| IV. La Fiancée de saint Georges | << | Le Bonheur des tristes | >> | VI. La Chambre aux lis |
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I
M. Riquet tint à m’accompagner lui-même à la gare. Il soupirait de ce que je serais privé de la légitime satisfaction de recueillir les fruits de cette année d’études.
Nous étions debout sur la quai de la gare de Volturre. J’avais passé l’année à l’Institut Riquet où j’étais censé préparer mon baccalauréat. Les lettres que je recevais de Paris, de ma mère, me causaient un malaise et une inquiétude toujours croissants. Allais-je attendre pour la rejoindre qu’il fût trop tard ?
J’avais décidé de tout laisser.
« ... Les portes de la capitale vont s’ouvrir devant les yeux émerveillés de votre jeunesse ! Vous admirerez debout, dans la pourpre du couchant, la tour Eiffel, ce dernier mot de la technique élevée jusqu’à la beauté, et les coupoles magnifiques de la Ville Lumière ; vous saluerez sur la colline la blancheur du Sacré-Cœur, merveille de l’Art au Service de la Foi. Du haut de ses mille monuments la Patrie et l’Histoire vous parleront, inspirant à votre jeunesse l’émulation des actions généreuses... »
Le train siffla et je n’eus pas le loisir d’écouter la suite de ce discours que M. Riquet fut obligé de continuer seul sur le quai resté libre.
II
Par-delà le carambolage des rails croisés, les poteaux comptaient la campagne, les fils mesuraient la fuite en sifflant. Un champ de blé gicla d’un talus. Une petite ville se bâtit au galop et puis dégringola dans la pente. Un bref tunnel goba le reste et vomit une boule de fumée et des collines bleues.
Enfin parurent des contrées semblables à celles où la guerre a passé. Des grillages, des baraques, des touffes, des tas. Un camion qui perdait sa bâche courait dans la poussière comme une volaille effarouchée.
Les premières maisons se levèrent dans les terrains vagues, comme des échelles.
Un fossé noirci, des rues, des cours, des linges, des rues, des façades, des cheminées, des rues : on arrivait.
Ma mère ne pourrait pas venir à la gare : nous avions rendez-vous plus tard dans un café. Je sortis traînant sur mes talons mes deux valises.
Je vis se déballer les trains qui venaient de banlieues, et de toutes les bouches de la gare, les femmes de Paris vinrent vers moi, portées comme des bouchons par les moulinets de la foule. Les couples déjà formés faisaient des grumeaux çà et là qui s’embrassaient, qui commençaient à onduler debout.
Dehors, la ville me montra tous ses trous, ses coins, ses appels, ses escaliers comme des trappes, ses boîtes qui se referment, ses lumières sèches qui s’allument et s’éteignent, ses rideaux qui se tirent, ses rues où les foules remontent comme des mauvaises digestions, ses souterrains où elles pendent par grappes, ses ronds-points où elles font exprès d’être nombreuses et de grouiller sur place et de coller ensemble comme les œufs des poissons, ses cafés où les jambes s’entremêlent sous les tables, ses taxis où les bras se croisent sur des dos. L’amour mouillait tout ça, coulait dessus comme une rinçure de vaiselle, y gloussait comme un évier qui se vide.
J’avançais avec peine, suffoquant de la lourdeur de toutes ces croupes, du dégoût de ces ventres, de la chute des poitrines débandées et du poivre et du soufre des poils.
J’arrivais au café traînant ma charge. Je naviguais à travers les tables, un garçon fit voltiger un plateau au-dessus de ma tête. Je cherchais quelque chose du regard. Enfin, au milieu du miroitement des glaces, des verres, des marbres, je trouvai la douceur de ses yeux. Ma mère ! Enfin, une vraie femme !...
« Jamais ! Jamais plus je ne pourrai vous laisser ! »
III
Nous avons laissé derrière nous les lumières et les cris des camelots et nous nous sommes enfoncés dans une avenue noire.
Nous longions des murs d’affiches, des grillages, des baraques inégales. D’une palissade crevée, un tas d’ordures s’étalait sur la chaussée. Parfois, dans la lumière moite, une place de terre battue émergeait comme un ventre de noyé dans un canal.
À l’improviste, de la vitrine d’une épicerie, jaillissait un triangle de lumière qui faisait saillir le dos des pavés, et une bâtisse neuve surgissait avec ses sept étages blêmes au milieu des toits des chiffonniers.
Un tramway coupait en deux tout cela, accrochant des étincelles au feuillage.
Nous marchions toujours.
Je dis à ma mère :
« Je croyais que nous habitions Paris.
— C’est Paris, c’est la zone annexée. »
Plus tard, nous sommes arrivés à une maison plate, aux fenêtres plates, au toit plat, très haute, et qui portait en lettres lumineuses : Hôtel Moderne, c’était là qu’elle avait sa chambre.
« Nous n’aurons qu’une seule chambre pour nous deux, mon petit. Je regrette que tu ne puisses pas avoir tout ce qu’il te faudrait, mais les temps sont changés, je n’ai pas beaucoup d’argent. Tout de même, nous serons ensemble, et tu verras, nous serons très heureux ainsi... »
IV
Quand nous ouvrîmes la porte, une autre porte battit et un courant d’air m’apporta l’odeur des lis dont une grande gerbe emplissait tout un angle de la chambre aux contours brisés de paravent. Je reconnus du premier regard les objets familiers, mais les retrouvant, je me demandai : « Que sommes-nous venus faire en ce pays ? »
Une porte donnait sur une cuisine taillée en biais et grande comme deux pantalons. Des bordures de dentelles ornaient les étagères qui soutenaient des pots colorés. Des portaits d’enfants, à la plume, et des gravures de fleurs et de fruits en décoraient le mur.
Je me repliai en quatre sur le tabouret devant la table de poupée.
Ma mère servit le petit repas qu’elle avait préparé.
J’avais connu des dîners de chamoine où la finesse bourguignonne s’allie à l’opulence strasbourgeoise, mais jamais je n’ai goûté de cuisine plus adaptée à moi que celle que composait ma mère à rebours de toutes règles apprises.
Elle savait faire des soupes comme des nuages, et les œufs sur le plat étaient des couchants si parfaits qu’on avait scrupule à les entamer.
Nous parlions peu ; son regard ne me quittait jamais, mais ne me pesait pas, non plus que sa main sur mes cheveux, quand elle les caressait.
Nous fîmes nos projets pour la vie de demain : « Tu finiras tes études au lycée. Il faut que tu te cultives, ne fût-ce que pour toi-même. Plus tard, nous aurons une maison et un jardin, tu écriras sur les fleurs et tu te consacreras aux recherches qui t’attireront. »
Elle ouvrit un lit pliant qu’elle avait fait monter pour moi, puis se déshabilla derrière un paravent qui cachait le sien. Quand chacun fut couché elle poussa un peu le paravent afin de me dire bonsoir avant d’éteindre la lumière.
Le sommeil se cachait sous mon lit ; quand je me tournais d’un côté pour l’attirer, il se jettait de l’autre. Tous les gens qu’on avait entendus crier dans les cours, il les avait pris. Moi, il m’avait laissé seul dans la maison nouvelle. Ma tête devenait dure et douloureuse.
La respiration de ma mère était légère, si légère que l’inquiétude me prit de sa fragilité et que j’allumai pour la voir.
La chambre m’était devenue un peu plus familière. Plus elle me devenait familière, et plus la souffrance qu’elle cachait se faisait évidente. Je regardai les soies et les bibelots anciens qui essayaient d’effacer le papier peint et l’éclat des meubles d’hôtel. Je regardai les dentelles de l’oreiller sur le fer de mon lit militaire. Je pensais au temps où ces choses qui sont nôtres reposaient entre des murs qui leur appartenaient. Et nous aussi, nous étions des épaves rejetées par l’air, par la mer, par la mort.
Je regardai les lis au sourire de morte. Le visage de ma mère sur l’oreiller m’apparut pour la première fois, tel qu’il était, avec la vraie couleur de ses cheveux, avec ses vraies ombres, sa bouche entrouverte d’enfant qui va pleurer, dans toute sa beauté, si touchante et si mienne. Elle était une proie sans défense, quelque chose de trop bon pour cette vie. Et elle ne pensait pas que je pensais, et le sommeil nous séparait. Au-dessus de sa tête pendait une gravure, des nuages y pesaient comme des roches sur une forêt dont les troncs se tordaient jusqu’à terre. Quelques moutons, de face, regardaient la mer plate et morte.
Tous ces étages de pierre pesaient aussi sur nos fronts, toutes les maisons de la ville, qui montent jusqu’au ciel qu’elles encrassent, allaient écraser notre maison, et le plafond baissait sur nous.
Le moindre défaut dans un plafond blanc soulage et distrait le regard. Celui-ci était talé, par endroits, de petites marques comme par des coups de canne, des coups de manche à balai. Sans doute les gens qui avaient vécu ici avant nous faisaient taire de la sorte ceux qui ne dorment pas.
Tout autour de nous des gens dorment, qui tout le jour ont travaillé.
Alors, pour la première fois, je compris que le repos lui-même est une chose qu’on achète, et le droit à une chambre où il ne pleut pas ; que ce corps qui nôtre, nous ne pouvons le garder sans le nourrir de ce qu’on achète. Pour avoir une chose belle, une chose laide, une chose gaie, il faut payer ; même les fleurs sont des choses qu’on achète.
Et même, pour prouver à ma mère mon amour et la sauver, il allait falloir devenir un homme et montrer de la force. J’avais seize ans, et jusqu’ici, je n’avais vécu que pour moi-même et pour la joie de me voir vivre. J’allai devoir sortir de moi-même afin de mettre en elle ma raison de vivre et passer par les autres à cause d’elle. J’allais devoir entrer dans la ligne générale des hommes, faire ce qu’ils font, comprendre ce qu’ils comprennent : travailler.
V
Les jours suivants, j’allais me présenter à des banques, à des agences. On m’interrogeait sommairement sur mes connaissances. Je ne trouvais plus indiscrètes les questions que l’on me posait sur mon instruction, puisque maintenant les hommes devaient se servir de moi. Je m’aperçus avec embarras combien j’avais peu de chose à leur offrir.
J’avais toujours été si précieux à moi-même, d’un commerce si agréable et à tel point suffisant à ma satisfaction. Mais les vrais hommes sont ceux qui sont aux autres ce qu’ils sont à eux-mêmes.
VI
Je fus reçu par un homme à moustaches de cocher qui m’expliqua : « L’Œil de la Presse se charge d’envoyer chaque jour à ses quelque huit mille abonnés, tous les articles de journaux susceptibles de les intéresser. Le travail se divise comme suit : les uns à l’aide du crayon rouge et bleu marquent les articles intéressants, ce sont les lecteurs, ils sont les mieux rémunérés. Les autres découpent les articles et les collent. Croyez-vous avoir avec une instruction suffisante pour vous présenter comme lecteur ? »
Je pensais qu’ayant fait mes études secondaires, je serais capable de manier le crayon rouge et bleu.
On m’engagea tout de suite.
Je gagnerai quatre cents francs par mois, moins les amendes.
VII
Le lendemain, dès huit heures, j’entrais dans la salle exiguë où l’on travaillait, et je pensais tout de suite que je ne pourrais pas rester plus de dix minutes dans un endroit aussi malodorant. Une vingtaine de garçons et de filles de mon âge, courbés sur des pupitres, crayonnaient sans relâche sous la surveillance de deux hommes et d’une femme pointue qui ressemblait à la tante Gertrude. L’odeur qui montait de là était tellement forte qu’elle salissait le plafond comme un poêle qui fume. Une odeur de wagon de troisième classe où les gens ont dormi, mangé, fumé et refusé d’ouvrir aucune vitre. À cette odeur de fromage et de chairs mal lavées, s’ajoutait l’haleine de pétrole des journaux frais.
Je songeai que lorsque j’aurais pendant un temps suffisant respiré cette odeur, un salaire me serait dû, et quand cet argent passerait de ma main à celle de ma mère, j’en aurais un regard heureux.
Le chef des surveillants me demanda comment je m’appelais. Pendant que je l’en informais, ce qui dura peu, il sembla réfléchir sans écouter, puis, de l’air d’un poète qui compose, il me dicta : « Fernand... tu t’appelleras Fernand. » Je protestais, affirmant que je me nommais Luc. « C’est ton affaire !.. Ici tu t’appelleras Fernand ; j’ai dit. »
VIII
Je réussis fort bien à apprendre par cœur le nom de tous les députés, ministres, fabricants de produits alimentaires, écrivains, conseillers municipaux et associations philanthropiques.
Je fus promu lecteur et le travail commença.
Il fallait lire chaque jour soixante journaux du haut en bas, depuis le titre jusqu’aux petites annonces.
Le nombre des noms et des nomenclatures à retenir grandissait chaque jour : il y avait le nougat pour M. Paul Pied, les ordures ménagères pour M. René Luisant, le mal de Pott, les Mormons du lac Salé, les émulsions bitumeuses, l’Armée du Salut, la réception de la comtesse de la Çédille, le volume de P. Jobard, intitulé Poèmes.
Mais sitôt que je quittais ce lieu où les fiches se multipliaient dans des boîtes blindées qu’on fermait à clef le soir et que, descendu par l’escalier en colimaçon, je respirais à l’air vif de la rue Montmartre, je ne me trouvais pas du tout délivré des abonnés et de leurs exigences. Ma mémoire bondée et surchauffée, qui avait couru les lignes imprimées par kilomètres, et encore poursuivie par le nombre incalculable des gares dépassées, sursautait attaquée par ces noms qui venaient du dehors. Les pancartes, les annonces lumineuses, le déploiement trop vite disparu des affiches dans les stations du métro, une publicité comme un mouchoir de poche qui s’enfuit dans un autobus, et, par-dessus les toits, les panneaux grands comme des maisons jusqu’où je devais arriver avec le crayon rouge. Et tout cela courait et s’embrouillait si fort qu’il me semblait impossible d’avoir fini avant d’arriver à la maison.
Et là il me restait la pile de journaux que je n’avais pas eu le temps de finir dans la journée. Et quand un jour il en restait six, on attrapait une amende, et l’on en avait douze de plus pour le lendemain et le double au jour suivant.
Et dans mes rêves, les abonnés collés aux feuilles des quotidiens bouchaient tout le ciel de leurs ailes et faisaient tomber sur ma tête une grêle de crayons jusqu’à l’heure encore nocturne où le réveil me chassait au travail.
Je me sentais de moins en moins la force de supporter la hâte, la mauvaise odeur et le mépris des gens.
Je voyais ma mère toujours faible et de plus en plus inquiète de mon air malade et découragé. J’avais beau lui cacher mon angoisse, je voyais venir le moment où je devrais avouer ma faiblesse.
IX
On me remit une enveloppe qui contenait trois billets de cent francs, un billet de cinquante, un de dix : je n’avais eu que quarante francs d’amende.
Dans la rue, les affiches ne m’inquiétèrent plus, les stations de métro étaient tapissées de calme et de billets de banque. Sur mon passage, on s’écartait avec respect, et les autobus prenaient bien garde de ne pas écraser un être aussi précieux : un homme qui gagne de l’argent.
Rentré, je toussotai et, d’un air détaché, je posai la somme sur la table de la cuisine.
« Pauvre petit ! »
Ma mère m’embrassa.
X
Peu à peu, je devins plus intelligent ; j’appris à travailler moins pour le même prix. C’est un secret que les anciens détiennent. Je corrompis aussi le correcteur.
C’était un homme au nez d’ivoire, en crosse de parapluie et toujours plein d’une morve bruyante. Il composait des vers patriotiques. Je le corrompis en les admirant.
XI
Et puis le soir, mon corps retrouvait le petit lit qu’il connaissait et dont il était connu. Le corps devient une boule de fourrure, une étoffe qui s’enroule autour de soi-même, c’est une barque bien arrimée dans la mer mouvementée de la nuit, la liqueur du sommeil y coule, envahissant tout d’une odeur de marée. Les membres, l’esprit sont un vol qui se balance, et l’on ne sait s’il monte, s’il descend tant l’air est libre. Mais le réveille-matin écartelait cette paix, emplissait la chambre de clameurs et d’injures. Le matin était venu comme un vêtement neuf qui n’est pas fait pour nous, plein de pluie et de lampadaires emmitouflés de brumes.
XII
Au fur et à mesure que je devenais plus intelligent au milieu de cette humanité qui emplissait la salle de lecture et qui d’abord m’avait paru boutonneuse et sans intérêt, je commençais à remarquer entre une manche lustrée et un coin de pupitre, ici et là, une mèche blonde, des dents de matin, des yeux qui brillent... Tout comme à Bagnolet, les pâquerettes au milieu des boîtes à ordures.
Moyennant cinq francs, j’achetai une meilleure place. Je m’acquis le voisinage de Charlotte avec laquelle j’avais lié depuis longtemps connaissance, et à qui j’avais confié mon vrai nom en échange du sien. Plusieurs autres petites amies égrémentaient ce coin privilégié. Je leur faisais parvenir mes poèmes composés en classe pendant mes années d’études, mais convenablement remis à jour. Elles les déplièrent et les dégustèrent comme on suce un bonbon. Et moi je goûtais beaucoup le mouvement de leur langue sur leurs lèvres, mais mon cœur, je le gardais pour Charlotte, ma voisine, car les autres étaient fort disputées par le vulgaire, par ceux qui ont l’amour du gros. Charlotte, au contraire, avait une beauté que moi seul voyais. Elle avait une tête penchée, au regard penché, et quand elle respirait, le dessin des côtes affleurait au corsage comme des nervures de feuille.
Un jour que je la voyais triste, je lui posai la main au-dessus du genou. Elle fit un petit geste pour la repousser, mais je pris la main qui repoussait la mienne et la serrait d’une façon qui voulait dire : « Je prends bien part. » J’en éprouvai de fait une émotion poignante.
Chaque fois qu’elle était triste, je posais ma main sur sa peau, ce qu’elle me laissait faire, et lorsqu’elle me voyait en peine, elle me prenait la main et la posait sur son genou. Et j’avoue que souvent, j’ai fait exprès d’être triste.
Je ne sais s’il serait séant en cette occasion de parler de pureté, mais je conçois clairement que je ne commettais pas un péché vulgaire. Ma main se posait sur cette chair douce, sans bouger, c’était une communion de douceur. La fraîcheur de sa peau montait par le bras jusqu’cœur et me comblait de reconnaissance. Car la peau est ce qu’il y a de plus délectable au monde, comme la carnation des nuages, comme la tendresse de toutes les feuilles, comme l’haleine de la terre où il a plu.
XIII
Ma mère
