501 - L'auteur par lui-même
Je me trompe peut-être aux yeux de mes détracteurs, mais j'estime faire partie des gens de bien qui ont l'heur de posséder non seulement particule de naissance et noblesse de coeur, mais encore sens aigu de la laideur comme de la justice, voire mépris pour les chiens et la plèbe. En outre, je mets ma fierté non pas dans le fait d'exercer de plein droit ma noblesse, ce qui est une chose somme toute naturelle (en effet, la noblesse est aussi un âpre exercice au quotidien), mais plutôt dans le fait de pouvoir sans complexe "faire les poubelles" de ma ville. En effet, je n'ai rien à prouver à qui que ce soit, et ce en vertu du fait que je suis né sous l'aile des muses et à l'ombre des lys.
Je gifle le manant comme je lave les pieds des statues. Je crache sur le drapeau de ma patrie et chéris les porteurs d'eau. Je prône la vertu tout en enseignant la licence aristocratique. Je blâme les possesseurs de chiens et bénis les végétariens. Je baise la main de l'archevêque sans m'interdire de le tromper officieusement avec de pieux hérétiques. Pour ne déranger personne je dis tous bas ce que certains orateurs du dimanche osent dire tout haut en se croyant spirituels. Je protège ouvertement les lâches et combats les héros, par derrière si possible. Le masque est mon allié, la franchise aussi.
Je sors avec des gants, un lorgnon, une canne, du moins en théorie : chez moi le sens de la théorie est très développé. J'applique délibérément des principes caducs, anachroniques aux phénomènes contemporains. Je flatte les pauvres gens, critique les mêmes, mais tente de me faire bien voir d'eux. Je recherche la compagnie des imbéciles et des idiots. Mais aussi celle des sots et des niais. Je m'entoure de scrupules, me vêts comme tout le monde, loge au premier étage. Je pointe du doigt les vices des autres tout en me targuant d'être sans tache. Je soutiens que le ciel est olympien et que la voûte me contemple. Béni des dieux, haï des hommes, je suis l'ange à l'unique plume.
J'ai le courage d'écrire ce qui me plaît, et s'il me plaît d'aligner âneries et sornettes, ça ne regarde que moi et non mes lecteurs, nul n'étant obligé de me lire. Mais si on me lit, obligation est faite de me rendre gloire : c'est là mon plus cher droit d'auteur. J'ai le courage surtout de flagorner amis et adversaires. Et je ne m'en cache pas, contrairement à ces âmes sèches qui s'enorgueillissent d'être si bien tranchées à ce sujet ! Humble, je ploie, courbe l'échine jusqu'aux pieds de mes maîtres pour mieux me redresser ensuite, plein d'ingratitude envers ceux-là qui me veulent tant de bien. Je sers avec zèle la cause des perdants, crache facilement dans la soupe puis viens m'abreuver sans calcul ni retenue à la coupe des vainqueurs.
Telles sont mes lois, ainsi ai-je été conçu et plaise au Ciel qu'il en soit ainsi.
502 - Incursion dans l'au-delà
Lors d'une chute violente j'ai perdu connaissance et suis parti dans l'autre monde. J'ai fait un voyage inouï. Même si je suis resté au seuil de la porte, à l'orée de la Mort, voici le plus lointain, le plus fabuleux voyage qu'un vivant puisse faire :
Lors de mon "coma" j'ai abordé un rivage sans fin. Là-bas rayonne l'universelle Lumière, éclat pur émanant d'une source unique : le Mystère que l'on ne peut nommer. Le ciel était le sol, et le sol était le ciel. Je fus accueilli par des astres radieux et vis des oiseaux au vol éternel formant couronne au-dessus de ma tête. Les pensées étaient des éclairs, les mots étaient des prières, les paroles étaient des chants.
Là-bas l'Amour est un flux palpable, une chaleur visible, le sang de tout ce qui vit. C'est une énergie intarissable, un mouvement perpétuel croissant qui se nourrit de ses propres tourbillons et donne des fruits qui ne meurent pas, et qui ensemencent à leur tour. J'ai vu cela avec les yeux de l'esprit.
Il y avaient le pauvre et le riche, l'opprimé et l'oppresseur, le mendiant et le roi. Les premiers lavaient les pieds des seconds, puis les seconds à leur tour s'humiliaient devant les premiers. Les montagnes applaudissaient, j'ai vu ce que je vous dis.
Puis j'ai visité des lieux plus sombres. Là, je me suis penché au-dessus d'un gouffre, je n'en voyais pas le fond. L'abîme contenait l'orgueil, et l'orgueil était vertigineux. Me penchant un peu plus, j'ai cependant pu voir une eau noire au fond. Un visage s'y reflétait et me regardait, tout étonné.
C'était le mien.
Là, un ange est intervenu, me réintroduisant dans mon corps avant que mon âme ne s'en échappe tout à fait, et ce afin que je puisse vous raconter mon aventure.
Les incrédules seront pris en pitié.
503 - Parler creux pour tester mes interlocuteurs
Ce qui est une certitude en littérature comme en rhétorique, c'est de faire les choses à la lettre sans souci des mots relativement à leur signification intrinsèque. L'inconstance libère l'auteur des exigences de son art. Libre, il jouit de son pouvoir. Ses chaînes brisées lui confèrent justesse et exactitude, rectitude et hauteur. Sa loi fait foi. L'écrivain ne jure que par ces mots-là. Ceci est vrai aussi bien dans le contexte original du grammairien qui, précis, manie avec science et rigueur sa plume, que dans le contexte secondaire de l'auteur pris dans son propre texte. Là il devient auteur, véritablement.
Alors que le lecteur juge selon la capacité de l'auteur à l'émouvoir, le surprendre, l'auteur lui s'engage dans une voie nécessairement inconfortable et cela pour la raison essentielle qu'il possède la clé de son propre enfermement comme de sa libération. Les livres sont sa prison et ses horizons. Obligé qu'il est de reconnaître une si cruelle évidence. Il s'en évade parfois au prix d'un effort surhumain. Justement, là est son pouvoir. Presque magique. Il fascine par ses mots et son imagination est féconde, mais qu'en pense le lecteur au moment où il perd contact avec le réel, déjà emporté par les ailes de l'écrivain ? Oeuvre d'imagination ou rêve éveillé ? Fiction ou récit dans le récit ? Au lecteur de faire la part des choses, de se frayer un chemin dans la forêt de livres que l'auteur lui offre dans la foulée, disert et secret à la fois, bavard et muet. Entre l'auteur et le lecteur, admiration et rejet, fusion et incompréhension.A l'auteur de semer ses petits cailloux dans les méandres des mots qu'il jette au hasard de ses errances livresques, définitivement inaccessible au jugement du lecteur qu'il projette dans une sorte de vie rêvée, tels ces mots noirs jetés sur la blancheur de la page qui nous révèlent soudain la beauté enfantée, obscure, gémissante, douloureuse et prometteuse de l'Oeuvre.
Ce texte ci dessus écrit en moins de dix minutes n'a aucun sens. C'est une succession de lieux communs "à l'oreille", quelque chose qui donne l'impression de sonner juste tant dans le raisonnement (il n'y a aucun raisonnement) que dans les sons (association judicieuse de grammaire et de termes choisis qui vont bien ensemble et qui donnent à l'ensemble une belle et docte apparence) car ressemblant à un discours d'exégète, d'universitaire. Petite précision : pour donner plus de crédibilité à cette bouillie, il faut prendre des airs d'initié en faisant la lecture de ce texte ou en le lisant devant une assemblée.
Ce sont des phrases creuses reliées entre elles par des sonorités d'érudits, des airs de professeurs de littérature, des idées de savants. Mais il n'y a aucune idée. Il n'y a rien que des mots, des phrases qui impressionnent. Les phrases ont été écrites indépendamment les unes par rapport aux autres du point de vue du sens, seules des associations sonores et des apparences sémantiques les relient. Mais ce ne sont que des apparences de sens.
Le vrai sens général est parfaitement creux mais donne une impression de plein.
504 - Aux patrons de bistrots louches et jet-seteurs véreux
Aux puissances humaines et motrices régissant ce monde, aux chefs de files et belles mécaniques qui font avancer idées sottes et hautes technologies, aux seigneurs bagués, adulés, protégés, pleins d'amis et d'artifices, aux chimpanzés humains imbus de leurs apparences, j'oppose l'innocence de ces mots, la vertu qui n'a plus cours, la simplicité de l'eau.
Intellectuels sans coeur, cyniques repus, nantis corrompus, jouisseurs impies, esthètes dépravés, penseurs de la matière, conducteurs d'engins rutilants, maffieux aux moustaches épaisses, bandits au poil fin, patrons burnés d'entreprises douteuses, joueurs de poker, prosternez-vous devant l'ange qui passe.
Je suis la petitesse physique, la fragilité du corps, la vulnérabilité terrestre mais la force de l'âme, la puissance de l'esprit, l'éclat intérieur. Je ne suis qu'insignifiance dans votre monde, mais une gloire dans le Ciel. Vous vous croyez forts, vous n'êtes que brindilles. Vous êtes bêtes, creux, sales, vous puez le néant, le fric, le whisky.
La Vertu vous crache à la face.
505 - Choc des cultures
Lorsque j'entre dans les magasins alimentaires de certaines petites villes sarthoises embourbées dans des habitudes ancestrales, lorsque j'entre dans ces lieux hautement prosaïques que sont les chaînes de magasins, la moue volontairement hautaine, l'allure délibérément détachée, je ne peux m'empêcher -c'est plus fort que moi- de considérer de toute ma hauteur les clients affairés qui papotent entre eux, entretenant le lien social sur leurs bases communes, plébéiennes.
Leurs mines grossières, rougeaudes, le ton de leurs conversations, les soucis vulgaires qu'ils se confient, leurs manières, la toilette de leurs femmes, leur voix, leurs rires, leurs achats : tout trahit la misère de leur condition.
La bassesse de leurs aspirations alimentaires se lit sur leurs visages. Tel grossier moustachu (la moustache : signe de virilité, de séduction chez la roture) hilare et bonhomme s'épanouit à l'usine, passe ses soirées au bar, lave scrupuleusement sa voiture une heure durant , est un fidèle spectateur des jeux télévisés les plus insanes, aime le gros café, le pastis... Tout ça se voit, est écrit noir sur blanc sur sa face "d'ouvrier mécanicien spécialisé" chez Renault. Tout ça transpire à travers son air porcin en quête de satisfactions comestibles, à travers ses gros bras aux tatouages douteux, à travers sa gourmette clinquante, son maillot bon marché mal ajusté, son bob publicitaire vissé sur son front déjà ruisselant de fièvre consommatrice...
Telle autre pousseuse de chariot est une ménopausée mangeuse de viande de porc convaincue, le corps adipeux, l'esprit décrépit, atteinte à la quarantaine de pré-sénilité qui la conduira à la fin de sa vie tout droit à l'hospice, abrutie au dernier degré par une vie misée, basée, édifiée sur les biens ménagers. Une existence entière tourmentée par les trésors domestiques de son panier, consacrée aux mystères de son évier.
Voilà ce que je ne peux m'empêcher de penser lorsque je me mêle à la clientèle de ces lieux commerciaux, dans les petites villes sarthoises que je côtoie. Et je me sens supérieur à cette humanité déchue. Cette humanité vivant dans l'opulence matérielle, la pauvreté d'esprit, je lui souris par devant. Et la méprise en silence. A quoi bon tenter de lui expliquer le fond de ma pensée ? Que comprendrait-elle à mon dédain ?
Je préfère cultiver un "malentendu constructif" avec cette populace, faire croire à ces brutes moyennes que je suis des leurs, en dépit de mes manières d'aristocrate. Alors je souris à la caissière, je souris à mon voisin qui me précède. Je souris à leurs plaisanteries. Mais en moi je pense :
- " Pauvres types ! Minables ! Je ne suis pas de votre monde et vous ne le voyez même pas, âmes grossières que vous êtes ! Et vous n'avez même pas honte d'étaler vos gros quartiers de viande congelée sur le tapis de caisse ? Et vos saucisses pur porc de prolétaires dégénérés que vous avez toujours été, ça ne vous gêne pas de les exhiber là devant des esprits raffinés comme moi ? Comment osez-vous ! Et ce soir vous allez regarder TF1 en bouffant vos foutus steaks-frites ! Et ça, ça vous rassure n'est-ce pas, ça vous rend encore plus vous-mêmes, hein ? Et puis vous crèverez d'un infarctus, d'un cancer des poumons, d'un cancer de l'esprit, d'un cancer d'abrutissement, d'un cancer de roturiers ! Vous êtes des infirmes du coeur, des handicapés de l'intelligence, des sensibilités atrophiées. Moi je lis sans peine la profondeur de votre indigence sur vos visages et vous, avec vos cervelles pétrifiées dans leurs habitudes horizontales, vous êtes bien incapables de lire la finesse de mon esprit qui en ce moment vous honnit, vous dissèque, vous scalpe sans la moindre indulgence ! Vous me prenez à témoin de vos préoccupations de bovins, de vos espérances de mangeurs, de conducteurs, de cotisants... Et vous pensez que je suis des vôtres ? Si vous saviez... Abrutis, minus, petits que vous êtes ! "
Ils continuent de me joindre à leurs conversations d'acheteurs de saucisses-patates-congelées. Et moi je leurs réponds sourire au lèvres, crocs rentrés. Mais acérés. Et je me retiens de les montrer, aimable, impassible. En sortant du magasin, je leur fais un signe amical, leur souhaite une bonne journée.
Avec soulagement je respire l'air du dehors en me répétant inlassablement, comme un défoulement mental :
- " Bande d'abrutis, petits minus, pauvre humanité déchue..."
506 - Le papy fumeur
Un méchant homme hante mon jardin. L'air débonnaire, ventru, mal rasé, un petit vieux vient fumer quotidiennement sous ma fenêtre. Avec son petit chapeau, ses moustaches courtes et ses épais sourcils, tous les jours il vient cracher sa fumée chez moi en ricanant. Quel que soit le temps, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il gèle, le papy fumeur est là, qui répand son venin volatile.
D'abord il rôde autour de la propriété comme si de rien n'était, puis après quelques minutes de ce manège habituel il pénètre tout naturellement par le jardin et vient directement jusqu'à ma fenêtre. Là, il commence par scruter l'intérieur de la maison de son petit oeil pervers, puis satisfait de voir que je suis là, il entreprend de se rouler sa cigarette en prenant bien soin de ne rien me laisser perdre du spectacle. C'est à ce moment-là qu'il arbore son fameux petit sourire vicieux à travers les carreaux... Et c'est parti pour des heures. Oui, pendant des heures et des heures le papy fumeur grille cigarette sur cigarette, debout sous ma fenêtre sans jamais se départir de son petit sourire vicieux. Mais sa présence importune ne se limite pas à l'activité tabagique, non... Entre deux bouffées il tousse, crache, ricane, fait des ronds de fumée. Il s'amuse encore à salir mes volets en y écrasant ses mégots, dépose ses cendres sur le mastic des carreaux, fait des dessins avec... Bref, durant des heures et des heures, il fait un vrai numéro sous ma fenêtre !
Et moi, tétanisé par le regard narquois de cet invétéré fumeur qui m'épie et que la mauvaise saison ne rebute pas, bien au chaud chez moi je le regarde faire, à la fois fasciné et horrifié. Je passe mes journées à observer cet intrus s'adonnant au tabagisme actif qui m'observe à son tour, tout à son activité malsaine. Enfin le soir vers dix-huit heures il part. J'attends qu'il disparaisse complètement de chez moi. Alors c'est chaque fois le même rite : pestant contre l'infernal petit vieux je sors ramasser avec des gants ses mégots répugnants, dégoûté par les bouts de cigarettes à moitié couverts de crachats. Et je nettoie l'emplacement que le lendemain il viendra salir de la même façon, à la même heure.
J'ignore qui est cet inquiétant papy fumeur et ne cherche plus à savoir qui il est ni d'où il vient. Sa présence me suffit. Et l'idée de l'interroger m'est passée, tant je crains que vexé par mes questions il ne disparaisse de ma vie. En effet, je me suis assez vite rendu compte qu'il meublait mes journées en y apportant un délicieux frisson ainsi que de vertigineuses interrogations. Je crois que sans ce mystérieux visiteur je m'ennuierais ferme dans ma maison. Chaque jour j'attends sa venue, terrorisé et intrigué, impatient et inquiet.
En fait il occupe avec fruit mon existence. C'est pourquoi chaque soir, même si je maugrée, je nettoie de bonne grâce les saletés déposées sous ma fenêtre par l'infatigable fumeur. Jamais je n'ai pu me résoudre à clore l'entrée de mon jardin par laquelle passe le papy fumeur depuis maintenant vingt-cinq ans.
507 - Avarice extrême
Âgé de quatre-vingts ans, j'ai passé une existence calculée à la bouchée près. J'ai pu conserver une bonne santé naturelle dans un corps toujours maigre avec plein de choses sensées dans la tête. Je possède un coffre bien rempli mais surtout pas de femme : ça coûte. Vivre d'air pur et d'eau claire, ça ne mange pas de pain, aussi ai-je vécu intensément avec deux fois rien. Jusqu'à satiété j'ai respiré l'air, bu l'eau qui ne me coûtaient que la peine d'ouvrir la bouche. Au-delà de ce qui est humainement possible j'ai repoussé les limites de l'économie. Une vie entière à tout compter. Homme sage, avisé, à l'abri du besoin, je suis fier de mon destin. Jamais je n'ai abusé de chandelle, ni de gras, ni de rien qui soit inutile. La joie de l'économie me fait tenir en vie depuis quatre-vingts ans.
J'ai passé tous les hivers de ma vie sans chauffage, je n'en suis pas mort ! Même si le bois est gratuit, ça n'est pas une raison pour le gaspiller. De fait j'ai amassé un trésor de fagots presque jamais utilisés. J'ai mangé de la soupe froide tant que j'ai pu, ma foi je ne m'en porte pas plus mal... J'ai toujours refusé de payer ce que je pouvais obtenir par mes propres moyens, et j'ai bien fait ! Avec un peu de patience, d'esprit judicieux et de courage je peux toujours manger sans rien débourser... Des pommes tombées au bord des fossés ? Voilà du bon cidre pour toute l'année ! A condition bien sûr de le boire à petites gorgées... Des pissenlits sur le chemin ? A moi la bonne salade ! Et le boulanger, vous croyez que je vais l'engraisser ? Ca fait bien longtemps que j'ai oublié le goût du pain frais... Je n'ai qu'à passer dans les fermes la nuit pour récupérer les quignons jetés aux chiens et aux canards. C'est-y pas honteux de donner du pain aux animaux ? Même vieux, du pain c'est du pain. Personne ne me convaincra du contraire.
Vous pensez peut-être que je ne suis pas un homme propre ? Pas besoin d'acheter du savon quand on a de la cendre qui fait aussi bien l'affaire ! L'eau froide de la rivière et la cendre de ma cheminée ne me coûtant rien, je me lave autant que je veux. Il n'y a aucune raison pour que je me prive de ce plaisir gratuit. Je suis riche de pain dur, riche d'eau claire, riche de pommes, riche de pissenlits, riche de cendres, pourquoi dépenserai-je des sous à acheter du pain dur, de l'eau, des pommes, des pissenlits et de la cendre alors que je les ai naturellement sous la main ? Toutes ces bêtises, ce ne sont que des prétextes pour faire dépenser les honnêtes gens !
J'ai eu des amours dans ma vie. Vivant sans femme, j'ai pu reporter mon affection sur mes animaux. Quand on aime les animaux, vous croyez peut-être que ça les rend moins tendres, moins bons ? C'est du pareil au même ! Le goût ne change pas, alors pourquoi me serai-je privé de les manger ? J'ai aimé comme un homme impartial mes poules, mes coqs et mes dindes : je les ai nourris au grain près. Chacun a eu sa part, ni trop, ni pas assez. Devant Dieu je le jure. Sévère mais juste.
Les femmes je les ai aimées aussi, mais avec prudence. C'est qu'elles m'ont toujours inspiré un effroi viscéral. Les approcher, c'est déjà mettre la main à la poche. Une fois qu'un propriétaire de biens pose le doigt sur une femme, moi je dis que c'est l'engrenage. Tous ceux qui se sont mariés autour de moi, à la fin de leur vie je me rends compte qu'ils ont dilapidé une fortune à élever une famille ! J'ai mal pour eux. Aussi me suis-je toujours méfié de ces dépensières. Toute ma vie je les ai fuies, me contentant de les regarder de loin, une main sur la bourse, l'autre sur le coeur car je suis un homme sensible... Ce qui me console, c'est que quand je fais mes comptes, je me dis que finalement j'ai bien fait de rester seul toute ma vie.
Je n'ai pas encore fini ma vie, je tiens bien debout sur mes deux pieds ! Je compte bien économiser pendant encore vingt ans. Il n'y a pas plus résistant que moi.
Ma devise : la dépense, ça use. L'économie, ça conserve !
508 - Une belle cause
Je traverse les profondeurs du cosmos, sonde l'immensité des âmes, voyage dans l'infini des rêves pour souffler sur l'aile de l'insecte, déranger la poussière ou m'asseoir à côté de l'affamé.
Je suis le compagnon des pauvres, l'ami des princes, le fils de la fortune et le frère de la misère. Je suis couvert d'or et vêtu de haillons, je mange des lauriers et crache du vin. La mort est à ma droite, l'enfer est à ma gauche. Devant moi, la Lumière. Derrière, mon ombre. Je ne porte aucun masque car j'ai mille visages. Sur mes épaules, un fardeau qu'allègent deux ailes.
Je marche pieds nus, mais ma route est dorée. Je dors à la belle étoile, mon lit a la légèreté, la douceur du vent. Je chante dans les cimetières : les marbres sous mon frisson deviennent chauds comme la braise. L'Amour m'appelle souvent, je le piétine en quelques mots. Je suis là où on ne m'attend pas.
Les sots essaient de me mettre en lignes, de me boire dans toutes les coupes, de m'apercevoir dans les nuages, au clair de Lune ou dans les chemins creux. Mais je suis insaisissable, je me cache sous les chapeaux et dans les gouttières, sous les jupons et dans les petits souliers. Je fuis les statues et la pompe. Loin des regards, j'apparais comme un chat. Je suis silhouette sur les toits, cri dans la nuit et songe diurne. Mon pas résonne comme le sabot d'un âne, cependant il est tout de velours. Je ne suis pas celui que vous croyez. Je vous crache au visage et vous chante mes malheurs, je baise votre front et vous berce au son de ma lyre.
Je tombe du ciel par hasard, vous m'appelez la pluie, la graine au vent ou le givre, et moi je vous dis que je suis la Poésie.
509 - Vignale me pose dix questions
Le célèbre et contesté VIGNALE m'a posé dix questions exquises à travers une de ses fameuses e-terviews dont il a le secret (je crois qu'il est également l'initiateur du concept).
1. Bonjour RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA, je suis ravi de vous accueillir en carré VIP sur Le Mague. Ayez l'obligeance de vous présenter à nos lecteurs (pour les malheureux qui n'ont pas le bonheur de vous connaître). Habitez -vous toujours dans cette jolie province du Mans ?
1. Bonjour Maître. Effectivement, j'habite toujours dans cette verte région où poussent pommes à cidre et mauvaises herbes. Il y a bientôt trois ans, Le Mans fut passablement honoré de me compter parmi ses nouveaux habitants. Précisons qu'en esthète digne de ce nom je loge dans les hauteurs aristocratiques de la cité (la partie vieille de la ville : le "Vieux-Mans"), à l'ombre des tours gallo-romaines qui donnent aux remparts leur aspect... gallo-romain justement. La vitrine ne manque pas de prestige, ma foi ! Je dirais que le Vieux-Mans, pompeusement renommé "Cité Plantagenêt", est l'équivalent provincial des Champs-Elysées pour Paris. Disons que j'habite les Champs-Elysées, ce sera plus simple.
2. Vous avez du style, vous aimez la langue comme personne et elle vous le rend bien, comment êtes-vous entré en littérature vous qui êtes désormais La Littérature ?
2. J'ai de de la plume, c'est peu dire. Cependant, qui vous dit que j'aime la langue ? Je la respecte avant tout, la sers du mieux que je peux. Je la crains et la courtise, la toise et l'encense. Avec froideur, hauteur, dédain. Parfois je me montre d'une mesquinerie inouïe envers cette très exigeante, très autoritaire et très belle maîtresse. C'est ma manière à moi de l'aimer. Je suis surtout à ses ordres : elle devant, moi derrière. Je suis entré en littérature par la porte étroite. Je ne connais qu'une vérité en littérature : le travail. Je ne tolère que l'excellence chez moi, aussi suis-je tout naturellement devenu LA LITTERATURE. Il n'y a là aucun mystère. Ajoutons pour être honnête que mon âme est de fort belle qualité : mes rêves ont de l'éclat, mes aspirations de la noblesse, mes amours sont vertueuses. Bien évidemment le travail ne saurait suffire dans cette affaire, il faut d'abord partir d'une base solide. Le sous-entendu va de soi.
3. On peut lire plus de cinq cents de vos textes (courts) sur Internet. Vous êtes très prolifique, doué et travailleur, d'où vous vient cette frénésie littéraire ?
3. Le besoin d'être admiré, reconnu, apprécié des beaux esprits, le besoin de briller en mondaine société comme en plus crapuleuse compagnie. J'aime les personnages. Des plus insipides aux plus éclatants. Je suis un humaniste accompli : selon moi les six milliards de personnes que compte notre Terre sont chacune un roman passionnant. Je suis d'autant plus prolifique, doué et travailleur que la littérature, quand on y réfléchit, c'est bien peu de chose. Mes textes, ça n'est que de la littérature. Autant dire, rien ou presque. Du vent (je vais revenir plus loin sur cette notion de vent, ambiguë). De la pure vanité. La vie est ailleurs en vérité. Toutefois, plus rarement la Littérature a une fonction salvatrice pour le lecteur. Les lettres peuvent faire office de béquille morale et sociale pour certains. Combien de sots ont été sauvés par la Littérature ? Aux indigents du coeur et de l'âme je professe l'ivresse littéraire. Je souhaite faire partie en tout cas des très rares auteurs qui ne sont pas vains. Si ma Littérature c'est du vent comme l'est en général toute littérature, j'espère au moins que le souffle ne contient pas que du vide, qu'il est d'essence plus divine que météorologique.
4. Vous le savez je considère que vous êtes un des internautes les plus doués de sa génération, comment expliquez-vous que Gallimard, Grasset et les autres ne se battent pas plus pour vous avoir dans leurs petits papiers ?
4. J'ai ma fierté d'auteur moi aussi. Au nom de quel petit dieu de l'édition devrais-je sacrifier mon amour-propre ? Pourquoi devrais-je me sentir obligé de m'abaisser devant des statues de plomb ? Mon talent d'auteur ne m'engage nullement à faire le singe savant devant les rois du cirque. Certains le font, ça les regarde. Le statut d'auteur ne permet pas toutes les licences, à mon sens. J'estime que ce sont les éditeurs qui devraient venir à moi, et non l'inverse. Mon rôle est d'écrire, pas de courir après les éditeurs. Chacun son métier. Si les grands éditeurs parisiens ne me connaissent pas encore, cela prouve qu'ils sont de mauvais éditeurs. Leur travail devrait consister à aller dénicher l'oiseau rare là où il vit, et non à attendre que celui-ci vienne à eux à tire d'ailes. Je le répète, chacun son métier et j'ai mon amour-propre.
5. On pourrait vous croire anachronique mais ce serait une grave erreur, en fait vous parlez avec un style élégant et un peu suranné de la vie moderne et de ses drames. A ce propos j'ai lu un très beau texte "écologique signé" de votre (belle) plume...
5. L'anachronisme n'a rien de honteux. Détrompez-vous, je suis vraiment anachronique. C'est voulu. Je suis sensible à l'élégance, à la classe, à la courtoisie, aux nobles élans et aux petits vices mesquins. J'affectionne les atmosphères mélancoliques, désuètes, délicates et tristes. Vous auriez dû citer le titre de ce texte "écologique" que vous évoquez car je ne vois pas de quoi vous voulez parler... Il y a 508 textes actuellement sur mon site. Dés lors, la précision s'impose.
6. Vous avez un côté un peu dandy et on aimerait en savoir plus sur votre mode de vie... comment se passe une journée ordinaire de RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA ?
6. Je suis un authentique dandy. Modestement, je me lève aux aurores. Je porte canne, lorgnon, gants blancs et chapeau. Du moins en esprit, théoriquement. Un vrai dandy n'a pas besoin d'artifices pour s'affirmer comme tel, n'est-ce pas ? Aussi arboré-je avec morbidesse et hauteur quelque vague manteau rapiécé en guise de canne, lorgnon, gants blancs et chapeau. La qualité du tissu ayant finalement une moindre importance, le port seul compte. Il doit être dédaigneux, distingué et détaché à la fois. Une moue inébranlable signe définitivement ma hauteur. La moue aristocratique me sied à merveille.
7. Je crois savoir que vous avez quelque animosité envers ce cher Juan Asensio animateur du célèbre Blog du Stalker. Quel différend vous oppose à cet écrivain bien connu de la toile ?
7. Asensio est un bel esprit. Il est brillant, pénétrant, vif. Sa plume est dense, sérieuse, riche de citations, mais parfaitement dénuée de vie. C'est un universitaire érudit, un compilateur de savoir oiseux. Autant dire qu'il est atteint d'une maladie qui s'aggrave avec le temps. Asensio est utile aux purs intellectuels, il donne à leurs neurones en mal d'agitation stérile les contacts nécessaires à leur bien-être primaire. Asensio est un talentueux déclencheur de synapses. Avec lui les neurones doctement ébranlés sont voués au seul plaisir - mais quel plaisir ! - d'être mis en contact les uns avec les autres.
8. Si vous aviez un empire qu'en feriez-vous ?
8. Écoutez, je ne vais pas faire de littérature. Si j'avais un empire, j'en ferais un royaume. Mieux encore : une république. Les lettres y brilleraient d'un éclat... assez moyen. En effet, je mets en avant l'Homme. Je crois en la beauté (terme général désignant Vérité, Beauté avec un B majuscule, Bien, Progrès de l'Esprit, etc...). Et plus je crois en la beauté, moins je crois au mal.
9. Vous trouvez que le roman est un genre mineur, n'aurons-nous vraiment jamais le plaisir de vous lire sous cette forme-là ?
9. Je n'ai ni le souffle nécessaire ni l'esprit assez corrompu par les moeurs littéraires contemporaines pour écrire un roman. Jamais je n'accepterai d'être associé à la racaille de la plume qui amoncelle pavé sur pavé dans les librairies. L'inflation "littéraire" ôte nécessairement son prix au roman. Plus les illustres Tartempion écrivent, moins la Littérature est tirée vers le haut. Les éditeurs ont de plus en plus tendance à ratisser large. Nous vivons dans une société décomplexée où bien des trivialités sont devenues possibles. Ainsi n'importe quel faiseur de mots peut se targuer d'écrire du roman au kilomètre. Savez-vous qu'en France un livre paraît tous les quarts d'heure en moyenne, et ce tout au long de l'année ? De rares poissons d'envergure surnagent héroïquement dans cette mer pleine de crevettes, poisseuse à souhait. Je n'écrirai pas de ces romans jetables qui polluent notre culture plébéienne. Je n'écrirai pas de roman, ou alors ce sera une oeuvre immortelle. L'infini ou rien du tout. Si je parle en belles lettres, c'est pour que le Ciel entende ma voix. Mais si je n'ai rien à dire aux anges, je la ferme définitivement jusqu'à la tombe. Ce que devraient faire la plupart des "romanciers" d'aujourd'hui.
10. Par quoi voulez-vous terminer cette interview cher RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA ?
10. J'ai été ravi de répondre à vos questions. Je les ai trouvées intelligentes, drôles, spirituelles. Mais c'est l'heure de me concerter avec ma muse. Terminons sur ces mots pleins de promesses, voulez-vous ?
510 - Des pensées secrètes
Marquis,
Hier dans le parc j'étais presque au paradis. Vous étiez là, beau, hautain, maniéré, couillu comme un cerf, cynique et tendre. Et moi, Demoiselle évanescente tout en dentelles et cheveux noués, folle et guindée, grave et frivole, ivre et digne, en secret je brûlais pour vous. Et je baisais le Ciel, baisais vos pieds, baisais votre perruque en fermant les yeux... Vous n'y voyiez que du feu, sot que vous étiez ! Et toutes ces femmes autour de vous qui caquetaient en robes de soie et décolletés ! Diable ! J'enrageais ! Ha ! Beau Marquis, comme j'aurais voulu être seule en votre compagnie dans le parc, élue entre toutes les peaux laiteuses...
Je rêvais de vos mains de pianiste sur mes vallons menus, de vos doigts bagués d'or fin sur mes bijoux frêles... Je rêvais de votre manche énorme secouant mondainement mes entrailles en émoi. Grossement couillu Marquis, vous me mettiez en pâmoison. Ha ! Quand verrai-je vos belles burettes rendre à mes profondeurs nobles les honneurs qu'elles méritent ? Je vous aime Marquis, vous aime, vous aime... D'un amour de Demoiselle, d'un amour de vierge parée de rubans de Chine, d'un amour de petite Marquise enfin.
Je vous revois près des glycines, dans la roseraie, regardant avec mélancolie les cygnes du parc glisser sur l'onde... Las ! Votre cour de femelles empressées m'était odieuse dans ce décor idéal ! J'étais la plus belle, la plus jeune, la plus précieuse, affectée à l'extrême jusque dans ma façon de porter l'ombrelle du bout des doigts, et vous Marquis vous ne sembliez avoir d'yeux que pour ces épaisses engrossées qui avaient de la chair à offrir mais point de finesse ! M'avez-vous vue Marquis ? Ma gorge est pareille à celle de la statue de la fontaine du parc. Ma cuisse a tout de la cuisse de biche. Voyez mon séant doux, joli, cher Marquis, voyez mon séant : il n'a pas d'égal chez vos oies grasses.
Marquis, dimanche prochain je vous reverrai au parc. Vous n'ignorez plus ma flamme, aussi promettez-moi de ne me plus faire injure. Vous chasserez du parc ces châtelaines empâtées. Quelle Demoiselle souffrirait une telle concurrence ? Je suis jeune, svelte, pleine d'esprit, c'est pourquoi à l'ombre des glycines, profitant des parfums subtils de la roseraie, jusqu'à ce que le cygne chante vous me remplirez et le con et le cul de tout le contenu de vos bonnes grosses couilles de cerf en rut.
511 - Merci Nestor !
Nestor,
T'es pas très beau, pas très brillant, pas très courageux, mais que ce que tu es fort pour la gnôle ! Un vrai héros de la bouteille. T'es toujours fauché mais jamais à cour d'idées noires. Pour mon anniversaire tu m'as offert deux ou trois baignes, merci de ne jamais m'oublier en toutes circonstances, Nestor. Sais-tu qui c'est qui t'aime ? Les mouches qui te tournent autour, et pis les rats que dans ta fainéante bonté tu engraisses.
Merci Nestor, t'es un gars bien.
Heureusement que je suis là pour te tenir bien gras et payer ta gnôle, sinon comment tu ferais pour faire ta sieste toutes tes journées à rien faire à part cogner ton monde ? Pour être un foutu salaud, crois-moi t'en es un. Moi ta femme, moi ta bonne à tout faire, moi ton sac à coups, des bleus j'en ai reçu en cadeaux d'anniversaires, et pas que pour mes anniversaires d'ailleurs. Pis pas des petits bleus hein ! Non, des sacrés gros gnons putôt. Pour ça t'as été assez généreux avec moi Nestor, je peux pas dire le contraire.
Merci Nestor, avec toi c'est tous les jours fête.
Tu as des capacités, je te l'ai toujours dit. Quand tu veux, tu peux. Plus volontaire que toi, je connais pas. Quand tu cognes, tu cognes ! Pis quand tu bois, tu fais pas l'économe Nestor... Et sans manière encore : au goulot comme un vrai coullu que t'es. Pis quand l'une est finie, hop ! Y'a l'autre qu'est sirotée aussi sec ! Tu y vas jusqu'à ce qu'il y en ait plus. Après tu re-cognes. Tu re-cognes parce qu'il y en a plus ou parce que t'as assez bu pour commencer à faire le malin, ça j'ai jamais su exactement, mais enfin c'est un détail.
Merci Nestor, t'es pas une mauviette.
T'as toujours aimé tes clebs. C'est un amour mordant que tes bêtes te rendent, tu sais. Tu les aimes avec le bâton tes chiens. T'as du coeur Nestor. Pis tu te fais des soucis diététiques pour eux, tu les as mis au régime-maison : eau salée et raclée tous les matins. C'est ton sport à toi, après la bibine de la nuit. La raclée aux chiens, ça te mets toujours de bonne humeur pour commencer ta journée. Pis pour te mettre en forme le soir, la raclée du matin aux chiens, c'est moi qui la prend. T'as le coeur pourri jusqu'à l'os c'est vrai, mais pour ce qui est de ton poing fais-moi confiance, il est encore solide. Ton tout petit braquemart d'ivrogne il est toujours mou comme une grosse chique avachie, mais que ce que tu cognes dur et longtemps ! C'est l'essentiel. T'es un homme, un vrai de vrai qui fait la loi et qui sait diriger son monde !
Merci Nestor, t'es un chef.
T'aimes les femmes, t'es plein de classe avec elles, t'es plein d'attentions, t'es plein de fleurs, enfin disons qu'il y a un ou deux pétales qui traînent dans ton bouquet d'épines, t'es même plein tout court Nestor. Tu sais leur dire les mots qu'il faut aux femmes : tu parles avec les mains. T'es distingué comme un verrat. Tu causes pas, tu y vas directement. Pis quand ça passe pas, tu cognes. C'est ta manière à toi d'exercer ta mâle séduction. Ton approche personnelle du beau sexe est quand même assez sophistiquée, y a pas à dire... T'es imaginatif Nestor. Tes couilles elles sont pleines de gnôle, mais tu sais rendre hommage aux demoiselles, à ta femme, à la serveuse du bistrot : t'es impuissant alors tu les cognes.
Merci Nestor, t'es un homme.
512 - La conversion de la dévote
Marie-Agnès était une caricature de vieille fille. La trentaine osseuse, l'oeil méchant, la voix sur-aiguë, dans son village elle voulait passer pour une sainte, une bonne, une pieuse femme. Ainsi elle montrait sa grandeur d'âme en rendant visite aux moribonds : avec zèle elle fermait leurs volets, leur clapet, puis leurs paupières. Accompagner les mourants la gonflait d'une importance locale. Mais surtout, s'imposer dans les derniers instants de ceux qui basculent vers la tombe lui procurait un sentiment de puissance inégalé. Elle aimait contredire tout le monde, médire sur tout, chasser joie, douceur, tendresse. Son plus grand vice de frustrée.
Officiellement Marie-Agnès était une enfant de choeur, une femme économe, une onctueuse, sereine, admirable altruiste. En fait c'était une enragée au coeur plein de fiel, une âme tourmentée par les plaisirs de la chair, une solitaire obsédée par l'argent au point que l'avarice était son second vice.
A la nuit tombée elle rôdait parfois autour du café de l'église en quête de saillies immédiates et perverses avec quelque ivrogne titubant. Pire : elle faisait des avances à son curé âgé et bossu qui ne buvait jamais !
Le baron du village voisin entendit parler de cette célibataire hypocrite et méchante et en bon esthète qu'il était, il eut des vues sur cette exquise corrompue. Celle-ci devint son amante. Mais bientôt lassé par cette conquête au chant strident, le baron s'en débarrassa promptement. Cette dernière, plus acrimonieuse que jamais en conçu une inextinguible rancoeur envers son curé, allez savoir pourquoi ! Le dimanche suivant elle se mit en tête de sonner les cloches aux cotés du bedeau. En fait elle souhaitait corrompre l'innocent, mais ne parvint qu'à décrocher la cloche à force de rage.
L'airain, en ayant chu lui fêla le crâne.
Depuis Marie-Agnès est devenue sage, tendre, vertueuse, généreuse, et aime sincèrement son prochain, elle qui jadis derrière ses sourires fourbes était si féroce au grand jour, si odieuse dans l'ombre. La louve hier hurlant à la mort aujourd'hui bêle comme une agnelle.
On dit qu'elle est devenue folle.
513 - La poule et le coq
Votre visage est une eau morte, une flaque trouble et morne qui reflète la vacuité de votre âme, la sottise de votre pensée, le vide de votre tête. Vous avez toutes les apparences de la stupide, commune, terne créature que chante avec éclat ma plume esthète.
Ma lyre est cruelle, faite-lui honneur : demeurez ce paysage plein de grisaille. Laissez-vous peindre, mes couleurs vous habilleront de ridicule. Ma gloire est dans votre misère, la vôtre est dans ce chant que je vous destine.
514 - Les couilles de l'abbé
L'abbé Brisson avait des couilles bien singulières qui faisaient sa réputation à des kilomètres à la ronde autour de sa paroisse. Des couilles de singes, des couilles de chameau, des couilles se sodomite pensez-vous ?
Non, des couilles en or.
L'abbé louait ses couilles aux pécheresses, ce qui était plus rentable que de faire la quête le dimanche. A mesure que se vidaient les roupettes de l'homme pie, les caisses de la paroisse se remplissaient.
Bientôt le clocher il put refaire. Les cloches du village résonnèrent plus claires que jamais dans l'air du matin :
"L'abbé à des couilles, des couilles de singe, des couilles de chameau, des couilles de sodomite ? Non, des couilles en or !"
515 - La vieille chouette
J'habite en face du cimetière avec vue sur tous mes anciens voisins et pis l'Eustache qu'avait fait les tranchées. On m'appelle "la vieille chouette" dans le village. On dirait que ça gêne certains que je soye toujours vaillante quand d'autres y sont à mordre la racine à six pieds en d'ssous terre... C'est pas à quatre-vingt-quatorze ans que je vais déménager de ma maison ! Si y en a que ça contrarie, on verra qui c'est qu'aura le dernier mot, vu que j'habite en face du cimetière pour ceux qu'auraient pas compris.
Depuis ma fenêtre j'ai assisté à toutes les entérailles ! Ca fait plus de cinquante ans que ça dure, pis je peux vous dire que c'est pas prêt de s'arrêter de sitôt. Pour ça, le temps m'a toujours donné raison. Des curés, j'en ai vu : des gros, des maigres, des riches, des miséreux, des cocus, des mollassons, des brillants, des pas jolis à voir... Y sont tous à sucer le pissenlit par la patte à l'heure qu'il est. C'est pas pour rien que j'habite en face du cimetière : je les ai tous enterrés.
Quand ça sera à mon tour d'aller sonner la cloche au Diable, y aura pas queue pour mon cortège. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ? C'est quand même pas les invités qui vont aller mourir à ma place, non ? Moi je dis que ce qui compte, c'est d'avoir toujours la tête haute, même quand on est allongé la tête en bas. J'ai ma fierté. Quand je passerai de l'autre côté, personne pourra dire que j'aurai manqué de hauteur avant de descendre dans le trou. Déjà rien que le corbillard, y'en aura pas vu que j'habite en face du cimetière. On m'enterrera à dos d'hommes. De ma fenêtre je domine les trépassés, alors vous pensez bien que de la hauteur, j'en ai jamais manqué. C'est pas pour flancher au dernier moment.
Depuis mon nid de chouette j'en ai vu des choses. Et des pas toujours belles. Comme quand l'Albertine elle a fait main basse sur les fleurs de la tombe de l'Eugène un jour de nuit sans lune... Je l'ai bien vue moi ! Pis quand la grosse Gertrude elle a fait venir le bedeau pour le déniaiser derrière le caveau de famille, vous croyez que ça m'a échappé ? Vu que j'habite en face du cimetière, je fais que ça de regarder ce qui s'y passe, alors vous pensez comme je connais tous ses hôtes ! De drôles d'oiseaux ! Ha ! J'en aurais encore des choses à dire sur les événements du cimetière ! Je pourrais tenir un journal. D'ailleurs j'en tiens un. A ma mort, croyez-moi ça va faire du bruit dans le village. C'est pas pour rien qu'on m'appelle "la vieille chouette". On m'enterrera seule, je me fais pas d'idée là-dessus. C'est pas ça qui me fera flancher. Depuis ma fenêtre, personne pour me tenir la planche.
Raide je serai. Seule. Mais la tête haute, jusqu'au bout.
516 - Buvons !
Buvons, buvons car le vin est le suc des étoiles et l'ivresse est belle !
Buvons à gorge déployée, la mort ne devancera pas pour autant son heure. Un verre de plus, un verre de moins, elle viendra à point : attendons-la avec des bulles dans la tête. Buvons sans remords, Bacchus saura trouver les mots pour faire légers les pas de la Faucheuse.
Buvons, le sang de la vigne fait chanter les âmes. Buvons ! Le jus du raisin trouble les idées, éclaircit les coeurs. Buvons, le son du glas résonne moins grave lorsque teintent les verres : l'airain est durable mais sinistre, le cristal fragile mais joyeux.
Celui qui boit ne peut être un méchant homme. Qui s'humecte le gosier abreuve l'amour. Qui arrose son palais met le feu à son âme.
Mortel, la coupe devient sacrée dés lors que tu la portes à tes lèvres : le vin est l'eau des anges, le miel du Diable, l'onction de Dieu, le lait de l'âme.
Buveur, si la bouteille parfois est âpre, l'étincelle est divine. Même lorsque le vin pique ta gorge, il caresse tes espoirs les plus doux. Chéris ce poison qui te rend la vie belle ! La Camarde jette une ombre mélancolique sur tes jours comptés, alors que la vigne répand sa lumière sur ton front amnésique.
517 - A l'aimée
Ton visage est une photo jaunie, une image d'antan, ton âme une atmosphère désuète et tendre. Tu es une idée, mon idée de l'amour : un parc, quelques feuilles au vent, un serment, une prière mélancolique. Un murmure. Tu es une chandelle qui passe. Ta clarté timide trouble la nuit. Astre trop pâle, le jour te nuit : tu luis à l'ombre.
Tu es un crépuscule, un soir vernal, une sensation vespérale, deux ailes dans le couchant. Tu es ma relation intime au temps : avec toi les années pèsent, s'allègent, se répètent, se perdent dans le flou.
Chaque jour est un espoir de retour au parc, décor idéal de nos âmes candides.
Ton reflet pour toujours est figé dans ce parc. Cette image d'antan, cette photo jaunie, cette atmosphère désuète et tendre, cette idée mienne de l'amour, je la retrouve parfois à l'entrée du parc, intacte, vouée à l'éternité, à travers cette statue qui te ressemble.
518 - Une ferme en mars
Il pleut sur la ferme sarthoise. Les toits soupirent, les gouttières chantent leur ennui, dans la boue ruisselle une onde triste : le mois de mars prend parfois des allures sinistres dans les campagnes. La jeune fille regarde tomber la pluie maussade à travers les carreaux. Elle se sait laide, sans avenir, vouée à la solitude.
De la buée formée par les exhalaisons d'un pot-au-feu qui mijote voile les vitres de la fenêtre donnant sur la Misère : une basse-cour morne couverte de flaques. D'un geste las la jeune fille passe la main sur le carreau embué. Pour mieux voir l'enfer sous la pluie, peut-être.
Assis près de la cuisinière, ses vieux parents attendent en silence. Ils regardent dans le vide, la tête pleine des minutes qui passent. Le pot-au-feu semble être la seule cause apte à combler ces âmes pareilles à des souches. Le tic-tac de l'horloge séculaire tue à petit feu le temps qui s'étire, s'étire... La jeune fille regarde toujours la basse-cour trempée. Figée devant la fenêtre, elle n'entend plus le sempiternel tic-tac du cercueil derrière elle. Et ce pot-au-feu haï, exécré, abhorré qui suinte la torpeur, la province, les habitudes... Ce satané pot-au-feu, trésor des hospices qui réjouit la vieillesse et afflige les anges...
Prend-elle pleinement conscience à cet instant précis du malheur de sa vie ? Après un long soupir, comme possédée par une folie libératrice, elle hurle de toutes ses forces face à la fenêtre honnie !
Puis sort devant les vieillards hébétés, court devant les étables, quitte la ferme, court encore à travers champs, longtemps, fouaillée par les éléments, déchirée par les ronces, enfin s'arrête, essoufflée, la tête levée vers le ciel, le visage luisant de pluie et de pleurs mêlés, et dans des sanglots profonds, déchirants, s'adressant aux nuages :
- Emportez-moi, amis d'en haut ! Emmenez-moi dans vos hauteurs tourmentées et magnifiques ! Laissez-moi vous chevaucher, prenons ensemble la direction de l'éternité, chers voyageurs célestes ! Faites-moi oublier mes sabots, vous qui avez des ailes. Faites légère ma vie. Ne voyez-vous pas que je traîne de la boue à mes semelles ? Peuplez mes nuits de rêves splendides, car en plein jour je ne songe plus au bonheur... Accordez-moi une seconde chance vers les astres, puisque je m'enlise en cette terre où tout meurt autour de moi. Je suis laide, je suis seule, je suis damnée, aimez-moi au moins un peu, vous les nuages ! Aimez-moi, vous qui passez si haut au-dessus de la ferme où pour ma peine j'ai vu le jour ! Aimez-moi une fois, au lieu de me punir encore de vos larmes moqueuses !
La fièvre retombée, l'hystérie passée, son chagrin déversé dans le ciel sourd, ses espoirs semés au vent inutile, sa prière envolée vers les nuages impassibles, l'éplorée tristement s'en retourne vers la ferme, trempée, grelottante, résignée, le pas plus pesant que jamais. Là-bas deux vieillards l'attendent. Certes secoués mais ne se départant pas de leur solide sens des réalités : au retour de leur fille, ils la réconforteront avec les moyens à leur portée.
Avec un peu de chance, le pot-au-feu sera encore chaud.
519 - Une chambre d'enfant
L'enfant est endormie sur le lit. C'est une belle adolescente. Sur le mur au-dessus d'elle, un crucifix. A son chevet, des fleurs fraîchement cueillies répandent leurs effluves subtils. Le vase qui les contient est un cristal pur. La pénombre est solennelle.
Une grande paix règne dans la chambre. Le silence est tel que même la respiration de la dormeuse est imperceptible.
Avec ses cheveux blonds disposés comme une auréole autour de son visage, l'infante aux joue pâles à l'air d'un astre. Elle rayonne sur l'oreiller.
Mais surtout, elle sourit, yeux fermés, bouche ouverte. Plongée dans son étrange sommeil, ses traits gracieux et son sourire figé font penser à un ange qui rêve. Entend-elle le chant matinal des oiseaux derrière les volets clos ? A ces premiers bruits de l'aube, les paupières n'ont pas bougé : la jeune fille à la chevelure de lumière est tout à ses songes...
Le soleil est déjà haut. Sonores, graves, sourdes, les cloches de l'église sise juste en face de la chambre font vibrer le cristal où trempe le bouquet floral. Elles ne réveilleront pas la belle endormie.
La veillée funèbre s'achève. Avant midi, on emportera le jeune corps.
520 - Faits triangulaires dans la Sarthe
L'abbé Besnard, curé d'un village nommé "Crissé" sis au fin fond de la Sarthe, a souvent été surpris par ses ouailles en train de hurler de satisfaction malsaine devant des chapelets d'andouilles au vinaigre confectionnées dans le plus grand secret par le boulanger défroqué de Saint-Rémy-de-Sillé, le village voisin.
Le délit en général se situe dans l'après-midi, entre 15 heures et quart et 17 heures 40. Les nouveaux-nés au son de ces hurlements qui rivalisent en sonorité dans les aigus cassés avec une des cloches de l'église -la fêlée pour être précis-, les nouveaux-nés disions-nous au son de ces hurlements s'endorment systématiquement comme de jeunes souches molles. Ce qui a le don d'exacerber les talents de poète du jardinier de l'abbé en question.
A part ça, le réveil au village est tout à fait ordinaire : croissant chauds pur beurre et calotte polaire pour le pape local.
Le village entre vraiment en pleine action vers les dix heures du matin. Là, le boulanger passe l'air de rien et distribue à qui ne le demande pas saucisses sèches et haricots rouges. Il s'arrange toujours pour ne pas empiéter avec son concert de klaxon sur les dix coups émis par le clocher donnant l'heure. Avant dix heures, il se dépêche de donner le maximum d'appels sonores à répétition très brefs et très nerveux, après dix heures il s'en donne à coeur joie et ce sont alors de longues, d'interminables plaintes fortement appuyées... Voilà un boulanger qui a de drôles d'idées, c'est peu de le dire ! Il n'a jamais vendu de pain de sa carrière, rien que des saucisses sèches et des haricots rouges. Pas vendus d'ailleurs : distribués. Il serait même plus juste de dire jetés au hasard devant les portes.
Un jour s'est produit un phénomène d'une extrême rareté : par un inexplicable hasard les hurlements de l'abbé se sont superposés aux clameurs mécaniques de la voiture du boulanger. Il était midi, ce qui clochait évidemment... Les cloches justement s'étaient elles aussi mises de la partie, au même moment.
Douze fois elles ont retenti. Rien de notable cependant ne s'est passé à l'issue de ce triple concert déconcertant : l'abbé s'en est allé au presbytère, le boulanger s'en est retourné faire sa charcuterie à Saint-Rémy-de-Sillé et les cloches se sont tues immédiatement après l'émission du douzième coup.
Bien que le fait fût unique dans les anales de la paroisse, le village n'en a pas été bouleversé pour autant et aujourd'hui il continue de couler des jours toujours aussi agités au fin fond de la Sarthe.
521 - Préludes à l'amour
– Gertrude, ramène donc ton treux à truie que je t'y foute ma grosse pinasse en-dedans et que je t'y engrousse que comme ça dans neuf mois t'auras un phoque bien de chez nous qui te sortira du treux de culasse !
– L'Alphonse, t'es un ange ! Aujourd'hui c'est la Saint-Valentin et tu vas me mettre un fruit des entrailles dans ma panse à engroussailler ! T'as raison mon Alphonse, mets-z-y donc au fond de ma panse à enfanter ta grosse tripe à fumelle !
– La Gertrude, je t'aime et je m'en va te le dire dans l'étab' à vaches avec ma triquaille au fond de ton treux de coche. Ca te va comme genre de dîner aux chandelles, ou tu veux que j'ajoute un peu de gnôle dans les gosiers, histoire de bien te rentrer dans les tripes à enfanter que tu mettras au monde un vrai péquenaux qui nous ressemb' et pas un fainéant d'parigot ?
– L'Alphonse j'préfère que tu me loges ta triquaille de boeuf tout de suite dans la matrice tant que l'utérus y demande à être enfanté, pasque après je va chier mon purin dans la fosse que j'ai les boyeux pleins de chiure à évacuer ! Ca fera un souvenir de la Saint-Valentin qu'au printemps avec tout c'fumier les coriottes du jardin d'légumes elles pousseront comme c'est pas possib' !
522 - Un poilu sans fard
Je m'appelle Eugène Bertrand, ancien de la "14".
Dans les tranchées, j'ai bouffé de la boue, avalé du jus de balle, bu des obus, dormi sur des matelas de morts, tous avariés, crevés, troués. J'ai embroché du Boche surtout. J'avais vingt ans. C'était pas des vacances. Fallait y aller quand même, c'était pour la France. La France... Un foutu pays qui rime avec souffrance. J'y suis allé dans les tranchées, vu qu'y avait une chose que je respectais plus que tout quand j'avais vingt ans : le canon qu'était sous ma tempe.
Je lui ai donné ma gueule de vingt piges à la France. Regardez-moi bien en face, regardez-moi droit devant parce qu'une tête de cochon pareille, j'ai plus de cent ans, une tête comme ça vous n'en reverrez plus. Pis c'est tant mieux. La France elle m'a bien cassé la gueule. La putain, la salope ! J'ai plus de cent ans, je peux bien le dire maintenant, hein ?
Vous les ordures décorées, vous les anonymes petits patriotes, vous les enfants de cette pourriture tricolore, vous les fils de cette crevure aux sillons abreuvés de fumure républicaine, regardez-la bien ma gueule de poilu, parce qu'elle vous dit bien MERDE.
Elle vous dit merde depuis plus de quatre-vingt ans, vingt-quatre heure sur vingt-quatre. Défigurée comme elle est, que ce que vous voulez qu'elle vous dise d'autre ma gueule de vieux poilu "radoteux" ? Ca fait plus de quatre-vingts ans que je fais la grimace, vous trouvez ça normal vous ?
En récompense elle m'a chié une médaille la France. Vous croyez que ça m'a rendu plus beau à voir ?
Regardez-moi en face vous les "empatrioteurs" de tranchées. Regardez-moi en face vous les statues verdies des squares, héros de bronze de la "14", regardez-moi bien en face vous les idoles de pierre qui portez armes avec élégance... Vous tous pour qui la plus belle de toutes les femmes se nomme "France" et qui n'est en vérité que la reine des putains, regardez-moi avant que je ne sois bientôt rendu dans la patrie des damnés de la République.
J'avais vingt ans, dans les tranchées vous avez brisé le ciel, brisé un visage, brisé une âme.
523 - Aux infernaux
Pauvres gens qui vivez dans l'or et le crime mêlés, âmes noires dépourvues d'ailes, vous les paillards aux mains rougies, vous les médaillés qui vous glorifiez de vos méfaits, vous les barbares à peau d'ange, vous les fauves à la patte de velours, vous les chiens parés de dentelles, vous les hommes aux sourires de bêtes, vous les tortionnaires à l'abri des coups, vous les endimanchés pleins de fureur, vous qui assassinez avec d'infinies courtoisies, vous les grands malfaisants enfin qui sur terre répandez vice, horreur, excrément, tremblez !
Tremblez jusque dans les profondeurs infectes de vos os damnés. Vos crânes affreux se fracasseront dans l'abîme que vous avez creusé en vous-mêmes. Ils se désagrègeront sous le poids de vos ignominies.
Hommes durs à la peau tannée par le soleil du crime, héros des ténèbres au coeur d'acier, bandits au poing d'airain, loups au croc invincible, l'ironique mollesse sera votre héritage : vous serez vers et le remords éternel vous rongera. Lions sans loi, justiciers féroces des causes impies, vous qui avez blessé la femme et l'enfant, qui avez souillé le plus pur des autels, qui avez plongé le monde dans le noir, qui avez privé de leurs dernières étoiles le ciel des éplorés, vous serez puits de larmes : intarissables seront vos peines. Bourreaux, mercenaires, grands chefs de guerres et petits pions zélés serviteurs de l'ordure, fonctionnaires de la fange et comptables de la corruption, vous les assassins sans état d'âme, vous les horribles dotés de tous les pouvoirs terrestres, vous serez récompensés par une mer de sang, et ce sera le vôtre. Et cette étendue de souffrances que vous avez versée, jusqu'à la dernière goutte il vous la faudra boire à votre tour.
Tremblez, tremblez vous qui sur terre semez l'épine et le poison car vos tombes seront vastes comme des champs de ronces, lourdes comme des montagnes de boue. Tremblez car un jour, las de votre hideur vous supplierez pour que l'on arrache les chardons de vos âmes. Tremblez car la rédemption coûtera cher !
Injustes qui aujourd'hui riez de vos crimes, demain vos victimes vous pardonneront.
Et leur pardon sera votre enfer.
524 - Le destin étrange de Marie-Thérèse
Marie-Thérèse était une femme sans scrupule ni hygiène ni souliers. Elle marchait pieds nus, se mouchait dans la nappe, trompait les aveugles en leur rendant la monnaie. Épicière de son état, Marie-Thérèse avançait un chiffre d'affaire médiocre. Cette célibataire de cinquante ans était une femme de caractère, redoutable, finaude et peu encline aux confidences.
Avec ses allures de notable, la commerçante avait une mentalité de vagabonde. Arborant un tricorne à plume, marchant sans semelle, elle ne manquait pas de cervelle cependant : la tête couverte, le talon nu, les poches percées, elle courait dans les rues comme dans les forêts en chantant des refrains champêtres ou paillards mêlés de comptes domestiques pointus. En effet, coiffée de son chapeau à plume et la cheville sans protection, Marie-Thérèse ne rechignait pas, tout en cavalant, à chanter ses calculs et pourcentages mercantiles sur des airs joyeux.
Et même parfois mélancoliques !
Ca n'était pas ses courses insensées à travers villes et bois qu'on lui reprochait, mais sa propension à déterrer les cadavres de chouettes que des paysans méfiants tuaient depuis des générations, autant par tradition que par superstition. C'est que Marie-Thérèse avait pris l'habitude de confectionner ses soupes avec les oiseaux de malheur. Opportuniste et lucide, l'étrange femme savait tirer profit de la sottise de ses concitoyens.
Elle marchait pieds nus mais pédalait dûment chaussée... Juchée sur son vélo rouillé, elle ressemblait à une déchue princesse des chemins. Son inénarrable tricorne se voyait de loin et le grincement de sa monture était reconnaissable d'entre tous. On disait en l'apercevant :"Voilà la vélocyboulette !"
Mi démente, mi démone, Marie-Thérèse avait de l'allure !
Son commerce périclita. Elle finit faucheuse d'herbes. Travail absurde, grotesque et inutile qui ne lui rapportait que peines et tourments. Enfin, pas toujours inutile : parfois elle arpentait les fossés et coupait les herbes folles qui y poussaient, ce qui soulageait le travail des cantonniers. Mais la plupart du temps elle fauchait au hasard dans la prairie, loin, à l'horizon.
Comme ça, pour rien, sans raison valable.
A l'heure qu'il est, elle n'est pas morte du tout. Ca fait trente-cinq ans qu'elle arpente chemins creux et bois séculaires, la vieille Marie-Thérèse. Elle fauche, pieds nus, un tricorne à plume sur le front. Ca lui fait quatre-vingt cinq ans. Comme elle ne représente pas une menace pour la société en dépit de la lame qu'elle trimballe sur le dos à longueur de journée, nul n'a encore songé à la faire interner.
On ne l'aime guère dans le coin certes, mais enfin on la laisse couper son herbe.
525 - Un fol esprit
La nuit était profonde, la forêt ténébreuse. En passant sous les frondaisons je fus assailli par mes chimères. Dans le noir apparurent des spectres éclatants. Songes inquiétants ou vent nocturne ? Ces follets sortis de mon imagination m'effrayèrent !
A deux pas de moi, une tombe bras grand ouverts. Là, une gueule béante, crocs acérés. Dans mon dos, un regard diabolique. Sur ma nuque, des pattes velues.
Je luttais contre des feuilles mortes, me défendais contre des branchages, fuyais des ennemis imaginaires. Parvenu au coeur de la sylve, je devins fou. Je me réfugiai au pied d'une souche que je pris pour le crâne d'un géant. J'attendis l'aube dans l'angoisse. Au matin, des bûcherons me trouvèrent.
Lèvres tordues, visage tourmenté, je leur adressai un râle long et sépulcral qui les pétrifia d'horreur.
526 - L'eau tiède qui tue
Comment pourrais-je aimer les pluies vives d'avril qui font chanter vos toits ? Les villes semblent mourir sous l'onde vernale. L'arc-en-ciel m'afflige avec ses éclats humides. Je hais la clarté mêlée à la nue, le soleil trempé et l'averse qui rayonne ! Les flaques légères m'inspirent un mortel ennui. J'ai en horreur les reflets de l'astre sur les carreaux en pleurs. Diamants d'éther ou perles d'argent pour certains, cette eau qui ruisselle n'est pour moi que postillons d'âmes en peine et "mouillades" de dieux insignifiants.
La tempête est douce à mon coeur car elle déracine, ravage, fais voler en éclats vitres et certitudes. La neige est belle et poétique car elle est molle et met un peu de lumière dans l'obscurité. La pluie âpre sous les nuées tombe comme une délivrance. Mais la pluie tiède sous le soleil est une misère fluide, une désolation sans fracas, un malheur sans bris, un deuil à quatorze heure !
Comprendrai-je la douce folie de ceux qu'une pluie sucrée enchante ? L'eau qui s'illumine dans l'atmosphère forme une auréole bête et insipide au-dessus des cités. L'arc-en-ciel est la tombe des âmes mortes à côté de leurs funèbres pompes. Au diable les couleurs de ce faux paradis !
Poètes qui célébrez les couleurs de la pluie, soyez maudits ! Avril est le pire ennemi des mortels.
Car les coeurs sensibles des mortels en cette foutue saison des arcs-en-ciel meurent de profond, meurent de long, de lent, de mortel ennui.
527 - L'essentiel pour vivre
Sur terre je porte un fardeau qui m'est cher : j'ai l'amour à éprouver, les anges à conquérir, les hommes à convaincre. Ma vie est une épreuve joyeuse. La mort est un horizon éblouissant et terrible qui se rapproche de jour en jour et que, effrayé et fasciné, je regarde en face. Un adversaire invincible mais bienveillant devant qui je devrai déposer les armes avec une héroïque résignation. L'ivresse des Hauteurs laisse un goût d'infini en moi, c'est pourquoi jamais je ne m'occupe de ce que mangerai demain.
Vous qui vous souciez de votre garde-manger, de votre confort, de votre retraite, comme je vous plains ! Vides comme des cloches, vous buvez le vin de la vigne pendant que je m'enivre de quelques nuages. Le ciel est mon tonneau : intarissable est ma joie ! Vous vous ennuyez devant vos télévisions, vous les ânes riches de tondeuses à gazon, de pizzas et de certitudes matérielles dures comme des euros... Pour vivre, vous avez besoin de montagnes de foin. L'idéal me suffit.
Vos mets sucrés vous empoisonnent exquisément, vos assurances vous rassurent, vos journaux vous informent sur les soldes des magasins... Et vous n'êtes jamais contents, vous qui poussez des braiments devant vos écrans.
Vous mourez de tout, je vis de rien.
Le superflu vous rend l'existence fade. Vos carottes sont vos seules sources de bonheur, vous les ânes. Moi je suis nu, je ne possède rien mais n'ai rien à perdre. On peut mourir le ventre plein savez-vous, on peut mourir le ventre plein lorsque pour battre le coeur puise ses forces dans les glucides plus que dans l'amour.
528 - Une vie
Avril s'achevait. La saison était belle, les rues s'animaient, la ville n'était qu'efflorescences : hommes, plantes et bêtes s'offraient à la vie. Tout s'éveillait sous les effluves vernaux. Les créatures tiraient profit chacune à sa manière des bienfaits de la nature. Les beaux jours ranimaient chez moi de profondes langueurs, une sorte de tristesse joyeuse innée qui, comme les bourgeons, ne demandait qu'à s'épanouir au soleil de mai. Je promenais mon trouble délicieux au bord de l'onde, pensif et insouciant.
La Mélancolie de tout temps habitait mon âme. A quarante ans j'avais vécu. Solitaire et studieux. Esthète et hautain. De longues années consacrées aux Arts, aux sciences, à la religion. Mes amis les plus chers étaient les livres, les arbres, les chats, les églises, quelques hommes de lettres parfois, avec qui je passais de longues soirées d'été à causer sous les étoiles.
Les femmes me témoignaient quelque assiduité. Je les tenais à distance. Non qu'elle fussent d'importunes compagnies, mais épris de je ne sais quelle flamme d'exception, je ne me résolvais pas à répondre à leur amitié en termes définitifs. J'attendais des feux d'envergure, persuadé qu'aux âmes supérieures la vie réservait des éblouissements qui n'avaient rien à voir avec les joies du commun. Je soupçonnais d'autres richesses dans l'existence, plus cachées mais plus éclatantes. Lorsque les femmes sur moi exerçaient plus immodestement leurs charmes, je me détournais non sans élégance de ces commodes tentations. Mollement certes, car fait de chair moi aussi je ne pouvais demeurer parfaitement insensible aux appels de l'hyménée, mais mon détachement avait quelque chose de sincère néanmoins.
Ainsi je menais l'existence presque brillante, un peu taciturne, à la fois tourmentée et indolente des gens de belle naissance qui se vouent à des causes désintéressées. L'étude, la rêverie, la réflexion, la poésie m'édifiaient de jour en jour, d'année en année. Les gloires que je récoltais et les affres que j'affrontais étaient surtout intérieures, ce qui ne m'empêchait pas de vivre par ailleurs des expériences plus tangibles. Les aventures en ces cas-là prenaient un tour quasi initiatique, quelque chose de livresque, de didactique. Presque irréel. L'expérience vécue étrangement me laissait un goût sec de théorie. L'impression décevante d'une oeuvre inachevée. Souvent burlesque, voire triviale.
J'étais fait pour le rêve.
Je cheminais le long de la berge, tout aux charmes du dernier jour d'avril, noyé dans mes pensées. Lorsque je la vis... Parée de noir, la gorge blanche dénudée, un grand chapeau sur son front austère, l'oeil profond, les lèvres sanguines, les ongles comme des lames... Vision effrayante ! Mais c'était bien une femme de chair, une femme de mon espèce qui plus est : authentique aristocrate oisive et baroque, de toute évidence. Laide ? Belle ? Je n'aurais su le dire. Je trouvai voluptueuse cette veuve cependant. Sorte de cadavre lascif ou de pantin mondain, la créature me fit l'effet d'un coup de tonnerre en plein ciel d'été. Mes sens, mes sentiments, mes goûts, tout en moi fut ébranlé. Mes plus chères certitudes tombèrent en poussière.
Je lui déclarai ma flamme. L'araignée ne fut pas insensible à ma quarantaine incertaine, ni à mon émoi guindé. Je fis tout à fait mouche lorsque je lui dévoilai les secrets de mon âme : nous nous étions trouvés, elle la pierre tombale, moi le crucifix.
Avril s'achevait. La saison était belle... Je ne croisai personne le long de la berge. Cette histoire que vous venez de lire, je venais simplement de la rêver le long de la berge. Lecteurs qui jusqu'à cette phrase finale m'avez accompagné, le dernier mot de ce texte sera sa raison d'être et plaira à votre imaginaire : soyez les témoins privilégiés de ma vie qui par-delà ce récit se poursuit comme dans un rêve.
529 - La petite bossue
Elle était jolie, la petite Albertine avec ses boucles d'or et son sourire à faire fondre le Diable. Certes l'enfant portait un fardeau immonde sur le dos, mais cela ôtait-il quelque chose au charme de ce visage fait pour réjouir les coeurs ? Angelot tordu, poupée courbée, Albertine était en effet ce qu'on appelle une petite bossue. Mais qui remarquait encore son infirmité dans son entourage ?
On ne voyait que le sourire chez Albertine. La bosse passait au second plan.
Albertine passa une enfance heureuse dans la maison de campagne familiale entre ses proches et ses petites camarades, à l'écart du monde. Jusqu'au jour où, adolescente, les premières flammes amoureuses s'allumèrent dans son coeur florissant. L'objet de ses primes émois se nommait Joseph, un citadin aux allures de dandy rencontré lors d'une fête locale.
Si les autres étaient éblouis par le sourire de la blonde, Joseph lui était assombri par sa bosse. Il se moquait d'ailleurs odieusement de sa disgrâce, lui reprochant de ne pas faire honneur à un amant de son rang :
- Vous m'aimez petite bossue, mais avez-vous au moins songé combien votre amour pouvait m'être inconfortable ? Petite égoïste ! N'avez-vous donc vécu que dans les illusions ? Croyez-vous que je vais parader sans dommage en compagnie d'un cygne qui a un cou de canard ? Vous m'aimez certes, mais n'avez-vous pas un instant pensé que votre amour pouvait me causer honte et dépit en public ? Non seulement vous avez une bosse, mais en plus vous manquez de coeur ! Vous croyez-vous si aimable que ça en dépit de vos cheveux fins et de votre minois tendre ? Nul ne vous parle jamais de votre bosse... Permettez que j'inaugure le sujet : vous avez une bosse entre les épaules Albertine, et je ne saurais acquiescer à cet hyménée contre nature que vous me proposez. Vous auriez dû avoir la décence d'aimer un tordu de votre espèce plutôt que d'éprouver des feux déplacés pour un galant que vous ne méritez point ! Votre coeur est bossu lui aussi, pour oser aimer de la sorte ! Vous m'aimez tant que ça ? Aimez-moi donc de loin, voulez-vous ? J'aurai au moins quelque estime pour vous de vous voir ainsi prendre soin de ma réputation, à défaut de répondre à votre amour dément. Vous portez une bosse par derrière qui m'est fort désagréable Albertine. Mais c'est la bosse de devant, celle de votre coeur, qui me répugne le plus.
L'aristocrate faisait souffrir la pauvre handicapée qui en dépit des vexations incessantes ne pouvait se résigner à trahir les battements de son coeur. C'est de ce beau et cruel sybarite qu'elle était éprise, et elle entendait bien plonger dans les profondeurs de cet amour, qu'il fût lumineux ou ténébreux. Elle l'aimait, son coeur intègre était ainsi fait qu'il était désormais impossible qu'elle ne l'aimât plus. Aussi le mondain ne se privait-il pas de jouer avec sa proie aux boucles d'ange. Deux années durant la guindée tarentule tordit le coeur de la libellule entre ses pattes gantées.
Finalement Joseph abandonna du jour au lendemain la petite bossue pour une châtelaine verticale d'une beauté sans égale. Sans jamais avoir accordé la moindre tendresse à Albertine, mortifiée. Incapable de renier sa passion, toute sa vie l'éconduite continua à aimer Joseph, de loin.
De loin, et de tout son coeur cabossé.
530 - Du côté de Warloy-Baillon
A pied, à bicyclette ou en voiture, lorsque vous arrivez de la route de Hénencourt, gravissant l'ultime côte raide et sèche qui précède la formidable plongée vers le bourg, vous surplombez soudain un monde qui semble s'annoncer à part. Au sommet de cette pente vous êtes sur le bord d'une cuvette naturelle et embrassez du regard une plaine vaste tachée de toits et de briques rouges d'où s'érige un clocher massif, le tout entouré, protégé par de grands carrés de terres aux sillons beaux et droits... Vous êtes à Warloy‑Baillon !
A l'horizon gauche de l'endroit où vous vous trouvez, vous apercevez un moulin abandonné, relique irréelle, poétique, décor suprême d'un univers pastoral lyrique et joyeux... Derrière un voile de brume, l'apparition sera saisissante ! Depuis cette hauteur enchanteresse, l'oeil attentif et indiscret retient de ce tableau paisible tout un univers intime, retiré et mystérieux, un petit monde où semblent s'être réfugiés les secrets champêtres les plus charmants.
Déboulant de ce versant pittoresque qui mène à la cité, vous pouvez goûter les premiers charmes bucoliques de Warloy-Baillon. En fait vous êtes là à Baillon... Un petit pont vous salue dès l'entrée et, arpentant bientôt la montée sinueuse qui démarre de l'église pour finir sur la rue du Général Leclerc, vous débouchez par là-même dans Warloy (« par en haut », a-t-on coutume de dire). Et vous avez alors traversé en son coeur l'agglomération, reliant ainsi en quelques pas flâneurs ‑ si vous êtes à pieds ‑ les deux parties graduelles du village.
Puis vous vous dirigez vers "le chemin d'Harponville" et là, vous pénétrez dans un domaine autrement secret, celui qui a marqué à l'encre de la Vie une jeune âme : la mienne. Onirique, mélancolique et radieuse, telle fut mon enfance à Warloy-Baillon.
Oui, mon pays, mes marques, mes nostalgies, c'est Warloy‑Baillon. C'est le chemin d'Harponville, ruban de craie immaculé, bordé de coquelicots. Enfant, ce chemin me semblait se perdre à l'infini vers des horizons fabuleux, idéals inaccessibles...
Exilé de ce berceau de mes vertes années, je repense avec tendresse à mon village. Warloy‑Baillon c'était pour moi comme une personne, un ami. Son sourire c'était le clair azur, sa voix le vent du nord, ses pleurs les pluies mornes. Profonde était la sérénité lorsque tombait sur les toits la lumière des étoiles... J'étais heureux à Warloy‑Baillon, premier paradis de ma vie, verger de mon enfance.
Mais Warloy‑Baillon c'est aussi une plaine mélancolique et pesante, c'est des hiboux que l'on dérange près du "bois Darras", des peupliers et de la craie blanche ‑ éclatante au soleil d'été -, des papillons, blancs eux aussi... Au détour de quelque chemin poussiéreux, des coquelicots encerclent des blockhaus. Les grandes chaleurs parfois sont solennelles et profondes : dans un silence de mort perce la flore et repose la ruine.
Au loin, le chant des alouettes. Sous les pieds, les soupirs de l'Histoire. Partout, des terres semées de feu et de fer. Oui, la "Der des der" est passée à Warloy... Et c'est peut-être à cause de ça que vous tiendrez encore plus à ce pays de plaine et de vent.
Et lorsque de ce pays qui est le mien vous lèverez les yeux le soir vers les étoiles, vers ces constellations mythologiques qui brillent éternellement au-dessus du monde, n'omettez pas de leur adresser une au deux pensées pour moi, elles me parviendront. De mon pays d'exil, je les regarde chaque soir.
531 - Le choriste
Jour de messe chez les hommes de labours.
Le village est pauvre, le clocher humble, l'église sombre, la piété profonde. Émile l'enfant de choeur doit chanter comme tous les dimanches. C'est un fils de fermier, élevé modestement. Un petit bossu né il y a une douzaine d'années, pris en pitié par le prêtre de la paroisse qui lui a inculqué quelques rudiments de chorale, histoire de le soustraire au climat déprimant de la ferme familiale. En peu de temps l'infirme s'est révélé plutôt doué, et de dimanche en dimanche les ouailles assistent à ses progrès.
Mais c'est le moment de chanter pour l'enfant de choeur.
Émile vêtu de son aube s'avance devant l'assistance. Ainsi affublé de blanc, il n'en paraît que plus laid, plus gauche, plus contrefait. L'harmonium mal accordé émet les premières notes. Le petit chanteur aux traits ingrats lève les yeux, gonfle la poitrine, ouvre la bouche...
Une voix de cristal s'élève, emplissant pierres et âmes.
Dans l'église tout se fige. Le chant du séraphin tordu résonne dans chaque oreille, et nulle prière n'est plus belle que cet écho. La voix est bouleversante. C'est une onde pure, une flamme bleue. Tout est transfiguré sous le chant du petit disgracié. Très vite l'ange transparaît à travers sa chrysalide débile.
Debout face aux villageois, la face éclairée par quelque lueur vacillante d'un cierge usé, Émile le petit bossu soudain devient beau, solennel, plein de majesté. Un air de gravité qu'on ne lui connaît habituellement pas rend méconnaissable son visage. Absorbé par son chant, il semble se concerter avec des êtres invisibles.
Sa voix qui monte jusqu'aux hauteurs sacrées embellit chaque chose : l'église crasseuse, les mines burinées, les vêtements misérables, tout est oublié. L'église sans éclat n'est plus qu'un autel dédié à la Beauté. Les fidèles sous l'enchantement n'ont plus d'yeux que pour ce petit bossu qui leur rappelle que les vraies richesses du monde sont au-dessus de leurs têtes et non sous leurs pieds.
Le chant terminé, règne dans l'église un grand silence fervent. Puis, peu à peu le chanteur redescend de ses nues. Claudiquant de façon grotesque, Émile rejoint alors sa place d'enfant de choeur et va s'asseoir derrière le prêtre. Son visage est redevenu celui du petit misérable de tous les jours.
Mais dans les âmes, le miracle de la Beauté a opéré.
532 - La belle et l'abbé
Le prêtre s'avance vers la croix. Immense, sombre, aiguë, elle se dresse comme un pilori au fond de l'église. A sa droite, dans la pénombre, la chair : une femme, une pécheresse, une ennemie.
La tentation. Tout en dentelles et parures fines.
C'est l'été, en milieu de journée, dehors la chaleur est suffocante. Qui songerait à se réfugier dans cette oasis de pierre ? Seuls des êtres d'exceptions peuvent se croiser en ces lieux, à cette heure, en cette époque de l'année. A part le prêtre et cette femme, nul hôte dans l'église désertée.
Le Christ en croix devant lui est décharné, agonisant, ascétique, marmoréen. La femme à proximité est voluptueuse, éclatante, ses lèvres sont animales, ses yeux embrasés.
L'abbé est un bel homme contemplatif de cinquante ans, une sorte de personnage monastique d'un autre siècle, un théologien austère et séduisant, un esprit cultivé plein de raffinement. Cette femme dans l'obscurité, une aristocrate flamboyante, pourrait devenir son amante, il le sait. L'homme d'Église s'est exquisément attardé sur les appas de la tentatrice, dévorant du regard sa poitrine opulente à demi découverte. Il a même béni la démone du bout des lèvres, comme s'il avait récité une prière.
La créature s'approche du prêtre qui détourne aussitôt le regard et semble supplier le Christ en croix d'éloigner ce serpent au venin délicieux... Trop tard. Les deux êtres se sont reconnus, se sont compris au premier regard. Épris l'un de l'autre dans l'instant, priant et bourgeoise se désirent mutuellement, elle la lascive, lui le chaste. Leurs lèvres se rencontrent, la fièvre les unit. Dieu ! Que le péché est délectable quand depuis toujours on s'en est privé ! D'ailleurs n'est-il pas légitimé par les circonstances ?
Face à l'autel, sous le regard du Crucifié, les deux amants se donnent l'un à l'autre. Mais très vite le prêtre se reprend, repoussant violemment la licencieuse :
- Non, il ne faut pas, je ne peux succomber à de si faciles appels. Arrière, tentatrice ! Ne m'éloigne pas des beautés célestes avec tes promesses charnelles, bohémienne guindée que tu es !
Mais dans son fort intérieur, se répondant à lui même :
"Regarde cette femme, elle est belle, elle te plaît et tu la désires. Elle te désire aussi, tout prêtre que tu es, pauvre homme qui voudrait se prendre pour une statue ! Vois cette gorge vers toi déployée, cette bouche qui ose les mots interdits, ce flanc nu qui s'offre... Cette femme est un verger de l'éden, prends les fruits de la terre, savoure-les comme un homme que tu es au lieu de les rejeter comme un saint que tu n'es pas... L'instant est propice, ce jour de ton existence est beau, ne le laisse pas passer. Prends cette amante, elle sera ton salut : elle fera de toi un homme, un homme comme les autres, un mortel de chair issu de la terre et non un livre ambulant plein de dogmes et de théories."
Tiraillé entre ses aspirations opposées, il embrasse à nouveau l'amoureuse, puis la repousse dans l'instant qui suit, la reprend dans ses bras, la repousse...
Finalement, complètement désemparé, il maudit la femme et se précipite au pied de la grande croix, en larmes, repentant. Et, dans un geste théâtral, à genoux se frappe la poitrine en prononcant des paroles en latin.
Il entend les pas de la belle qui sort de l'église. Il ne se retournera pas et restera jusqu'au crépuscule à prier, à genoux.
Le Diable en petits souliers s'en est retourné dans la fournaise de l'été.
533 - Les frasques de l'abbé Bourgeois
Depuis l'âge de ses premiers émois amoureux Armand Bourgeois s'était découvert l'âme d'un prêtre. Dès l'adolescence, il avait associé les troubles charnels à sa vocation. Vision des choses pour le moins paradoxale... Chez lui ce qui s'opposait se liait étrangement : plaisir et chasteté, péché et piété, beauté et laideur, miel et amertume. Confondant le ciel avec l'horizon, l'aube avec le crépuscule, le soleil avec la Lune, il associait les contraires entre eux alors que le commun des mortels les dissociait.
La femme pour lui avait toujours été un sommet éclatant duquel il fallait s'écarter pour mieux se rapprocher d'un autre, plus idéalisé. Toute sa vie l'abbé Bourgeois avait été tourmenté par les plaisirs auxquels il s'était toujours refusé de succomber, même avant qu'il ne fût lié par ses voeux de chasteté. Hanté chaque jour de son existence par le plaisir, ses songes érotiques étaient devenus ses pires cauchemars...
Jusqu'au jour où il succomba. Son amante, soeur Marie-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus (rencontrée lors d'une visite à l'abbaye voisine) était une illuminée de vint-huit ans à la chute de reins fort prononcée, aux appas saillants. Renonçant très tôt aux merveilles que ses avantages charnels lui promettaient, elle était entrée dans les ordres par amour du Ciel, bien qu'elle aimât les hommes avec impudeur. De fait la cloîtrée agissait pour les mêmes raisons que l'abbé : de nature fiévreuse, elle aussi était tiraillée entre aspirations extrêmes et ivresses charnelles.
Bref, ils péchèrent au presbytère un mois et demi durant sans que la mère supérieure ne sût rien. La nonne "faisait le mur" tous les soirs. L'étreinte n'en était que plus délectable. Quarante cinq soirs de suite la moniale reçut en ses féminins abysses le vit énorme de l'abbé Bourgeois... Détail pittoresque, en effet : le prêtre était monté comme un diable.
Au bout de six semaines, repentis de leurs écarts, rassasiés de vins blancs, gorgés de fruits rouges, repus de tous les raisins de l'enfer, ils décidèrent de s'en retourner tous deux à leur vie chaste sans rien révéler de leurs turpitudes à leur supérieur respectif, lui à son clocher, elle a son couvent, la conscience lourde mais le corps apaisé.
Finalement la vérité se sut dans la paroisse et l'abbé Bourgeois fut ironiquement élu "roi des couillards" par son propre évêque, un impuissant notoire qui au lit avait déçu la mère supérieure du couvent, celle-là même qui exerçait son autorité maladroite et relâchée sur l'amante enfiévrée du prêtre... Ce dernier en conclut qu'entre gens d'Église et hôtes de monastères tout était exactement comme entre hommes et femmes dans le monde.
Les passions étaient les mêmes, les buts seuls divergeaient.
En souvenir de ses prouesses d'alcôve, toute sa vie restante il associa la plus grosse cloche de l'église à sa massue de chair. Dans sa logique suspecte il joignait son battant viril à l'airain du clocher, faisant par conséquent résonner les deux choses dans un même élan de ferveur. Ha ! Il fallait voir le tableau ahurissant de l'abbé perché dans le clocheton en train de frapper le bourdon avec son chibre massif sorti de dessous sa soutane ! Cela dit, les cloches sonnaient parfois en dehors des heures réglementaires, si bien qu'il n'y avait plus vraiment d'heures dans la paroisse.
Enfin Armand bourgeois, abbé membré comme un âne et ex-amant d'une religieuse exquisément "consommée" quarante cinq nuits durant fit certes un peu consciencieux sonneur de cloche, mais une fois redescendu de son juchoir, fit un excellent pasteur pour ses ouailles.
534 - Duel d'abbés
L'abbé Troquebière était une petite nature. Mal assuré avec ses ouailles, infoutu d'honorer vieilles marquises et jeunes paysannes, frileux en hiver, fragile en été, timide à la messe, il passait pour un poltron, un buveur d'eau, un trousse-rien-du-tout. Au village, il faisait vraiment piètre figure, la moitié des hommes étant chasseurs, l'autre moitié braconniers.
On le disait impuissant, mal nourri, taciturne. Personnage sans éclat que tous raillaient. Un gibier d'église tellement insignifiant que les communiantes parmi les plus naïves le méprisaient. Il ne riait jamais, l'abbé. Toujours à marmonner ses prières incompréhensibles, la poche de sa soutane déformée par son sempiternel missel. Ma vêtu, et d'ailleurs guère soucieux des apparences, il sentait la naphtaline. Une odeur de vieux croûton avant l'âge, une ambiance de moisi sur son passage.
Bref, un air de vieux con d'abbé que même les chiens fuyaient.
Et puis un jour la chrysalide s'éveilla, des ailes apparurent. Le bourgeon enfin fut bien mûr, nul ne sait par quel miracle. Une fleur surgit sous la soutane. Le père Troquebière était devenu un abbé, un vrai.
Du jour au lendemain il enfila drument châtelaines, gueuses, oiseaux de passage, hôtes de couvents... Et même dit-on, de jeunes bougres. Il buvait au tonneau, à la bouteille, à la coupe, jusque dans les bottes fines des dames de haute vertu. Se calant la panse avec des cuissots de chevreuils, des chapelets d'andouillettes, des paires de chapons, des couilles de taureau et des rognons de mouton, il banquetait comme un vrai seigneur. Du grand spectacle ! Il était loin le moineau sans appétit de jadis !
En peu de temps il devint gras, gros, saoul, séduisant. Remplaçant progressivement ses prières par des chansons paillardes, il s'imposa parmi les ivrognes et les noctambules du village comme la plus joyeuse des compagnies. Les femmes le convoitaient, les hommes le jalousaient, les chiens le suivaient. Il ne sentait plus la naphtaline mais le jambon fumé. Ha ! Quelle belle humeur se dégageait de l'abbé Troquebière à présent qu'il troussait, buvait, mangeait, chantait ! Il mourut net de ses excès.
On l'enterra avec regret, l'abbé ayant régné fort peu de temps dans la taverne du village. Sur sa tombe l'on grava : "Ci-gît un abbé mort à 95 kilogrammes".
Son successeur -un abbé fort austère- après avoir reprit les affaires de la paroisse en main s'éternisa dans sa fonction en se desséchant corps et âme. Année après année. A la fin de sa vie il avait maigri d'un tiers de son poids originel.
A sa mort, l'on suggéra de faire brûler sa dépouille au crématorium : le village était devenu un repaire d'impuissants végétariens minéralisés apolitiques et mêmes apostoliques.
535 - Les tripes
C'est l'effervescence chez les Holloy-Dutailly. Un jour de fête pas comme les autres au château : la domestique a préparé une spécialité caennaise pour la famille et les invités.
Des tripes.
Attablée autour de la marmite fumante, l'assemblée guindée hume une délectation mêlée d'écoeurement les émanations rances du mets carné qu'on va leur servir. Certaines âmes sensibles sont plus désagréablement surprises que d'autres. Quelques beaux esprits trouvent l'idée originale. Une personnalité plus trempée que les autres semble même se pâmer à la perspective de participer à cet immonde festin.
Une fois chacun copieusement servi, un par un les convives portent à la bouche le contenu de leur assiette. Mademoiselle de la Bruyère en grand décolleté a laissé tomber un peu de sauce sur son tétin droit qu'elle essuie consciencieusement à l'aide de son mouchoir de soie. Le duc de la Charmière à ses côtés bâfre sans façon. La maîtresse de maison, la châtelaine Holloy-Dutailly, félicite la domestique originaire de Caen. Bientôt on n'entend plus que les tintements des couverts d'argent : plus personne ne dit mot. Les dîneurs sont tous occupés à honorer le plat dans un silence quasi religieux. Les portions de tripes disparaissent dans les gosiers fins, désagrégées par les mâchoires de choix, englouties dans les estomacs délicats.
Le fils du marquis d'Hortancière croise le regard espiègle de Mademoiselle de la Bruyère, toute gorge déployée comme nous venons de le voir plus haut. Entre deux bouchées de tripes, une muette idylle se noue. Les deux jeunes gens ne se quittent plus du regard. Le vin blanc commence à couler, la marmite de tripes se vide peu à peu. Au bout de la table, on intrigue plus férocement : Monsieur de la Verroy-Castilly s'est mis en tête de séduire la baronne d'Estelle, une riche veuve qui ferait son affaire, dans tous les sens du terme. Encore une assiette de tripes pour se donner de l'entrain, et Monsieur de la Verroy-Castilly accède à la fortune de la veuve par mariage interposé.
Une dame de toute noblesse disserte à présent sur la forme et l'aspect des tripes qu'elle pique ostensiblement de sa fourchette. Elle trouve ces viscères de porcs aux angles géométriques parfaitement répugnants. La conversation est enfin engagée entre les mangeurs : chacun y va de son commentaire. Le fils du marquis d'Hortancière à l'adresse de Mademoiselle de la Bruyère se hasarde à des considérations très élevées au sujet des tripes, ce qui a pour effet de faire sourire la pucelle. Le duc de la Charmière trouve le plat à sa convenance, très banalement. Il a la réputation d'avoir peu de conversation, il est vrai. Les jumelles d'Artacia, minces mais laides, déclarent qu'elles ne reprendront pas une nouvelle assiette de tripes, une spécialité fort mauvaise pour la ligne selon elles. Le duc de la Charmière en profite pour leur proposer ses services ogresques. Le pauvre duc a toujours manqué de classe... Chacun a repris des tripes, cependant il en reste encore. Avec toutes les grâces du monde la châtelaine Holloy-Dutailly décrète que la marmite doit être vidée jusqu'à la dernière tripe. Aussi invite-t-elle tout le monde à se resservir, sauf les jumelles qui viennent d'émettre quelque réticence à ce propos.
Ainsi s'achève le repas chez les Holloy-Dutailly.
A la sortie de table, le fils du marquis d'Hortancière a trouvé l'amour en la personne de Mademoiselle de la Bruyère. Monsieur de la Verroy-Castilly quant à lui s'en est reparti au bras de la veuve d'Estelle. Le duc de la Charmière a fait une sieste digestive la panse bien pleine à l'ombre d'un saule chez la châtelaine chez qui il s'est attardé jusque tard le soir. Les jumelles d'Artacia n'ont point embelli leur physionomie ingrate mais ont gardé intacte leur ligne. Enfin les autres hôtes de marque dont nous ne citerons pas les noms pour ne pas lasser le lecteur sont tous repartis en baisant respectueusement la main de la châtelaine Holloy-Dutailly.
Ce texte que vous venez de lire chers lecteurs est le dernier écho de cette culinaire aventure qui s'est passée au château des Holloy-Dutailly dans les premières années du vingtième siècle, il y a cent ans.
L'affaire des tripes venait de commencer. Elle devait durer un siècle.
536 - L'abbé Grosfoutu
Le curé avaient des couilles de boeuf, bien qu'il fût monté comme un bourriquot. La supérieure du couvent qui était sa pire ennemie s'y entendait pour aller chercher querelles à l'homme d'église qui, le pauvre, ne pouvait répondre dignement qu'en exhibant son chibre en action à l'acariâtre renonçante. Parfois devant les insupportables provocations de la mère supérieure il sortait même la grosse saucisse vive de sa soutane devant toute une assemblée de bigotes endimanchées et de fins lettrés outrés.
Il était ainsi l'abbé Grosfoutu : une vraie nature qui ne faisait pas de manières.
Le dimanche après la messe il s'enfilait sans complexe nègres éphèbes et jeunes novices du couvent. On dit qu'il aurait même déniaisé jadis, au temps de la fleur de l'âge, un futur évêque entré en fonction depuis. Bref, l'abbé Grosfoutu ne manquait jamais une occasion de foutre drument sa pine au cul des vierges comme à celui des bougres ecclésiastiques.
Rome eut écho de ses moeurs peu orthodoxes. On le muta au fin fond de la chrétienté, chez les esquimaux. Rien n'y fit : même dans les glaces arctiques, le pieux paillard enculassait, empinait, foutait à tour de bras tout ce qui lui tombait sous la trompette.
On se résolut à le castrer chimiquement en mêlant du bromure dans sa soupe. Il devint gras, lourd, lent, las.
Il revint dans son pays d'élection pour se refaire une santé. Ordre de Rome. Entre temps la supérieure du couvent était devenue une catin notoire : la gent ecclésiale du canton et des alentours lui était passée dessus.
Les deux religieux devinrent naturellement amants et se refilèrent bientôt la chtouille. Tout ce que comptait l'évêché de miasmes syphilitiques put se lire sur leur visage.
On les surnomma "les amants de la vérole".
537 - Ma détresse glorieuse
Je suis une âme en peine, un soupir dans la nuit, un râle triste et doux.
Ainsi qu'une lyre aux cordes rompues, je ne chante plus que les ténèbres, la pluie morne et vos mortelles amours. Je suis un seigneur abandonné, un aigle blessé, un loup sans foyer. Je pars en enfer. A la recherche d'une damnée. Le Diable est son amant et tous deux se délectent de ma misère.
Je suis un égaré de la géhenne, un passager du malheur, un oiseau d'infortune. Un fantôme sans ailes, un ange sous les chaînes, l'hôte des ombres.
Un spectre effaré.
Mon visage est noir de ma douleur, mes paupières sont lourdes comme celles des pétrifiés, mes songes sont ceux des gisants de marbre. Je marche vers un destin sans repos.
Je suis une vallée de désespoir, la dernière heure du jour, le premier instant de la mort, un puits que l'aimée a tari, une tombe que le sort a creusée, un trou dans le coeur des hommes.
L'amour m'a perdu et mon salut n'est plus que dans ce cri jeté dans l'infini.
538 - Elle reviendra
Elle reviendra, la perfide, l'infidèle, la fuyarde... Et comme un oiseau blessé, se blottira sous la patte du lion. Ma griffe effleurera sa joue. D'une larme, me désarmera. Perfide ! Infidèle ! Fuyarde ! Mon pardon, comme une croix sera infiniment doux.
Profonde, rédemptrice, christique, ma peine est un calvaire extatique.
Elle reviendra, la vérole au coeur, des rêves lourds dans la tête, l'âme voilée de noir. Elle reviendra, la pécheresse, l'absente, l'aimée. Elle reviendra et le Diable cette fois n'applaudira pas. Sur le chemin du retour ses pas seront languissants, ses chants mortels. Lasse comme un soldat revenant de guerre, dans la gueule du loup viendra chercher refuge. Le pain amer de la résipiscence lui apportera des forces nouvelles. Et plein de dégoût.
Elle reviendra, la méchante, la traîtresse, la cruelle, elle reviendra la douce, la chère, la tendre... Assassine, sans coeur, maudite est celle qui s'est envolée... Je suis condamné à n'aimer que cette damnée en fuite, ce serpent de Cythère, cette tortureuse d'âmes.
Elle reviendra, les bras vides, la semelle usée, le front nu, les mains sales.
Mais parce qu'elle sera revenue, ce seront mes plus chers trésors de martyr, les moins vives de mes épines, les plus doux de mes fers, les plus aimables de mes clous, moi le crucifié.
539 - Le statut d'auteur
La plupart des auteurs se définissent exclusivement par rapport à leurs activités littéraires, ce qui est parfaitement réducteur, borné, et surtout très vaniteux. Je ne cesse de le répéter : la littérature n'est rien. Et le fait que l'on mette toutes ses tripes dans ce genre d'affaire n'y change rien.
Mais d'où vient donc cette étrange vanité des auteurs pour leur art ? Sans doute du culte que l'humanité aux temps passés a toujours voué aux plumes et poètes en tous genres, sortes de sorciers civilisés permettant au commun des mortels d'avoir une vue d'accès sur les dieux... De nos jours ce statut d'auteur étant accessible à la masse, il n'est pas étonnant que le moindre quidam de peu de culture prétende au feu sacré. Trois mille auteurs consultables chez "Le Manuscrit", éditeur en ligne des Dupont et autres anonymes !
Cette société est malade de son nombril.
Que ce que la reconnaissance pour un auteur ? Cela change-t-il quelque chose fondamentalement d'être reconnu ? Ne pas être reconnu, cela empêche-t-il les écrivaillons d'écrire ? Loin de là.
Alors, pourquoi ce malaise ?
Parce qu'avec l'explosion des médias, télévision depuis quelques décennies et aujourd'hui Internet, on a voulu faire croire aux millions d'auteurs du dimanche et autres poètes improvisés que la gloire était à bout de plume pourvu que le feu fût là... Mais de quel feu s'agit-il au juste ? Ce prétendu feu sacré de l'écrivain est une foutaise que partagent des millions de poires dans leur verger de bla-bla et de rimes au kilomètre... N'est pas Beckett qui veut.
Bernard Pivot en ce domaine a causé bien du tort. Ses célèbres émissions télévisées ont largement contribué à contaminer la population d'illusions littéraires. On voit ce que ça donne aujourd'hui. Trois milles auteurs en ligne chez Manuscrit.com ! Et combien de centaines de milliers d'autres mulots de la plume noyés dans les méandres du Net, ensablés chez d'obscurs éditeurs ?
Les faux messies de la cause littéraire (Pivot, entre autres bandits) ont fait croire aux masses que les lettres étaient à la portée du premier "original" venu. Le résultat, on le paye au prix bas : jamais la Pensée Universelle n'a été si prospère !
Atteindre à l'universel est seulement à la portée d'une poignée de lettrés : l'élite. Oui, je dis bien l'élite. Le mot ne m'effraie pas ni ne me scandalise, contrairement à bien des vaniteux de ces lieux définitivement hermétiques à mes vues sous prétexte que je ne les inclus pas dans le "Salut Littéraire"...
Écrire pour les siècles et non pour les regardeurs de télévision, écrire pour les générations futures et non pour les vacanciers, c'est être déjà mort à ce monde. C'est refuser le système de starisation, c'est accepter de demeurer dans l'ombre de son vivant non pour sa propre gloire posthume mais pour la gloire des Lettres, et rien que des Lettres. Sacrifice impossible pour le commun, crime de lèse-auteur impardonnable pour le vulgaire qui ose se prendre pour un écrivain ! Non, décidément, n'est pas Beckett qui veut.
540 - La réalité est plus riche que votre imaginaire
Faux poètes du NET qui par milliers nous assommez avec vos productions provinciales, laissez là vos poésies et chants désaccordés de bardes barbants !
La terre, la mer et les airs avec leurs créatures aux formes étonnantes, répugnantes ou adorables valent mieux que vos chimères sans saveur. Les conceptions animées sont plus enchanteresses à mon coeur que toutes vos banales "rimailleries" qui prétendent rivaliser en éclat avec les monstres et les merveilles de la Création. Le réel dépasse en beauté, ingéniosité et magnificences vos poésies poussives de petits "poéteux" en mal de reconnaissance "nombrilistique".
La Poésie se concerte avec l'araignée, la Poésie est logée dans le bec du vautour, dans la plume du corbeau, la Poésie est cachée au fond du terrier, elle se terre dans les abysses océaniques, elle s'exhibe au bord des trottoirs de vos villes, se répand sur vos toits, fait chanter vos gouttières, s'élance au crépuscule vers la nue étoilée, retombe le matin sous forme de rosée.
La Poésie est partout sous vos pieds et au-dessus de votre tête, et vous ne la voyez pas ailleurs qu'au fond de votre nombril.