
Pour commencer je crachai au visage de la défunte encadrée. Grand émoi chez la casanière. Pour faire hurler de plus belle la vieille pantouflarde, je me mis à lui parler avec la désinvolture des gens qui se savent supérieurs :
- "Infâme décrépite, que croyez-vous que vous valez à mes yeux avec une si minuscule existence ? Qu'attendiez-vous donc d'un bel esprit comme moi avec vos allures d'éternelle retraitée ? Que je me range à votre cause inepte ? Esprit rabougri ! Gibier d'hospice ! Âme insignifiante !"
Scandale dans la chaumière. Je m'emparai de la Vierge en plastique :
- "Vieille chouette, à voir cette horreur couverte de poussière ça fait bien vingt ans que vous avez été vous agenouiller à Lourdes en ânonnant des prières pour l'âme de l'autre hulotte décatie accrochée au mur, n'est-ce pas ? Et qu'avez-vous fait pour sa mémoire ? Vous avez acheté à grand frais cet ignoble moulage d'usine. Vous n'avez pas honte ? Femme sans goût, avez-vous au moins ouvert un seul livre dans votre vie de limace, à part les almanachs locaux ?"
Je jetai contre le portrait de l'ancêtre l'objet du délit. Fracas du verre sale recouvrant le cadre (qui en bougeant laissa échapper quelques araignées tapies derrière depuis des lustres), effroi de la propriétaire, rire sardonique de l'auteur de ces lignes...
- "Maintenant que vous savez ce que je pense de vous, vous pouvez rendre l'âme ma tante, si vous en avez encore une. Votre grand âge ne vous mettant pas à l'abri d'hériter d'un si petit esprit, il serait inconcevable que vous ne me rendiez pas grâces pour ce grand dépoussiérage intérieur que je viens de vous accorder."
Je quittai l'ingrate qui ne daigna pas m'adresser le moindre remerciement. Elle mourut trois jours après.
D'inanité.
409 - Le visiteur
J'étais jeune à l'époque. Il frappa à ma porte. Minuit venait de sonner. Il est entré avec son chapeau miteux, sa vieille canne, ses chaussures usées, son air affligé. Je lui désignai un tabouret dur. Il me restait un croûton de pain, du vin aigre, des pommes âcres. Il mangea sans se plaindre. Silencieux, il interrogeait la chandelle du regard. D'où venait-il, qui était-il ? Un pauvre diable d'homme. Une bien mystérieuse compagnie...
Je le questionnai sur ce qui l'avait amené jusque dans ma demeure perdue au milieu de la campagne, au coeur de la nuit. Dehors on entendait le vent, les cris de chouettes. La charpente du grenier grinçait sous la bourrasque. Il mangeait. Sa canne lisse portait la marque des ans. Des siècles eût-on dit... Je répétai ma question. Lui, continuait de manger. Le vent sous la porte faisait danser la flamme devant mon hôte, et les ombres mouvantes sur le mur me rappelaient quelque mage, prince ou messie.
Après avoir répété trois fois ma question je me tus, comprenant qu'il ne me répondrait pas. Je le laissai finir son repas de misère. Il but le vin lentement sans faire la grimace puis se leva, l'air plus triste encore. Avant de partir il m'adressa un regard profond et étrange qui me bouleversa.
La porte s'ouvrit sur la nuit. Il disparut dans le noir. Cette nuit-là je suis resté tard à veiller, seul avec mes pensées, perplexe, troublé. Aujourd'hui encore, alors que je suis bien vieux, je me demande qui était cet énigmatique visiteur de la nuit qui a continué à hanter ma mémoire tout au long de ma vie et dont jamais, jamais je n'ai pu oublier le regard.
410 - La roture
Une espèce haïssable domine ici-bas, par le nombre : la roture. Vaste engeance comprenant entre autres les mécaniciens automobiles, les épiciers de province ambitieux, les hôtes heureux des maisons "Phénix", les spectateurs assidus des émissions télévisées commerciales, les prolétaires sans envergure ainsi que les propriétaires de tondeuses à gazon motorisées, de perceuses électriques et de gros chiens aboyants, les philistins sont avant tout des êtres primaires, sans finesse, aimables, sociaux, dociles.
Je leur reproche d'être ce qu'ils sont. Déplaisants au possible, les gens de vile extraction sont ma bête noire et ça n'est pas un hasard si je me suis réfugié depuis maintenant deux ans dans les remparts de la vieille cité mancelle, loin du commun, dans une sorte de ghetto pour petits aristocrates. Avant, il me fallait vivre dans le même décor que mes ennemis. Aujourd'hui je vois le soleil se lever avant tout le monde : la cité mancelle est sise dans des hauteurs inaccessibles au vulgaire.
Cela dit, il m'arrive encore de me frotter au peuple. Sans jamais rien laisser paraître de mon malaise, je le côtoie avec simulation. J'adopte une contenance singée sur ses moeurs, la plus flatteuse possible : je souris au pompiste, suis poli avec les employés des magasins, me montre humble en compagnie des gradés de l'administration. Tous sont dupes de ma comédie. Mais dès que je me retrouve dans mon fief... Je redeviens le petit seigneur arrogant, cynique, insupportable et hautain que je suis fondamentalement. Combien de fois, depuis les rues pavées surplombant la ville béotienne, ai-je médit sur les habitants d'en bas comme un aigle relevant le bec ?
La plèbe est l'exutoire favori de ma bile d'aristocrate. Peut-être parce qu'à travers elle parfois j'ai peur de me reconnaître, peut-être parce je crains un jour de lui ressembler un peu... Ne vaut-il pas mieux maudire que guérir ? La meilleure façon de n'être pas contaminé par les moeurs de la canaille, c'est de la toujours tenir à distance, de ne se laisser fléchir à aucune indulgence.
411 - Les deux pauvresses
Deux soeurs mendiaient. L'une était laide comme un poux, sans grâce, vêtue de haillons. L'autre ressemblait à un papillon, et bien que sa toilette fût humble on sentait une recherche, un souci d'élégance dans sa tenue. De fait c'était une authentique vénusté sur laquelle les riches passants daignaient poser le regard, alors que l'autre, affligée d'une affreuse laideur et affublée de guenilles n'attirait nulle attention.
Je remarquai aussitôt les deux soeurs. Du haut de ma monture je m'adressai à la Vénus :
- "Gente demoiselle, venez chez votre sauveur chercher le gîte et le couvert. Je saurai également vous couvrir d'or et de dentelles si vous y consentez. Sous mon toit vous n'aurez qu'à exiger. Chez moi la beauté à tous les droits. Soyez dès à présent l'hôte de mon alcôve et votre fortune est faite !"
La belle répondit :
- "Mon bon seigneur, ma soeur me suivra-t-elle ?"
Je fus franc envers la jolie naïve :
- "Parce que votre soeur est laide, elle ne mérite que raillerie. Vous êtes belle, vous seule avez le droit d'hériter des biens de ce monde. La beauté doit être récompensée, la laideur châtiée sans pitié. Laissez là votre soeur, elle ne vaut guère plus que l'égout qu'elle côtoie."
L'ingénue de me tenir tête :
- "Cependant j'ai promis à mère de ne jamais abandonner ma soeur ! Noble seigneur, je vous en prie prenez ma soeur avec moi ou bien laissez-moi ! Jamais je ne l'abandonnerai à la misère !"
Excédé par tant d'impudence, j'abrégeai la discussion en tendant le bras vers l'élue :
- " Il suffit avec ces tergiversions stériles ! Vos scrupules sont parfaitement déplacés. Laissez la fange à la fange et abandonnez-vous plutôt au sort qui vous sourit. Demain vous porterez mon nom. Allons, montez ! Je vous emmène au château. Hâtez-vous car je ne souffre pas qu'une femme discute mes desseins ! "
Après avoir craché sur le front de la gueuse restée à terre, d'un coup de talon hautain je fis se cabrer mon destrier. Le bruit de ses sabots sur le pavé recouvrit les sanglots du laideron. Je pris la direction du château au galop, les bras de la belle serrés autour de ma taille.
412 - Elle tourne !
Elle part à minuit pile. Ponctuelle. A une heure du matin on l’oublie presque. Deux heures après son départ, il y a comme un flottement et on ne sait plus trop où elle se trouve. A trois heures elle passe parfaitement inaperçue : tout le monde dort. Ou somnole. Quatre heures du matin, c’est une heure creuse. Elle tourne pourtant, imperturbable. A cinq heures lorsque Paris s’éveille, on fait un peu plus attention à elle. A cette heure là, elle passe vraiment à la postérité. Et c’est peut-être sa plus belle heure de gloire dans notre pays. On connaît tous la musique. A six heures, elle arrive à point nommé, régulière comme un métronome. A sept heures, elle met la France debout.
Huit heures, on commence à la connaître : elle est toujours là où on l’attend. Sans surprise. Neuf heures, courrier. On l’aime ou on la déteste. Dix heures, elle est bien là et on n’est pas pressé. Mais à onze heures, pas le temps. Quant à midi, c’est pas encore l’heure. Elle repassera.
A treize heures elle est très sollicitée. A quatorze heures, c’est fatidique. Quinze heures, elle s’étire. Seize heures, elle n’en finit pas d’être là et c’est souvent consternant. On attend avec impatience qu’elle vienne nous libérer vers les dix-sept heures. A dix-huit heures, elle est exquise. A dix-neuf heures, elle file. Vingt heures, c’est son heure. Vingt et une heures, elle est en vitesse de croisière. A vingt-deux heures, en général on s’en souvient bien, on la retient. En revanche à vingt trois heures, on ne s’en souvient plus très bien. C’est plus vague. Enfin jusqu’à minuit moins une il s’en faut de peu et on patiente. Parfois pour y prendre quelque grave et solennelle décision. Alors à minuit moins une, elle devient vraiment mémorable.
Mais à n’importe quelle heure il se passe parfois un événement assez notable pour être signalé : elle s’arrête.
Ainsi en va-t-il des 24 heures de la course de la petite aiguille d’une horloge autour du cadran.
413 - L'apparition
Elle traînait le pas au bord de l'onde, parmi les herbes hautes. Sa robe d'un autre temps glissait le long de son corps, je détournais le regard avant de m'enfuir, l'âme en feu, le coeur à vif. Chaque jour je revenais, toujours je me sauvais. Jusqu'au jour où je trouvai le courage de rester. Je l'épiai alors qu'elle entrait dans les flots. La créature s'ébattait devant moi, j'en tremblais. C'était la première fois. Depuis ma cachette je voyais sa chevelure ondoyer, son flanc émerger, sa gorge jouer dans le courant.
Simple mortel, j'étais témoin de cette apparition qui devait me marquer pour la vie. Peu d'hommes croiraient à mon aventure. Mais elle était là, elle nageait, chantait, et moi, tétanisé, je l'observais. A moi le fils des hommes, à moi l'humble enfant de la Terre il était interdit de voir la baigneuse. Fasciné, tremblant, je bravais le tabou. Allais-je survivre à la profanation ? Je craignais de perdre la vue, la raison, la vie ou que sais-je ? Le péril était grand, mais n'en valait-il pas la peine ? Puis la crainte du courroux divin me gagna. J'en avais vu assez pour donner du prix à une existence entière, peupler toute une vie de songes radieux. Ou de cauchemars rédempteurs.
Je m'éclipsai. Courant comme un fou, haletant, les larmes aux yeux, la fièvre au corps, je me sentais des ailes. J'étais le plus chanceux des hommes. Le plus malheureux aussi. A quel prix le Ciel allait-il me faire payer le sacrilège ? Je courais sans oser me retourner, comme si tous les dieux de l'Olympe étaient à mes trousses.
J'avais vu.
Au bord de la rivière j'avais surpris par hasard celle qu'il m'était interdit de voir, et au lieu de fuir et oublier, j'avais voulu connaître certain secret. Les jours suivants j'étais revenu la guetter, dissimulé dans l'ombre. J'avais osé violer l'intimité de la légende, entrer dans l'onirique tabernacle, regarder en face le Mystère.
J'avais contemplé dans sa splendeur la fabuleuse, la mythique, l'hellénique Daphné.
414 - Un étrange autochtone
Il vient du fond des âges, nourri de légendes, abreuvé de vins, héritier du vent de la liberté, du pain de l'esprit, du poids des mots. Et de la légèreté d'être. Son luth chante le blé des champs et la boue des tranchées. Ses idées sont folles, lumineuses, toujours nouvelles. Il se brouille avec ses frères, s'accorde avec les étoiles, se réconcilie sous un tonneau. Il aime les grecs, les dieux romains, le cochon.
Serviteur de l'amour, il honore sa femme, ses maîtresses, viole les règlements. Mais respecte le code pénal.
Créatif, inventif, résistant, il défie la loi des tyrans comme celle de la pesanteur. Ses ailes sont de plume, ses rêves de plomb, ses idées de velours.
Il est pleutre, fier, courageux, minable, hautain, éduqué, mal-élevé, distingué, rebelle, meuglant... Ses pieds puent le fromage, sa tête sent le laurier, sa langue est d'oc, d'oïl, de gouaille ou de veau.
Il pullule dans notre pays, rayonne dans le monde, ennui ses voisins de palier.
C'est un foutu français.
415 - Evénement dominical
Le village somnole sous le soleil de cet énième dimanche d'été. Rien ne bouge. Avec cette impression que l'inertie dure depuis des siècles... Les rues mortes semblent avoir été conçues pour des habitants morts. Leurs maisons sont des tombeaux d'où émanent parfois des senteurs de cuisine. Odeurs pesantes de pot-au-feu, de graille, de fritures douteuses...
Sous les toits, on parle de tout et de rien : de la météo, des dernières nouvelles potagères, des minuscules événements du village voisin... Parfois on ne parle pas du tout, les repas, les journées se passent dans un silence crétinisant. Les têtes, les paroles, les regards, tout est vide. Sauf les assiettes : préoccupation vitale qui donne une raison de végéter à ce peuple de légumes. Les repas forment le point d'orgue de leurs journées sans saveur. Même quand ils ne mangent pas, la plupart des habitants passent leurs journées assis, à attendre que le temps passe.
En arpentant la rue principale de ce cimetière d'éternels attablés, l'étranger égaré sent les petits yeux ridés qui épient. Derrière les carreaux, les fantômes du village s'en donnent à coeur joie. Un étranger ! Événement considérable. Pour ces éternels enterrés n'ayant rien à faire du matin au soir, ne connaissant que les limites de leur espace maraîcher, limitant leur cercle social aux voisins les plus proches et aux cousins, un visiteur est un ennemi, une bête curieuse, un parisien, un messie. Ou bien alors le Diable.
Quand passe l'ombre du flâneur, nécessairement hérétique, sorcier ou alchimiste, même le coq sur le clocher n'en revient pas ! La cloche de l'église se tait, le bedeau oubliant l'heure de son service devant la portée de l'affaire. Un passant que nul ne connaît, qui plus est dans la rue principale du village ! Le centre de l'Univers violé par le passage d'un inconnu. Les chiens aboient, les fichus se collent aux fenêtres, les casquettes se figent, tout est aux aguets dans la "rue-morte"...
État de choc dans le village.
Mais voici que le marcheur s'éloigne, prend la direction de la sortie du village. Dix paires d'yeux derrière des jumelles escortent l'étranger jusqu'à l'horizon. Un héros anonyme le suit même courageusement dans le viseur de son fusil. Sait-on jamais... La silhouette disparaît au loin. Tout est fini. Le village peut reprendre son souffle.
Un dimanche dont les habitants se souviendront longtemps !
416 - Un bon rustre
J'ai un chapeau sur la tête, une pipe dans la poche, de la chique dans la bouche et de l'or dans un coffre. Mais je vous dirai pas où. Croyez-moi, ma canne est plus dure que vos caboches d'assistés, tous autant que vous êtes ! Je ne crains ni les cornus, ni les statues, ni les moustachus. D'ailleurs je suis moi-même barbu avec de la moustache. C'est pas demain que l'on me verra mettre de la cire d'abeille sur ma selle de vélo comme font les jeunots qui tiennent pas dessus ! Je roule à la sueur, vis à l'ancienne, dors au rouge. L'eau est réservée pour arroser pendant l'été. Je vais à l'ombre au fond des bois quand le soleil tape trop fort. Pas besoin de bouton électrique : dans la nature je suis chez moi.
Je fais mon jardin, mon pain, mon beurre. Jamais malade. Je n'aime pas rentrer dans les villes, c'est antihygiénique. Et puis les citadins n'aiment guère mes senteurs. Je sens la terre, les bois, le jardin de la campagne. Un peu la sueur aussi. Je travaille sans me presser, c'est meilleur pour le moral. Les patates ont le temps, pourquoi j'irai faire la course aux plantations ? Il n'y a que du naturel dans la terre que je retourne. Il faut respecter le sillon. A la ville on mange sous des plastiques. Moi je me nourris sans emballage.
Les enfants aujourd'hui sont tous des bons à rien. Ils sont habillés avec du chimique sur le dos, engraissés au sucre blanc, gonflés au blé industriel. De mon temps ils allaient au vent avec des bures contre le froid. Ils faisaient pas les difficiles pour la soupe. Ils étaient pas chétifs avec des casques pour aller à vélo.
J'ai pas la télévision, mais plein d'étoiles à regarder, une cheminée pour rêver dans les flammes, un chat qu'il faut caresser tous les soirs.
On me prend pour un attardé à la ville. Demain matin ils partiront tous dans leurs usines manger des sucres blancs dans des plastiques pour revenir le soir voir ce qu'il y a dans leur poste de télévision. Demain matin j'aurai quatre-vingt-treize ans. Toujours vaillant. Jamais vu le docteur.
J'irai faire mes fagots.
417 - Le moine et la pucelle
Rien n'y fit. Ni ses courbes lascives à demi dévoilées, ni l'échancrure de son corsage ne parvenaient à détourner le regard du reclus. Vexée devant l'offense faite à sa beauté, la jeune impudente décida d'attaquer de front. Son honneur de vierge étant en jeu, il fallait que le moine fût séduit par sa chair.
Alliant la gestuelle aux paroles, elle lui fit des propositions immodestes dans l'enceinte du monastère. Imperturbable, l'anachorète continuait à prier. On la chassa sans ménagement. Lui n'avait pas bougé d'un pouce : face à la chaste Vierge vêtue de marbre, il se perdait en adoration, insensible au monde extérieur. Ses prières semblaient l'isoler de toute tentation. S'était-il au moins rendu compte de la présence de cette démone de chair et de dentelles ?
Elle revint à la charge avec une résolution inébranlable. S'approchant tout près du moine, avec rage et fracas elle déchira son corsage, libérant ses blancs tétins. Puis resta là, idiote avec sa gorge dévêtue devant le priant parfaitement immobile, toujours agenouillé face à la statue mariale.
Touchée par tant de piété la jeune catin décida de se faire bonne soeur.
Une fois entrée dans les ordres et ses voeux dûment prononcés, elle apprit que le moine était sourd et aveugle.
418 - Les ordures du village
Nul n'appréciait l'étranger. Il avait une tête pas de chez nous, des regards de travers, des idées peu catholiques. Il habitait l'impasse, ne mangeait pas comme les autres, s'habillait comme un diable, priait un dieu lointain. Nous le toisions du regard. Fier, il ne baissait pas les yeux... Insupportable !
Il n'était pas chez lui et il osait. Chez nous, il osait... Il fallait agir.
L'intimidation n'ayant rien donné, certains -plus téméraires que d'autres- employèrent la force. Mais l'étranger avait de la pogne et en usa, laissant les assaillants meurtris dans leur honneur. Nous devions venger l'affront. Les humiliés attendirent une occasion. Une nuit ils essayèrent de le prendre par derrière. A plusieurs, c'était quand même plus prudent pensèrent-ils... Mais l'ennemi avait le dos solide. Et puis il était vif, un vrai serpent. Les nôtres essuyèrent un second revers. Plus cuisant que le précédent. Des enfants du pays, battus, rabaissés par ce métèque, cet intrus, ce criminel ! C'était le village entier qu'on humiliait. On était chez nous, et lui là, il osait...
Nous décidâmes d'en finir : le feu prit chez lui par une nuit sans lune ni témoin. Mais le vent se leva, et les flammes épargnant subitement le foyer du coupable allèrent lécher puis embraser la maison voisine, là où vivaient la veuve et ses trois enfants. Il les sauva du péril. La veuve qui s'était montrée la plus haineuse à son égard n'osa plus le regarder en face. Lui gardait la tête haute. Insupportable ! Nous tentâmes alors de l'accuser d'avoir mis le feu chez la veuve en espérant pouvoir enfin se débarrasser de lui... Les gendarmes l'emportèrent finalement.
Au soulagement de tous, le condamné finit sur l'échafaud.
Nous n'aimions pas l'étranger.
419 - Le nain crapuleux
Dans ma cave vit un drôle de personnage. Sorti des murs, vivant dans les ténèbres, nourri de haine, assoiffé de misère, un nain crapuleux hante ma demeure. Méchant, pervers, sadique, l'intrus ne cesse de me harceler. La nuit il ricane au fond de la cave, le jour il hurle, crache, mord, insulte quand je descends prendre une bouteille ou du charbon. Heureusement il ne sort jamais de son trou.
Parfois, excédé par ses cris, médisances et saletés, je descends lui administrer une correction, un fer rouge à la main. C'est que le nain crapuleux est un vrai diable. Une créature étrange et maléfique, un petit monstre insaisissable, un cafard increvable, un rat des enfers, un fantôme de chair et de sang... Avec ses petits os de canard boiteux, ses sarcasmes sans fin, sa voix nasillarde, le nain crapuleux se loge partout, se cache dans les moindres recoins, se fond avec tout décor et me saute dessus, infatigable, irascible, moqueur.
Il m'arrive de descendre en pleine nuit, un seau d'eau bouillante à la main. Un cadeau nocturne pour le nain crapuleux... Au matin, j'entends ses insultes qui redoublent. Satisfait de ma vengeance, je le laisse hurler. Dans ses pires moments il lui arrive de monter l'escalier de la cave pour m'insulter à travers la porte entr'ouverte. Il faut que je fasse attention à ce qu'aucun visiteur ne le voie. Ce nain est un furoncle dans ma maison. Cantonné à la cave et ses plus proches abords, le nain crapuleux ne me pose pas trop de problème avec l'entourage. C'est juste qu'il m'importune lorsque j'ai besoin de descendre chercher du bois, une bonne bouteille, des patates ou un seau de charbon. Mais armé de mon fer rouge, ne ne le crains plus tant que ça avec ses sempiternelles vociférations de diablotin... J'ai appris à éviter ses morsures, à faire un vif écart quand il me saute dessus.
Pour les cris stridents j'ai finalement résolu le problème en insonorisant la porte de ma cave. Depuis j'ai appris à vivre avec cet inquiétant énergumène habitant le sous-sol de ma maison, sans explication aucune, venu là je ne sais comment ni pour quelle raison. Et impossible à chasser. Mais après tout, il n'est pas si terrible que ça, tant qu'il reste à l'ombre en compagnie des araignées et des rats.
Je sais, cela peut paraître extravagant mais c'est ainsi : j'ai un nain crapuleux dans ma cave.
420 - Naissance d'une star
Je m'éveillai dans des limbes de splendeur. Des horizons s'ouvrirent autour de moi, qui s'étendirent, sans bornes. Mon regard alors scruta l'infini. La clarté, l'intelligence, l'émerveillement : tout devint instantanée. Je m'étonnai d'en être étonné. Mais je sus que cela devait être. Je pris la mesure de tout. C'était là ma place, né de ma propre naissance et éternel, fruit d'un principe dont en naissant, je devenais l'auteur.
Je débordais d'Etre.
Alors tout fut dit : des particules émergèrent, donnant corps à ma puissance. Nées de n'être encore jamais nées. Créées pour être. Je nommai, cela fut. Les particules s'unirent, des mondes naquirent, des créatures les peuplèrent, des hommes apparurent, qui m'appelèrent Dieu.
421 - Un nouveau riche
Par temps sec on le voyait marcher sur son toit en portant un seau d'eau qu'il déversait cérémonieusement sur le faîte. Les jours de pluie il ouvrait portes et fenêtres, poussant des cris douteux au son de sa lyre, une vraie lyre sonore et dorée. Le samedi, c'était jour de hibou : il imitait le cri de l'oiseau du matin au soir.
Émile était un fada.
Un peu poète, un peu original, toujours plongé dans ses drôles de rêves. Tout le monde l'aimait dans le village, bien qu'il fût boiteux, paillard et passablement bavard sur ses chaussettes. Un jour le curé vint le voir pour lui proposer une affaire. Du jour au lendemain Émile devint riche comme Crésus. Certains prétendirent que l'abbé serait venu chez lui pour traficoter tous les deux avec le Diable. C'était la première fois que l'on voyait l'Émile vêtu de velours et de soie, il fallait bien douter...
On le voyait toujours faire l'équilibriste sur son toit. Mais cette fois il se versait du vin fin dans le gosier, se contentant d'évacuer sa vessie sur les tuiles au lieu d'y répandre son habituel seau d'eau de puits. Il chantait toujours aussi faux sous l'onde vernale, mais il faisait grincer sa lyre avec de la dentelle au poignet. Le samedi il rendait toujours hommage à son volatile favori, mais le concert de hululements diurnes portait loin dans le village, amplifié par un puissant haut-parleur.
Émile était devenu riche, jalousé par certains, ami fidèle du curé, discret sur la provenance de sa fortune bien qu'invariablement prolixe sur la laine qu'il portait aux pieds, fier de porter chapeau et chemises ouvragés, encore plus célèbre qu'avant dans la contrée.
Mais toujours aussi fada.
422 - Jean-Eugène
Il tirait grande fierté d'avoir un esprit sain dans un corps chétif : Jean-Eugène marchait de travers mais pensait juste.
Ses allures de caprin boiteux ne l'empêchaient pas d'avoir des prétentions de séducteur : dès ses quarante-sept ans il se mit en tête d'entreprendre sa première collection de conquêtes féminines. Pour commencer il corrompit la Gertrude, fille de ferme au physique humble, passablement sotte, voire franchement idiote. Puis ce fut au tour de Marie-Albertine, une espèce de souillon, laitière de son état, fille de sa pauvre mère et future crémière destinée à faire carrière dans la laiterie parentale. Presque jolie.
Ces deux premiers trophées agrestes déçurent notre coquelet qui rêvait surtout de châtelaines évanescentes, de filles de docteurs aux manières compliquées, de citadines adroites dans le maniement de l'éventail, érudites, prenant le thé en levant l'auriculaire... Poussé par la nécessité de coïter avec des mondaines, il alla frapper au premier château rencontré, fut reçu par son hôte tout de dentelles vêtue, but le thé, mangea même quelques biscuits à la cannelle, reparti bredouille mais guère découragé.
Il se rendit aussitôt chez le docteur de la châtelaine qui avait deux filles, avec le fol espoir d'en séduire au moins une. Malheureusement toutes deux étaient fort laides.
Il fallait qu'une marquise, une vestale costumée, ou bien une tragédienne, bref une célébrité, lui ouvrît son hymen. Sain d'esprit dans un corps chétif. Sa devise... Sa quête utopique dura quelques années.
Jean-Eugène finit entouré de ses premières amours à la toilette modeste, les seuls sujets d'émoi qu'il pût conquérir charnellement. La Gertrude fut son bras droit. Celui-là précisément qui était débile. Marie-Albertine, sa cuisinière. Spécialiste des soupes aigres.
Et la châtelaine, un rêve inaccessible.
423 - La crémière phallocrate
Elle était laide, méchante, sotte, très douée pour les arts martiaux, incapable d'élever des enfants, excellente dans la pratique quotidienne de la cruauté, médiocre à la pêche à la ligne. Enfin elle ne pesait guère plus que le tiers d'un quintal, ce qui ne fait pas très lourd. Et pour cause : elle était chétive. La crémière avait tout de la vieille fille osseuse acariâtre aux doigts calleux.
Détail étrange : elle portait aux nues les hommes bien montés, bien qu'elle fût chaste, superstitieuse. D'une piété maladive, hypocrite et malsaine. Elle ne jurait que par la domination masculine. Un jour le fils du châtelain, oisif pédant et inutile à la main lisse proposa à la crémière d'enfiler ses gants blancs avec mépris avant de la besogner charitablement (il avait pitié de cette gueuse délaissée), puis de cracher sur ses fromages pour se donner un genre, avant de repartir l'âme légère d'avoir pu faire une si belle, si mâle action...
La vile ne refusa point l'odieux marché. Elle perdit avec grande joie son honneur entre fromages de chèvres et lait caillé. Lui, gagna l'estime du laideron qui pour le récompenser lui glissa deux ou trois fromages secs dans la poche. Le lendemain le galant mourut d'une mystérieuse maladie.
Nul ne décela dans les fromages de la "belle" un léger parfum de sortilège...
424 - La tendresse
La tendresse, ce ne sont pas ces niaiseries si souvent évoquées.
La tendresse, la vraie, la mâle, virile, mûre tendresse, c'est la gifle hautaine du sybarite contre la joue de la gueuse sur qui dans un magnifique élan de charité mêlée de pitié il daigne se pencher, loin des us mièvres qu'adoptent les âmes amollies.
La gifle du dandy réveille l'indigente qui la reçoit, elle sonne comme l'airain dans l'air frais du matin, claque comme un drapeau après la bataille, vivifie le sang, cingle le coeur léthargique. C'est un grand honneur pour une femelle que d'être méprisée avec tendresse par un seigneur. C'est une grande élévation pour le seigneur que de condescendre à abaisser le regard sur la misère (l'état de féminilité étant en lui-même une misère, une déchéance naturelle), de la rudoyer pour mieux s'en repaître quand, ainsi malmenée, elle prend conscience de sa petitesse, pitoyable.
Le maître, lorsque l'objet de ses attentions se fait soudain vermine, étend sa main magnanime jusqu'à la joue déchue et frappe, anéantissant d'un seul revers de la main toute prétention à la fierté, à l'amour propre, qui seraient une offense au principe-même de tendresse.
Car la vraie tendresse c'est le renoncement de l'être faible face à son seigneur et maître, la totale soumission à sa cause. La tendresse, c'est l'abandon sans artifice de celle qui s'y adonne. Abandon de la déshéritée à son mâle souverain.
425 - Un abruti fini
Le père Eugène est un ancien combattant des tranchées de la "14". Quand il raconte ses souvenirs de guerre, il à la larme à l'oeil. A force de rire.
Il s'esclaffe en racontant ses anecdotes triviales de bidasses, inconscient des horreurs vécues dans la boue de Verdun. Il narre, joyeux, sa folle jeunesse sous les obus, le pinard des tranchées, le Boche qu'on tirait comme un lapin en faisant des paris avec les copains, intarissable sur ses coups pendables, se vante de ses succès en permission, prétend qu'il paradait fièrement au bras des filles, exagère ses faits d'armes, se souvient avec tendresse des chants paillards précédant les assauts, se remémore, hilare, les champs de bataille quand il fonçait sur l'ennemi, toujours rond...
Il avale sec sa gnôle le père Eugène, trinquant à ses souvenirs, l'air nostalgique :
- " Ha ! C'était quelque chose les tranchées mon gars ! Ca y allait. Pis ça pétait de tous les côtés ! Y sortait du Boche de partout. Ca mitraillait dur. On avait la trouille, mais que ce qu'on rigolait mon gars ! Fallait nous voir courir comme des lièvres... Ha ! Dans ce temps là j'avais des pattes pour la course, c'est pas comme maintenant. Tu penses bien, à cent-un an... C'est pus comme avant, hein ? Fallait le faire quand même, quand on y pense... Ha ! Ca y allait dans les tranchées ! "
Toute sa vie durant, et ce depuis bien avant qu'il soit envoyé dans les tranchées, le père Eugène a tiré sa substance vitale des mamelles de Bacchus. Habité par le dieu Gnôle du matin au soir, analphabète, inculte, ignare, le père Eugène passe cependant pour un héros sous prétexte qu'il a connu les tranchées. Pion de base imbibé en permanence de mauvais vin, Eugène aurait tout fait pendant sa jeunesse pourvu qu'on le lui ordonnât, pourvu qu'on le ravitaillât en pinard républicain : casser du Boche, envahir l'Espagne, coloniser les Nègres, conquérir le monde, pour lui aucune différence. Bien rigoler entre bidasses, voilà l'essentiel.
Il est jovial le père Eugène. Tout le monde l'aime bien.
Il faut quand même reconnaître qu'à cent-un an, cet ivrogne d'Eugène est un parfait, définitif, irréductible abruti.
426 - La pleine lune
Elle se lève sur l'horizon avec un visage pâle, des joues enflées, une tête molle. Elle monte et survole forêts, routes, villages en rapetissant, devient plus vive à mesure qu'elle s'élève. Parvenue au zénith, l'oeil pétillant, le front clair, elle crache comme une vipère sur les oiseaux de nuit qui la contemplent en rêvassant. Éblouissante, muette comme une taupe, féline dans son empyrée, elle plane au-dessus des têtes, ricaneuse.
Elle miaule dans le ciel, les spectres l'entendent. Les hérissons sont ses confidents, les hiboux ses messagers, les tombes ses miroirs. Marmoréenne, duveteuse et sépulcrale, elle étincelle d'un seul feu. C'est une flamme mourante que ravivent à chaque instant les moribonds de la Terre. Asile des trépassés, refuge des âmes envolées, l'astre est un vaisseau hanté. Des fantômes sont à la barre : elle vogue, naviguant à vue, myope, stupide.
Belle comme une morte, séduisante avec ses cheveux de sorcière, charmante avec son sourire hypocrite, amoureuse comme une pieuvre, la mélancolie est son royaume. Déesse inquiétante, fauve céleste, oiseau sidéral, caillou plein d'éclat, la Lune depuis la nuit des temps chante sa complainte à l'Éternité.
427 - Le casino
Quand j'entre dans un casino, mon coeur se met à battre et je tremble, fébrile. Avec cette impression de passer les portes solennelles d'un doux enfer. Dans les clartés enfumées où je pénètre -la fièvre aux tempes- et sous les clameurs des machines à sous, j'aperçois parfois de vieilles connaissances : mes rencontres de la veille. Des frères et soeurs de jeu. Anonymes dans le vice.
Il y a des têtes d'abrutis, des mines défaites, des gorges déployées, des yeux éteints, des regards qui brillent, de laides filles et d'exubérantes baronnes, des catins glaciales et de vertueuses débauchées, des vieux messieurs, des dames, des demoiselles, des loups de mer cyniques et des novices à la peau tendre.
Ce sont mes amis. Des vautours qui me tournent autour attendant que je quitte mon bandit manchot après lui avoir laissé mon capital, avec l'espoir vénal, infâme et partagé de récupérer ma mise abandonnée à la machine. Nous sommes du même monde eux et moi : celui des éternels perdants. Ca n'est pas la faune, non. C'est plus aimable que ça. C'est une population de pauvres gens, de riches en rêve qui oublie le monde sous des luminaires dorés.
Ici les sourires sont crispés, les mains moites, les heures fluides, les secondes cruciales. Le temps est paradoxal : le cadran se fait oublier mais les minutes sont vertigineuses. Seul compte le verdict des rouleaux, chargés de sens. Tous espèrent voir s'aligner sur l'écran les trois sésames d'or et de plastique donnant droit au pactole. Le casino : un univers clos sans cesse au bord du drame.
Au casino n'importe qui peut laisser sa maigre fortune au joueur suivant qui prend sa place, plus chanceux. Au casino c'est le hasard qui tire les ficelles. De ces lieux obsessionnels le joueur ressort les poches vides mais la tête haute car, je l'ai remarqué à force de côtoyer ces établissements, tout perdant qui se respecte a certes peu de sagesse mais beaucoup de fierté.
428 - Un retraité honnête
Marcel Laval est un honnête citoyen, retraité, bon père de famille, patriote, pas mauvais époux, excellent ami, jovial, correct avec le monde, sobre, travailleur. En plus il vote modéré. Il est tolérant, il aime sa vieille mère, son chien, la pêche à la ligne, les vacances au bord de la mer. Il cultive une passion pour les trains en modèle réduit.
Marcel Laval est un brave type sans histoire.
Il y a quarante ans des atrocités ont été commises pendant la guerre d'Algérie par la soldatesque française hilare. Abominations de toutes sortes : viols, meurtres, enfants éventrés... Qui ignore encore l'odieuse musique ? Marcel Laval est un homme bon. On l'a toujours su révolté par ces méfaits historiques. Marcel Laval aime sa femme, ses enfants, sa Patrie. Il croit en Dieu. Depuis quarante ans cependant il porte un secret lourd comme un calvaire. Personne d'autre que lui ne sait, pas même sa chère épouse.
Sauf peut-être le Diable.
Au fond de sa conscience il le sait bien Marcel Laval qu'il y a quarante ans, tout bon petit retraité qu'il est, il ne faisait pas moins partie des soldats français qui se sont adonnés à l'ignominie.
Marcel Laval est mort, on l'a enterré sans faire d'histoire. Ses petits enfants l'ont pleuré. Sous la tombe les vers le rongent.
Ayons pitié de lui car ce sont les vers du remords.
429 - La régression du beau sexe
Je ne comprends pas les femmes qui veulent imiter les hommes. Elles veulent travailler. J'ose considérer que dans notre société le travail féminin est synonyme d'abrutissement, d'esclavage, d'échec, de malheur. Dans une société riche, évoluée, les femmes doivent-elles rétablir leur honneur en se croyant obligées de courber le dos ?
Lorsqu'une femme travaille, où est le progrès pour elle ? Ne choit-elle pas de sa naturelle et glorieuse assise pour se retrouver dans un monde parfaitement trivial ? Obligée de se commettre dans des activités domestiques digne de la valetaille pour vivre... Au fond des cavernes de nos lointains aïeux, il me semble que la femme était socialement mieux lotie que sous notre république cruellement égalitaire...
Jadis, bien avant de devenir aussi sotte que de nos jours, la femme régnait sur les âmes et intriguait en société par sa seule beauté. Aujourd'hui elle doit descendre dans l'arène et suer auprès des mâles prédateurs.
Mes détractrices dénigrent les moeurs du Moyen-Age ? Pourtant en ces temps bénis les femmes qui avaient la chance d'être belles étaient traitées comme des princesses par leurs courtisans fortunés. En ces temps les femmes bien faites n'avaient pas besoin de s'abaisser à travailler. Leur fortune était faite dès les premiers signes de leur rayonnante féminité.
Mais de nos jours ? De nos jours les belles femmes exigent d'être traitées comme des paysannes et renoncent à leurs droits innés d'être célébrées pour leur seule beauté.
Lorsque les jolies femmes préfèrent perdre leur temps dans les bureaux plutôt que de se laisser entretenir, où voyez-vous le progrès ?
Le travail est fait pour les paysannes, les grossières, les vieilles et les laiderons. Pour ces femmes-là, courageuses, ayant le sens du sacrifice, le travail est méritoire. Mais pour les autres qui l'exercent, pour les femmes qui ont la chance d'être belles, je le considère comme une infamie. Hélas ! cette infamie est élevée au rang de vertu par notre société moderne.
Un comble !
430 - Fleur de Patate
On l'appelait "Fleur de Patate". C'était une belle jeune fille aux manières ignobles. Visage de vénusté, corps de statue, Fleur de Patate éructait comme un sanglier, se dégorgeait les boyaux sans façon, bâfrait en faisant des bruits de coche affamée. Chez Fleur de Patate la hideur des us se conjuguait avec l'éclat le plus pur.
J'aimais Fleur de Patate. Non qu'elle fût belle au point de me faire oublier ses moeurs infâmes, mais elle me faisait rêver avec son chant mélodieux. Sauf qu'elle chantait d'indicibles paillardises (qu'elle composait elle-même). Pour autant, la voix de cristal portait bien au-delà de la fange où son auteur se vautrait : elle pénétrait les âmes, traversait les coeurs, résonnait chez l'auditoire comme une prière. Et si ses chansons heurtaient les sensibilités les moins prudes, les plus aguerries, la façon qu'elle avait de faire vibrer dans l'air le son des mots "couilles", "tripailles" ou "zobinard" avait quelque chose de divin.
La morve, l'excrément, les vomissures, les humeurs les plus répugnantes émanaient quotidiennement de cette Vénus. Ce qui faisait s'interroger les philosophes, douter les amants, médire les laides, mentir les traditions, remettre en question bien des certitudes.
En compagnie de Fleur de Patate -privilégiant son aspect le meilleur- je me sentais au sommet de moi-même. Sa voix m'ouvrait des horizons célestes insoupçonnés. J'écoutais sous les étoiles le chant de la sirène, béat. Et les "couillasseries", les "dégorgeux-du-zob", les "tripaille-moi-la-couillarde" et autres "Alphonse-la-triquaille-à-gueuse" qui sortaient d'une si jolie gorge résonnaient de manière éthéréenne sous les astres.
Mystère insondable de ce monde où la Beauté triomphe de la laideur sous les pires apparences...
431 - Gueuvers
"Gueuvers", contraction commode et ironique de "gueule de travers", désignait le héros de cette histoire. Affligé d'un bec de lièvre, Gueuvers n'en était pas moins un homme mauvais. Le sobriquet cruel qu'il avait hérité n'était pas indu. L'on était en droit d'espérer de la part d'un tel personnage que la naissance avait si peu avantagé un minimum de bonté qui eût inspiré compassion. Hélas ! Gueuvers était un homme né sous l'aile du fourchu, bec de lièvre ou pas. Son infirmité le rendait plus bête, plus ignoble encore.
Ses ennemis s'en donnaient à coeur joie, la méchanceté innée du disgracié justifiant leurs vengeances. Ca commençait par les enfants, cruels par nature, qui avaient trouvé là le bouc-émissaire idéal à travers qui canaliser les débordements joyeux de leur jeunesse. Les belles quant à elles raillaient sans retenue cet éternel tue l'amour comique à force de laideur. Les hommes faibles lui crachaient au visage de loin. Les bûcherons le menaçaient de leurs haches. Les vieillards le maudissaient, brandissant leurs cannes. Les chiens eux-mêmes ne se privaient pas du plaisir d'aiguiser leurs crocs dans ses pantalons.
Un jour Gueuvers s'enticha de la fille du châtelain, la plus jolie créature qui fût de toute la contrée. Foncièrement pervers mais ne manquant pour autant ni d'audace ni de panache, promptement il partit demander la main de la belle. Il fut reçu par une volée de bois vert par l'aristocrate qui lui offrit ensuite le thé avec toutes les politesses dictées par son rang. Sa difformité buccale aggravant les choses les plus anodines, il but son thé bruyamment en bavant devant la belle.
Les épousailles n'eurent pas lieu. Geuvers repartit du château toujours aussi pauvre de sa solitude et de son bec de lièvre mais riche d'un nouveau sobriquet : Geuvers-la-bavure.
432 - Les saintes gens
Une espèce pie m'insupporte plus que toutes les autres : celles des vieilles âmes engoncées dans leurs moeurs sinistres. Saintes gens qui ont la Beauté en horreur, la poussière pour compagnie, qui chérissent la souffrance, la tristesse, la bêtise dogmatique ainsi que leur nombril de pieux asexués...
Ces modèles de vertu vivent dans une chasteté funèbre et morbide qui sied parfaitement à leur existence de renoncement hypocrite. Les apparences sont leur salut. Ces petits saints du quotidien vivent dans la pénombre par souci d'économie, dans la méchanceté gratuite par habitude, dans l'austérité par vanité. Leur visage émacié est celui d'un cadavre, leur lit ressemble à un caveau, leur joie consiste à contempler leurs chères, saintes, consacrées douleurs.
Ces bonnes âmes parlent de Dieu en serrant des dents, des enfants avec une badine dans la tête, de l'amour avec une flamme mauvaise dans l'oeil. L'amour, leur plus grand ennemi... Obsédés de sexe, pervers et dénaturés, ces adversaires du plaisir ne supportent pas la vérité. La moindre flèche les blesse, pour peu qu'elle soit juste, droite, nette.
Ces tristes sires en question portent soutane, baisent cérémonieusement croix de fer, bagues d'or d'évêques et pieds papaux, font des sermons moralisateurs le dimanche. Ils prônent la sobriété l'haleine chargée de vin de messe, vont voir les prostituées en discutant âprement leurs prix, confessent les petites filles dans leur chambre, distribuent aux pauvres bonnes paroles, aux nantis argent des quêtes.
Méchants petits abbés de province qui enseignez le mal de vivre, la misère et le néant, vous avez engendré assez de collectionneurs de Vierges en plastique, d'abstinents et de névrosés de la croix. Que les vivants et les morts vous prennent en pitié.
Moi je vous ai pardonné : vous avez ôté vos masques à travers ma plume.
433 - Défense de la sottise
La sottise est le dernier rempart efficace contre la suprématie inique des beaux esprits qui ne gagnent leur cause qu'avec la lâche, fourbe, insidieuse subtilité de leur pensée.
L'intelligence est torve, sinueuse, secrète. La sottise est franche, directe, claire. L'intelligence aime les énigmes, se complaît dans le mystère, se masque avec éclat. La sottise méprise l'obscurité, fuit l'hermétisme, se dévoile sans ambages. La sottise n'a rien à cacher, rien à prouver, rien à vendre, tout à perdre. Donc rien à gagner. L'intelligence caresse, séduit, convainc avec des fioritures de langage. La sottise cogne. Elle n'use d'aussi vains détours indignes de tout bon sot qui se respecte.
Le sot aime les carottes, les navets et les soupes chaudes. Le bel esprit ne se préoccupe que d'affaires qui ne se mangent pas. Et qui vient se plaindre de crever de faim quand vient la bise ? Le sot ne porte pas le regard plus loin que son sillon. Le bel esprit le raille. Et qui vient crier famine l'hiver venu ? Le sot n'argumente pas, il frappe. En cela les faits lui donnent toujours raison, la loi en vigueur ici-bas étant celle du plus fort.
Les sots ignorent l'alchimie étrange de la terre mais eux au moins y font pousser patates, poireaux, tomates. Les sots ne savent rien des mystères cosmiques, mais ils ont de quoi tenir l'hiver. Ils n'ont rien dans la tête mais tout dans les poings.
Les sots n'ont pas d'amis mais plein de bois pour leur feu. Ils sont seuls mais heureux de l'être. Ils sont dépourvus d'intelligence et sans malice, sans ironie, sans vanité peuvent s'en vanter.
434 - Mélancol
Il aurait pu être baptisé Tristan, Eplore ou Luciole.
Mélancol fut préféré. Une naissance sous le signe de la ronde Lune avait déterminé ce choix. Il avait le regard triste des enfants rêveurs, la moue plate pareille aux statues de plâtre, la mine pâle qui sied aux délicats.
C'était une onde, un parfum, un sable fin, un fil au vent. Il riait sous la pluie, pleurait dans la nuit, chantait dans les herbes folles.
Mélancol aimait le mystère, le silence, la solitude. Lors de ses retraites poétiques il avait pour seules compagnie les nuages, les feuilles mortes, les oiseaux lointains et un ou deux chats frêles. Énigmatique, doux et sauvage, Mélancol fuyait les gens. Il préférait lire dans les bois, s'évader dans les cimetières, rêver au bord de l'eau.
Mélancol un jour fut retrouvé mort, face contre ciel, yeux ouverts, bouche béante. Sa mort fut mise sur le compte de la tristesse.
En vérité Mélancol succomba à la Poésie.
435 - Oiseau drosophile
J'ai une femme laide, un chien véreux, des amantes superbes, brillantes, fortunées, un notaire efféminé, quelques hectares de patates. Et puis des lingots de bois. Je roule en Dior, me vêts en argent, mange chez mon garagiste. Je fume du Château-Renard, me parfume au hêtre, bois en vain.
J'honore marquises déchues, scélérates à particule, gueusaille enrichie. J'ai un vice : j'aime avec retenue. Je besogne le beau sexe avec des pincettes, prends mes desserts avec des gants, dors sans assurance-vie. La femme est ma perte, Henri IV mon ancêtre, son cheval blanc ma bête noire, le firmament ma voûte.
Je descends de mes aïeux, monte mes escaliers, m'attarde sur mon sort. Et passe ainsi le temps, lorsque je ne jacasse pas au sujet de mon col, car il faut dire que je sors en queue de pie.
Certains me trouvent étranglé, barrique, un peu broque. Ni étrange, ni baroque, ni en briques : je m'appelle Raphaël Zacharie de Izarra. Je ne vois rien de particulier à cela. Les gens disent n'importe quoi.
Pendant ce temps-là moi je brille à vue.
436 - Petites terreurs du dimanche
Je pénètre dans la cour de la maison abandonnée. Tout est triste et serein. Comme un animal crevé, la demeure a desséché : toit de chaume troué, murs fissurés, installations électriques rouillées, portes béantes. Un lieu coupé du monde. Au milieu de la cour, éventrés, des vieux matelas fangeux dégageant une odeur âcre. Le soleil d'été ajoute de la mélancolie aux lieux, une atmosphère paisible.
Soudain, une sonnerie de téléphone !
Je pousse la porte de la pièce d'où émane l'alarme stridente. Au milieu de la pièce, gisant par terre, un vieux modèle de téléphone, le fil coupé. L'appareil sonne tout seul. Je décroche :
- "Al... Allô ?" balbutié-je, interloqué...
Dans l'écouteur, une voix suraiguë, excitée, sardonique me répond :
- "Allô, bonjour Raphaël ! Alors comment tu la trouves la maison des six-vents ?"
Je lâche aussitôt l'écouteur et m'enfuis, épouvanté ! Mais la porte un instant plus tôt éventrée, ouverte aux vents et aux visiteurs s'est transformée en un épais couvercle de cercueil qui me barre la route. La poignée est en or. Qui plus est finement ouvragée... Peu importe ! Impossible de sortir. Un feu s'allume spontanément dans la cheminée. Dans la flamme un visage se forme, insoutenable. Ses yeux me fixent, et le sourire qu'il m'adresse est indicible. Je détourne le regard. La flamme à présent ricane d'une voix sonore. Sur l'étagère de la cheminée, un bébé pleure : en fait c'est une vieille poupée démembrée qui geint. Ou qui rit aux éclats, comment savoir ? M'adressant à tous les fantômes qui m'entourent :
- "Que me veux-tu poupée du Diable ? Et toi tête infernale, cesse tes ricanements imbéciles, détourne ton regard atroce !"
Et voilà que le téléphone me répond... La sonnerie reprend, plus terrible que jamais. L'appareil fait résonner la pièce de ses clameurs perçantes. S'y ajoutent des rires, des hurlements, des éclats de toutes sortes émanant des murs, de la cheminée, des fenêtres closes. Et le visage dans le feu qui fait des grimaces monstrueuses... Il fait sombre dans la pièce, mais bientôt le feu jette des lueurs horribles sur les murs décrépits. Le visage étrange et pervers se projette sur le couvercle du cercueil qui fait face à la cheminée. La poupée démembrée tourne la tête vers moi, et de sa voix ridicule et effrayante :
- "Raphaël, je te propose une partie d'échec ! Le perdant sortira d'ici libre, le gagnant se retrouvera dans la cave de cette demeure... Si tu me libères de cette maison, c'est toi qui sera à ma place sur la cheminée, et moi, moi je courrai les vents dans les champs, les champs, champs, champs-champs... Et tu vois le feu, le feu des vents de la radio qui met en pleurs tes angoisses, et de la chaise montante qui descend et roule-roule ses roulettes enrayées aux fleuves amers et les mers des mêmes mémés mortes à même d'émettre mes mètres aux maîtres d'acier..."
Je mets fin aux propos incohérents de la poupée en la fracassant contre le mur. Sa tête éclate dans un bruit spongieux. Du "sang de poupée" éclabousse la paroi moisie. Une idée me vient : avec le doigt, fébrile, j'écris en rouge sur le couvercle du cercueil qui me barre toujours le passage : OMAR, OUVRE TOI !
En un instant je suis dehors, en plein soleil. Silence total. Pas un bruit. Le couvercle du cercueil a disparu. Tout est redevenu comme si rien ne s'était passé. Je repars comme je suis entré : à pas feutrés. Comme si rien ne s'était passé, décidément...
Derrière moi la maison abandonnée gît sous le soleil d'été, muette, paisible, presque anodine. Je me retourne : vraiment, rien ne semble s'être passé sous ce toit effondré aux murs lézardés. Mais je n'ai pas rêvé. Les fous et les romantiques croiront s'ils le veulent à mon histoire, les autres riront, mais pour ma part je préfère encore ne plus y songer et laisse à qui voudra le résoudre le mystère de la maison abandonnée.
437 - Septembre
Septembre, enfin !
Saison des glas, mois des retours, royaume de la mélancolie, septembre enchante les âmes d'envergure de ses parfums d'encens, de ses teintes funèbres, de ses violons mornes. Septembre fait fuir les couleurs immodestes de l'été, chasse les chants impies de la viole, ôte aux femmes leurs robes légères, les farde de terreau.
Fertile, contemplatif et horticole, septembre a raison des vanités estivales.
En septembre les cigales méditent, les jardins se fanent, les cimetières s'embellissent. Septembre est un verger d'humus, une promesse de mort, l'éden des incarnés, l'hymne des luthistes, la récompense des éplorés, la vengeance des vendangeurs.
Bacchus, Euterpe et mon voisin de palier sont les hôtes de septembre : le neuvième mois assoiffe les affamés, dénoue les langues, rapproche les frileux.
En septembre les marbres s'allègent des feuilles tombées, le vent endort champs, arbres, hommes. La terre berce les défunts, prolonge les racines, s'enrichit de fleurs mortes.
Et moi je renais.
438 - L'autorité du chapeau
Il ne savait ni lire ni écrire, ajoutait de la gnôle à sa soupe, puait comme un diable, titubait comme un imbibé qu'il était, chiquait du mauvais tabac... Cela dit il portait le plus haut chapeau du village, aussi était-il respecté, jalousé, craint. Il avait pour lui de porter comme un chef son grand chapeau sur la tête... Homme devenu puissant, important depuis qu'il avait trouvé ce vieux haut-de-forme dans son grenier, le père Chaudot usait de son nouveau pouvoir sans retenue.
Il exigeait de sonner les cloches de l'église, de faire partie du cercle intime des notables, d'ouvrir la cérémonie du 14 juillet, de fermer les portes de la mairie, de seconder le premier adjoint, de serrer la main du garde-champêtre, de l'employée de mairie, et même du pharmacien !
Homme devenu respectable, en tout cas homme au chef dûment couvert de feutre et de prestige, ce qui était déjà beaucoup au village, le père Chaudot passait pour LA personnalité locale, jetant une ombre insolente sur la renommée du maire fraîchement élu. Ce dernier ne portait d'ailleurs qu'un plat béret.
Le maire peu à peu était descendu dans l'estime de ses administrés. Descente proportionnelle à la hauteur du chapeau de son rival. Bientôt ce fut le père Chaudot qui sembla faire la loi au village : c'est lui qu'on invitait à dîner, lui qu'on admirait, lui qu'on écoutait.
Six ans plus tard le père Chaudot, bien qu'il fût analphabète, incapable et passablement altéré par la gnôle, fut élu maire du village.
439 - Miracle dominical
A la messe du dimanche matin il se passe de temps à autre des petits miracles : sous les voûtes d'une cathédrale prestigieuse ou d'une humble église de campagne la grâce peut soudainement descendre, faire frémir les statues, briser la pierre des coeurs.
Face aux fidèles un visage apparaît, au regard plein de pureté. Celui d'un enfant ou d'une jeune fille. Silhouette diaphane sous la lumière des vitraux... Alors les lèvres se tendent, une voix fluette s'élève, fervente. Et sème au vent de l'esprit une prière qui emplit tout l'espace, fait oublier et le passé et les jours à venir. Et une minute durant abolit même l'épouvante de la mort, fait désirer les sommets de l'autre monde.
Là, le Ciel brouille ma vue, éclaircit mon esprit.
Ce chant en solo m'émerveille, me trouble, me bouleverse, entraîne mon âme dans les hauteurs rares de ses savants aigus. Le visage de l'interprète au timbre cristallin devient radieux sous l'effet de la pieuse harmonie. Une parcelle d'éternité passe à travers la gorge frêle.
C'est le chant de l'ange.
440 - Ernestin ou le sexe fort
Il ne jurait que par les femmes couillues : Ernestin aimait les ogresses. Lui-même terrassier de délicate constitution, il avait la prétention de faire ployer les créatures faites de bois dur. De sa voix de fausset Ernestin adressait ses galanteries à de musculeuses fermières, à d'indociles maîtresses de maison, à de viriles bûcheronnes.
Certaines riaient de bon coeur de ce frêle homme au discours si hardi. D'autres raillaient plus férocement ce petit mâle prétentieux se livrant non seulement à des travaux de force, mais encore à de ridicules séductions. Alors Ernestin piqué au vif, l'oeil égrillard, prenant des airs de coq, se faisait fort de prouver sa vigueur à ces dames de chêne. Et c'était chose inouïe que cet organe qu'il leur présentait aussitôt ! Avec son manche de pioche entre les mains, Ernestin le terrassier chantait comme un rossignol.
Il les captivait littéralement avec son bel appareil vocal. Gorge déployée, empoignant avec fièvre son instrument de travail, Ernestin poussait, forçait la voix pour mieux séduire son auditoire de colosses. Il chantait à tue-tête, et bientôt les matrones s'attendrissaient.
Elles demeuraient longuement auprès de ce gallinacé au si beau panache. Jusqu'à ce que, lui-même épuisé par ses roucoulades savamment modulées, finisse son récital en apothéose, se répandant en longs jets phoniques, crachant son cocorico ultime le coeur battant, les tempes humides, sa hampe à la main.
Ernestin le gracile, terrassier à la pioche infatigable, pouvait se targuer d'honorer les fortes dames de son bec mélodieux.
441 - Jésus de Vire
Elle partit de Vire comme une andouille pour se rendre à Lourdes en quête de miracle. Ce dernier eut lieu : elle dépensa une petite fortune en objets de dévotion qu'elle se mit à chérir imbécilement, elle qui d'ordinaire était si avaricieuse.
De retour à Vire la sotte femme prit un amant de passage. Celui-ci l'engrossa en le faisant exprès, puis la quitta par inadvertance. Elle enfanta d'un mâle qui fut baptisé "Jésus".
Jésus grandit à Vire entre vierges en plastiques remplies d'eau de Lourdes et mère peu dévouée. Il devint sonneur de cloches à l'abri du besoin. Monsieur le curé -homme fier, austère, injuste, violemment antistatique- en fit un parfait paillard, alors qu'il prônait avec ardeur l'abstinence lors de ses sermons.
Au pays des pommes Jésus de Vire passait pour une poire. Maladroit, cruel, aliéné par la folle piété de sa génitrice -vraie bigote à l'opposé de la mère castratrice-, homosexuel peu refoulé, esprit tordu bien que faible, Jésus de Vire visita Lourdes vers sa vingtième année. Là, il reproduisit aussi fidèlement que possible le parcours de sa mère. De son union passagère avec une amante oublieuse, il hérita d'un fils, Joseph. Ce fut le nom presque involontaire que la mère donna à sa progéniture avant de l'abandonner à son géniteur.
A Vire désormais vivaient Jésus et Joseph, derniers d'une lignée détonante.
442 - Un homme honnête
Monsieur Richard est gras, gros, riche.
Non content d'avoir l'argent, le pouvoir, la gloire, il a aussi la loi avec lui. Satisfait, comblé, repus, il s'adresse avec dédain à ses semblables moins fortunés. Monsieur Richard est honnête, courageux, égoïste. Il aime sa femme, sa patrie, son confort.
L'or l'attendrit, la misère l'endurcit : monsieur Richard est un homme sans pitié. Travailleur, railleur, obstiné, sévère et exigeant, il ne supporte pas l'oisiveté. Pour lui tout pauvre est inactif, tout actif est théoriquement bien portant, casé, heureux. Monsieur Richard travaille, agit, écrase.
Son credo : l'argent. Ses moyens : l'argent. Son but : l'argent.
Monsieur Richard ne fait pas de quartier : les pauvres méritent leur sort, les riches ont droit au respect. Les juges lui donnent raison, les puissants le soutiennent, les gens de la rue l'envient. Personne ne l'aime, tout le monde le respecte : monsieur Richard est gras, gros, riche.
443 - La tombe
Je flânais sous la Lune, m'égarant avec délices sur des terres que je n'avais plus parcourues depuis des lustres, que je reconnaissais vaguement. Sur mon chemin de hasard je croisai une tombe qui sous l'effet de l'astre jetait une ombre funèbre. L'humble croix de bois se dressait dans la campagne. Étrange, jamais je ne l'avais remarquée auparavant...
Intrigué, je m'approchai... J'y lus le nom d'un ermite que j'avais bien connu jadis. Ainsi ce vieux fou était mort ! Selon sa volonté il avait été mis en terre là où il avait vécu : nulle part, loin de tout. Une vie simple, admirable en vérité. Alors me revinrent les souvenirs de ce passager hors du temps, à l'écart du monde, épris d'idéal.
Sa piété était grande, sa joie spirituelle immense, son antre minuscule. Il vivait comme un pauvre, riche de son renoncement. A l'époque, admiratif, méfiant et amusé, j'écoutais ses histoires, toujours belles, inspirées, mystiques. Mais chimériques pour l'hérétique que j'étais.
Je m'attardai sur sa tombe, affligé de constater qu'une vie aussi glorieusement incarnée, honnête, saine, se nourrissant d'altruisme, de prières, d'espoir pouvait s'achever misérablement sur la pourriture. Peu réjouissante condition humaine qui me laissait perplexe, désabusé.
Je décelai une fissure sur la dalle. Le pauvre illuminé était mort depuis si longtemps... Machinalement je posai le pied à l'endroit de la fissure. Alors il se passa une chose extraordinaire, inimaginable : mon talon s'enfonça, la pierre se fendit, le gouffre macabre s'ouvrit. L'épouvante me gagna, très vite remplacée par l'incrédulité, l'ébahissement, l'émerveillement : de la tombe surgit un puissant geyser de ciel bleu, un pur jaillissement d'azur, une éblouissante irruption de bleu, un torrent de lumière d'une beauté inouïe ! Un rayonnement de bleu intense dans le silence de la nuit qui dura deux minutes tout au plus. Phénomène inexplicable et pourtant réel qui devait bouleverser le cours de mon existence.
Ces flots azurés sortant de la sépulture m'avaient raconté là un grand mystère que j'étais loin de soupçonner. Tant d'évidence ne pouvait me laisser de marbre. Touché par cet aperçu de ciel fusant de la fosse, je fus converti.
Je me fis ermite à mon tour.
444 - Déclaration d'amour
"Cher Marquis,
Vous n'ignorez plus les sentiments que je vous porte. Les transports de l'âme souvent rejoignent les fièvres de la chair non pour offenser l'Amour mais au contraire pour le décupler. Ma vertu se résume à la flamme que je vous destine, beau Marquis.
Aimer, n'est-ce point la quête absolue ? Ha ! Marquis, vous dirai-je l'émoi qui m'envahit l'autre jour lorsque dans mon boudoir vous conquîtes mes terres les plus extrêmes ? Pudeur s'inclina face à Volupté : ma modestie s'évanouit devant l'assaut suprême de votre chibre qui me fit l'honneur de sa visite, et toute bouleversée je vous demandai de me le bien mettre jusqu'aux roustons afin qu'il ne faillît point dans son mâle ouvrage.
Et vous Marquis, vous me le logiez avec la science juste des coeurs épris. Vous me foutiez à l'endroit, à l'envers. Votre gros braquemart allait, venait, s'attardait, avec rage me sondait. Alors vos roubignoles en dedans de moi se dégorgeaient, et je trouvais l'hommage digne d'un hyménée contracté devant le prêtre... Mes sentiments à votre endroit n'en furent que plus sincères, Marquis.
Aussi, moi Mademoiselle de la Virtus, fille de l'Archiduc du même nom, je vous demande de m'épouser en grande pompes afin que je puisse chaque soir retrouver l'objet de tous mes transports dans une matrimoniale légitimité, et qu'ainsi sous l'alcôve votre énorme porte-couilles me saille avec la bénédiction de l'abbé qui nous aura passé l'anneau.
Marquis, vous considèrerez avec gravité ma flamme. Une jeune fille honnête ose en toutes lettres vous ouvrir son coeur, après vous avoir ouvert ses plus profonds trous-à-foutre. J'espère qu'après avoir purgé le contenu de vos roupettes au fond de mes femelles béances, après avoir fouillé de fond en comble mon séant, exploré avec fureur mes foutrailleuses entrailles utérines, enfin après m'avoir prise à l'endroit, à l'envers, vous daignerez prendre ma main.
Je n'oublierai jamais l'hommage de votre braquecouilles au fond de mes féminins autels. Je vous aime Marquis. En attendant votre réponse permettez que je baise avec décence le voile virginal de l'Amour encore tendu entre nous. Le mariage seul le pourra déchirer.
Mademoiselle de la Virtus"
445 - Monde de chiens
Sales cabots ! Je n'ai pas pitié de vous. Plutôt de vos maîtres dénaturés. Comment des humains normalement constitués peuvent-ils aimer des chiens ? Créatures au ventre répugnant, au pelage puant, aux moeurs plébéiennes, je vous hais ! Vous les gueules aboyantes, vous les haleines fétides, vous qui naissez avec la salive au bord des babines, vous m'inspirez dégoût, répulsion, horreur. Parasites de nos rues, cessez de souiller les caniveaux, allez plutôt crever dedans, et promptement encore ! Votre place n'est pas ailleurs que dans la fange.
Je me débarrasserais de vous sans aucun scrupule si je le pouvais ! Vous les chiens, que vous soyez bâtards ou racés, que vous soyez princes des salons ou gueux des taudis, vous êtes des insultes sur pattes, des offenses vivantes, les déchets de nos villes.
J'allègerais volontiers la planète en bannissant vos quatre pattes de sa surface, sales clébards ! Du plus petit au plus gros, du plus attendrissant au plus laid, je vous ôterais la peau du dos, je vous désosserais si je le pouvais ! Plus de granulés à fabriquer dans nos usines pour vous nourrir, chiens que vous êtes ! Il n'y en aurait que pour les chats. Eux sont des créatures bénies des dieux, eux sont des gens propres, eux sont des personnes subtiles. Eux sont mes vrais amis. Les chats, enfants du Ciel, tout proches des anges... Mais vous les chiens, votre nom même est une injure, vils agresseurs de postiers, traînards des poubelles, renifleurs d'excréments !
Ne mettez pas la patte chez moi, maudits chiens ! Fuyez mon foyer, allez extorquer chez le voisin votre pitance indue. Mais pas chez moi. Vous vous tromperiez de porte. On vous a abandonné sur les routes des vacances ? Soit. Vous pouvez crever maintenant ! Pas la peine de venir chez moi. Vous avez bien profité de la bêtise de vos maîtres qui vous ont hébergés, nourris, soignés, allant -les insensés ! - jusqu'à vous céder leur fauteuil, jusqu'à vous mettre des morceaux de repas dans la gueule en plein dîner familial ? Vous vous êtes bien gobergés sous nos toits ? Vous pouvez tous aller au diable maintenant !
Retournez aux enfers et n'en ressortez plus, maudites bêtes !
Cerbère est votre vrai maître.
446 - Fini de rire !
Je suis un bandit, un vaurien, un vendu. Ennemi de la société, le crime est mon pain quotidien, la tentation du gain facile étant chez moi une soif impossible à étancher... Je suis né sous le signe de la corruption, j'ai du sang sur les mains et dans mes veines coule le Mal. Mais aujourd'hui je suis entre quatre murs, aux fers : la Justice a mis fin à mes progrès sur le chemin du vice.
L'heure est venue de payer une vie vouée à la débauche. Je suis un gredin, un brigand, un misérable. L'homme sans foi ni loi doit répondre de ses méfaits devant le Ciel et la Terre. La mise au ban, l'injure, la honte, voilà mon héritage. J'ai bien joui de l'existence, j'ai assassiné sans compter, dormi du sommeil du scélérat dans les lits de mes victimes. J'ai dépouillé la Vertu, vidé leurs poches aux mortelles dépouilles, volé bourses et vies pour tuer le temps, fais mourir l'innocent pour nourrir le vice. Oisiveté, or, plaisirs : tels furent mes maîtres. Je suis une fripouille.
Les pauvres que dans le dos j'ai égorgés, les riches que par derrière j'ai occis, les barreaux de ma prison ne les ont pas empêchés d'entrer. Quelle compagnie !
De mon cachot, leurs cris de vengeance me tiennent éveillé. Impossible d'éviter ces crânes, éclatants de vérité ! Depuis les ténèbres de ma cellule, j'y vois mieux que sous le soleil du crime. Leurs orbites sont profondes de reproches et leurs dents blanches en disent long sur mes noirceurs... Ricanent-ils ? Menacent-ils ? Les deux à la fois : ils crânent.
Je ne ris plus, non je ne ris plus du tout de mes coups, rongé par le remords. Las ! Pourquoi n'ai-je pas préféré un chemin plus clair ? Trop tard pour se repentir ! La Justice est passée, je ne ris plus. Non, vraiment je ne ris plus... J'implore le pardon de mes victimes. Que Dieu ait pitié de mon âme car je suis un bandit, un vaurien, un vendu.
Demain à la première heure je serai un pendu.
447 - Le triomphe de l'esthète
Elle aimait déplaire. Grande, belle, riche, elle remerciait les serveurs en crachant dans les coupelles, prenait congé de ses amis avec des mots cassants, émettait des critiques négatives sur les oeuvres d'artistes prodigues.
Détestée de tous, la vipère hautaine plut à l'auteur de ces lignes, esthète notoire. Je lui déclarai mes feux d'un crachat au visage. Sa gifle scella notre idylle. Couple maudit doublement honni, nous accouchâmes d'un enfant et d'un livre. Précisons que l'enfant était l'oeuvre de la mère, le livre le fruit de ma plume.
L'enfant fut baptisé Nestor, le livre fut intitulé Pastor.
Le premier n'avait rien d'extraordinaire, le second en revanche était une fort belle chose qui eut un succès retentissant auprès de l'espèce lettrée. Je répudiai la génitrice d'une si piètre oeuvre issue d'une inesthétique, laborieuse grossesse, tout au succès de mon ouvrage enfanté quant à lui dans les bercements légers, enchanteurs des muses.
Enfin je pris pour épouse définitive la Poésie, mère autrement plus féconde, flanc prolifique donnant plus de chefs-d'oeuvre que n'importe quel ventre femelle.
448 - Trésor d'avare
Il détestait par dessus tout dépenser.
Son argent étant sa raison de vivre, il préférait encore le savoir en train de croupir dans son coffre plutôt que de devoir alléger ce dernier d'un fifrelin. Le contenu de sa cassette aurait pu lui donner l'aisance jusqu'à la fin de ses jours. Mais il préférait vivre chichement, avec la faim pour seule compagne. Il considérait d'ailleurs la faim comme un démon qu'il lui fallait apprendre à dominer, non comme un maître à servir. Dérobade d'avare...
Selon lui, résister à la faim était une vertu, tandis que flatter ce tyran réclamant pain frais et soupe chaude tenait du péché de faiblesse. Succomber à la tentation de faire un bon repas aliénait sa liberté d'économe, invoquait-il comme prétexte.
Astreint à un régime alimentaire odieux, il tombait régulièrement malade. Sa fortune hermétiquement scellée eût pu lui payer les soins nécessaires à son rétablissement. Mais il préférait encore souffrir les affres de la maladie plutôt que de dépenser dix sous chez l'apothicaire. Le prix des remèdes n'en valait pas la chandelle estimait-il, et le temps finirait bien par avoir raison du mal... Et en effet, sa patience était chaque fois récompensée : loin de l'affaiblir, la maladie finissait par l'endurcir. Privilège de ladres ! Une raison de plus pour faire du temps sa médecine préférée car le temps au moins, au contraire des potions, ça ne mange pas de pain !
C'est ainsi que notre héros vécut fort longtemps. A son enterrement ses héritiers se partagèrent le privilège de côtoyer pour l'éternité sa tombe car, moins sobres que leur riche aïeul, ils étaient tous morts d'excès divers longtemps avant lui, si bien que seul le coffre perpétuellement scellé hérita de la fortune du pingre.
PRECISION DE L'AUTEUR
La morale de mon histoire, c'est qu'à force de privations l'avaricieux vit plus longtemps que ses sots héritiers (morts d'avoir trop bien vécus) et que nul profiteur ne trouvera son argent oublié dans le coffre voué à la pourriture. Autrement dit, l'avare emporte avec profit son argent dans la tombe : il meurt satisfait et non amer.
Ce sont les potentiels héritiers restants les vrais lésés, pas notre cher avare qui est le héros positif de mon histoire. C'est la cause de ce personnage pittoresque que je défendais, et certainement pas la morale des dépensiers qui s'imaginent vivre plus dignement parce généreux avec eux-mêmes ! J'aime les avares.
Etait-ce donc si peu clair dans mon texte ? C'est que certains me reprochent une certaine ambiguité... En ce cas que l'on me permette de clarifier la chose : dans ce texte je rends hommage aux avares, raille les dépensiers.
449 - Un honnête homme
Je suis un grand homme. J'aime me mesurer à mes ennemis, me vanter de mes exploits, vivre en harmonie avec mes convictions. J'ai fait la guerre, traversé les années, défié les jours qui passent. J'ai perdu des batailles avec panache, achevé mes adversaires tombés à terre sans hésitation, me suis ennuyé à attendre que le temps passe. Et suis toujours debout.
Enfin je veux dire assis.
La guerre a fait de moi un homme. J'ai frappé par derrière avec efficacité, égorgé les blessés sans retenue, massacré les plus faibles. Magnanime, âme de valeur, j'ai cependant laissé la vie aux plus forts. J'ai eu faim en ces temps martiaux : alors j'ai mangé sans compter. Mes camarades d'infortune moins futés que moi sont crevés de faim. Les sots ! Ma subsistance de guerre était là, à bout de fusil. Il me fallait juste demander. Mes camarades de combat ont été gentils avec moi. Aucun n'a refusé sa pitance à l'honnête homme qui voulait rester en vie. Il faut dire que je les ai bien payés : deux balles la ration.
De fait j'ai surtout souffert d'indigestions. Mon plus fameux fait d'arme a fait de moi une légende vive, au moins à mes yeux. Devant le danger je n'ai écouté que mon courage : j'ai fui.
A toutes jambes et sans regret. Ce qui ne fut pas le cas pour les plus lâches, prétextant blessures ou arrêt du coeur. Mauvais patriotes qui se font porter pâle pour cause de balle perdue ou reçue, ou je ne sais quelle jolie excuse ! Moi je me suis senti un héros. Tant qu'on ne m'avait pas encore tué. Finalement j'ai gagné la guerre à force de patience.
Non sans mal toutefois : rations doubles et discretion m'ont permis de tenir dans ma cachette. Ma tactique : le "chacun pour soi".
Après la guerre, j'ai demandé une décoration. Pas en montrant mes blessures, mais mes écus. Elle m'a été accordée moyennant bonnes finances. Avec ma médaille chèrement payée de ma personne j'ai bénéficié d'un droit d'autorité inné sur les pauvres, les petits, les pas méchants. Profitant de ma situation, j'ai flatté mes ennemis, écrasé mes amis, me suis enrichi bravement à la force de mes poings.
J'ai pu passer ma vie à manger, dormir, rire sans me soucier de devoir pleurer sur le sort des autres. Tout un art. D'ailleurs je ne pleure que sur moi-même. J'ai même pu choisir mes amis en les achetant. L'argent permet tout.
Je suis béat, heureux, satisfait, content, rassasié, repus, gavé, fourbu, rompu, brisé, crevé...
Et pour tout dire, ecoeuré de moi-même.
450 - Emoi au village
Les rosières trépignent devant la salle des fêtes. Déjà en état d'ébriété avancé, le garde-champêtre supervise tant bien que mal l'organisation. De zélés administrés s'improvisent auxiliaires municipaux, le béret bien vissé, fiers comme le coq penché du clocher. Les anciens (respectés parce qu'ils ont connu le Café-Tabac d'avant la guerre) jouent de la casquette le mégot humide collé à la lèvre inférieure, le rire gras comme les frites-saucisses qu'on sert sur les tréteaux, l'haleine fraîche comme le rosé, la bedaine héroïque.
Le bedeau, incorrigible vieux garçon qui ne connaîtra décidément ni les subtilités de l'amour ni l'usage du savon lorgne l'assistance femelle, l'oeil égrillard, un ballon de rouge d'une main, le drapeau tricolore de l'autre.
Ils sont tous là : le maire avec son écharpe républicaine qui impressionne tant la vieille Taupine, que certains prétendent de Hambourg mais qui en réalité est née au village, qui plus est ennemie farouche des Boches...
Il y a le curé bien sûr, la soutane imprégnée de naphtaline, le missel à la ceinture, prêt à dégainer au moindre appel du Ciel. Bon vivant, bon buveur, bon prêcheur, mauvais exemple, il aime ses ouailles impies, déteste les pécheurs véniels. Allez comprendre !
Le premier adjoint quant à lui ne manquerait pour rien au monde les festivités : il rayonne, auguste, le regard dur, la chique molle, enivré depuis la veille à l'idée de parader au milieu des administrés, pénétré de son importance municipale. Il brigue le trône aux prochaines élections et a d'ailleurs promis d'arrêter la chique le jour où il sera élu.
Le commis Alphonse : toujours là quand il y a distribution gratuite au buffet de la mairie, traînant odeurs de foin et relents de gnôle. Analphabète, épris de ses guêtres, le souffle chaud, le chapeau crasseux, les manches râpées, il n'est pas difficile l'Alphonse : il ne demande qu'à faire son trou au village. Et puis au cimetière aussi, il y tient chèrement. Un romantique l'Alphonse, le dernier des Mohicans.
La moitié des avinés ne sait pas ce qu'on fête à la mairie. L'autre moitié a oublié, grisée par l'ambiance, emportée par le souffle puissant, divin de l'accordéon. Peu importe le flacon : la salle des fêtes est pleine, le maire balbutie de joie - enfin d'ivresse -, le bedeau est aussi sonné que ses cloches, le père Eugène, béquilleux, danse sur ses trois pattes.
L'émotion est grande ce soir au village.
451 - Un grand homme
Il rêvait de lauriers, d'océans, de jours éclatants.
Il regardait le ciel avec gravité, prenait la parole avec emphase, marchait avec dignité. C'était un tribun, une légende, un héros dans l'âme. Plein de componction, il considérait les événements de sa vie avec la hauteur de ceux qui se savent supérieurs.
Soucieux de son image publique, il prenait soin de sa longue barbe, de l'intonation de sa voix, pesant chacun de ses mots de sorte que ses interlocuteurs soient persuadés d'avoir en face d'eux un grand philosophe, un subtil stratège, un esprit pénétrant embrassant maintes connaissances. Magistral, secret et pédant, l'homme rayonnait dans sa basse-cour. Avec ses allures de César, il occupait naturellement une haute fonction de la vie sociale.
Il avait décidé que sa mort serait à l'image de sa vie : pontifiante, exemplaire, mythique. Il se complaisait d'ailleurs à décrire ses derniers instants dans ses livres sérieux, ce qui impressionnait beaucoup ses lecteurs. Si bien que nul n'ignorait que cet homme était une statue vivante, une toge ambulante, une barbe de bronze.
Olympien, profond, solennel, ce grand personnage s'attendait à s'éteindre comme un astre : avec majesté, cérémonie, mystère.
Il mourut d'une glissade sur une déjection canine. Lorsqu'on le ramassa, sa main étreignait encore sa baguette de pain.
452 - Les affres de la condition humaine
Je suis un rebelle, un antisocial, un réfractaire, un révolté : je laisse des traces de doigts sur les carreaux propres, mets un demi-sucre dans mon chocolat, utilise du papier rose pour faire mes devoirs. Écorché vif, je pleure à tièdes larmes quand on me tire la langue, ris avec une haleine pas fraîche quand je torture des escargots en les saupoudrant de poivre.
Plus tard quand je serai grand, je me vengerai. Mon destin sera tragique, romantique, absolu. Je m'engagerai dans une voie anti-conventionnelle, héroïque et désespérée : la voie du Destin. C'est comme ça que je l'appellerai.
Et je boufferai des sucettes écoeurantes et des gros gâteaux bourratifs à m'en péter la panse, à m'en claquer les boyaux, à m'en "enchiasser" les tripes ! Et je tuerai les mouches toute la journée. Et je perdrai mon temps à faire des ronds de fumée avec un gros cigare. "La voie du Destin"...
Je suis une âme en peine, un enfant du Destin, un soleil éteint. Privé de dessert, j'erre au hasard le coeur à vif. Demain sera un autre jour. Mais déjà je serai mort en dedans de moi. Que m'a-t-on ôté de mon Destin, que je ne saurai jamais ? Charlotte aux fraise, baba au rhum, ou plus modestement banane, pomme, prune ? Allez savoir ! Je suis déjà mort, éteint, asséché.
"Privé de dessert !". Ces mots qui tuent. Trois mots intolérables... Moi qui n'ai vécu que pour mieux donner un sens au mot "dessert"... Un froid mortel gèle mon âme. Le tombeau s'ouvre devant moi. Il me faut y entrer sans mon dessert. Finir mon repas sans joie, me coucher avec un estomac frustré, moi l'affamé de sucre, poignardé dans le dos par l'injustice... Rimbaud, Baudelaire, Hugo, à moi !
Attendez-moi. De vos lointains exils, entendez-vous l'appel du désespéré aux culottes encore brèves ? Quand je serai grand mes amis, mes chers amis, je sortirai de la tombe de l'enfance et alors, alors je me ferai aviateur, croque-morts et même pourquoi pas, pâtissier !
PRECISION DE L'AUTEUR
A travers ce texte je tourne bien évidemment en dérision certains creux "rebelles" qui pour bien peu de choses usent de mots décidément trop grands pour eux...
453 - A mes bienfaiteurs
A vous chers précepteurs, à vous bienveillants conseillers en tous genres, à vous assureurs de vies, à vous guides bien droits, bien drus, bien drôles, à vous pairs, vassaux, héritiers, supérieurs, disciples et détracteurs, je destine ces mots.
Vous m'avez élevé la tête au-dessus de vos souliers, et je les ai trouvé bien cirés, bien que pompeux. Vous m'avez fait partager vos cours de récréation et même si je ne m'y suis pas amusé, votre attention n'était pas vaine. Touchant le fond de vos pensées, j'ai eu l'honneur de vous recevoir dans mes fêtes. Vous invitiez l'ennui, je chassais le cerf. Vous partiez pour Beyrouth, je revenais par un chemin. Je vous tendais un verre, vous renversiez les rôles. Vos coeurs restaient bien au secs, je me mouillais dans des affaires orageuses.
Vous les soutanes, vous les souteneurs des causes et des effets, vous les vents d'artifice, j'ai avalé sans rien dire vos postillons, salué vos matins, baisé vos doigts bagués de pigeons sédentaires. Vous avez parrainé mes dons, les bras croisés. Vous mettiez le feu à l'eau, c'était une eau-de-vie. Vous mettiez les nouilles à l'eau, c'était votre plat préféré. Je vous servais la sauce, c'était de la crème. Du gratin. Du beurre avec son argent. Au parfum d'hypocrisie. Empâtés, vous mangiez l'air de rien, la mâchoire forte, l'intestin flatté, la vie frêle. Et moi je vous regardais mastiquer, la patte fine.
Vous les marchands de carottes, de marmelade et de navets, vous avez toujours vu du bleu dans votre ciel. Vous vouliez me faire rêver. Je n'ai pas marché, j'ai volé de mes propres mains, prenant de la hauteur sur vos profondeurs. En tous sens j'allais. Tout droit vous persistiez. Dans le mur vous avez fait votre trou. Vos serrures toujours bouclées, vous avez manqué de courage. Avec vos fauteuils comme des trônes, vous étiez perchés au-dessus de mon ombre. Vous m'avez proposé fruits et légumes, marbres et coupes de cheveux, bois et peaux, neige et beurre de cacahuète, vacances et bombonnes de gaz, banques et sphères. Je vous ai écouté l'oeil égrillard, l'oreille sourde, le coeur léger.
A vous tous je n'ai que trois mots à vous dire, vous les trouverez suprêmes :
JE VOUS EMMERDE.
454 - Réponse au directeur de mon agence ANPE
L'ANPE de ma ville m'a demandé de me justifier au sujet de mon silence administratif. Avec sincérité j'ai répondu en ces termes dans la lettre suivante. Puisse-t-elle faire des disciples :
Monsieur,
Je ne me présentai effectivement pas à l’ANPE rue Notre Dame tandis que votre administration m’invita à le faire avant le 15 octobre 2004 afin de rencontrer un conseiller dans le but de «construire mon projet d’action personnalisé».
Des circonstances supérieures dictent les actes principaux de ma vie, y compris le fait de ne pas me présenter à vos services. Une folie passagère me poussa à m’inscrire à l’ANPE, alors que fondamentalement j’aspire à vivre selon d’autres normes que celles qu’imposent les (fausses) nécessités de ce monde sous l’emprise de forces prosaïques. Mon inscription à l’ANPE fut un acte de profonde hérésie dont je me repens. Par ce geste inconsidéré je me suis dérobé aux muses, j’ai failli à la Poésie, je me suis menti à moi-même.
Je ne souhaite nullement nuire aux ministères de ce monde ni les railler stérilement, encore moins bénéficier indûment de leurs largesses : le difficile apprentissage de la pitié m’interdit de succomber à ces bassesses. A bientôt 39 ans je n‘ai plus la volonté de mentir aux agents de l’administration ni de les mépriser ou de profiter de leurs services mais celle de leur enseigner un autre credo, de les élever à ma hauteur avec charité, de leur désigner des sommets plus essentiels que ceux qu’ils s’efforcent de me faire gravir.
Mon inscription à l’ANPE est le fait d’influences extérieures regrettables tenant pour vrais certains dogmes administratifs. Pressions néfastes (émanant d’âmes honnêtes soucieuses de mon avenir terrestre mais parfaitement hermétiques à la cause poétique) que je n’ai pas eu le cœur de contrer, par faiblesse, par lâcheté peut-être.
Toutefois je ne suis pas un réfractaire fanatique aux considérations professionnelles et intérêts économiques (j’excuse les profanes), et consens à venir m’humilier dans votre agence à la recherche d’un emploi à temps partiel afin d’éprouver rigueurs et douceurs, misères et gloires du salarié. Du moins me laisser illusionner par les affres dorées qui font le quotidien de mes semblables éblouis par leurs chaînes. A l’image du Christ qui accepta de se laisser tenter par le Mal pour mieux le vaincre. J’aimerais avant de rejeter avec fruit cette existence vulgaire, insane, impie (je n’ai travaillé que deux mois de toute ma vie) pouvoir l’expérimenter encore, descendre dans ses profondeurs vides. Sans fat héroïsme, avec lucidité. Entrer dans la réalité la plus triviale pour la mieux fuir, me rapprocher davantage des étoiles.
Ceci dans le dessein de convaincre mes détracteurs de ma bonne foi. Un feu de longue portée brûle en moi. Le Bien, la Beauté, l’Amour, la Poésie habitent mon âme.
Avec l’espoir que mes raisons vous auront convaincu, je vous prie de croire, Monsieur, à ma parfaite considération.
455 - A Farrebique
Le sabot dans le sillon, la main calleuse, voici l'homme des champs. Il n'a pas de lyre mais sa charrue chante mieux que vos muses. Sa terre à lui est noire, profonde, âpre et belle. Il ne maudit pas la boue, a pitié du ver, respecte l'humble chose qui gît, n'ignorant pas même l'ombre du caillou, aime tout ce qui frémit.
Il n'a pas vos délicatesses, ni votre parler fin, ni vos neuves étoffes, mais il est riche de vertus séculaires. Il tape du sabot sous la chandelle pendant que vous valsez sous des éclats d'artifice : ses moeurs simples plaisent à vos ancêtres, pères agrestes oubliés. Les battements de vos coeurs sont réglés sur l'air du temps, ses amours à lui sont fécondes. Vous êtes plus légers que lui mais il vole plus haut que vous : vous avez de la plume, de l'esprit, de l'aisance, il a de la paille.
Vous avez la culture, il a l'or.
Cet homme que vous plaignez, né entre l'âtre et l'étable, nourri de pain et d'humilité, vêtu de lin et de crasse est un grand initié. Mystères des saisons, gloire du matin, secrets du soir, légendes lunaires pour vous sont choses vues. Lui, le poing sur la herse, la têt