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Le Cœur et la Raison/29

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CHAPITRE XXIX


Avant que la servante leur eût allumé le feu le lendemain, ou que le soleil eût gagné quelque empire sur une sombre et froide matinée de janvier, Marianne, à demi vêtue seulement, était agenouillée devant l’une des banquettes des fenêtres afin de profiter du peu de lumière qu’elle y pouvait obtenir, et écrivait aussi vite que le lui permettait un flot continu de larmes. C’est en cette situation qu’Elinor, réveillée par son agitation et ses sanglots, l’aperçut tout d’abord ; et, après l’avoir observée quelques instants avec une inquiétude silencieuse, dit, d’un ton chargé de la douceur la plus indulgente :

— Marianne, puis-je te demander… ?

— Non, Elinor, répondit-elle, ne demande rien ; bientôt, tu sauras tout.

Le calme un peu désespéré dont cela fut dit ne dura que le temps qu’il lui fallut pour le dire, et fut suivi aussitôt par un retour du même chagrin excessif. Il lui fallut plusieurs minutes avant de pouvoir continuer sa lettre, et les fréquents éclats de douleur qui l’obligèrent encore, par moments, à retenir sa plume, prouvaient assez qu’elle se disait qu’en toute probabilité elle écrivait pour la dernière fois à Willoughby.

Elinor lui donna tous les soins tranquilles et discrets qu’il était en son pouvoir de donner ; et elle aurait essayé de l’apaiser et de la calmer encore davantage, si Marianne ne l’eût suppliée, avec toute l’ardeur d’une irritabilité nerveuse, de ne lui parler pour rien au monde. En des circonstances pareilles, il était préférable pour l’une et l’autre qu’elles ne restassent pas longtemps ensemble ; et l’état agité de l’esprit de Marianne l’empêcha non seulement de demeurer dans la chambre un seul instant après qu’elle fut habillée, mais, exigeant à la fois la solitude et un changement de lieu, l’obligea à errer par la maison jusqu’à l’heure du déjeuner, en évitant de voir qui que ce fût.

Au premier déjeuner, elle ne mangea ni ne tenta de manger rien ; et l’activité d’Elinor fut alors employée en totalité, non pas à la presser, ni à la plaindre, ni à avoir l’air de l’observer, mais à s’efforcer d’accaparer pour elle-même toute l’attention de Mrs. Jennings.

Comme c’était là un repas agréable à Mrs. Jennings, il durait assez longtemps, et elles étaient juste en train de s’installer, quand il fut terminé, autour de la table à ouvrage commune, lorsqu’une lettre fut remise à Marianne ; elle la saisit précipitamment des mains du domestique, et, prise d’une pâleur mortelle, sortit aussitôt de la pièce en courant, Elinor, qui vit ainsi, aussi nettement que si elle avait vu la suscription, que la lettre devait provenir de Willoughby, ressentit à l’instant une telle faiblesse au cœur qu’elle fut presque incapable de tenir la tête levée, et demeura là, prise d’un tremblement général tel qu’elle craignit qu’il ne pût échapper à l’attention de Mrs. Jennings. Cette excellente dame, toutefois, perçut seulement que Marianne avait reçu une lettre de Willoughby, ce qui lui semblait être une fort bonne plaisanterie, et qu’elle traita en conséquence, en exprimant, tout en riant, l’espoir qu’elle la trouverait à son goût. Quant à la détresse d’EIinor, elle était trop activement occupée à mesurer des longueurs de lainages pour sa couverture, pour la remarquer en quoi que ce fût ; et, continuant avec calme son entretien, dès que Marianne eut disparu, elle dit :

— Ma parole ! Je n’ai, de ma vie, vu une jeune femme si désespérément éprise ! Mes filles, ce n’était rien, comparées à elle, et Dieu sait pourtant si elles étaient sottes ! Mais pour ce qui est de miss Marianne, elle est complètement changée. J’espère, du fond du cœur, qu’il ne la fera plus attendre longtemps, car il est bien pénible de lui voir un air aussi malade et désolé. Dites-moi : quand doivent-ils se marier ?

Elinor, bien qu’elle n’eût jamais été moins disposée à parler qu’à cet instant, se força à répondre à une telle attaque ; c’est pourquoi, essayant de sourire, elle répondit :

— Vous vous êtes donc réellement persuadée, madame, à force d’en parler, que ma sœur était fiancée à Mr. Willoughby ? Je croyais que ce n’avait été qu’une plaisanterie, mais une question aussi sérieuse semble en impliquer davantage : et je vous prie, en conséquence, de vouloir bien ne plus vous y méprendre. Je vous assure vraiment que rien ne m’étonnerait plus que d’apprendre qu’ils dussent se marier.

— Fi donc, fi donc, miss Dashwood ! Comment pouvez-vous parler ainsi ? Ne savons-nous pas tous qu’il faut que ce soit un mariage — qu’ils ont été éperdument amoureux l’un de l’autre dès le premier instant où ils se sont vus ? Ne les ai-je pas vus ensemble, dans le Devonshire, tous les jours, et toute la journée ? Et ne savais-je pas que votre sœur est venue à Londres avec moi tout exprès pour acheter des toilettes de mariée ? Voyons, voyons, vous ne m’en ferez pas accroire ! Parce que, vous-même, vous en faites un tel secret, vous croyez que personne n’a ses cinq sens ; mais il n’en est rien, je vous l’affirme, car voilà bien longtemps que la chose est sue, par toute la ville. Moi, j’en parle à tout le monde, et Charlotte de même.

— En vérité, madame, dit Elinor avec beaucoup de gravité, vous vous trompez. Certes, vous faites une chose fort discourtoise en répandant ce bruit, et vous le constaterez, bien que vous ne me croyiez pas en ce moment.

Mrs. Jennings se mit de nouveau à rire, mais Elinor n’eut pas le courage d’en dire davantage, et, comme il lui tardait du moins de savoir ce qu’avait écrit Willoughby, elle courut à leur chambre, où, dès qu’elle eut ouvert la porte, elle vit Marianne étendue sur le lit, étouffant presque de douleur, une lettre à la main, et deux ou trois autres éparpillées autour d’elle. Elinor s’approcha, mais sans dire un mot ; et s’asseyant sur le lit, elle lui prit la main, l’embrassa plusieurs fois affectueusement, puis se laissa aller à un accès de larmes, qui, au début, fut à peine moins violent que celui de Marianne. Celle-ci, quoiqu’elle fût incapable de parler, parut sensible à toute la tendresse de cette attitude, et après quelque temps passé ainsi en affliction conjointe, elle mit toutes les lettres dans les mains d’Elinor ; puis, se couvrant le visage de son mouchoir, elle se mit presque à hurler de douleur. Elinor, qui savait qu’un tel chagrin, quelque affreux qu’il fût à voir, devait suivre son cours, veilla sur elle jusqu’à ce que cet excès de souffrance se fût quelque peu dépensé, et, se tournant alors avec avidité vers la lettre de Willoughby, lut ce qui suit :


« Bond Street, Janvier.
» Chère Madame,

» Je viens d’avoir l’honneur de recevoir votre lettre, dont je me permets de vous remercier sincèrement. Je regrette vivement d’apprendre qu’il y a eu, dans mon attitude d’hier soir, quelque chose qui n’a pas emporté votre approbation ; et bien que je sois totalement incapable de découvrir en quoi j’ai pu avoir le malheur de vous offenser, j’implore votre pardon pour ce qui, je vous en donne l’assurance, a été parfaitement inintentionnel. Je ne songerai jamais à mes relations d’antan avec votre famille dans le Devonshire sans le plaisir le plus reconnaissant, et je me flatte qu’il ne sera jamais rompu par quelque erreur ou malentendu quant à mes actes. Mon estime pour toute votre famille est fort sincère ; mais si j’ai eu le malheur de donner lieu à l’idée de quelque chose qui dépasse ce que j’ai ressenti, ou que j’ai eu l’intention d’exprimer, je me reprocherai de n’avoir pas été plus réservé dans mes professions de cette estime. Que j’aie pu en vouloir dire davantage, vous avouerez que cela est impossible, lorsque vous saurez que mes affections sont depuis longtemps retenues ailleurs, et je crois qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de semaines avant que cet engagement ne soit un fait accompli. C’est avec un profond regret que j’obéis à votre injonction de vous restituer les lettres dont vous m’avez honoré, ainsi que la mèche de cheveux que vous m’avez si aimablement offerte.

» Je suis, chère Madame, votre humble serviteur le plus obéissant,

John Willoughby. »

On imagine sans peine avec quelle indignation une telle lettre dut être lue par miss Dashwood. Bien qu’elle sût, avant de la commencer, qu’elle devait apporter un aveu de l’inconstance de Willoughby et confirmer leur séparation à tout jamais, elle n’avait pas prévu qu’on pût tolérer des termes pareils pour l’annoncer ; elle n’eût pas, non plus, pu supposer Willoughby capable de se départir de l’apparence de tout sentiment honorable et délicat, de s’éloigner du décorum habituel d’un gentleman — au point d’envoyer une lettre d’une cruauté aussi impudente — une lettre qui, au lieu d’apporter, avec son désir de reprendre sa liberté, quelques professions de regret, ne reconnaissait aucune rupture de foi, et niait absolument toute affection particulière — une lettre dont chacune des lignes était une insulte, et qui proclamait que son auteur était profondément endurci dans la scélératesse. Elle s’y arrêta quelque temps, avec un étonnement indigné ; puis la relut à plusieurs reprises ; mais chaque lecture ne servit qu’à accroître son aversion horrifiée à l’égard de cet homme, et ses sentiments étaient tellement chargés de rancœur contre lui, qu’elle n’osait pas se hasarder à parler, de peur de blesser encore davantage Marianne, en traitant la rupture de leur promesse, non pas comme la perte, pour elle, de quelque bien possible, mais comme une évasion hors du pire et du plus irrémédiable des maux — de l’union, pour toute sa vie, avec un homme dénué de principes, — comme la délivrance la plus réelle, comme le plus important des bienfaits.

Dans ses graves méditations sur le contenu de la lettre, sur la dépravation de l’esprit qui pouvait la dicter et, probablement, sur l’esprit fort différent d’une autre personne toute différente, qui n’avait absolument d’autre rapport avec cette affaire que celui que le cœur d’Elinor lui accordait avec tout ce qui se passait, elle oublia la détresse immédiate de sa sœur, elle oublia qu’elle avait sur ses genoux trois lettres non encore lues, et elle oublia si complètement depuis combien de temps elle avait été dans la chambre, que lorsque, entendant une voiture s’arrêter devant la porte, elle alla à la fenêtre pour voir qui pouvait venir à une heure aussi déraisonnablement matinale, elle fut tout étonnée d’apercevoir la calèche de Mrs. Jennings, qui, elle le savait, n’avait été commandée que pour une heure. Résolue à ne pas quitter Marianne, bien qu’elle fût sans espoir de contribuer, pour le moment, à la tranquilliser, elle courut bien vite s’excuser de ne pas accompagner Mrs. Jennings, en raison de l’indisposition de sa sœur. Mrs. Jennings, pleine d’un souci foncièrement bienveillant pour ce qui en était la cause, admit promptement cette excuse, et Elinor, après s’être assurée qu’elle était partie sans encombre, retourna auprès de Marianne, qu’elle trouva essayant de se lever du lit, et qu’elle rejoignit juste à temps pour l’empêcher de tomber par terre, prise de faiblesse et d’étourdissement consécutifs à une longue privation de repos et de nourriture convenable ; car, depuis bien des jours, elle n’avait pas eu d’appétit, et depuis bien des jours elle n’avait pas véritablement dormi ; et maintenant que son esprit n’était plus soutenu par la fièvre de l’incertitude, la conséquence de cet état de choses se faisait sentir sous forme de maux de tête, de faiblesse d’estomac, et d’un abattement nerveux général. Un verre de vin, qu’Elinor se procura tout de suite pour elle, la réconforta un peu, et elle put enfin exprimer dans une certaine mesure qu’elle était sensible à sa bonté, en disant :

— Pauvre Elinor ! Comme je te rends malheureuse !

— Je voudrais seulement, répondit sa sœur, qu’il y eût quelque chose que je pusse faire pour te réconforter.

Ces paroles, comme l’eussent été n’importe quelles autres, en furent trop pour Marianne, qui ne put que s’écrier, dans l’angoisse de son cœur :

— Oh ! Elinor ! Comme je suis malheureuse ! avant que sa voix ne se perdit entièrement dans les sanglots.

Elinor ne fut plus capable d’être le témoin silencieux de ce torrent de douleur sans résistance.

— Ressaisis-toi, chère Marianne, s’écria-t-elle, si tu ne veux pas te tuer, et tuer tous ceux qui t’aiment. Pense à ta mère ; pense à sa détresse pendant que tu souffres, toi ; pour elle, il faut que tu te ressaisisses.

— Je ne peux pas, je ne peux pas, s’écria Marianne ; laisse-moi, si je te fais de la peine ; laisse-moi, hais-moi, oublie-moi ; mais ne me torture pas ainsi. Oh ! comme il est facile à ceux qui n’ont pas de chagrin pour leur compte de parler de se ressaisir ! Heureuse, heureuse Elinor, toi, tu ne peux te faire une idée de ce que je souffre !

— C’est moi que tu appelles heureuse, Marianne ? Ah, si tu savais ! Et tu peux donc me croire heureuse, quand je te vois si lamentable ?

— Pardonne-moi, pardonne-moi ! — jetant les bras autour du cou de sa sœur — ; je sais que tu te mets à ma place ; je sais quel cœur tu as ; et pourtant tu es — tu dois être heureuse ; Edward t’aime… qu’est-ce donc, ah, qu’est-ce donc qui peut détruire un tel bonheur ?

— Bien, bien des circonstances, dit gravement Elinor.

— Non, non, non ! s’écria farouchement Marianne. Il t’aime, et n’aime que toi. Tu ne peux pas avoir de chagrin.

— Je ne puis avoir de plaisir pendant que je te vois dans cet état.

— Et tu ne me verras jamais autrement. Ma détresse est de celles que rien ne peut dissiper.

— Il ne faut pas parler ainsi, Marianne. N’as-tu pas de consolations ? Pas d’amis ? Ta perte est-elle telle qu’elle ne laisse aucune possibilité de consolation ? Quelque violente que soit ta douleur actuelle, songe à ce que tu aurais souffert si la découverte de son caractère avait été remise à plus tard, si tes fiançailles s’étaient prolongées pendant des mois et des mois, comme elles auraient pu l’être, avant qu’il ne lui eût plu d’y mettre fin ! Chaque jour supplémentaire de confiance heureuse, de ta part, aurait rendu le coup plus épouvantable.

— Mes fiançailles ! s’écria Marianne. Il n’y a pas eu de fiançailles.

— Pas de fiançailles !

— Non ; il n’est pas aussi indigne que tu le crois. Il n’a pas rompu sa foi avec moi.

— Mais il t’a dit qu’il t’aimait ?

— Oui — non — jamais d’une façon absolue. C’était sous-entendu, chaque jour, mais cela n’a jamais été explicitement déclaré. Parfois, j’ai cru que ce l’avait été, mais cela ne s’est jamais fait.

— Pourtant, tu lui as écrit ?

— Oui, — cela pouvait-il être répréhensible, après tout ce qui s’était passé ? Mais je suis incapable de parler.

Elinor ne dit plus rien, et, revenant aux trois lettres, qui suscitèrent à présent une curiosité bien plus forte que précédemment, elle les parcourut rapidement toutes. La première, qui était celle que sa sœur avait envoyée à Willoughby lors de leur arrivée à Londres, était ainsi conçue :


« Berkeley Street, janvier.

« Comme vous serez surpris, Willoughby, de recevoir ceci, et je crois que vous éprouverez quelque chose de plus que de la surprise quand vous saurez que je suis à Londres ! L’occasion d’y venir, bien que ce fût avec Mrs. Jennings, a été une tentation à laquelle nous n’avons pas pu résister. J’espère que vous recevrez ce mot à temps pour venir ici ce soir, mais je ne veux pas y compter. En tout cas, je vous attendrai demain. Pour le moment, adieu.

« M. D. »

Son second billet, écrit le matin qui avait suivi la sauterie chez les Middleton, était libellé ainsi :

« Je ne puis exprimer combien j’ai été déçue de vous avoir manqué avant-hier, ni à quel point j’ai été étonnée de n’avoir pas reçu de réponse à un billet que je vous ai adressé il y a plus d’une semaine. Je m’attendais à avoir de vos nouvelles, et encore davantage à vous voir, chaque heure du jour. Je vous en prie, revenez nous voir le plus tôt possible, et expliquez-moi la raison de mon attente vaine. Vous feriez bien de venir plus tôt une autre fois, parce que nous sommes généralement sorties dès une heure. Nous sommes allées hier soir chez lady Middleton, où il y a eu une sauterie. On m’a dit que vous étiez invité. Mais cela se peut-il ? Il faut que vous ayez bien changé depuis notre séparation, s’il se peut qu’il en soit ainsi, et que vous ne soyez pas venu. Mais je ne veux pas supposer que cela soit possible, et j’espère recevoir très prochainement votre assurance personnelle qu’il en est autrement.

« M. D. »

Le contenu du dernier billet qu’elle lui avait adressé était le suivant :

« Que faut-il que je m’imagine, Willoughby, d’après votre attitude d’hier soir ? Encore une fois, j’en exige une explication. J’étais préparée à vous voir avec le plaisir que produisait naturellement notre séparation, avec la familiarité que notre intimité à Barton me paraissait justifier. J’ai été repoussée, en vérité ! J’ai passé une nuit misérable à essayer d’excuser une attitude qu’on ne peut guère qualifier de rien de moins qu’insultante ; mais bien que je n’aie pas encore pu concevoir une excuse raisonnable à votre conduite, je suis parfaitement prête à entendre la justification que vous en donnerez. Vous avez peut-être été renseigné à tort, ou trompé à dessein, sur quelque chose qui me touche, et qui peut m’avoir rabaissée dans votre opinion. Dites-moi ce qu’il en est, expliquez les motifs qui vous ont fait agir, et je serai satisfaite de pouvoir vous satisfaire. Cela me peinerait, certes, d’être obligée de penser du mal de vous ; mais s’il faut que cela soit, — s’il me faut apprendre que vous n’êtes pas tout ce que nous vous avons cru jusqu’ici, que vos sentiments à l’égard de nous tous manquaient de sincérité, que votre conduite envers moi avait simplement le dessein de me tromper, — que cela soit dit le plus tôt possible ! Mes sentiments sont, pour le moment, dans un état d’indécision affreuse ; je désire vous acquitter, mais la certitude, d’un côté ou de l’autre, sera douce, en comparaison de ce que je souffre maintenant. Si vos sentiments ne sont plus ce qu’ils étaient, vous voudrez bien me restituer mes billets, ainsi que la mèche de cheveux qui est en votre possession.

« M. D. »

Que de pareilles lettres, si pleines d’affection et de confiance, eussent pu recevoir une telle réponse, Elinor, par égard pour Willoughby, eût répugné à le croire. Mais la condamnation qu’elle prononça contre lui ne lui fit pas fermer les yeux sur ce qu’il y avait eu d’incorrect à ce qu’elles eussent jamais été écrites ; et elle se désolait silencieusement sur l’imprudente qui avait osé donner de telles preuves spontanées de tendresse, non justifiées par tout ce qui les avait précédées, et condamnées de la façon la plus cruelle par les événements, lorsque Marianne, s’apercevant qu’elle avait terminé sa lecture des lettres, lui dit qu’elles ne renfermaient rien que n’eût écrit n’importe qui dans la même situation.

— Je me sentais, ajouta-t-elle, aussi solidement engagée envers lui que si l’accord juridique le plus strict nous avait liés l’un à l’autre.

— Je le crois volontiers, dit Elinor ; mais, malheureusement, il ne l’a pas senti de même.

— Mais si, il l’a senti, Elinor, — il l’a senti pendant des semaines et des semaines. Je le sais. Quelle que soit la cause du changement survenu à présent chez lui (et seuls les artifices les plus noirs, employés contre moi, ont pu l’accomplir), je lui ai été naguère aussi chère que ma propre âme le pouvait désirer. Cette mèche de cheveux, qu’il peut maintenant rendre avec tant d’empressement, il me l’a demandée avec les supplications les plus instantes. Si tu avais vu son air, ses façons, si tu avais entendu sa voix, à ce moment… ! As-tu oublié la dernière soirée que nous avons passée ensemble à Barton ? Et le matin où nous nous sommes séparés ? Lorsqu’il m’a dit qu’il se passerait peut-être bien des semaines avant que nous ne puissions nous revoir, — sa détresse, — pourrai-je jamais oublier sa détresse ?

Pendant un instant ou deux elle fut incapable de dire un mot de plus ; mais quand cet émoi se fut dissipé, elle ajouta, d’un ton plus ferme :

— Elinor, j’ai été cruellement traitée, mais pas par Willoughby.

— Ma chère Marianne, par qui donc, si ce n’est par lui ? Qui a pu être son instigateur ?

— Le monde entier, plutôt que son propre cœur ! Je pourrais plutôt croire tous les êtres de ma connaissance ligués ensemble pour me ruiner dans son opinion que croire sa nature capable d’une telle cruauté. Cette femme dont il parle dans sa lettre — quelle qu’elle soit —, ou, bref, n’importe qui, sauf toi, qui m’es si chère, si chère, avec maman, et Edward, — peut avoir été assez barbare pour me donner un démenti. En dehors de vous trois, y a-t-il un être au monde que je ne soupçonnerais pas de mauvais desseins, plutôt que Willoughby, dont je connais si bien le cœur ?

Elinor ne voulut pas discuter, et se contenta de répondre :

— Quels que soient ceux qui ont été si odieusement tes ennemis, qu’ils soient frustrés de leur triomphe malveillant, ma chère sœur, en voyant avec quelle noblesse la conscience de ta propre innocence et de tes bonnes intentions soutient ton courage. C’est un orgueil raisonnable et louable qui résiste à une telle malveillance.

— Non, non, s’écria Marianne ; une détresse comme la mienne n’a pas d’orgueil. Peu m’importe qui pourra savoir que je suis malheureuse. Le triomphe de me voir en un tel état pourra être ouvert au monde entier. Elinor, Elinor, ceux qui souffrent peu peuvent être aussi orgueilleux et aussi indépendants qu’il leur plaît, — ils peuvent résister à l’insulte, ou riposter à la mortification, — mais moi, j’en suis incapable. Il faut que je sente, — il faut que je sois malheureuse, — et ils ont toute liberté d’en savourer la conscience, ceux qui le peuvent.

— Mais par égard pour ma mère et pour moi…

— J’en ferais plus que pour moi-même. Mais paraître heureuse alors que je suis si meurtrie ! Ah ! qui pourrait l’exiger ?

De nouveau elles restèrent toutes deux silencieuses. Elinor était occupée à marcher pensivement du feu jusqu’à la fenêtre, de la fenêtre jusqu’au feu, sans savoir qu’elle recevait de la chaleur de l’un ou discernait des objets à travers l’autre ; et Marianne, assise au pied du lit, la tête appuyée contre l’une de ses colonnes, reprit la lettre de Willoughby, et, après avoir frémi à chacune de ses phrases, s’écria :

— C’en est trop ! Oh, Willoughby, Willoughby, se peut-il que vous ayez écrit cela ? Cruel, cruel ! Rien ne saurait vous acquitter, Elinor, rien ne le peut. Quoi qu’il ait pu apprendre à mon détriment, n’aurait-il pas dû réserver son jugement avant d’y prêter foi ? N’aurait-il pas dû m’en parler, m’avoir mise à même de me blanchir ? « La mèche de cheveux » (répétant les mots de la lettre) « que vous m’avez si aimablement offerte ». Cela, c’est impardonnable ! Willoughby, où était votre cœur quand vous avez écrit ces mots-là ? Oh, insolemment barbare ! Elinor, peut-il être justifié ?

— Non, Marianne, c’est absolument impossible.

— Et pourtant cette femme — qui sait ce qu’a pu être son cœur — depuis quand cela a pu être prémédité, et avec quelle longue patience ourdi par elle ! Qu’est-elle ? Qui peut-elle être ? De qui l’ai-je jamais entendu parler comme étant jeune et séduisante, parmi ses connaissances féminines ? Ah, de personne, de personne, — il ne me parlait que de moi !

Une autre pause s’ensuivit ; Marianne était fortement agitée, et l’entretien se termina ainsi :

— Elinor, il faut que je rentre à la maison. Il faut que j’aille réconforter maman. Nous ne pouvons pas partir demain ?

— Demain, Marianne !

— Oui ; pourquoi resterais-je ici ? Je ne suis venue que pour Willoughby. Et maintenant, qui se soucie de moi ? Qui a de l’estime pour moi ?

— Il serait impossible de partir demain. Nous devons à Mrs. Jennings beaucoup plus que de la civilité ; et la civilité la plus commune doit empêcher un départ aussi précipité que celui-là.

— Eh bien, alors, encore un jour ou deux, peut-être ; mais je ne peux pas rester ici longtemps ; je ne peux pas rester, pour subir les interrogations et les observations de tous ces gens-là. Les Middleton et les Palmer, — comment pourrai-je endurer leur pitié ? La pitié d’une femme comme lady Middleton ! Ah, que dirait-il, lui, de cela ?

Elinor lui conseilla de s’étendre à nouveau, ce qu’elle fit un instant ; mais aucune attitude ne pouvait lui donner de l’aise, et, dans une douloureuse agitation de l’esprit et du corps, elle passait d’une posture à une autre, jusqu’à ce que, devenant de plus en plus hystérique, elle put à grand’peine être maintenue sur le lit par sa sœur qui, pendant quelques instants, craignit d’être contrainte d’appeler du secours. Mais quelques gouttes de lavande, qu’elle se laissa enfin persuader de prendre, se montrèrent efficaces ; et depuis ce moment jusqu’au retour de Mrs. Jennings, elle demeura tranquille et immobile sur le lit.





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