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Le Bonheur des tristes/V

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IV. La Fiancée de saint Georges << Le Bonheur des tristes >> VI. La Chambre aux lis




V. Introduction à la vie commune



Contents

I

M. Riquet tint à m’accompagner lui-même à la gare. Il soupirait de ce que je serais privé de la légitime satisfaction de recueillir les fruits de cette année d’études.

Nous étions debout sur la quai de la gare de Volturre. J’avais passé l’année à l’Institut Riquet où j’étais censé préparer mon baccalauréat. Les lettres que je recevais de Paris, de ma mère, me causaient un malaise et une inquiétude toujours croissants. Allais-je attendre pour la rejoindre qu’il fût trop tard ?

J’avais décidé de tout laisser.

« ... Les portes de la capitale vont s’ouvrir devant les yeux émerveillés de votre jeunesse ! Vous admirerez debout, dans la pourpre du couchant, la tour Eiffel, ce dernier mot de la technique élevée jusqu’à la beauté, et les coupoles magnifiques de la Ville Lumière ; vous saluerez sur la colline la blancheur du Sacré-Cœur, merveille de l’Art au Service de la Foi. Du haut de ses mille monuments la Patrie et l’Histoire vous parleront, inspirant à votre jeunesse l’émulation des actions généreuses... »

Le train siffla et je n’eus pas le loisir d’écouter la suite de ce discours que M. Riquet fut obligé de continuer seul sur le quai resté libre.

II

Par-delà le carambolage des rails croisés, les poteaux comptaient la campagne, les fils mesuraient la fuite en sifflant. Un champ de blé gicla d’un talus. Une petite ville se bâtit au galop et puis dégringola dans la pente. Un bref tunnel goba le reste et vomit une boule de fumée et des collines bleues.

Enfin parurent des contrées semblables à celles où la guerre a passé. Des grillages, des baraques, des touffes, des tas. Un camion qui perdait sa bâche courait dans la poussière comme une volaille effarouchée.

Les premières maisons se levèrent dans les terrains vagues, comme des échelles.

Un fossé noirci, des rues, des cours, des linges, des rues, des façades, des cheminées, des rues : on arrivait.

Ma mère ne pourrait pas venir à la gare : nous avions rendez-vous plus tard dans un café. Je sortis traînant sur mes talons mes deux valises.

Je vis se déballer les trains qui venaient de banlieues, et de toutes les bouches de la gare, les femmes de Paris vinrent vers moi, portées comme des bouchons par les moulinets de la foule. Les couples déjà formés faisaient des grumeaux çà et là qui s’embrassaient, qui commençaient à onduler debout.

Dehors, la ville me montra tous ses trous, ses coins, ses appels, ses escaliers comme des trappes, ses boîtes qui se referment, ses lumières sèches qui s’allument et s’éteignent, ses rideaux qui se tirent, ses rues où les foules remontent comme des mauvaises digestions, ses souterrains où elles pendent par grappes, ses ronds-points où elles font exprès d’être nombreuses et de grouiller sur place et de coller ensemble comme les œufs des poissons, ses cafés où les jambes s’entremêlent sous les tables, ses taxis où les bras se croisent sur des dos. L’amour mouillait tout ça, coulait dessus comme une rinçure de vaisselle, y gloussait comme un évier qui se vide.

J’avançais avec peine, suffoquant de la lourdeur de toutes ces croupes, du dégoût de ces ventres, de la chute des poitrines débandées et du poivre et du soufre des poils.

J’arrivais au café traînant ma charge. Je naviguais à travers les tables, un garçon fit voltiger un plateau au-dessus de ma tête. Je cherchais quelque chose du regard. Enfin, au milieu du miroitement des glaces, des verres, des marbres, je trouvai la douceur de ses yeux. Ma mère ! Enfin, une vraie femme !...

« Jamais ! Jamais plus je ne pourrai vous laisser ! »

III

Nous avons laissé derrière nous les lumières et les cris des camelots et nous nous sommes enfoncés dans une avenue noire.

Nous longions des murs d’affiches, des grillages, des baraques inégales. D’une palissade crevée, un tas d’ordures s’étalait sur la chaussée. Parfois, dans la lumière moite, une place de terre battue émergeait comme un ventre de noyé dans un canal.

À l’improviste, de la vitrine d’une épicerie, jaillissait un triangle de lumière qui faisait saillir le dos des pavés, et une bâtisse neuve surgissait avec ses sept étages blêmes au milieu des toits des chiffonniers.

Un tramway coupait en deux tout cela, accrochant des étincelles au feuillage.

Nous marchions toujours.

Je dis à ma mère :

« Je croyais que nous habitions Paris.

— C’est Paris, c’est la zone annexée. »

Plus tard, nous sommes arrivés à une maison plate, aux fenêtres plates, au toit plat, très haute, et qui portait en lettres lumineuses : Hôtel Moderne, c’était là qu’elle avait sa chambre.

« Nous n’aurons qu’une seule chambre pour nous deux, mon petit. Je regrette que tu ne puisses pas avoir tout ce qu’il te faudrait, mais les temps sont changés, je n’ai pas beaucoup d’argent. Tout de même, nous serons ensemble, et tu verras, nous serons très heureux ainsi... »

IV

Quand nous ouvrîmes la porte, une autre porte battit et un courant d’air m’apporta l’odeur des lis dont une grande gerbe emplissait tout un angle de la chambre aux contours brisés de paravent. Je reconnus du premier regard les objets familiers, mais les retrouvant, je me demandai : « Que sommes-nous venus faire en ce pays ? »

Une porte donnait sur une cuisine taillée en biais et grande comme deux pantalons. Des bordures de dentelles ornaient les étagères qui soutenaient des pots colorés. Des portaits d’enfants, à la plume, et des gravures de fleurs et de fruits en décoraient le mur.

Je me repliai en quatre sur le tabouret devant la table de poupée.

Ma mère servit le petit repas qu’elle avait préparé.

J’avais connu des dîners de chanoine où la finesse bourguignonne s’allie à l’opulence strasbourgeoise, mais jamais je n’ai goûté de cuisine plus adaptée à moi que celle que composait ma mère à rebours de toutes règles apprises.

Elle savait faire des soupes comme des nuages, et les œufs sur le plat étaient des couchants si parfaits qu’on avait scrupule à les entamer.

Nous parlions peu ; son regard ne me quittait jamais, mais ne me pesait pas, non plus que sa main sur mes cheveux, quand elle les caressait.

Nous fîmes nos projets pour la vie de demain : « Tu finiras tes études au lycée. Il faut que tu te cultives, ne fût-ce que pour toi-même. Plus tard, nous aurons une maison et un jardin, tu écriras sur les fleurs et tu te consacreras aux recherches qui t’attireront. »


*

Elle ouvrit un lit pliant qu’elle avait fait monter pour moi, puis se déshabilla derrière un paravent qui cachait le sien. Quand chacun fut couché elle poussa un peu le paravent afin de me dire bonsoir avant d’éteindre la lumière.


*

Le sommeil se cachait sous mon lit ; quand je me tournais d’un côté pour l’attirer, il se jetait de l’autre. Tous les gens qu’on avait entendus crier dans les cours, il les avait pris. Moi, il m’avait laissé seul dans la maison nouvelle. Ma tête devenait dure et douloureuse.

La respiration de ma mère était légère, si légère que l’inquiétude me prit de sa fragilité et que j’allumai pour la voir.

La chambre m’était devenue un peu plus familière. Plus elle me devenait familière, et plus la souffrance qu’elle cachait se faisait évidente. Je regardai les soies et les bibelots anciens qui essayaient d’effacer le papier peint et l’éclat des meubles d’hôtel. Je regardai les dentelles de l’oreiller sur le fer de mon lit militaire. Je pensais au temps où ces choses qui sont nôtres reposaient entre des murs qui leur appartenaient. Et nous aussi, nous étions des épaves rejetées par l’air, par la mer, par la mort.

Je regardai les lis au sourire de morte. Le visage de ma mère sur l’oreiller m’apparut pour la première fois, tel qu’il était, avec la vraie couleur de ses cheveux, avec ses vraies ombres, sa bouche entrouverte d’enfant qui va pleurer, dans toute sa beauté, si touchante et si mienne. Elle était une proie sans défense, quelque chose de trop bon pour cette vie. Et elle ne pensait pas que je pensais, et le sommeil nous séparait. Au-dessus de sa tête pendait une gravure, des nuages y pesaient comme des roches sur une forêt dont les troncs se tordaient jusqu’à terre. Quelques moutons, de face, regardaient la mer plate et morte.

Tous ces étages de pierre pesaient aussi sur nos fronts, toutes les maisons de la ville, qui montent jusqu’au ciel qu’elles encrassent, allaient écraser notre maison, et le plafond baissait sur nous.

Le moindre défaut dans un plafond blanc soulage et distrait le regard. Celui-ci était talé, par endroits, de petites marques comme par des coups de canne, des coups de manche à balai. Sans doute les gens qui avaient vécu ici avant nous faisaient taire de la sorte ceux qui ne dorment pas.

Tout autour de nous des gens dorment, qui tout le jour ont travaillé.

Alors, pour la première fois, je compris que le repos lui-même est une chose qu’on achète, et le droit à une chambre où il ne pleut pas ; que ce corps qui est nôtre, nous ne pouvons le garder sans le nourrir de ce qu’on achète. Pour avoir une chose belle, une chose laide, une chose gaie, il faut payer ; même les fleurs sont des choses qu’on achète.

Et même, pour prouver à ma mère mon amour et la sauver, il allait falloir devenir un homme et montrer de la force. J’avais seize ans, et jusqu’ici, je n’avais vécu que pour moi-même et pour la joie de me voir vivre. J’allai devoir sortir de moi-même afin de mettre en elle ma raison de vivre et passer par les autres à cause d’elle. J’allais devoir entrer dans la ligne générale des hommes, faire ce qu’ils font, comprendre ce qu’ils comprennent : travailler.

V

Les jours suivants, j’allais me présenter à des banques, à des agences. On m’interrogeait sommairement sur mes connaissances. Je ne trouvais plus indiscrètes les questions que l’on me posait sur mon instruction, puisque maintenant les hommes devaient se servir de moi. Je m’aperçus avec embarras combien j’avais peu de chose à leur offrir.

J’avais toujours été si précieux à moi-même, d’un commerce si agréable et à tel point suffisant à ma satisfaction. Mais les vrais hommes sont ceux qui sont aux autres ce qu’ils sont à eux-mêmes.

VI

Je fus reçu par un homme à moustaches de cocher qui m’expliqua : « L’Œil de la Presse se charge d’envoyer chaque jour à ses quelque huit mille abonnés, tous les articles de journaux susceptibles de les intéresser. Le travail se divise comme suit : les uns à l’aide du crayon rouge et bleu marquent les articles intéressants, ce sont les lecteurs, ils sont les mieux rémunérés. Les autres découpent les articles et les collent. Croyez-vous avoir avec une instruction suffisante pour vous présenter comme lecteur ? »

Je pensais qu’ayant fait mes études secondaires, je serais capable de manier le crayon rouge et bleu.

On m’engagea tout de suite.

Je gagnerai quatre cents francs par mois, moins les amendes.

VII

Le lendemain, dès huit heures, j’entrais dans la salle exiguë où l’on travaillait, et je pensais tout de suite que je ne pourrais pas rester plus de dix minutes dans un endroit aussi malodorant. Une vingtaine de garçons et de filles de mon âge, courbés sur des pupitres, crayonnaient sans relâche sous la surveillance de deux hommes et d’une femme pointue qui ressemblait à la tante Gertrude. L’odeur qui montait de là était tellement forte qu’elle salissait le plafond comme un poêle qui fume. Une odeur de wagon de troisième classe où les gens ont dormi, mangé, fumé et refusé d’ouvrir aucune vitre. À cette odeur de fromage et de chairs mal lavées, s’ajoutait l’haleine de pétrole des journaux frais.

Je songeai que lorsque j’aurais pendant un temps suffisant respiré cette odeur, un salaire me serait dû, et quand cet argent passerait de ma main à celle de ma mère, j’en aurais un regard heureux.

Le chef des surveillants me demanda comment je m’appelais. Pendant que je l’en informais, ce qui dura peu, il sembla réfléchir sans écouter, puis, de l’air d’un poète qui compose, il me dicta : « Fernand... tu t’appelleras Fernand. » Je protestais, affirmant que je me nommais Luc. « C’est ton affaire !.. Ici tu t’appelleras Fernand ; j’ai dit. »

VIII

Je réussis fort bien à apprendre par cœur le nom de tous les députés, ministres, fabricants de produits alimentaires, écrivains, conseillers municipaux et associations philanthropiques.

Je fus promu lecteur et le travail commença.

Il fallait lire chaque jour soixante journaux du haut en bas, depuis le titre jusqu’aux petites annonces.

Le nombre des noms et des nomenclatures à retenir grandissait chaque jour : il y avait le nougat pour M. Paul Pied, les ordures ménagères pour M. René Luisant, le mal de Pott, les Mormons du lac Salé, les émulsions bitumeuses, l’Armée du Salut, la réception de la comtesse de la Çédille, le volume de P. Jobard, intitulé Poèmes.

Mais sitôt que je quittais ce lieu où les fiches se multipliaient dans des boîtes blindées qu’on fermait à clef le soir et que, descendu par l’escalier en colimaçon, je respirais à l’air vif de la rue Montmartre, je ne me trouvais pas du tout délivré des abonnés et de leurs exigences. Ma mémoire bondée et surchauffée, qui avait couru les lignes imprimées par kilomètres, et encore poursuivie par le nombre incalculable des gares dépassées, sursautait attaquée par ces noms qui venaient du dehors. Les pancartes, les annonces lumineuses, le déploiement trop vite disparu des affiches dans les stations du métro, une publicité comme un mouchoir de poche qui s’enfuit dans un autobus, et, par-dessus les toits, les panneaux grands comme des maisons jusqu’où je devais arriver avec le crayon rouge. Et tout cela courait et s’embrouillait si fort qu’il me semblait impossible d’avoir fini avant d’arriver à la maison.

Et là il me restait la pile de journaux que je n’avais pas eu le temps de finir dans la journée. Et quand un jour il en restait six, on attrapait une amende, et l’on en avait douze de plus pour le lendemain et le double au jour suivant.

Et dans mes rêves, les abonnés collés aux feuilles des quotidiens bouchaient tout le ciel de leurs ailes et faisaient tomber sur ma tête une grêle de crayons jusqu’à l’heure encore nocturne où le réveil me chassait au travail.

Je me sentais de moins en moins la force de supporter la hâte, la mauvaise odeur et le mépris des gens.

Je voyais ma mère toujours faible et de plus en plus inquiète de mon air malade et découragé. J’avais beau lui cacher mon angoisse, je voyais venir le moment où je devrais avouer ma faiblesse.

IX

On me remit une enveloppe qui contenait trois billets de cent francs, un billet de cinquante, un de dix : je n’avais eu que quarante francs d’amende.

Dans la rue, les affiches ne m’inquiétèrent plus, les stations de métro étaient tapissées de calme et de billets de banque. Sur mon passage, on s’écartait avec respect, et les autobus prenaient bien garde de ne pas écraser un être aussi précieux : un homme qui gagne de l’argent.

Rentré, je toussotai et, d’un air détaché, je posai la somme sur la table de la cuisine.

« Pauvre petit ! »

Ma mère m’embrassa.

X

Peu à peu, je devins plus intelligent ; j’appris à travailler moins pour le même prix. C’est un secret que les anciens détiennent. Je corrompis aussi le correcteur.

C’était un homme au nez d’ivoire, en crosse de parapluie et toujours plein d’une morve bruyante. Il composait des vers patriotiques. Je le corrompis en les admirant.

XI

Et puis le soir, mon corps retrouvait le petit lit qu’il connaissait et dont il était connu. Le corps devient une boule de fourrure, une étoffe qui s’enroule autour de soi-même, c’est une barque bien arrimée dans la mer mouvementée de la nuit, la liqueur du sommeil y coule, envahissant tout d’une odeur de marée. Les membres, l’esprit sont un vol qui se balance, et l’on ne sait s’il monte, s’il descend tant l’air est libre. Mais le réveille-matin écartelait cette paix, emplissait la chambre de clameurs et d’injures. Le matin était venu comme un vêtement neuf qui n’est pas fait pour nous, plein de pluie et de lampadaires emmitouflés de brumes.

XII

Au fur et à mesure que je devenais plus intelligent au milieu de cette humanité qui emplissait la salle de lecture et qui d’abord m’avait paru boutonneuse et sans intérêt, je commençais à remarquer entre une manche lustrée et un coin de pupitre, ici et là, une mèche blonde, des dents de matin, des yeux qui brillent... Tout comme à Bagnolet, les pâquerettes au milieu des boîtes à ordures.

Moyennant cinq francs, j’achetai une meilleure place. Je m’acquis le voisinage de Charlotte avec laquelle j’avais lié depuis longtemps connaissance, et à qui j’avais confié mon vrai nom en échange du sien. Plusieurs autres petites amies agrémentaient ce coin privilégié. Je leur faisais parvenir mes poèmes composés en classe pendant mes années d’études, mais convenablement remis à jour. Elles les déplièrent et les dégustèrent comme on suce un bonbon. Et moi je goûtais beaucoup le mouvement de leur langue sur leurs lèvres, mais mon cœur, je le gardais pour Charlotte, ma voisine, car les autres étaient fort disputées par le vulgaire, par ceux qui ont l’amour du gros. Charlotte, au contraire, avait une beauté que moi seul voyais. Elle avait une tête penchée, au regard penché, et quand elle respirait, le dessin des côtes affleurait au corsage comme des nervures de feuille.

Un jour que je la voyais triste, je lui posai la main au-dessus du genou. Elle fit un petit geste pour la repousser, mais je pris la main qui repoussait la mienne et la serrai d’une façon qui voulait dire : « Je prends bien part. » J’en éprouvai de fait une émotion poignante.

Chaque fois qu’elle était triste, je posais ma main sur sa peau, ce qu’elle me laissait faire, et lorsqu’elle me voyait en peine, elle me prenait la main et la posait sur son genou. Et j’avoue que souvent, j’ai fait exprès d’être triste.

Je ne sais s’il serait séant en cette occasion de parler de pureté, mais je conçois clairement que je ne commettais pas un péché vulgaire. Ma main se posait sur cette chair douce, sans bouger, c’était une communion de douceur. La fraîcheur de sa peau montait par le bras jusqu’au cœur et me comblait de reconnaissance. Car la peau est ce qu’il y a de plus délectable au monde, comme la carnation des nuages, comme la tendresse de toutes les feuilles, comme l’haleine de la terre où il a plu.

XIII

Ma mère s’étonnait de me voir un si bel appétit malgré ma maigreur. Le matin et le soir, je mangeais double et je cachais du pain dans mes poches ; c’était pour pouvoir sauter le repas de midi pour lequel elle me donnait sept francs. Je thésaurisais avec acharnement pour pouvoir, un jour, dépenser tout d’un coup. Par petites ruses, je parvenais à obtenir un dimanche libre de l’aube au soir. C’était, pour moi, l’apprentissage de la débauche.

J’entrais au cinéma, j’en sortais, je prenais une glace, puis un verre de bière, je rentrais au cinéma, j’en ressortais, j’achetais une savonnette à un camelot, un journal, puis je rentrais dans un autre cinéma, j’y laissais mes emplettes sur un strapontin, je retournais boire de la bière, puis du café, puis je retournais à la maison exténué, malade : je m’étais amusé.

Cela m’arriva une ou deux fois en plusieurs mois, mais je finis par me blaser. Désormais, je consacrai mes économies à enrichir ma collection.

J’allais chaque dimanche après-midi au marché aux puces de la porte des Lilas.

XIV

Une allée de terre se creusait vers un fond écaillé d’usines. Là gisaient les ferrailles et pendaient les chiffons des marchands. La grande ville y jette son écume et les débris de ses naufrages. La foule y grouille couleur de chiffons au milieu de l’odeur des frites, de la musique déchirée des accordéons, des cris de ceux qui brandissent un bout de lampe et se disputent pour un sou.

Une première communiante traverse tout ça comme un nuage par-dessus la suie des cheminées.

On s’y bouscule avec bonne humeur, on s’interpelle et s’injurie cordialement : c’est une affaire et c’est une fête que ce marché du dimanche.

J’y allais cherchant des objets d’une ancienneté douteuse, mais qui, par leur passage de main en main, de désastre en désastre, se couvraient d’une patine de souffrance et d’inestimable vérité. Des coquilles de bronze qui semblaient sorties du fond des mers, un minerai mystérieux d’où l’on tirait un corps de femme qui s’achevait par une cloche, avec une vis au bout.


*

Ce jour-là était de ceux qui donnent aux choses les plus noires une nouveauté de fleurs. Le soleil éclatait dans l’herbe au pied des palissades. Même les boutons des fronts, les poils des verrues et les nez rouges fleurissaient.

Comme je passais près d’une boutique bleu turquoise, une chanson qui me vint aux oreilles me fit écarter la cohue et me haussa d’un coup jusqu’à mes premières années où ma mère me chantait cet air-là.

Le ténuité du son, étouffé et sans cesse retenu, me faisait mieux toucher l’étoffe des années qu’il traversait pour arriver à moi.

J’en découvris la source, par terre au milieu des bricoles où un phonographe souffreteux tournait cahin-caha.

« C’est beau », soupirai-je quand l’aiguille se fut arrêtée.

Une fille me regardait, accotée à un poteau, elle s’approcha avec le sourire de quelqu’un qui veut vendre :

« Vous le voulez mon phono ? pas cher.

— Non.

— Alors, qu’est-ce que vous trouvez beau ?

— Le disque.

— Vous le voulez le disque ?

— Non.

— Alors, qu’est-ce que vous voulez ?

— Rien. »

Elle s’esclaffa :

« Ah ! vous êtes drôle, vous.

— Moi ? Qu’est-ce que j’ai de drôle ?

— Vous ? rien. »

Elle s’esclaffa de nouveau.

« Dites, qu’est-ce que j’ai de drôle ?

— Si on pouvait le dire ce ne serait plus si drôle et d’abord vous avez une drôle de façon de causer : vous dites c’est beau, on dit : quoi ? vous dites : rien. Eh bien, qu’est-ce qui est beau ?

— Voilà, c’est la chanson.

— Ah ! et qu’est-ce qu’elle a de beau ? Moi, j’aime mieux C’est ton amour qui m’a brisée.

— Voilà, c’est difficile à expliquer : c’est beau parce que ma mère me la chantait quand j’étais petit.

— Ah ! et vous l’aimez donc tant que ça votre mère ?

— Naturellement que je l’aime, naturellement que je l’aime et vous, vous n’aimez pas votre mère ?

— Oh ! je ne dis pas de mal de ma mère, mais entre nous, ce n’est pas de la crème.

— Ah ! je vois. Vous n’êtes pas heureuse chez vous ?

— Ça va ! suffit. Je ne vais pas raconter mes affaires aux clients.

— Oh ! vous avez tort de me considérer comme un client.

— Quoi, vous ne voulez rien m’acheter ?

— Non.

— Eh bien, allez-vous-en.

— Non, car, voyez-vous, je ne suis pas un client, je suis quelqu’un qui s’intéresse.

— Ah ! Et qu’est-ce qui vous intéresse ?

— Eh bien, vous...

— Et pourquoi ça que je vous intéresse ?

— Eh bien, parce que vous me plaisez.

— Allons, je connais ça, ne commencez pas avec les bobards.

— Je vous assure, je dis ce que je pense, je trouve moi que vous avez de jolis yeux.

— Vous trouvez ? Oh ! on ne m’avait jamais dit ça. Léon, le garçon de l’épicier, m’a bien dit que j’avais de jolis seins, mais mes yeux, personne ne les a jamais trouvés jolis.

— Moi, bien. Et à Léon, quand il vous a dit ça sur vos seins, qu’est-ce que vous avez répondu ?

— Je lui ai répondu que d’abord il était un cochon, et qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas, et puis que je le savais.

— Bien dit ! Oui, le cochon, ah ! le gros dégoûtant ! Vous ne voulez pas que j’aille lui casser la tête ?... Parce que, voyez-vous, il n’y a rien que je ne ferais pas pour vous. Et, dites, est-ce qu’on ne pourrait pas se revoir ?

— Pour quoi faire ? Moi, je n’ai pas le temps ; en semaine, je travaille et le dimanche, je viens vendre aux puces.

— Et votre travail de semain, il est dur ?

— Oh ! non ! je vais à l’usine : je bouche les bouteilles, c’est un travail de luxe, et c’est presque amusant. Ce qui est pire, c’est de rentrer à la maison.

— Ah ! oui, vous n’êtes pas heureuse vhez vous ?

— Dame, papa il boit, quand il a bu il tape sur ma mère. Ma mère, elle crie sur lui parce qu’il boit, mais quand il n’est pas là, elle boit aussi. Alors elle tape sur moi et me traite de salope ! À part ça, on s’adore en famille.

— Oh ! dites. Oh ! dites, vous ne voulez pas que je devienne un ami pour vous, qu’on sorte un jour ensemble.

— C’est mieux de ne pas essayer, parce que, vous comprenez, ma mère, elle est pour la vertu ; alors elle dit : « Ton jeune homme, est-ce qu’il a de l’argent ? Non. Eh ! bien, fous-le dehors, sans quoi je vais le dire à ton père, qu’il s’en charge. »

— Bon, mais qu’est-ce qui vous dit que je n’ai pas d’argent ?

— Bah, mon vieux ! vous n’êtes pas trop reluisant pour quelqu’un de la haute !

— C’est que je suis modeste, car je gagne ma vie.

— Ah ! vous êtes modeste, et qu’est-ce que vous faites d’autre ?

— Je fais l’écrivain.

— Et qu’est-ce que c’est que ça ?

— J’écris. J’écris des poésies.

— Et qu’est-ce que c’est que ça ?

— Je vais vous expliquer : vous savez bien dans les chansons quand il y a « amour », plus loin on trouve « jour » et après « Rosalie » et à l’autre ligne « mélancolie », eh bien, c’est ça la poésie.

— Ah ! vous faites des chansons ! Dites-le donc. Et dites, la chanson qui commence C’est ton amour qui m’a brisée, c’est vous qui avez écrit ça ?

— Je... je veux dire... qu’évidemment l’idée aurait pu être de moi... mais...

— Comment ! c’est vous ?... Oh ! qui aurait cru... Quelque chose de si beau !... Alors, vous êtes quelqu’un de... qui aurait cru que jamais... Oh ! racontez. Comment faites-vous pour faire une chanson ?

— Voilà : je pense à quelque chose d’agréable, à quelqu’un que j’aime bien, à vous, par exemple, et je vous appelle Minouche et aussitôt je pense à votre bouche et ensuite à mon cœur, et ça me donne du bonheur, et puis à l’amour et allons faire un tour, et puis on tourne ça comme il faut, on y ajoute de la musique et on le chante tout bas, et puis tout haut, et puis devant tout le monde, et on distribue des bouts de papier, et on ramasse des sous, et avec les sous on achète une automobile, un château...

— Ah ! c’est beau ! et vous parlez bien, vous. Vous êtes quelqu’un de vraiment... vraiment chic, et ce que vous en avez de l’éducation !

— Alors ! Est-ce qu’on pourra se revoir ?

— Oui, mais ce ne sera pas facile. Le jour que vous serez libre, il faudra écrire comme ça à Mlle Suzanne Lamousse, c’est ma copine, elle me préviendra ; il faudrait lui écrire : Mlle Lamousse, 8, rue Jobert, escalier B. Lui écrire, Mademoiselle... Vous saurez bien lui écrire, c’est votre métier.

— Allez toujours.

— Oui, et vous n’oublierez pas de mettre un timbre. Vous écrirez comme ça : « Je suis l’ami de Mlle Louise Cholet » (c’est moi, je m’appelle Louise). Elle fit un petit salut. « Je viens vous demander de la prévenir que tel jour je serai libre... » S’il n’y a pas de réponse, c’est que ça va. Si ça ne va pas, on vous laissera la réponse chez Lachausse, le marchand de vin du coin de la rue Carnot. Si ça va ce sera pour sept heures, juste à la sortie de mon travail. Vous longerez l’avenue du Docteur-Grey jusqu’au bout, vous suivrez la palissade à droite. (Je dis bien à votre droite.) Vous verrez un jardin et un âne qui broute dans le jardin. Vous ferez le tour et, de là, vous verrez une grande affiche jaune sur un pan de maison : Accu Tem : c’est là, la maison de cinq étages ; en-dessous se trouve une épicerie ; vous regarderez la devanture sans vous distraire. Je passerai derrière vous et je tousserai. Vous ne vous retournez pas. Vous me laisserez aller pendant quinze pas, alors vous me suivrez, mais en sifflotant, en regardant par-ci, par-là, sans avoir l’air. Je continuerai mon chemin et seulement quand je m’arrêterai vous pourrez vous approcher. Vous avez compris ?

— J’ai compris. »

XV

Et ce fut à la devanture de cette épicerie, sous l’Accu Tem, que je goûtai les plus profondes délices de l’amour, m’attendrissant sur ces harengs dans leur caque, m’exaltant sur les boîtes de pâtes Lustucru.

Un pas... Ce n’est pas ça. Allez ! passe. Un autre pas... Pas encore.

Cette fois, c’est elle. C’est elle, j’en suis sûr. On a toussé, on passe, elle passe. Je la laisse aller quinze pas, vingt pas, vingt-cinq. Je regarde toujours la devanture, la devanture se décompose dans mes yeux, crève, s’engloutit dans un tourbilon. Je me retourne et pars à grands pas, les yeux fixés à terre avec force. Parfois, ils trichent, mes yeux, et ils vont toucher le bout d’un talon. Les talons fuient, sortent de l’horizon du regard, continuent dans l’ombre du front, s’arrêtent. Mon œil monte jusqu’aux genoux, aux hanches, aux épaules. Enfin son visage !... Elle !... Elle sourit, mais inquiète : « Qu’est-ce que tu as ? »

XVI

Nous allions nous asseoir sur l’herbe de poussière d’un terrain vague. Devant nous, des fils électriques bleus coupaient des maisons ouvertes comme des blessures.

Je lui parlais d’elle, je lui demandais ce qu’elle aimait faire.

« Moi, disait-elle, je sors à sept heures, mais je dis à mes parents que je sors à huit heures, comme ça je passe une heure à la porte des Lilas. La porte des Lilas, c’est beau pour ceux qui n’ont pas d’argent. Il y a des gens qui sortent du métro, on retrouve ses copines et on fait le tour de la place. Un homme vient, ouvre une valise, tire un soutien-gorge, un rasoir, une cravate, fait un discours et remballe tout quand un agent s’approche. Il y a les concerts d’accordéon, de clarinette. On se met en rond, on répète la chanson en chœur et l’apprend pour rien. Une auto rouge s’arrête et dedans il y a des fourneaux avec des pommes de terre frites et des poissons grillés. Il y a les affiches des cinémas. Oh ! ce que j’aime le cinéma ! Quand je serai riche, j’irai au cinéma tous les dimanches. J’y ai été, une fois surtout. Oh ! que c’était beau ! Il y avait des verres de champagne et ça coulait. Il y avait des fruits gros comme ma tête et des langoustes et des pâtés avec de la gélatine, et les gens autour ils étaient tous sages, tous gentils. Tout d’un coup, un homme sortait de la cheminée et tout le monde en profitait pour se bousculer, se taper, pour se tirer par le derrière et, pendant, il y avait les deux dans un fauteuil qui se bécotaient. Et puis, on la voyait dans son bain et lui qui se rasait, avec son pyjama. Et le type rentrait tout en noir et pan ! Alors les domestiques se carapataient sous les tables, mais eux, ils étaient dans un train, et les vaches regardaient passer le train, et eux ils se bécotaient sur la banquette. »

J’aimais surtout écouter le récit de ses misères.

« Mais pourquoi est-ce que tu me prends la main quand je te dis ces choses ?

— Pour que tu me sentes proche et ami, pour que tu saches que je te comprends et que je t’aime.

— L’amour... Ah ! pas de saletés !

— Comment des saletés ? Je disais : l’amour...

— Oui, va, je sais ce que c’est, parce que papa, maman, ils le font et on n’a qu’une chambre, et alors je sais ce que c’est. Moi, je n’écoute pas, je ne regarde pas, mais, d’ailleurs, ils préviennent « On va te faire un petit frère » et hop ! et hue ! et vas-y donc, comme s’ils ne s’étaient pas assez battus tout le jour ! Moi, je n’écoute pas ; ça ne m’intéresse pas ; c’est plutôt fait pour dégoûter, car tu sais, papa, en général, il pue.

— Mais l’amour ce n’est pas seulement ça : c’est surtout penser l’un à l’autre, c’est surtout s’attendre en faisant des projets, puis se prendre la main, regarder ensemble un oiseau qui chante sur les fils télégraphiques, sentir venir le soir et se dire l’un à l’autre : « Tu n’as pas froid ? »

— Oui, toi, tu n’es pas de ceux qui veulent toujours vous attirer dans un coin, vous toucher, vous embrasser...

— Oh ! non, moi, j’ai horreur de ça ! »

Et je l’attirais par la taille, je l’embrassais sur la nuque, sur les cheveux. Elle se laissait faire :

« L’amour, c’est sale, mais toi, c’est différent, tu es quelqu’un de si bien... »

XVII

Puis vint le grand jour, libre depuis le matin, où je l’emmenai à Saint-Cloud : elle avait mis une petite robe très compliquée, couleur compote d’abricot et lavé ses mains fines. Ses yeux bleus brillaient comme des assiettes anciennes.

Sur le bateau-mouche, je la tenais par le bras et je regardais les autres couples, avec l’indulgence des satisfaits. Elle, elle admirait celui qui était si grand et l’emmenait si loin avec un bateau.


Là-bas, nous avons marché dans les herbes, nous nous sommes avancés jusque sur les prairies où il n’y a plus de papiers gras par terre ; nous avons couru dans un sous-bois. Les vraies feuilles touchaient ses joues où il n’y avait plus de poudre tant je les avais embrassées.

XVIII

Les jours suivants je l’attendis en vain devant l’épicerie. Tous les pas, derrière moi, augmentaient mon abandon. Bien des jours après, j’obtins une entrevue avec Lamousse. Elle secoua les épaules, embarassée, comme coupable : « Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Il y a eu une sale affaire et le père s’en est mêlé. Enfin, on ne la voit plus. »

Je rentrai au bureau d’air si désespéré que Charlotte recueillit ma main sous la table et la serra contre son genou :

— Tu es triste, Fernand ?

— Ah ! si tu savais !... »

Et j’ajoutai au bout d’un temps :

« ... Si tu savais comme je t’aime ! »

XIX

Mais Charlotte, je l’aimais avec une certaine désinvolture, car je sentais qu’elle m’aimait un peu aussi, et moi j’ai toujours eu la nostalgie des amours malheureuses.

Désormais, je lui consacrai toutes mes économies ; je lui faisais des cadeaux qui la remplissaient d’étonnement : des carrés de soie sans aucune utilité et des gravures représentant les travaux d’Hercule.

XX

Après ces aventures et ces douleurs amoureuses, revinrent les troubles des années d’école. Je me remis à penser aux femmes et à leurs réalités corporelles.

Je savais que le baiser sur la bouche était une chose terrible. J’avais d’ailleurs fait mes observations, car au cinéma, quand cette chose arrive, tout fini ; et ceux qu’on voit s’embrasser à l’entrée des métros jettent à l’entour des regards inquiets, car ils s’attendent à voir venir la chose terrible.

Je commençais à regarder le dessin de la bouche de Charlotte et à y bâtir des hypothèses. Et un jour, comme je savais qu’elle arriverait à l’avance, je rentrai au bureau à une heure un quart, quand elle était encore seule. Et je montai l’escalier en m’effrayant d’avance du péché que je m’en allais commettre.

Elle me dit : « C’est gentil de venir me tenir compagnie. »

Je répondis :

« Allons, viens. Je vais me laver les mains.

— Moi, je les ai propres. »

Mais elle me suivit tout de même. Je me savonnais en méditant mes plans.

Quand je fus bien essuyé, je me retournai vers elle. Je serrai la tendresse de ses bras, je sentais le poids de ses épaules, ses yeux clignotaient tant ils étaient proches. Et je m’accrochai à elle, je l’étreignis et je touchais sa bouche et j’attendis ainsi un long moment que la chose terrible arrivât. Mais rien n’arrivait ou du moins je ne me souviens de rien.

Mais comme après, elle me regardait avec une admiration effrayée, je la repris et l’embrassai sur les joues. Dans la glace, nous avions le même visage qu’avant, elle, un peu plus rose, moi, un peu plus pâle. Et personne au bureau ne découvrit, en nous voyant, l’acte que nous avions eu le courage d’accomplir.

XXI

À la maison, je demandai :

« Maman, est-ce un péché d’aimer les femmes ?

— Tu le sais aussi bien que moi.

— Bien sûr !... »

Et nous éclations de rire.

« Alors, pourquoi me le demandes-tu ?

— Parce que j’aime que le jugement d’une personne dont j’estime le savoir concorde avec le mien. »

XXII

Un jour, je vis Charlotte me regarder avec attention et s’exclamer : « Tout de même, ce que tu es laid ! » Je dois dire que je n’y avais jamais pensé, mais ce fut tout de même une révélation pénible. J’aurais tant aimé qu’on me dît que j’étais beau.

J’interrogeai en moi-même le chef de mes jugements, afin d’en obtenir une réponse favorable, mais il restait incorruptible : oui, j’étais laid. Je me regardai maintenant dans la glace ;







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