601 - Une miette de Réalité
Un secret brûlant m’habite. Nommer cette flamme dont nul ne soupçonne l’existence est impossible. C’est un secret dont il m’est interdit de parler, par la force des choses : on ne prononce pas avec les mots de la terre ce qui ne se conçoit pas sur la terre. Au-delà des tremblements, plus fracassant que les tambours du cœur, hors mesure humaine, cette chose plus grande que toute chose n’est rien qu’un silence. Un simple, immense, inexplicable silence. Un murmure, une chandelle, un point.
Plus loin que l’inaudible, d’une infinie proximité, surpassant tout, le tonnerre intérieur ne peut être que muet. L’âme a aussi ses larmes : ni bornes, ni normes, ni formes. C’est une tempête folle, inouïe, extravagante. Un silence à faire éclater les pierres, à faire fondre le soleil, à faire hurler la glace. Une étincelle me hante, une particule me brûle, un souffle me désagrège.
Si je nomme ce mystère, je ne le nomme plus. Si je mets un nom dessus, il ne signifie plus rien. Si je le désigne, il n’est plus à portée de vue. Pourtant il est là, ici et si loin, tout près et inaccessible, partout et insaisissable. Les mots, les concepts, l’imagination ne peuvent le définir, l’appréhender, l’approcher : il englobe et dépasse les termes, la pensée, les cadres.
Ombre palpable et éther sidéral, brume claire et éclat abyssal, ténu comme un fétu de paille, aussi dense que le roc, présent et invisible, humble et glorieux, il se révèle à travers étoiles et grain de charbon, fontaines et goutte d’eau, parcelle et montagnes de sable, plaintes du vent et chant du brin d’herbe.
Un secret sans nom m’habite. N’importe quel mot, c’est lui. Où que la pensée aille, il n’y est pas. Échappant à toute logique, il est admis partout. Plus réel que la substance, c’est la prière du monde, la fumée des pierres, l’écho des choses.
Un éclair me pulvérise, une brise m’engloutit, un follet me dévore, un reflet me foudroie, m’anéantit, me transfigure. Ce mystère, ce secret, cette chose infinie que vous soupçonnez être Dieu, que je ne puis jamais nommer, que j’appelle par tous les mots, j’en reçois aujourd’hui l’infinitésimale saveur. Juste un fragment, rien qu’une poussière, une seule cendre.
Un atome qui m’unit à l’Univers.
602 - Vive le piratage des œuvres !
Inique, le projet de loi visant à interdire le téléchargement des œuvres musicales sur le NET ! Dévoyés, prostitués, sans hauteur sont les artistes qui n’acceptent de diffuser leurs productions à destination des hommes de la terre, leurs semblables, qu’à la condition d’être payés avec de l’argent ! L’art, la musique, la poésie sont une nourriture universelle par excellence. Aucune considération d’ordre pécuniaire ne devrait limiter leur diffusion. Le simple fait de consacrer son temps libre ou sa vie entière à l’art et de le diffuser sans aucune restriction, de faire profiter à qui veut les savourer les fruits de son travail, devrait suffire au bonheur de l’artiste.
Ce qui tue la créativité, ça n’est pas le manque d’entrée d’argent. Au contraire, c’est avec le ventre vide que le poète chante le mieux. Le confort que permettent des revenus assurés et réguliers peut même être un frein à la création. Honte aux artistes qui exigent de l’argent en échange de l’étincelle divine ! On ne devrait pas commercialiser le souffle de l’esprit. Les artistes qui soutiennent ce projet de loi se mettent sur le même plan que les marchands de lessive.
Ces ingrats qui des muses ont reçu un cadeau merveilleux sans que rien ne leur soit demandé en contrepartie, ces simples mortels sur lesquels à la naissance se sont penchés les dieux avec une générosité, un désintéressement sublimes afin de les combler de dons sans rien leur réclamer en échange, ces petits hommes imbus de leur céleste élection osent exiger de leurs frères humains, pourtant égaux, hommes au même titre qu’eux, qu’il les payent pour la grâce tombée du Ciel ! Ils estiment que la manifestation de l’infini vaut tant d’argent, ils considèrent que leur don octroyé gratuitement par les anges présidant à l’Art se pèse sur la balance des lois du marché...
Notre société matérialiste, alimentaire, mercantile qui a commercialisé, mis en rayons, "code-barré" la pensée, le Beau, les plus hauts sentiments ne peut concevoir qu’un artiste compose, écrive, imagine pour l’amour de l’art, pour la gloire des étoiles, pour la beauté du geste... Nul besoin d’argent pour créer. Les artistes qui prétendent le contraire ne sont que des vendus, des menteurs, des traîtres, des bandits qui ont fricoté avec le "diable marketing". On peut, on doit chanter sans être payé en retour. L’inspiration ne devrait pas être conditionnée par des exigences d’ordre économique.
Les fruits de l’esprit appartiennent à tous, pauvres et fortunés. Les richesses de l’âme ne devraient pas être soumises aux lois du marché. L’universel, ce qui est issu des profondeurs de l’homme devrait voler de tête en tête, de cœur en cœur, et non passer de porte-monnaie en tiroir-caisse.
Seuls les supports devraient être soumis aux méandres du commerce, pas les œuvres.
Le reste, ce sont de sordides affaires de comptables ayant perdu leur âme dans de vils calculs. Si les artistes veulent se payer une plume en or, une lyre sertie de diamants, une guitare étincelante de pierres précieuses, s’ils veulent manger à leur faim, qu’ils se soumettent aux mêmes rigueurs que les autres mortels : qu’ils aillent travailler à l’usine. Le talent ne confère aucun privilège à ces humains infatués de leur héritage divin. A ceux qui ici-bas veulent monnayer le legs olympien, je réponds que leur venue au monde n’a été soumise à aucun marché. Et que si les entités célestes ne demandent rien pour tous ces trésors offerts à leurs créatures humaines, les artistes devraient remercier le sort au lieu de se plaindre, et à plus forte raison ne pas faire commerce de ces présents. Il n’en sont que les dépositaires.
Je vous engage donc à piller mes œuvres ici-même, à télécharger de la musique sur des sites gratuits et illégaux, à répandre la pensée des philosophes sans faire acheter leurs livres à votre auditoire, à chanter dans la rue les chansons que vous aurez entendues dans les écouteurs d’essai à la FNAC sans débourser un centime, et ce afin de faire partager gratuitement à un maximum de gens autour de vous les œuvres de l’esprit que des pirates de l’âme, des vrais pirates ceux-là, veulent vous faire payer.
603 - De l’enclume à la plume
Autrefois j’arpentais l’Avenue des Champs-Élysées entre février et avril, ma carriole pleine d’enclumes, en quête d’hypothétiques clients. J’hélais avec hauteur et courtoisie les passants, l’air excessivement guindé. Dépité de ne jamais rien vendre, j’attrapais parfois un touriste japonais ou allemand par le bras en lui montrant ma cargaison avec un regard complice plein de concupiscence. Rien n’y faisait. Mes enclumes n’intéressaient personne. Je changeais de quartier. Sous la Tour Eiffel je faisais du zèle auprès des groupes de visiteurs surpris. En vain. Alors il m’arrivait de pousser jusqu’à la cathédrale Notre-Dame où les touristes étaient plus disposés, pensais-je, à m’acheter un ou deux souvenirs. On me prenait en photo, beaucoup de gens étonnés ou amusés m’interrogeaient sur mon commerce. Et même il arrivait que l’on me chassât du parvis. Mais jamais on ne m’achetait d’enclumes.
Quatre saisons durant j’ai exercé ce métier ingrat, toujours entre février et avril, les seuls mois où je pouvais espérer gagner mon pain en vendant aux étrangers ces babioles. En quatre saisons de persévérance, je n’ai pas vendu une seule enclume. Las de ce métier de fou, je me suis fait rentier à vie. Depuis je vis légèrement ne me consacrant plus qu’à l’écriture, sans plus de soucis, mon stock d’enclumes au grenier.
604 - Les feux de mars
Depuis trois jours mars répandait ses averses sur la ville. Glacées, mortelles. La grêle qui s’abattait contre les carreaux de la vieille fille produisait des bruits de tambour, entrecoupés de silences. L’obscurité à quatorze heure faisait l’effet d’un tombeau dans la pièce. L’horloge dans l’ombre ronronnait, exaspérante. Chose inattendue, cette atmosphère déprimante n’enchantait plus la pauvre âme aigrie. Ces pluies de mars lui rappelèrent de vieilles ambiances dominicales au goût haïssable de pot-au-feu.
Elle lâcha ses travaux de couture, ouvrit la fenêtre et, le visage fouetté par la bourrasque, défit son affreux chignon... Ses cheveux se délièrent. Ses traits ingrats s’effacèrent un instant sous l’onde qui oignit sa face.
Alors elle hurla longuement au ciel ses désirs immodestes et profonds de femme inassouvie.
Lorsqu’elle referma la fenêtre, haletante, fébrile, elle était presque belle avec ses mèches humides, son front ruisselant de haine. Dans sa tête, un bouleversement venait de se produire. Sa vie allait changer, à quarante-trois ans. Elle toisait le portrait de la Sainte-Vierge suspendu au mur trop chaste de sa demeure trop propre, la rage au cœur. Elle fixait avec dégoût le crucifix en bois rapporté d’un pèlerinage crétinisant à Lourdes. Elle cracha même sur son missel aux coins usés par des années de fausse piété.
Pour la première fois de sa vie elle se mit à haïr de tout son cœur les bondieuseries qui lui avaient tenu compagnie depuis sa naissance. Le lendemain on la vit dans les rues de la ville subitement ensoleillée, arborant une toilette indécente, en quête d’ivresses lubriques. Bien qu’elle fût laide, elle se fit désirable avec des artifices coûteux, toute de dentelles et de furie libidineuse parée.
Cependant elle ne séduisit personne, pas même le Diable. Elle se retrouva seule le soir derrière ses petits carreaux, dépitée, plus laide que jamais. Les pluies mêlées de grêle étaient revenues. Elles redoublèrent. A nouveau les bruits de tambour contre les vitres, l’obscurité, la solitude... Le portrait de la Sainte-Vierge la regardait, toujours fixé au mur. Alors une pâle lueur réapparut dans les ténèbres de sa vie. La tendresse mielleuse qui se dégageait de ce regard en deux dimensions, de cette image parfaitement sulpicienne avait fini par reconquérir la dévoyée, décidément sensible aux éclats de pastel d’une religion faite pour les malheureuses de son espèce.
Touchée, définitivement convaincue, elle se résigna à reprendre le cours ordinaire de sa vie sans relief. Elle se remit à ses travaux de couture au rythme lancinant des tic-tac de la vieille pendule, son missel à portée de main. Les averses de mars martelaient de plus belle les carreaux.
Entre deux bourrasques la grêle qui fondait sur la vitre formait en s’écoulant de longues, lentes, silencieuses larmes de désespoir.
605 - Course vélocipède à Conlie
Conlie, anodine bourgade du fin fond de la Sarthe est heureuse d’accueillir la douzième édition du tour du canton à vélo. Le magasin Super U, sponsor officiel de cette très attendue épreuve cycliste s’est paré pour l’occasion d’atours chatoyants. Les caissières arborent fièrement les couleurs de l’entreprise soutenant l’événement. Le directeur du supermarché a engagé les meilleurs animateurs du département. Le magasin restera exceptionnellement ouvert toute la journée. Réductions folles sur toute la gamme des produits de sport en rayon !
La fête promet d’être locale, l’ambiance résolument "kermesse".
C’est le départ ! Les jeunes imbéciles sur leur vélo suent, soufflent, pédalent. Dans le vide le plus total. Enfants de prolétaires, mangeurs de merguez-frites de pères en fils, les coureurs avec un grand U bleu dans le dos foncent vers leur destin minable et pathétique de futurs employés des usines de rillettes du coin. Avec leurs aspirations tranquilles et bovines de clients de magasin Super U, ils ont l’air d’une file d’abrutis juchés sur d’inutiles machines à monter les côtes.
Passons sur les événements minuscules de cette journée mémorable qu’ont illuminée vingt feux de barbecues...
La fête a été un succès. Ni les saucisses ni l’accordéon n’ont manqué, n’est-ce pas l’essentiel ?
Dans leur sénilité future, gagnants et perdants se souviendront avec tremblements de leurs juvéniles exploits cyclistes...
Souhaitons bien d’autres journées de ce genre à ces passionnés de courses cyclistes.
Conlinois étriqués, bande d’endimanchés, esprits épais aux moustaches drues, rieurs gras à la réflexion sommaire, hommes aux mœurs plébéiennes, aux goûts douteux, aux femmes vulgaires, aux enfants musculeux, je vous aime comme j’aime les clowns de cirque.
Avec une immense, hautaine, authentique pitié d’esthète.
606 - La vanité du COPYRIGHT
La folie du COPYRIGHT qui se développe sur le NET est révélatrice de l’état d’esprit mercantile régnant dans le monde des amateurs de lettres.
Une pléthore de mauvais textes sont jalousement mis sous COPYRIGHT par leurs auteurs soucieux d’exclusivité. Ces auteurs-là se ridiculisent à jouer les écrivains protecteurs de leurs œuvrettes maladroites... Qui songerait à piller ces montagnes de déjections encombrant le NET ? Mes textes à moi, qui sont bons dans leur majorité, excellents pour quelques-uns d’entre eux, mauvais dans la même proportion, sont totalement libres.
Le fait de COPYRIGHTER ses textes avec l’excuse que cela ne coûte que quelques euros ne signifie pas pour autant que ce sont de bons textes... Avant de mettre sous COPYRIGHT un texte, encore faut-il qu’il soit digne de cette "distinction"... Ces auteurs ont l’illusion d’être des plumes dignes de ce nom sous prétexte que leurs productions sont sous COPYRIGHT, comme les grands. Ils se donnent l’impression flatteuse que leurs textes sont nécessairement bons, puisque COPYRIGHTéS... Ou pire, ils s’imaginent même que leurs textes deviennent bons comme par magie, par la simple intercession du COPYRIGHT.
Ce filon exploité par des notaires avisés est d’autant plus prometteur qu’il est basé sur une source intarissable : la vanité humaine.
607 - L’étincelle humaine
Elle monte vers les étoiles, descend jusque dans la fosse, suit la feuille au vent, se mêle à la boue des tranchées, aux feuilles des betteraves ou à la bave des limaces, nage en zones inconnues, palpite dans la glace, explose dans des jets pleins d’artifices et d’âpretés.
Elle est désespérée et monotone, douce et joyeuse, grave et brûlante, légère comme l’eau, aussi vitale que le souffle... C’est une flamme qui réconforte bien des misères, exacerbe les plus sages douleurs, sublime la moindre petite chose, pose n’importe quelle question.
Fraternelle, rageuse, bruyante ou délicate, elle s’adresse à l’infini, demande des comptes à l’invisible, interroge les hauteurs, s’étonne des profondeurs, donne le vertige au quotidien, rêve de gloire, se permet l’humilité. Futile ou essentielle, solennelle ou malicieuse, elle rit de la mort, croit à la rédemption des êtres, à l’immortalité des âmes, à la vérité des cacahouètes salées. Ou grillées.
Cette flamme sacrée, universelle, c’est une voix qui de toute éternité s’élève de la Terre.
Et cette voix triste et éclatante, morne et pittoresque, pitoyable, admirable, fervente, inextinguible, et finalement toujours pathétique, c’est un cri.
C’est, de sa naissance à sa mort et pour les siècles des siècles, partout, sans fin, mystérieux, le chant nu de l’Homme.
608 - L’Art ridicule
Quand un dévot évoque ses personnages bibliques favoris, il les conçoit nécessairement vêtus de toges impeccables, évoluant en permanence dans une gestuelle hautement symbolique et arborant en toutes circonstances des airs d’une dignité parfaitement caricaturale.
Imaginez qu’un de nos grands hommes d’Église actuels singe ces statues humaines aux attitudes stéréotypées... Même le plus étriqué des bigots le trouverait ridicule.
Dans le même ordre d’idées je trouve complètement ridicules les peintures mythologiques, bibliques (et parfois historiques) des musées.
Ces Diane bien en chair qui vont pieds-nus en pleine forêt avec dans leur dos des carquois d’opérette, ces satyres ricanants qui séduisent des nymphes évanescentes aux yeux systématiquement révulsés, ces pompeux embarquements pour Cythère, ces improbables parties de chasses olympiennes, ces interminables banquets célestes et autres festins éthéréens entre ailés constipés et mortels ravis (qui semblent eux aussi, avec leurs grands airs prétentieux, ne jamais condescendre à aller aux toilettes), ne font-ils pas passer leurs augustes auteurs pour de grands niais à l’imaginaire sclérosé, infantilisé, "imbecillisés" par les mythologues antiques ?
Ridicules sont les thèmes de ces peintres, de ces compositeurs, de ces écrivains décrivant avec un tel déploiement artistique ces mièvreries académiques... Par delà l’aspect strictement esthétique de ces œuvres, je me demande comment des grands esprits ont-ils pu peindre avec tant de sérieux des scènes aussi benoîtes...
Imaginez un seul instant Socrate dans sa baignoire en train de porter à ses lèvres, dans un geste solennel et précis, une large coupe finement ouvragée remplie de poison...
Il passerait pour un guignol complètement ringard, comiquement hirsute... Bref, un grand philosophe au poil blanchi absolument pas crédible. L’effet recherché serait raté. Ou plutôt réussi : ce pauvre fou trempant toge et barbe blanches dans une baignoire tout en buvant un breuvage infect inspirerait un immense éclat de rire planétaire, s’il s’exhibait ainsi devant nos actuels reporters... C’est ce même éclat de rire que m’inspirent les thèmes bibliques, mythologiques ou historiques si souvent représentés dans les œuvres immortelles et rigides de nos musées.
609 - L’haleine solaire
Je déteste le soleil épais, pesant, éblouissant des beaux jours.
Les pluies en mai m’enchantent, étrangement. Un ciel couvert de nuages peut réveiller en moi les ardeurs les plus molles mais les plus authentiques. La vie, la vie poétique, cotonneuse, indolente, je la sens sous l’onde de mai, qu’elle prenne la forme de crachin tiède ou de grand voile humide. Mes humeurs s’affolent avec une exquise lenteur lorsque entrent en scène les particules d’eau qui virevoltent dans les airs, s’immiscent sur les toits, humectent les feuilles. Sur la ville la pluie vernale apporte une fraîcheur aqueuse pleine de l’odeur des champs. L’atmosphère est ralentie, trouble, chargée de réminiscences.
J’aime ne voir au-dessus de ma tête qu’un immense manteau d’une blancheur uniforme.
En juin le ciel entièrement couvert me donne une sensation d’éternité, de profondeur, mais aussi d’infinie légèreté. Les aubes de juin sans soleil me ravissent. A la lumière crue et directe de l’été je préfère la clarté douce et diffuse que filtre une barrière de brumes blanches.
En juillet je n’espère que l’éclat nivéen d’une lumière d’avril. Certains jours du mois estival la nue ne laisse passer aucun rayon, alors les champs de blé deviennent pâles comme si la Terre était devenue la Lune.
Août, je le préfère sous un vent doux et serein plutôt qu’embrasé par des tempêtes de lumière. Là, le monde m’apparaît sous son vrai jour : sans les artifices et superficialités communément inspirés par l’astre.
L’alchimie nuageuse provoque en moi un mystère de bien-être qui m’emporte loin en direction des espaces nébuleux, haut vers l’écume céleste.
Entre genèse des étoiles et éveil du bourgeon.
610 - L’iniquité du COPYRIGHT
L’argent a engendré bien des phénomènes iniques, pervers, infâmes parmi lesquels le COPYRIGHT, véritable religion d’État de notre société matérialiste obsédée par le droit jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne, et qui a fini par sacraliser au plus haut point les rapports économiques entre les hommes.
Afin de "protéger" les auteurs contre l’exploitation de leurs textes, Beaumarchais qui fut à l’origine de cette aberration morale aux allures faussement philanthropiques a initié une révolution intellectuelle qui s’est érigée de plus en plus comme une tyrannie, soutenue par des textes de loi intransigeants. Le mensonge est devenu norme, à tel point que nul ne conteste aujourd’hui la folie intrinsèque du COPYRIGHT.
Précisément, le rôle de l’écrivain n’est-il pas d’émettre ses textes afin qu’ils soient "exploités", autrement dit lus, joués, pensés, appréciés ou détestés sans aucune restriction par ses frères humains et indépendamment des contingences matérielles réglant sa vie personnelle ? De quel droit l’auteur imposerait-il au monde ses œuvres telles qu’ils les a conçues ? Chacun a la liberté inaliénable d’interpréter, d’auto-censurer partiellement ou entièrement, de réécrire mentalement, de reformuler, de corriger, de lire en diagonale et même de lire une ligne sur deux si cela lui chante les écrits d’un auteur. La loi sur les droits d’auteur n’est ni plus ni moins qu’un chantage exercé sur le lectorat par l’auteur, chantage dans lequel il fait intervenir des considérations financières indignes des hauteurs où en général il prétend élever son lectorat à travers sa plume...
Le rapport entre la protection des écrits d’un auteur et les nécessités domestiques ou même vitales comme le droit de manger à sa faim ne devrait jamais être fait. Cela peut certes sembler cruel et injuste mais la maladie qui frappe n’importe qui sur terre, n’est-elle pas injuste, cruelle ? Pour soigner un seul individu, a-t-on le droit de refuser les soins à des milliers d’autres ? De même un seul individu a-t-il le droit de céder son œuvre à des milliers de gens socialement privilégiés sous la stricte condition qu’ils le payent pour les idées, les réflexions ou les charmes littéraires contenus dans cette œuvre, et de la refuser catégoriquement à ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter ? Les droits d’auteur sont une atteinte profonde aux droits du lecteur.
Que l’auteur exige de pouvoir vivre de sa plume est son choix et sa stricte liberté, mais en aucun il ne devrait pour cela interdire aux plus pauvres de ne pas accéder à ses œuvres.
"Propriété intellectuelle" : termes parfaitement antinomiques, inconciliables par définition, exprimant des principes complètement opposés... Tout ce qui appartient au domaine intellectuel bien au contraire est entièrement, définitivement, infiniment libre. Libre comme le sont la pensée, l’émotion, l’imaginaire, la poésie, l’amour et le vent. Par quelle incroyable corruption mentale l’esprit humain a-t-il pu se résoudre à mettre la pensée, l’imagination, l’Art, les battements du cœur en cage ?
L’homme s’est mis dans la tête des barreaux mentaux. La cause ? L’argent. Tout n’est qu’affaire d’argent, rien que d’argent. Où est l’équité dans le fait qu’un auteur soit rétribué selon la quantité d’ouvrages vendus et non pas, plus justement, selon la qualité de ses écrits ? Le critère même de rétribution de l’écrivain porte atteinte à l’esprit de justice. Pour une somme de travail équivalente, tel auteur sera payé cent fois plus qu’un autre. Son mérite ? Il aura su flatter les vils instincts d’un certain lectorat en lui proposant des histoires de fesses, tandis que tel autre auteur inspiré mais plus naïf aura chanté chastement les étoiles. Nulle part ailleurs que dans le domaine des droits d’auteur règne l’arbitraire.
Prendre en otage l’humanité entière juste pour protéger un auteur sous prétexte de défendre ses "droits" égoïstes est un authentique viol moral contre l’Homme. Ainsi seuls les lecteurs socialement privilégiés auraient le droit moral et légal de jouir des trésors culturels ? L’argent ne devrait jamais intervenir dans ces affaires-là. Au lieu de cela il est le principal facteur autour duquel toutes ces choses sordides et mesquines s’élaborent ! Il est même très souvent la seule justification, l’unique motivation, la première raison... La preuve : des auteurs n’écrivent que pour faire fonctionner le moulin à bénéfices, sans aucune exigence artistique. En admettant que la loi sur les droits d’auteur eût un fondement moral réel, qu’elle fût recevable que le plan intellectuel, alors elle perdrait dans ce contexte-ci tout son sens. Ces droits sont utilisés en ce cas comme un filon à exploiter, non comme une "protection" réelle de l’auteur.
Autoriser l’accès à l’œuvre en échange d’argent (correspondant aux droits d’auteur) est une injustice fondamentale qui lèse d’abord et surtout l’humanité avant l’auteur lui-même. L’auteur, lien entre le ciel et la terre, entre les muses et les hommes, entre le sacré et le profane, et parfois plus simplement entre les communautés, devrait s’effacer avec une naturelle humilité qui le grandirait, au lieu de vendre son âme au prix du marché de l’édition. L’écrivain n’a aucun droit sur ses écrits à partir du moment où il accepte de les diffuser. Il ne pourra jamais interdire au lecteur d’interpréter ses écrits comme il l’entend. Le lecteur peut à sa guise déformer dans sa tête, son cœur et son âme les écrits d’un auteur sans que ce dernier ne puisse le lui interdire. Alors de quel droit l’auteur exigerait-il de n’être pas plagié, déformé, copié matériellement puisqu’il est possible de le faire mentalement ?
Attendons-nous à voir un jour une loi interdisant au lecteur de répéter oralement des phrases lues dans un livre... Aujourd’hui perspective aussi aberrante que de faire payer un droit de respirer l’air qui nous entoure, demain cette absurdité sera peut-être universellement admise au même titre que de nos jours est admise sans contestation la loi sur la "propriété intellectuelle".
Rappelons-nous toujours que l’esprit est d’essence divine, que la pensée comme l’air n’est la propriété de personne, pas plus que la Lune n’appartient aux astronautes ou que le pape n’a le monopole du soleil qui brille pour tous.
611 - Torpeur dominicale
Le père Gaga mon voisin est content : aujourd’hui dimanche 14 mai c’est fête sur les quais du Mans. Exposition de peintures d’amateurs. Les bords de la Sarthe ont été joliment parés pour l’occasion : rubans colorés et fleurs éclatantes illuminent le quartier. Gais, fleuris, ensoleillés, et pour tout dire mortels, les quais n’ont jamais été aussi bien endeuillés de blanc. Des rapins sortis du fin fond de leur province étriquée exposent sans complexe leur caca pictural. Des groupes de crétins au pas alangui s’extasient à voix basse.
Me mêlant à la détestable assemblée, je décide de suivre le père Gaga dans son expédition de sénile.
Les poussettes sous le soleil éclatant que précèdent des géniteurs à la flamme amoureuse éteinte finissent par me dégoûter définitivement de l’honnête hyménée, mais ravissent quelques bonnes sœurs tout de noir vêtues.
Mon héros de voisin au cerveau ramollot, enchanté devant cet étalage interminable de mauvais goût (le quai est long), continue son chemin en réajustant de temps à autre sa casquette.
En passant à côté d’une croûte infâme, j’ai cru qu’il allait s’étrangler d’admiration. En fait il s’est étonné de la forme de la chaise sur laquelle était assis le "peinturluteur".
Plus loin une vendeuse de gâteaux-maison lui a cédé un quartier de farine cuite à prix d’ami. Il était très content le père Gaga. Il faut dire qu’ils se connaissent depuis quarante ans tous les deux, étant du même quartier. Une complicité de quarante ans de propos météorologiques les unit. Castor et Pollux peuvent aller se rhabiller !
- Ha il fait-y beau aujourd’hui, n’est-ce pas ? - Ha ça le Père Gaga pour faire beau, il fait beau, hein !
Affligé par ces sommets de nullité rassemblés sur ce seul quai, je n’ai pas eu la force de poursuivre jusqu’à son terme ma filature.
Je suis rentré, j’ai pris mon clavier et me suis confié méchamment à lui.
Ainsi est née cette pitoyable et édifiante histoire dominicale.
Que cette lamentable histoire serve de leçon à tous les pères Gaga de la terre.
612 - Albert Figuetorack
Avec sa voix extrêmement stridente et ses propos complètement ineptes qu’il débite continuellement et sans raison valable, Albert Figuetorack ’’(nom étrange inspirant d’emblée l’hilarité)’’, déplaît à tous, homme et bêtes.
Il fait fuir tout le monde sans jamais se rendre compte que sa simple présence est une torture pour n’importe quelle créature sensée ou sensible, tant il importune avec ses incessants, insupportables discours à propos de tout et de rien. Ni les chats ni les chiens ne résistent aux notes suraiguës de son incroyable voix de fausset. Les humains encore moins, ses paroles étant parfaitement vides de sens, dénuées du moindre intérêt. Il ne profère que des insanités, rien que des sottises, des absurdités de toute sorte ou les pires banalités, ce qui est peut-être encore plus intolérable.
Abruti fini depuis toujours mais tout de même conscient d’avoir une cervelle infirme incapable d’exprimer la moindre chose intelligente, Albert Figuetorack se complaît dans sa situation. Patauger dans la médiocrité la plus totale semble être son idéal de vie. Il ne songe aucunement à tenter de se rattraper de quelque manière que ce soit. Au contraire, il n’aspire qu’à se "perfectionner" dans la nullité.
Chose curieuse, il a éminemment conscience d’être un sot inouï mais ne s’aperçoit absolument pas que sa voix de flûte déréglée et ses infatigables paroles de sénile furieux agressent toute personne, tout animal à portée de voix. Même lorsqu’il est seul, à tous les moments de la journée il n’arrête pas le moulin à sornettes :
- Ha ! Y va faire du beau temps aujourd’hui, il va t’y faire le beau temps, le soleil qu’y va-t-y pas se laisser ennuager par les bancs ne nuages enblandimanchés de blantitudes anti-rectaliennes car du caca c’est pas blanc hein ? C’est les nuages qui sont-y blancs comme pas du caca de beurre blanc. Y va-t-y faire du beau temps aujourd’hui derrière les nuages blancs que le soleil y veut-y percer par un trou dans le ciel ?
Et ainsi de suite. A propos du temps qu’il fait mais aussi d’un caillou par terre, d’une touffe d’herbe, d’un courant d’air... A chaque instant, à toute occasion c’est-à-dire mille fois par jour et cela tous les jours de sa vie, Albert Figuetorack manifeste à qui veut l’entendre -et personne ne veut l’entendre pas même le plus fou des hommes- les épuisantes arabesques verbales de son esprit tordu.
A cinquante ans il n’a jamais connu de femme. Ce qui le rend fou de satisfaction, ivre d’une inexplicable joie... Chômeur à temps complet, parasite des institutions sociales et client-profiteur sans scrupule des œuvres de bienfaisance de sa ville, il hante à longueur de temps les magasins alimentaires, quand il ne demeure pas devant sa télévision allumée en permanence.
Le pire dans cette histoire, c’est que je crois qu’Albert Figuetorack est réellement, authentiquement, incompréhensiblement heureux ainsi.
613 - La passion : le grand malentendu
La "passion", quête contemporaine vaine, imbécile et aliénante est un filon récent inventé par les marchands de lessive. Ce terme est l’un des plus galvaudés de la langue française. D’autant plus vide de sens qu’il est prononcé dix fois par jour par les sots pour un oui ou pour un non. Passion de la moto, passion des timbres-postes, passion de l’amour... Tous les aspects de la vie quotidienne sont susceptibles d’être mis dans le cadre flatteur de la "passion", uniformisés par cette nouvelle norme de plus en plus stricte, impérieuse. Entrée en vigueur depuis quelques décennies, la passion est le refuge ultime de l’esprit vulgaire.
Victimes du discours dictatorial, les êtres les plus ordinaires, les plus médiocres, mais surtout certains beaux esprits incapables d’échapper à l’insidieuse oppression s’empressent de clamer à tous vents être nécessairement, totalement, impérativement "passionnés". Comme si ne pas l’être constituait la plus honteuse des tares...
Pas un pour railler cette mode risible de la "passion" et oser affirmer vouloir demeurer serein, loin des tourments frelatés de la "passion" telle qu’elle est définie, ressentie, espérée par l’ensemble des esprits contaminés.
La "vraie" passion d’ailleurs n’existe pas. Ou rarement.
Les professionnels de la publicité ont créé ce phénomène contemporain de la passion. Pour vendre des casseroles, des automobiles ou de la salade verte, ils ont fait pénétrer dans les esprits l’idée saugrenue mais efficace de la passion. La passion est associée à la femme d’une manière assez répandue, et à l’amour beaucoup plus généralement : les meilleurs arguments pour écouler la camelote des grands industriels inoculant leurs mensonges matérialistes à travers les différents organes de presse.
Tout comme le patriotisme a été sinon initié, du moins récupéré par les marchands de canon pour enrichir une poignée d’abjects empereurs de l’industrie lourde, la "passion" telle qu’elle est admise de nos jours est une forme dégénérée de sentiments élevés (et d’ailleurs assez obscurs à l’origine, étant donné la rareté et le caractère délétère, funeste de la passion véritable), qui fait des millions de victimes consentantes dans la société d’abrutis où nous vivons.
614 - L’éclat des blés
Je marchais en direction des blés, le regard instinctivement attiré par l’azur. Juin chauffait la campagne, l’espace était rayonnant. Une colline devant moi rejoignait le ciel. Je la fixai tout en ralentissant légèrement le pas. Soudain un vent emporta mon esprit en direction de hauteurs inconnues.
Je fis un voyage extraordinaire, debout, pétrifié, les pieds bien posés sur le sol.
La tête ailleurs, je partis je ne sais où. Tout y brillait d’un éclat mystérieux. Un autre soleil pareil au soleil éclairait ce monde. Et je vis la colline, la même colline qui me faisait face. Mais avec une perception différente. La colline était vivante, je sentais en elle une essence vitale, une respiration intérieure. Elle échangeait des pensées supérieures avec l’azur qui lui aussi semblait imprégné de vie. Très vite je m’aperçus que toutes choses communiquaient avec l’ensemble du monde en se faisant passer entre elles un souffle universel plein de sagesse.
Les blés à côté de la colline formaient un chœur de millions de voix suaves, chaque tige ayant son chant propre, accordé avec tous les autres. La terre sous ces blés psalmodiait je ne sais quel étrange cantique. Le ciel avait pris un autre sens. Le bleu le définissait et je ne le nommais plus ciel mais le nommais Bleu. Les oiseaux dans les airs prenaient un prix infini. Créatures éternelles, rien ne pouvait les corrompre et leur vol se prolongeait dans des immensités sans fin.
Tout cela était à la fois tangible et impalpable, présent et invisible, proche et insaisissable.
Je redescendis aussi vite en moi que j’en étais sorti. Je me retrouvai les pieds toujours bien ancrés sur le sol, me réadaptant à la lumière du soleil habituel, qui me parut terne.
Dubitatif, perplexe et à la fois parfaitement convaincu de la réalité suprême de cette curieuse, inexprimable expérience que je venais de vivre, j’avançai vers le champ de blés comme si je devais poursuivre ma flânerie.
Poussé par une puissante intuition, je tendis la main vers une gerbe de blés pour la saisir.
Un éclair illumina ma main et la rendit transparente un bref, très bref instant. Si bref que l’œil de la mouche l’a déjà oublié et que le soleil en doute encore.
615 - Funèbres funérailles
Le cercueil a été choisi noir, très noir.
Et même fort laid.
La cérémonie est plombée. Avec une perverse volonté de rendre l’ambiance la plus lourde possible, un grand portrait morbide du défunt pris juste après son trépas a été posé près du cercueil ouvert qui trône dans le salon empesé. Sur la photo comme dans le cerceuil, les traits du décédé sont figés dans une grimace affreuse trahissant les indicibles tourments d’un moribond refusant de lâcher prise. On dirait qu’il a inspiré de l’air dans ses poumons en refusant de l’exhaler au moment "d’expirer", comme si à tout prix il s’était accroché à cette vie.
Une vieille tante aux traits macabres a été conviée.
Dans l’assemblée qui veille la dépouille planent des respirations phtisiques, des chuchotements graves, des bruits feutrés de vieilles chaises déplacées avec lenteur et dignité. Telles des présences déprimantes, encombrantes et fatales, de gros meubles austères en chêne font écho au cercueil. Silhouettes inquiétantes, de vieux chapeaux et de grands manteaux sombres passent, embaumant l’air d’odeurs âcres.
Stupeur générale : le cadavre pousse un râle lugubre à glacer les sangs ! Qui se termine par un ridicule gargouillement froid... C’est l’horrible vieille tante qui vient de poser sur le buste du macchabée un lourd, imposant crucifix, expulsant incidemment l’air vicié resté dans ses poumons.
Pas surprise du tout, l’espèce de fossoyeuse semble avoir l’habitude de ce genre de phénomène naturel. A croire que c’est dans ce but précis qu’elle a posé cet inutile fardeau sur le torse du mort, juste pour le faire "chanter"... Il faut reconnaître que le râle purement mécanique "involontairement" provoqué sur ce corps froid confère un réel prestige à la vieille tante sordide... N’est-ce pas pour ça qu’elle est venue ?
Les rituels d’usage que l’on a rendu les plus compliqués possibles, intentionnellement lents, parfaitement obsolètes, aussi pompeux qu’inutiles se sont prolongés jusqu’à la cérémonie religieuse, elle-même fort raide.
Direction le cimetière.
Pour mieux assombrir le tableau, les éléments s’associent aux événements : une pluie tenace à faire geler les os fait frissonner le cortège. Pour la plus grande satisfaction de la tante à la face de Camarde qui, contrairement aux autres, a prévu un parapluie.
La mise en terre s’éternise une heure durant sous la pluie. Discours oiseux à n’en plus finir, silences prolongés à répétitions, défilé des témoignages de fausse amitié, regrets hypocrites, hommages de circonstance chantés, versifiés, psalmodiés, caquetés, régurgités...
Enfin la dernière pelletée de terre est jetée sur le pauvre otage de ces manèges humains qui n’avait rien demandé.
Retour du cortège vers la demeure du défunt sous la pluie glacée pour y évoquer dans une atmosphère pesante à souhait les événements insignifiants de sa vie qui vient de s’achever avec d’ennuyeux, vains, mortels fastes...
C’est reparti pour des heures de lamentations stériles et d’interminables, complexes, obscurs rituels posthumes.
La vieille tante est aux anges.
616 - Lettre à l’amante envolée
Christine,
Aujourd’hui 10 juin 2006, je songe à vous avec fièvre et tendresse, insistance et mélancolie. Souvenir obsédant, vous êtes l’astre chartrain aux charmes blafards qui m’est resté cher, année après année.
Figure douce et violente, amère et suave de mon passé, vous incarnez Christine le trouble de mon âme en proie à ses blancs démons et oniriques éblouissements. Je vous aime toujours Christine. La flamme est la même. Le fruit odieux de vos entrailles chéries n’y a rien changé. Cela dit, je respecterai votre hyménée avec votre compagnon. Mes mots ne violeront pas cette intimité amoureuse et charnelle sur laquelle je n’ai aucun droit. Je sais trop la force du verbe pour en abuser. Moi-même victime de l’infamie d’un indélicat, touché en plein cœur par quelques mots illégitimes, je prends garde à ne pas offenser votre aimé qui pourrait à juste titre se sentir atteint par mes écrits.
Je placerai donc mon discours sur de chastes, olympiennes hauteurs, là où ordinairement l’homme vulgaire ne dirige jamais le regard. C’est depuis mon nuage idéal que je m’adresse à l’oiseau de grand vol que vous êtes. Ma voix aux échos azuréens rejoint votre aile pleine d’éclat : c’est dans le silence grandiose qui règne au-dessus des nues que je souhaite échanger avec vous des mots immortels, loin des pesanteurs et trivialités terrestres. Que nos voix résonnent, cristallines, dans cet espace éthéréen dédié aux œuvres des âmes supérieures !
Laissez-moi vous dire mon Amour pour vous Christine. Amour lyrique, désincarné, quasi angélique. Amour pour un être accessible à mes sommets, un être qui comprend mes feux, aime mes étoiles, un être dont je sais la profondeur de vue, la délicatesse de cœur…
Par-delà ma simple personne écrivant en ce jour de juin à la chartraine exilée en terre du sud, c’est la Lyre qui parle à la Muse.
Christine, Christine, vous êtes le lien entre le luth et le Ciel, l’arc lumineux qui me relie à l’essentiel. Vous êtes mon salut poétique. Votre visage sans artifice est un marbre ambigu de grand prix.
Croisement étrange et fascinant du roc tangible et du divin immatériel, vos traits austères et doux, entre sculpture voluptueuse et stèle mortuaire, sont une merveille de beauté inédite que peint ma plume avec des couleurs graves et crues pour en mieux révéler l’éclat funèbre.
Cela suffirait déjà à votre humble gloire et à ma satisfaction d’esthète. Seulement, votre âme Christine est une cause qui me tourmente exquisément.
En vous je ne vois pas qu’une statue de choix, je vois également une lueur sacrée qui m’éclaire et me pénètre, avivant ma propre flamme originelle pour me rendre plus lumineux que je ne le suis.
En vous je vois un souffle à travers lequel je me reconnais. Vous et moi sommes une commune chandelle et, sur le plan poétique voire spirituel, nous brûlons d’Amour l’un pour l’autre.
617 - Le yaourt dans ses états
Je hais les promoteurs de yaourts.
Ils s’ingénient à aromatiser leurs petits pots de "morve de vache" avec les idéaux les plus élevés, détournant toute raison supérieure au profil de ce qui sort du pis des bovidés. Il ne peuvent s’empêcher de convoquer les génies de la Voix Lactée ou je ne sais quels dieux des causes sacrées pour vendre leur lait caillé (qu’il soit nature ou parfumé aux fruits divers).
Certains en appellent à l’Amour Cosmique, d’autres à quelque mystérieuse fontaine de jouvence, les pires vous jurent par tous les diables du Marketing que si vous ingurgitez leur blanche émulsion, du jour au lendemain vous deviendrez beaux, intelligents, performants, centenaires, et même fortunés... La surenchère en ce domaine semble sans limite. A en croire ces messies du ferment lactique, le moindre pot de yaourt à la fraise est une véritable coupe de sang christique ! Un enjeu essentiel pour votre avenir, votre santé, votre salut sur Terre et dans le Ciel...
A lui seul le yaourt est un condensé explosif de toutes les attentes matérialistes du monde occidental mais aussi, comble de l’ironie, le porte-parole des prétendues valeurs spirituelles renaissantes... Avalez un pot de yaourt, ’’"à l’intérieur"’’ vous deviendrez aussi purs que le linge des anges baignant dans leur monde de fromage blanc !
’’"A l’intérieur"’’ : termes pour le moins ambigus qui disent bien ce qu’ils ne veulent pas dire....
Ils font ’’"du bien à l’intérieur"’’, leurs foutus yaourts... C’est bien là qu’est le problème, dans la façon de dire les choses. Ils font "’’du bien à l’intérieur"’’, manière subtile de vous embobiner sur un terrain aussi glissant que juteux. Sous un même prétexte on réveille vos fonctions digestives les plus primaires en même temps que les fonctions sacrées de votre esprit, pour le prix modique d’un pot de yaourt à renouveler quotidiennement... Le rôle du yaourt est de vous alléger les intestins, de vous purger ’’"de l’intérieur"’’, de vous donner des ailes, un nouveau teint, un éclat neuf, bref de vous pourvoir d’une âme. La fibre spirituelle est sollicitée grâce aux propriétés spécifiques du fruit contenu dans les petits pots, précisément. Ajoutées aux yaourts, les fibres des fruits sondant vos viscères vous sauveront de la constipation, soyez-en certains ! De l’intestin grêle salutairement secoué, on passe directement au bien-être quasi spirituel du consommateur épanoui. Les deux outrances ainsi subtilement amenées se fondent l’une dans l’autre, comme le blanc sur le blanc, et au fond de son pot l’amateur de lait de ruminant caillé n’y voit que du bleu.
Maudit soit le petit pot de lait de vache fermenté, hostie du pauvre type, onction du minable, breuvage pieux du mystique intestinal !
618 - Misanthrope
Les autres m’indisposent.
Je ne souffre pas la proximité de mon prochain. J’abhorre ce qui ne me ressemble pas, celui qui ne porte pas le même chapeau que moi, ceux qui ne mangent pas le foin servit dans mon écurie, l’humanité qui ne boit pas à la fontaine sise dans mon petit verger, et en définitive n’aime que moi-même.
Répondre "Bonjour" à un autre "Bonjour" étant pour moi un authentique supplice matinal, on me traite de mal élevé sous prétexte que je rends la politesse sous forme de hautain silence précédé d’un ou deux puissants crachats en direction de l’auteur de mon agresseur. Incompris de tous, j’ai fini par adopter le port de gants roses et de dentelles blanches autour du cou accompagnés d’une discrète arrogance au bord des lèvres. J’ai remarqué que cela faisait médire encore plus, avivait des passions funestes à mon endroit...
Aux foules agitées qui me cherchent des noises avec leurs incompréhensibles allées et venues, aux passants pressés qui me frôlent dans la rue comme si je n’existais pas et dont les visages méconnus ne m’inspirent que méfiance, haine, dégoût, je préfère la douce, calme compagnie des tombes. Elles au moins me foutent la paix. Je fuis tout ce qui s’apparente à un bipède en mouvement. Je me venge des vivants en allant régulièrement narguer les morts dans les cimetières.
Lors de mes visites aux hôtes bien éduqués des nécropoles, qui pas une fois n’ont eu l’outrecuidance de m’importuner, je puis cracher sans entrave sur tous les Dupont que je croise. Décalcifiés depuis des lustres, débarrassés de tout orgueil mal placé, couverts de dalles, de stèles et de terre grasse, eux ne trouvent rien à redire à mes jets de salive.
J’en ai conclu que dans ce monde les hommes les plus fréquentables sont ceux qui se trouvent à six pieds sous mes semelles.
619 - Notre belle jeunesse
Jeunesse, tu m’inspires de profonds remous intestinaux.
Imbécile, morveuse, crétine jeunesse de vingt ans, piètre, abrutie, écervelée jeunesse des préservatifs, des téléphones portables, des blogs illisibles, pauvre, vaine, misérable jeunesse issue des discothèques du samedi soir, sotte, creuse, insignifiante jeunesse des radios musicales débilo-énergisantes, l’idée même de ton ombre qui me frôle dans la rue provoque en moi des réflexes de haine non dissimulée.
Hors de ma vue, petit produit humain rigoureusement formaté à la pensée de synthèse ! Dégage de mon horizon, veau hormoné accumulant vingt années de pures inepties sous ta casquette fluo de nabot dégénéré dûment piercé !
Blanc-bec de vingt piges, poulet industriel bagué de l’arcade sourcilière au prépuce, ne t’avise pas de me manquer de respect : j’ai le double de ton âge et dix fois le poids de ta cervelle atrophiée.
620 - L’archevêque est généreux avec sa bonne
A la mort de sa vieille servante l’archevêque avait engagé une jeune bonne aux appas imposants. Elle astiquait les parquets à quatre pattes, offrant au vieil eunuque libidineux le spectacle immodeste de sa gorge palpitante. Devant ce tableau charmant le chaste animal se sentit une nouvelle vigueur.
Il sortit sa crosse, qui était assez raide, et la montra sans façon à sa servante qui s’étonna de ne la voir point courbée :
- Monseigneur, quel sacré gros bâton-à-couilles vous possédez ! Mais comme c’est étrange, il ne ressemble en rien à votre crosse de parade que vous exhibez à l’église lors de vos processions, moi qui pensais que les archevêques avaient en eux tout de courbé, de recroquevillé...
- Détrompez-vous ma bonne Suzon, ce bâton-là est droit comme la justice divine. Tenez, je vais vous montrer dans la pratique comme il est bien tendu. Approchez mon enfant. Je vais vous bénir au plus profond de vos entrailles, vous m’en direz des nouvelles.
- Ho ! Monsieur le curé, comme vous y allez ! En vérité il est bien vertical votre saucisson-à-burnes, c’est exact. Je le sens bien qui me le prouve au plus profond de mes tripes Monsieur le curé.
- Je ne suis pas curé, je suis archevêque.
- C’est exact Monseigneur, pardonnez-moi. C’est qu’il faut vous dire que si vous portez la mitre comme un authentique archevêque écouillé que vous êtes, il n’en demeure pas moins vrai que vous enfilez comme un sacré nom de Dieu de bougre de curé couillu.
- Ha ! ma bonne Suzon, j’enfile comme je peux ! A propos, avez-vous bien astiqué la salle de réception du presbytère ce matin ? C’est que j’ai un rendez-vous avec un émissaire du Vatican tantôt.
- Monseigneur, la salle de réception est propre comme un sou neuf. Dois-je y ajouter des fleurs ?
- Excellente idée ! Sentez-vous bien ma crosse au fond de votre tronc mon enfant ?
- Fort bien Monsieur le curé. Pardon ! Monseigneur... Vous pouvez me remplir la corbeille à présent.
- Allons-y pour les bonnes œuvres donc. Je vais bien vous combler de dons par la fente. Au fait je paye en foutreuse monnaie.
- Pas de problème Monsieur le curé. En liquide ?
- Monseigneur vous dis-je ! Pas en liquide. En purée.
- Pardon, c’est plus fort que moi Monseigneur. Vous enfilez vraiment comme un curé vous savez...
Quelques heures après avoir fait œuvre de charité envers sa bonne, l’Archevêque reçut avec une grande piété l’émissaire du Vatican. Aux dernières nouvelles l’infortunée Suzon a dû prendre du repos quelque temps afin de soigner une méchante vérole.
621 - Sainte bière
Dans les bars j’aime de temps en temps aller faire pénitence, abstinence, et aussi renouveler mes vœux de chasteté.
La bière blonde est mon onction favorite.
Le breuvage doré me fait pousser des ailes blanches. Quand je bois et que je suis noir, j’ai des anges qui me pissent dans la tête. Dès que je me noie le gosier dans l’urée d’étoiles, je deviens capitaine du zinc. Alors je mets la barre à l’envers et voue le bar à l’enfer. Enfin je veux dire je fous le bar à l’envers et mets la barre aux fers, ou plutôt je mets le feu au verre et vouvoie tout le bar... Enfin je ne sais plus, mais ce qui est sûr c’est que je trinque aux bienheureux terriens qui ont atterris avec moi sur la planète BIERE.
Dans ce monde parfait plein d’écume exhalant le houblon, on balbutie en chœur, on prend le serveur à parti pour des histoires de mirages, on chante faux mais avec sincérité, on radote le plus sérieusement du monde sur la politique, les femmes, les hirondelles et les bulldozers.
Sainte bière, reine des flots sous pression, coulez pour nous qui n’avons que les dimanches pour vous rendre grâces, ayez pitié des assoiffés qui bavent d’envie en nous lorgnant aux terrasses des bars sans oser jamais en franchir le seuil. Mais soyez impitoyable envers les pauvres gens hydrophiles qui passent, indifférents à nos nuages sacrés ! Refusez-leur vos bienfaits. Votre or liquide les rendrait mauvais. Qu’ils meurent sans jamais recevoir une once de votre feu exquis dans la gorge ! Leur bière à eux, celle de leur dernière heure, elle sera faite de quatre planches. Notre salut à nous est au fond des chopes, nous le savons. Eux l’ignorent. Qui viendra faire tinter les verres devant leur tombe triste où l’eau ruisselle sans bulle, sans mousse, sans nulle amertume ?
Nous les pisseurs heureux, nous voyons jaillir des astres dans le regard des chiens, nous conversons en olympiennes compagnies, nous prenons les quincailliers pour des enfants de rois et les caissières du coin pour des bohémiennes. Avec un verre de plus, certains d’entre nous accèdent même au panthéon des bégayeurs et "hoqueteurs". Ils ont parfois des traits de génie.
Ils chantent toujours aussi faux mais de leurs verres à pied de temps à autre sortent des vers en douze pieds, des rossignols de mots, des bulles de savant, des arcs-en-ciel éthyliques et de rondes étincelles qui dans leurs songes pleins de vertiges iront enrichir des constellations imaginaires.
622 - Tristes médiocres
Gens de peu, esprits de rien, âmes pauvres, têtes vides, cœurs indigents, médiocres de toutes conditions, abrutis de toutes origines, tristes gens qui ne pensez pas plus haut que vos fronts mous, je vous destine ces mots durs.
Vous les méritez.
Je vous envoie à la face ces éclats de vérité, vous les ternes mortels qui n’avez jamais connu autre chose de mieux dans l’existence que vos petits dimanches aux bistrots, de plus sublime que vos fraternités syndicales, de plus brillant que vos horizons terrestres entre juillet et août. La mort vous inspire des réflexions d’épiciers, des sentiments de carreleurs, des terreurs de petits épargnants : vous ne vous souciez que de la validité de votre assurance-vie, des termes de votre contrat-obsèques, de la qualité matérielle de votre stèle bon-marché...
L’apothéose de votre vie se résume aux mensualités d’une longue, placide, stérile retraite.
Vos plus chères aspirations de ruminants bipèdes se bornent à l’achat de quatre petits murs de parpaings entourés d’une petite haie taillée au millimètre avec un petit garage au sous-sol pour y ranger votre petite voiture. Un petit carré de bonheur pré-fabriqué que vantent vos prospectus (que vous lisez scrupuleusement !) afin d’y passer votre petite vie de petits vieux frileux. Votre littérature, c’est le magasin alimentaire de la zone industrielle à deux pas de vos quatre petits murs de parpaings-bonheur... Vos espérances de cotisants à la Sécurité Sociale, c’est de gagner au LOTO.
Vos autres idéaux, plus accessibles, c’est la niche du chien, la canne à pêche, l’héritage...
La mort ne vous tourmente nullement : vous avez toutes les assurances qu’il faut pour ne plus vous en soucier... Vous voilà rassurés puisque vous avez pris vos précautions en cas de "malheur". La vie ne vous émerveille pas plus que ça : vous avez bien mieux que les forêts et les étoiles étant donné que vous êtes abonnés à la télévision par satellite... Votre paradis défile à heures fixes sur votre écran, aussi plat que votre existence.
Anonymes endormis, habitants sclérosés des villes sans nom, vous qui êtes satisfaits de vos destins indolores, vous les insignifiants, vous les citoyens sans histoire ni imagination, vous les automobilistes convaincus, vous les paresseux du cœur et de l’esprit, que ces mots salutaires ne vous épargnent surtout pas.
Qu’ils vous percutent en plein "bonheur" temporel où vous pataugez depuis votre naissance afin que la prochaine rayure sur votre voiture ou l’anniversaire de votre caniche deviennent des causes secondaires et que l’essentiel ne passe plus par le fil de votre antenne de télévision ou par les compartiments de votre réfrigérateur mais par les fibres éthériques de votre être définitivement éveillé.
En attendant ce jour je continue, inlassable, de vous répéter ces mots.
Vous qui avez lu ce texte avec irritation, vous qui n’avez pas supporté de me lire, vous qui vous êtes sentis agressés à travers ma plume : vous êtes précisément les tristes médiocres qu’avec férocité je viens de railler.
623 - L’éclat de la Vertu
Je vous salue Vertu, pleine de hauteurs et d’âpretés. Je vous rends grâces chère, très chère Vertu douce comme une prière, aussi tranchante qu’un silex. Votre baiser est une plume, un duvet, un velours à la dureté d’un crucifix.
Hideuse vous êtes avec votre bosse sur le dos de la sainte, avec votre grimace ingrate sur le visage de la jeune fille, avec vos cheveux pouilleux sur le pauvre ! Mais belle vous devenez lorsque cette difformité, cette laideur, cette crasse s’évanouissent en votre nom...
Le vice devant vous a des allures de bête civilisée. Il est hautain, a des mœurs mondaines et ses mensonges sont exquisément sophistiqués. Le vice est intelligent, séduisant, plein d’artifices. Ses affronts sont subtils, élégants, spirituels... Il fait le pauvre, joue à l’humilité, se prend pour un philosophe... Le fourbe porte souvent mitres, fait la morale aux riches, défend la veuve et l’orphelin, donne l’exemple. Il se fait appeler "Monsieur le curé", "Professeur", ou bien "Sa Sainteté", "Son Altesse", "Monsieur le juge", "Madame le Député", "Maître", "Seigneur", "bienfaiteur" ou tout simplement "Monsieur"...
Le vice sait se cacher sous toutes les étoffes, de la plus grossière à la plus flatteuse. Il s’est vautré dans des fauteuils séculaires.
Vertu, toujours vous êtes restée debout. Sans fard, digne et intransigeante. L’innocence est votre force. Et la souffrance, la silencieuse, la patiente, la rédemptrice souffrance, votre gloire.
Vertu je vous aime de toutes mes forces : vous ne craignez pas de conspuer le pauvre, de bénir le riche ou de défendre l’assassin quand il le faut. Insensible aux apparences, étrangère aux modes, loin des mœurs du siècle, fidèle à votre seule loi, vous êtes l’alliée de la Vérité. Ce qui est au fond des cœurs vous importe, non ce qui est sur les têtes ou dans les mains. Aucun chapeau, nulle caresse ne vous touche. L’âme seule et ses secrets, voilà ce que vous voyez.
Mes contemporains vous crachent souvent à la face de peur d’être ridicule de ne pas le faire car en vérité ils ont honte de vous : vous êtes vierge, chaste, honnête, bonne, humble, sage, simple.
Ils vous crachent au visage. Moi je vous baise les pieds.
624 - Chute d’un Titan
Ordinairement je ne m’intéresse nullement au jeu de balle au pied (football pour les puristes).
Le match du Mondial (du 9 juillet 2006) fut passionnant cependant. Des milliards d’humains regardaient dans la même direction : nos onze étoiles nationales projetées en orbite mythique devenaient quasi cosmiques. Parties pour la légende.
Ou la désintégration en plein vol.
Finalement la chute des héros français, rendue encore plus pathétique par les mines abattues et les pleurs rentrés, c’était encore plus beau que la gloire ! Jusqu’au dernier moment le suspens a fait frémir des milliards de gens. Magnifique spectacle planétaire ! La fin fut cruelle, tragique, poignante : nos demi-dieux sont tombés.
Voilà précisément ce qui a donné tout son éclat au match.
Sans cette chute vertigineuse, sans le coup de tête félon de Zidane, sans ces larmes finales mêlées à la sueur, quel intérêt aurait eu cette partie de jeux du cirque moderne avec Chirac trônant comme un empereur romain au-dessus de l’arène ? Il fallait que les onze astres s’éteignent avec fracas pour que le chaos soit beau.
Zidane sorti du terrain au dernier moment, quelle surprise ! L’apothéose, inattendue, théâtrale, terrible, fut à la hauteur de l’évènement. Les cœurs ont cogné, pleins de sanglots, les têtes ont tourné, pleines de rêves brisés... En un seul coup de ballon les onze sont passés du statut de héros à celui de perdants planétaires.
C’est ça qui était magnifique.
625 - Étés meurtriers
Le feu était dans le ciel.
Jamais le soleil n’avait été si oppressant, écrasant hommes et bêtes, campagnes et cités. L’astre avait des ardeurs inhabituelles. Ses rayons agressaient, brûlaient, blessaient.
Tout mourait à petit feu sous son éclat.
Effrayante saison de fin du monde ! Hélios se faisait vieux... Il approchait les dix milliards d’années. L’Homme, toujours là, n’ignorait rien des mystères de la matière, ni de sa destinée. Les temps bibliques mille fois révolus, il était devenu sage, savant, puissant. Mais non invulnérable aux effets fatals de l’étoile qui s’embrasait.
Les temps des temps étaient finissants. La fin des fins arrivait. Le ciel semblait sombrer dans un abîme sans nom. Pour parler de cette chose prodigieuse, des mots jamais émis furent prononcés, qui firent frémir l’Homme... Bien que devenu fabuleux et pénétré de sciences, l’Homme s’émouvait encore : la peur, l’irrationnel l’étreignaient comme un enfant. La fin des fins... L’effondrement du ciel et de la terre !
La Création vivait le premier été signant la lente agonie du brasier perpétuel, les prémices perceptibles de son extinction future qui devait avoir lieu vingt millions d’années plus tard.
Vingt millions d’autres étés à venir, de plus en plus chauds, de plus en plus longs, puis permanents, formeraient l’inéluctable processus qui réduirait la planète à un amas de cendres incandescentes.
La grande et complexe mécanique cosmique des éléments qui s’ébranlent sous un feu ultime pour renaître à la prochaine aube sidérale était engagée, implacable.
626 - Les mystères de Marie-Vertu
Marie-Vertu, de son vrai nom Angeline Latour, était une vieille putain décatie et vérolée qui vivait dans sa modeste maison en plein cœur du village. Particulièrement corrompue par ses vices, elle arborait souvent avec fierté une casserole en aluminium sur la tête.
Très intelligente, très méchante et très laide, elle était également légèrement fêlée du ciboulot.
Marie-Vertu s’endimanchait pour un oui, mais jamais pour un non. Ses rares clients se comptaient sur les doigts d’une seule main : Monsieur le maire, Monsieur le curé et Monsieur le juge. Parfois le député, l’archevêque et le Directeur du Cabinet Ministériel passaient en coup de vent chez l’affreuse prostituée. On ignore pourquoi.
La vieillarde indécente aimait beaucoup passer des journées entières à trier des cailloux selon leurs formes et leurs couleurs car, comme nous venons de le préciser, bien qu’avantagée par un esprit fort vif, celui-ci cependant souffrait de quelque travers héréditaire.
Était-elle chrétienne, ex-boxeuse, adepte modérée de la pêche à la ligne ? A part ses fréquentations flatteuses, on ne savait de cette vieille putain ridée que ce que racontaient les colporteurs de ragots. Ce qu’elle faisait sous son toit, nul ne pouvait en dire quoi que ce soit. On ne la voyait que dans sa cour pleine de vieux cageots disloqués en train de trier des tonnes de cailloux ou recevant les notables évoqués plus haut.
La nuit au travers de ses petits carreaux il n’y avait rien à voir étant donné que tout était éteint. La cheminée laissait échapper une fumée toute banale. Son courrier se limitait à des offres publicitaires tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Alors ? Alors Marie-Vertu cachait bien son jeu, tout simplement.
Par un frais soir de juin le Directeur du Cabinet Ministériel s’attarda chez elle au lieu de passer en coup de vent comme à son habitude. On le vit prendre congé de son hôte juste avant 23 heures, un foulard ocre au cou, un panier de vieux journaux à la main, un chapeau de papier sur la tête.
Le lendemain, il fut décidé d’augmenter considérablement les impôts locaux dans tout le canton.
627 - L'habit du mort
L'homme est mort.
Pas rasé, bien coiffé, les chaussures du dimanche aux pieds, la moue hautaine, sa dépouille exhalant le formol, étendu dans son lit d'apparat, il attend.
On rajuste son col, on le salue, lui adresse des paroles solennelles. Depuis 12 heures, il appartient au peuple mystérieux et intemporel des défunts. Depuis 12 heures il est respectable, plein de dignité, définitivement constipé.
On fait semblant de ne pas voir la bosse sous ses mains croisées. L'appendice phallique figé sans son expression la plus éloquente, de prudes veilleuses finissent par se dévouer pour dissimuler l'objet trop vaillant : un voile pieux est déposé sur la forme importune.
La turgescence profane n'ayant pas disparue pour autant, une vieille fille décatie se propose de couvrir le corps du trépassé d'un épais et luxueux linceul. Mais décidément indécent avec sa trompe rebelle, le cadavre est finalement conduit jusqu'à sa couche de marbre en grande tenue : paré de son suaire de dernière minute. On scelle le cercueil avec cette ample feuille de vigne cousue d'or et de soie.
Au retour des funérailles, la vieille fille âgée émet des réflexions déplacées à propos des joues de l'inhumé, loin d'être glabres. Une pleureuse soucieuse d'économie est contrariée par la perte d'un tissu fait de fibres précieuses, emporté dans la tombe avec son hôte. Une âme dévote fait une remarque admirative au sujet des moeurs chrétiennes de celui que l'on vient de mettre en terre.
Mais nul n'ose faire la moindre allusion à la bosse post mortem ayant gonflé immodestement sa braguette.
628 - La Dame Blanche
Je l'ai vue cette fameuse passagère nocturne...
Comme beaucoup de gens, j'ai rencontré la Dame Blanche. C'était par une nuit d'été, alors que je me promenais seul dans la forêt de Mézières-sous-Lavardin dans la Sarthe. Elle me faisait face, le regard figé, immensément triste au milieu du chemin.
A y regarder de plus près le spectre était d'ailleurs blafard, gris, sombre plutôt que blanc... Je lui adressai la parole, effrayé par ma propre voix résonnant au coeur de la forêt, en pleine nuit, seul face à cette apparition lugubre...
- "Vous êtes la Dame Blanche, n'est-ce pas ?"
Silence.
Je répétai ma question.
- "Vous êtes la Dame Blanche, oui ou non ?"
Toujours pas de réponse. Et cet étrange, oppressant silence qui remplissait la nuit... Je n'insistai pas. Il émanait de l'intruse un malaise infini qui rendait l'ambiance très inquiétante... Je lui fis un signe amical de la main tout en me forçant à sourire.
Sortant lentement de sa torpeur, elle répondit à mon geste. Alors m'apparurent des dents terrifiantes ! Un sourire de morte à faire claquer les os. Un sourire venu du plus profond de l'inconnu, un sourire vertigineux, maléfique et très doux à la fois qui voulait dire "Je suis la Tristesse, je suis la Douleur, je suis le Malheur, je suis le Désespoir".
Je me rendis compte qu'il n'y avait pas de prunelles dans son regard. En fait elle n'avait pas de regard. Les orbites vides, elle n'avait que deux trous noirs en guise d'yeux, et peu à peu c'est un crâne que je vis à la place de ce que je croyais être un visage aux traits indéfinis. Un crâne qui me souriait dans les ténèbres. La Dame Blanche s'approcha de moi. Le crâne plein de détresse m'adressa la parole. Je m'attendis à entendre une voix sépulcrale, horrible. Dans un sanglot très humain, familier et féminin ressemblant beaucoup à une voix d'adolescent, la morte me supplia de l'aider à rejoindre le monde supérieur. Accablée de tourments, elle errait sans but dans les lieux obscurs où l'avait jetée le sort. Incapable de rejoindre par elle-même les hauteurs désirées, elle demandait du secours aux vivants.
- Que puis-je faire pour vous, lui demandai-je ?
Toujours de sa voix d'enfant :
- Le mal que j'ai commis sur terre, répare-le car je suis prisonnière de mes actes, mes pensées négatives me submergent. Moi je ne peux plus, je suis morte et condamnée à errer jusqu'à ce qu'une âme charitable me sorte de là. Va, sois courageux, écoute-bien ce que je vais te demander de faire...
Je lui coupai aussitôt la parole :
- Je ne suis pas une âme charitable. Débrouillez-vous et foutez-moi la paix ! Chacun ses problèmes, assumez les vôtres, moi je ne vous dois rien. Je n'ai pas envie de jouer à la bonniche, pas même pour un fantôme. Personne ne pourra jamais rien faire à votre place là où vous êtes. Ne comptez que sur vous-même pour trouver la porte de sortie, je ne peux rien pour vous, dégagez ! Je ne suis pas une âme charitable vous dis-je...
J'espérais ainsi me débarrasser de l'importune tout en la faisant réagir sur son sort. Quelques mots expéditifs, durs mais salutaires : le seul service que je pusse lui rendre.
Encore plus attristée, la Dame Blanche se retira en silence avant de disparaître dans l'obscurité.
Inexplicablement, pendant trois jours j'entendis ses soupirs désespérés autour de moi, comme si j'étais témoin d'une lutte intérieure de la Dame Blanche avec elle-même, une lutte âpre, ultime, dantesque. Trois jours d'intenses échos en moi. Puis plus rien.
J'appris peu de temps après sous forme de songe étonnamment réaliste qu'une âme généreuse avait acquiescé à la demande de la pleureuse, la propulsant définitivement vers la Lumière.
Cette âme, c'était moi.
629 - Moi, Raphaël...
Je m'appelle Raphaël, j'ai peur du noir, je suis plein de panache, j'habite le Mans.
Il paraît que je suis invivable mais je ne le crois pas. J'ai des amis, beaucoup d'amis. En fait c'est faux, je n'ai pas d'amis du tout vu que je n'ai que des ennemis. Peu de gens savent m'apprécier. Et ceux qui m'apprécient habitent loin du Mans... A Marseille, sur l'île de Ré ou à Istanbul. Ce qui n'est pas plus mal.
Je m'appelle Raphaël mais je préfère qu'on ne m'appelle pas autrement. Je suis humble, mon ego est peu développé, j'aime beaucoup TF1. Je suis très sociable surtout envers mes gros connards de voisins, mon abruti d'épicier qui me dit toujours "bonjour" et ce crétin de postier qui se trompe de boîtes aux lettres !
Je suis très attentionné à l'égard de mes semblables d'une manière générale. Je ne les raille jamais étant donné que, je le répète, je suis sociable. Le boucher-charcutier est mon meilleur ami. Sensible, raffiné, pas moustachu du tout, efféminé et amateur de grande littérature, végétarien convaincu, mon boucher-charcutier est un être d'exception. Nous parlons souvent philosophie et peinture ensemble.
Sa femme quant à elle est plutôt versée dans les activités horticoles. Je lui fais lire des livres en latin et admirer les arts chinois.
Je m'appelle Raphaël, je suis manceau comme je viens de le dire, j'aime énormément les chiens, les bons gros toutous qui me lèchent le visage avec leur bonne grosse langue baveuse (langues canines qui ne me dégoûtent pas du tout), les bon gros toutous qui puent et qui aboient sans arrêt en plein dans mes zoreilles. J'aime beaucoup les enfants aussi. Les gentils petits enfants qui chient dans leur froc et braillent tout le temps dans mes petites noreilles très réceptives à ce genre de concert si doux...
Je n'ai jamais eu le désir de foutre une balle dans le crâne d'un gros toutou qui vient me lécher la main, jamais, je le jure sur la tête de mes chats. J'aime trop les gros chiens baveux. Surtout les méchants et aussi les qui puent fort le chien.
Les enfants, je les préfère petits, avec des couches qui se remplissent de merde au moment des repas. C'est très appétissant les petits enfants merdeux. Plus tard à quatre ans, qu'ils sont mignons ces petits quand en hiver ils ont de la morve au nez qui coule au-dessus des plats chauds sur la table familiale des honnêtes citoyens où je suis invité (on m'invite souvent dans les familles normales, ordinaires, tant je suis apprécié des gens moyens) !
Vraiment, les chiens et les mômes, quel pied !
Les femmes sont ma plus estimable compagnie, surtout les laides. Elles ont du coeur, celles à qui je joue de ma lyre grinçante ! Je puis déverser sur ces oiseaux sans éclat ma plus aimable musique ! Servir la cause perverse des esthètes de mon espèce est leur plus glorieuse revanche de laides... Les belles aiment moins se faire railler, aussi dois-je être encore plus odieux envers ces créatures qui finissent toujours par pleurer comme dans les bons films au cinéma où à la fin c'est le le héros qui gagne pas.
Je m'appelle Raphaël, j'habite le Mans, les gros chiens sont mes meilleurs amis à quatre pattes, j'adore les enfants, je dîne souvent chez les gens sans histoire, le travail est ma religion et finalement j'aspire à devenir un anonyme, irréductible, définitif Monsieur Dupont.
630 - Lettre à Chirac
Monsieur le Président de la République,
Citoyen éveillé et responsable de ce pays riche, puissant et influent que vous gouvernez, et par-delà ma simple citoyenneté française, âme consciente des tristes réalités accablant une grande partie de la planète loin de nos frontières préservées, je m'adresse à l'homme de pouvoir que vous êtes.
En vertu de mon droit inaliénable (et de mon devoir de citoyen éclairé) d'exercer liberté d'expression, énergie et intelligence au service du bien public, du progrès social et humain, de la fraternité et de la justice universelles -valeurs suprêmes dont la France républicaine s'enorgueillit traditionnellement de manière très officielle lors de cérémonies magnifiques et coûteuses-, je vous rappelle simplement que l'on meurt encore de misère en 2006 dans ce monde censé être réglé par un humanisme occidental dominant, cher aux dirigeants des nations les plus nanties.
Humanisme pompeusement revendiqué par une poignée de pays s'appropriant d'autorité la presque totalité des richesses du globe pour les gaspiller à des fins de confort et de bien-être dont les excès indécents sont devenus la norme même chez les plus pauvres de leurs chômeurs, pays prétendument civilisés, exemplaires dont fait partie la France. Je constate que le cynisme, Monsieur le Président, est toujours du côté des plus forts qui ont l'immense avantage de pouvoir manger même quand ils n'ont pas faim, d'emmener leurs chiens chez le vétérinaire au moindre aboiement de travers, de s'offusquer que leur avion décolle avec un quart d'heure de retard...
Solidarité, altruisme, partage, justice : vains mots dont use et abuse notre république plus soucieuse de lustrer sa façade à coup de défilés militaires dispendieux et d'augmenter le niveau de vie de ses habitants toujours plus avides de confort, de vacances à la mer, de nouvelles chaînes de télévision, de matchs de football que de se serrer nationalement la ceinture avec héroïsme et pédagogie afin de mettre en pratique les valeurs les plus fondamentales qu'elle prétend défendre.
Partager les richesses Monsieur le Président, que dis-je partager, simplement ôter aux gavés que nous sommes une petite partie de notre surplus afin d'en faire profiter les damnés qui n'ont pas eu l'heur de naître entre nos frontières dorées, partager les richesses disais-je, est-ce un objectif si inatteignable, si révolutionnaire, si impopulaire que ça dans un monde où, pour prendre un exemple étranger qui cette fois n'offensera pas votre fibre civique, il y a quarante ans un citoyen américain marchait sur la Lune au prix faramineux de millions de dollars pour chaque pas effectué, compte tenu des dépenses pharaoniques qu'exigea un tel programme spatial ?
Est-ce donc plus simple de faire sortir de nos usines républicaines canons, bombes et fusées martiales à la pointe de la technologie afin de répandre souffrances, misère, destruction pour des raisons qui monsieur le Président curieusement vous apparaissent toujours excellentes, pourvu que ces engins si utiles au bien de l'humanité soient vendus aux belligérants à des prix hautement patriotiques ?
Est-ce si insurmontable que ça de distribuer équitablement ces richesses qui nous étouffent, tellement encombrantes qu'elles débordent de nos poubelles ? Je ne parle pas politique ni grandes et complexes affaires économiques ici. Il est juste question de bon sens, de calcul basique, d'humanité élémentaire accessible même au plus borné des esprits. Pas de sentiments ni d'idéal, uniquement une réflexion froide, raisonnée, détachée, sommaire, confondante de simplicité : d'un côté on meurt d'excès, de l'autre on meurt de carences dans un monde où techniquement, matériellement il est possible de subvenir aux besoins vitaux de chaque individu, où qu'il se trouve sur la surface du globe.
Faut-il Monsieur le Président être nécessairement bardé de diplômes, avoir fait des années d'études supérieures, sortir de l'ENA pour saisir cette effroyable réalité ?
Nous nous scandalisons à juste titre pour les conséquences funestes dans nos maisons de retraite d'un été virulent long de trois semaines. La catastrophe des pays les plus pauvres est quotidienne cependant, et pendant ce temps nous nous battons pour des chartes de qualité à propos de vacances, nous nous engageons pour des revalorisations de salaires, nous nous agitons pour le respect de normes européennes au sujet de la composition de nos crèmes solaires anti ultra-violet... Chaque jour de l'année les victimes de la faim sont cent fois plus nombreuses qu'un été de canicule en France. 365 jour par an, des êtres humains de tous âges meurent sous les regards certes apitoyés, compatissants, révoltés, mais parfaitement passifs de républiques très solennelles (dont la France), très dignes et très à cheval sur les principes sacrés de fraternité universelle, d'altruisme, de solidarité qu'elles incarnent...
Il est grand temps de dénoncer ce cirque Monsieur le Président. Les clowns ventrus du haut de leurs trônes compassés sont bien sinistres dans leur rôle de défenseurs des Droits de l'Homme...
Les premiers droits, qui consistent à manger à sa faim, à accéder aux soins et à l'éducation, ne sont-ils pas bafoués éhontément par ceux-là mêmes qui sont censés les défendre becs et ongles, qui ont le pouvoir matériel, logistique, politique, humain de réparer la grande injustice alimentaire dont il se sont rendus coupables à travers le pillage historique, méthodique des richesses coloniales et qui ne font rien ou si peu ? Jamais la république du commerce des armes ne s'est aussi bien portée qu'aujourd'hui ! Nos usines à canons tournent à plein régime, l'Europe engraisse, l'Afrique crève, que demande le peuple ?
Encore plus de beaux défilés militaires, encore plus de feux d'artifice, encore plus de congés payés.
Vous me pardonnerez d'avoir succombé à l'emploi d'expressions triviales afin de vous exprimer ce que je crois être l'essentiel en tant que citoyen français. En des circonstances particulières, un langage virulent sied mieux qu'un autre, plus formel, moins éloquent. J'ai eu le courage Monsieur le Président de faire mon devoir de citoyen français, même si cette lettre est surtout symbolique.
A vous de faire preuve de courage dans votre rôle de chef d'Etat d'un des pays les plus riches, et paraît-il, les plus vertueux de la planète.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à ma parfaite considération.