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Le Cœur et la Raison/31

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CHAPITRE XXXI


Après une nuit de sommeil meilleur qu’elle ne l’avait espéré, Marianne se réveilla le lendemain matin à la même conscience de détresse avec laquelle elle avait fermé les yeux.

Elinor l’encouragea le plus possible à parler de ce qu’elle ressentait ; et avant que le déjeuner ne fût prêt, elles avaient à maintes reprises passé en revue la question, — avec la même conviction assurée et les mêmes conseils affectueux de la part d’Elinor, les mêmes sentiments impétueux et les mêmes opinions variables chez Marianne, que précédemment. Parfois elle croyait Willoughby aussi malheureux et aussi innocent qu’elle-même, et à d’autres moments elle perdait toute consolation dans l’impossibilité de l’absoudre. À un moment, elle était absolument indifférente aux regards du monde entier ; l’instant d’après, elle était disposée à s’en retirer à jamais ; après quoi elle était capable de lui résister avec énergie. Sur un point, toutefois, elle était ferme, quand on en venait au fait : c’était d’éviter, là où ce serait possible, la présence de Mrs. Jennings, et de garder résolument le silence lorsqu’elle serait obligée de la subir. Son cœur était cuirassé contre l’idée que Mrs. Jennings pût prendre part à ses souffrances et y compatir.

— Non, non, non ! Cela ne se peut pas ! s’écria-t-elle ; il n’est pas possible qu’elle sente quoi que ce soit. Son amabilité n’est pas de la bonté ; sa bienveillance n’est pas de la tendresse. Tout ce dont elle a besoin, ce sont des potins, et je ne lui plais que parce que je lui en fournis.

Elinor n’avait pas besoin de cet éclat pour être assurée de l’injustice à laquelle sa sœur se laissait souvent aller dans son opinion des autres, en raison du raffinement irritable de son propre esprit, et de la trop grande importance qu’elle attachait aux délicatesses d’une forte sensibilité et aux grâces des façons polies. Semblable à la moitié du reste du monde, si tant est qu’il y ait plus de la moitié des gens qui soient intelligents et bons. Marianne, avec d’excellentes aptitudes et un caractère excellent, n’était ni raisonnable, ni sincère. Elle demandait aux autres les mêmes opinions et les mêmes sentiments que les siens, et elle jugeait de leurs motifs d’après l’effet immédiat de leurs actes sur elle-même. C’est ainsi qu’il se produisit un incident, pendant que les deux sœurs étaient ensemble dans leur chambre après le déjeuner, qui rabaissa encore le cœur de Mrs. Jennings dans son estime : car, en raison de sa propre faiblesse, il se trouva être une source de douleur nouvelle pour elle, bien que Mrs. Jennings eût été mue, en la circonstance, par un désir de bienveillance totale.

Tenant une lettre dans sa main tendue, et le visage souriant gaiement, en raison de la conviction qu’elle avait d’apporter un réconfort, elle entra dans leur chambre en disant :

— Tenez, ma chérie, je vous apporte quelque chose qui, j’en suis sûre, vous fera du bien.

Marianne en avait entendu assez. En un instant, son imagination plaça devant ses yeux une lettre de Willoughby, pleine de tendresse et de contrition, expliquant tout ce qui s’était passé, satisfaisante, convaincante ; et suivie immédiatement de Willoughby lui-même, se précipitant avec empressement dans la pièce, pour confirmer, à ses pieds, par l’éloquence de ses yeux, les assurances de sa lettre. L’œuvre d’un instant fut détruite par le suivant. L’écriture de sa mère, jamais, jusqu’alors, importune, fut devant ses yeux ; et dans l’acuité de la déception qui succéda à une telle extase de quelque chose qui était plus que de l’espoir, il lui sembla que jamais, jusqu’en cet instant, elle n’avait souffert.

Aucun langage à sa portée dans ses instants de bonheur le plus éloquent, n’eût pu exprimer la cruauté de Mrs. Jennings ; et elle ne put, à présent, lui adresser de reproches qu’au moyen des larmes qui lui ruisselèrent des yeux avec une violence passionnée, — reproches, toutefois, si totalement perdus, quant à leur objet, qu’après avoir exprimé bien des fois sa pitié, elle se retira, en la renvoyant encore à la lettre en guise de consolation. Mais la lettre, lorsqu’elle fut suffisamment calme pour la lire, lui apporta peu de réconfort. Willoughby en remplissait chacune des pages. Sa mère, encore confiante en leurs fiançailles, et comptant aussi ardemment que jamais sur la constance du jeune homme, avait simplement été poussée, par la requête d’Elinor, à adjurer Marianne de se montrer plus franche envers elles deux, — et cela, avec une telle tendresse, à son égard, une telle affection pour Willoughby, et une telle conviction de leur bonheur futur l’un par l’autre, qu’elle en pleura de douleur cuisante pendant qu’elle la lut de bout en bout.

Toute son impatience de se retrouver dans son foyer lui revint alors : sa mère lui fut plus chère que jamais, — plus chère en raison de l’excès même de sa confiance mal placée en Willoughby, et elle insista farouchement pour partir. Elinor, incapable pour son compte de décider s’il valait mieux pour Marianne être à Londres ou à Barton, n’offrit, de son côté, d’autre conseil que celui de la patience, jusqu’à ce que fussent connus les désirs de sa mère ; et elle obtint enfin le consentement de sa sœur à attendre d’être renseignée sur ce point.

Mrs. Jennings les quitta plus tôt qu’à l’ordinaire ; car elle ne pouvait être tranquille tant que les Middleton et les Palmer ne pussent se lamenter autant qu’elle ; et, refusant catégoriquement l’offre que lui fit Elinor de l’accompagner, sortit seule pour le restant de la matinée. Elinor, le cœur fort gros, se rendant compte du chagrin qu’elle allait occasionner, et percevant, par la lettre de Marianne, combien peu elle avait réussi à en poser les fondements, s’assit alors pour écrire à sa mère une relation de qui s’était passé, et la supplier de lui donner ses instructions pour l’avenir ; cependant que Marianne, qui entra au salon quand Mrs. Jennings fut sortie, demeurait collée à la table où Elinor écrivait, observant l’avancement de sa plume, se lamentant sur elle en raison de la difficulté d’une telle tâche, et se lamentant encore plus affectueusement sur l’effet qu’elle produirait sur sa mère.

Elles avaient continué ainsi environ un quart d’heure, lorsque Marianne, dont les nerfs ne pouvaient alors supporter un bruit, soudain tressaillit en entendant un coup frappé à la porte.

— Qui cela peut-il être ? s’écria Elinor. Et à une heure aussi matinale, encore ! Je croyais vraiment que nous aurions été à l’abri de toute intrusion !

Marianne alla à la fenêtre.

— C’est le colonel Brandon ! dit-elle d’un ton contrarié. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une intrusion de sa part !

— Il n’entrera pas, comme Mrs. Jennings n’est pas là.

— Je ne m’y fierais pas, dit Marianne, battant en retraite vers sa chambre. Un homme qui n’a que faire de son temps n’a pas conscience de son intrusion dans celui des autres. L’événement donna raison à sa conjecture, bien qu’elle fût fondée sur l’injustice et l’erreur, car le colonel Brandon entra effectivement ; et Elinor, qui était convaincue que c’était la sollicitude pour Marianne qui l’amenait là, et qui vit cette sollicitude dans son air agité et mélancolique, et dans la façon inquiète, quoique brève, dont il s’enquit d’elle, ne put pas pardonner à sa sœur de l’avoir jugé avec tant de légèreté.

— J’ai rencontré Mrs. Jennings dans Bond Street, dit-il, après les premières salutations, et elle m’a encouragé à venir bravement ; et j’ai été d’autant plus facilement encouragé que j’ai cru probable que je vous trouverais seule, ce dont j’étais fort désireux. Mon dessein, — mon désir — mon seul souhait en le désirant — je l’espère, je le crois, — c’est d’être l’artisan d’un réconfort, — non, il ne faut pas que je dise : d’un réconfort, — d’un réconfort actuel, — mais d’une conviction, d’une conviction durable, pour l’esprit de votre sœur. Mon estime pour elle, pour vous, pour votre mère… voulez-vous me permettre de la prouver en vous rapportant certaines circonstances que seule une affection bien sincère, — seul un désir profond d’être utile… ? Je crois que j’y suis justifié, — et pourtant, là où tant d’heures ont été passées à me convaincre que j’ai raison, n’y a-t-il pas quelque raison de craindre que je puisse me tromper ? Il se tut.

— Je vous comprends, dit Elinor. Vous avez à me dire, sur le compte de Mr. Willoughby, quelque chose qui dévoilera mieux son caractère. Ce récit fait par vous sera le plus grand acte d’amitié qui se puisse témoigner pour Marianne. Ma gratitude vous sera immédiatement assurée par tout renseignement à cet effet, et la sienne vous en sera nécessairement acquise, avec le temps. Veuillez donc me dire ce qu’il en est.

— Vous allez l’apprendre ; et, pour être bref, quand j’ai quitté Barton en octobre dernier — mais cela ne vous en donnera aucune idée, — il faut que je remonte plus haut. Vous trouverez en moi un narrateur fort maladroit, miss Dashwood ; je sais à peine par où commencer. Il sera nécessaire, je crois, de conter brièvement mon histoire, — et elle sera courte. Sur un tel sujet, — soupirant profondément, — je ne puis qu’être peu tenté de me montrer prolixe.

Il s’arrêta un instant pour rassembler ses souvenirs ; puis, avec un nouveau soupir, il reprit :

— Vous avez sans doute complètement oublié une conversation (il n’est pas à supposer qu’elle ait pu produire quelque impression sur vous) — une conversation entre nous, un soir, à Barton Park, — c’était un soir de sauterie — dans laquelle j’ai fait allusion à une dame que j’avais connue jadis et qui ressemblait, dans une certaine mesure, à votre sœur Marianne.

— En effet, répondit Elinor, je ne l’ai pas oubliée.

Il parut content de ce souvenir, et ajouta :

— Si je ne me laisse pas abuser par l’incertitude, par la partialité d’un souvenir chargé de tendresse, il y a entre elles une ressemblance très forte, aussi bien dans l’esprit que dans la personne, — la même chaleur de cœur, la même ardeur d’imagination et de courage. Cette dame était une de mes plus proches parentes, orpheline dès sa petite enfance, et sous la tutelle de mon père. Nos âges étaient sensiblement les mêmes, et nous avons été camarades de jeux et amis depuis nos toutes premières années. Je n’ai pas souvenir d’une époque où je n’ai pas aimé Eliza ; et mon affection pour elle, à mesure que nous grandissions, était telle que, peut-être, à en juger par mon actuelle gravité mélancolique et maussade, vous pourriez me croire incapable d’en avoir jamais ressenti. La sienne, pour moi, était, je crois, aussi fervente que l’attachement de votre sœur pour Mr. Willoughby, et elle n’a pas été moins malheureuse, bien que par suite d’une cause différente. À l’âge de dix-sept ans, elle fut perdue pour moi, à jamais. On la maria — on la maria à l’encontre de son inclination — à mon frère ; la fortune était considérable, et notre domaine familial était fort obéré. Et c’est là, je le crains, tout ce qu’on peut dire à la décharge de celui qui était à la fois son oncle et son tuteur. Mon frère ne la méritait pas ; il ne l’aimait même pas. J’avais espéré que son affection pour moi la soutiendrait dans toutes les difficultés ; et il en fut ainsi pendant quelque temps ; mais en fin de compte, la détresse de sa situation — car elle eut à supporter beaucoup de manque de bienveillance — l’emporta sur toute sa résolution, et bien qu’elle m’eût promis que rien… mais comme je conte incompréhensiblement ! Je ne vous ai même pas dit comment cela se fit. Nous étions à quelques heures de nous enfuir ensemble en Écosse[1]. La traîtrise, ou la sottise, de la servante de ma cousine nous trahit. Je fus banni chez un parent qui habitait fort loin de là, et elle fut privée de toute liberté, de toute compagnie, de tout plaisir, jusqu’à ce que le désir de mon père l’emportât. J’avais trop compté sur sa force d’âme, et le coup fut rude, — mais si son mariage avait été heureux, jeune comme je l’étais alors, quelques mois me l’auraient nécessairement fait accepter, ou tout au moins je n’aurais pas à le déplorer actuellement. Mais il n’en fut pas ainsi. Mon frère n’avait pas d’affection pour elle ; ses plaisirs n’étaient pas ce qu’ils auraient dû être, et, dès le début, il la traita sans bienveillance. La conséquence de tout cela, sur un esprit aussi jeune, aussi vif, aussi inexpérimenté que celui de Mrs. Brandon, ne fut que trop naturelle. Elle commença par se résigner à tout le malheur de sa situation ; et il eût été heureux qu’elle n’eût pas vécu pour surmonter les regrets que lui causa mon souvenir. Mais peut-on s’étonner qu’avec un tel mari pour inciter à l’inconstance, et sans un ami pour la conseiller ou la retenir (car mon père ne vécut que quelques mois après leur mariage, et moi, j’étais, avec mon régiment aux Indes Orientales), elle ait chu ? Si j’étais resté en Angleterre, peut-être… mais j’avais l’intention de favoriser leur bonheur à tous deux en m’éloignant d’elle pendant des années, et c’est pour cette raison que j’avais obtenu ma mutation. Le coup que m’avait porté le mariage d’Eliza, reprit-il, d’une voix qui trahissait une grande agitation, fut d’un poids, insignifiant, — ne fut rien du tout, — en comparaison de ce que je ressentis lorsque j’appris, environ deux ans après, son divorce. C’est cela qui a jeté sur moi cette tristesse, — maintenant encore, le souvenir de ce que j’ai souffert… »

Il était incapable d’en dire davantage, et, se levant précipitamment, déambula quelques minutes par la pièce. Elinor, émue par son récit, et plus encore par sa douleur, était incapable de parler. Il perçut son inquiétude, et, venant à elle, lui prit la main, la pressa et la baisa avec un respect reconnaissant. Quelques minutes supplémentaires d’efforts silencieux lui permirent de poursuivre avec calme.

— Ce fut seulement près de trois ans après cette période malheureuse que je rentrai en Angleterre. Mon premier soin, lorsque j’y arrivai effectivement, ce fut naturellement de la rechercher ; mais les recherches furent aussi infructueuses que mélancoliques. Je ne pus trouver de traces d’elle remontant plus haut qu’à son premier séducteur, et il y avait tout lieu de craindre qu’elle ne se fût éloignée de lui que pour sombrer plus profondément dans une vie de péché. L’allocation à laquelle la loi lui donnait droit était hors de toute proportion avec sa fortune, et ne lui permettait même pas de vivre à l’aise ; et j’appris par mon frère qu’une tierce personne avait été habilitée, quelques mois auparavant, à la toucher. Il s’imaginait, et c’est avec calme qu’il pouvait s’imaginer cela, que sa prodigalité et la détresse qui en avait été la conséquence l’avaient obligée à en disposer pour jouir d’un secours immédiat. Enfin, cependant, et après que j’eus passé six mois en Angleterre, je la retrouvai. L’amitié pour un de mes anciens domestiques, qui avait, depuis, eu des malheurs, me conduisit à lui rendre visite dans une prison provisoire pour dettes, où il était enfermé ; et là, dans cette même maison, subissant une réclusion analogue, était ma sœur infortunée. Combien changée, combien fanée, usée par les souffrances aiguës de toute espèce ! C’est à peine si je pus croire que la silhouette mélancolique et maladive que j’avais devant les yeux était ce qui restait de la jeune fille ravissante, épanouie, en pleine santé, dont j’avais jadis été fou. Ce que j’ai souffert en la voyant ainsi !… Mais je n’ai aucun droit à blesser vos susceptibilités en tentant de décrire ma douleur — je vous ai déjà fait trop de peine. Qu’elle fût, selon toute apparence, au dernier stade de la phtisie, ce fut là — oui, dans une telle situation, ce fut ma plus grande consolation ! La vie ne pouvait rien pour elle, si ce n’est lui donner le temps de se mieux préparer à la mort, et cela lui fut octroyé. Je la fis mettre dans un logement confortable, avec des serviteurs convenables ; je lui fis visite tous les jours pendant le reste de sa courte vie ; je l’assistai à ses derniers instants.

De nouveau, il s’arrêta pour se ressaisir ; et Elinor exprima ce qu’elle éprouvait, dans une exclamation de tendre sympathie à l’égard de son ami infortuné.

— Votre sœur, je l’espère, ne pourra pas se froisser, dit-il, de la ressemblance que je me suis figurée entre elle et ma pauvre compagne disgraciée. Leur sort, leur fortune, ne pourront être les mêmes ; et si le caractère naturellement aimable de l’une avait été protégé par un esprit plus ferme ou un mariage plus heureux, elle aurait pu être tout ce que — vous vivrez pour le voir — sera l’autre. Mais où mène tout cela ? J’ai l’air de vous avoir chagrinée pour rien. Ah, miss Dashwood, un sujet comme celui-là — inviolé depuis quatorze ans — il est dangereux de le toucher si peu que ce soit ! Je veux être plus calme, plus concis… Elle laissa à mes soins son seul enfant, une petite fille, le fruit de sa première liaison coupable, qui avait alors environ trois ans. Elle aimait cette enfant, et l’avait toujours gardée auprès d’elle. Ce fut pour moi un dépôt précieux et estimé ; et je me serais volontiers acquitté de ma charge au sens le plus strict, en veillant moi-même à son éducation, si la nature de nos situations l’avait permis ; mais je n’avais pas de famille, pas de foyer ; et ma petite Eliza fut donc placée à l’école. Je la voyais chaque fois que cela m’était possible, et après la mort de mon frère (qui a eu lieu il y a environ cinq ans, et qui m’a laissé la possession du domaine familial), elle est venue me voir fréquemment à Delaford. Je la faisais passer pour une parente éloignée ; mais je sais fort bien qu’on m’a en général soupçonné d’avoir avec elle un lien de parenté beaucoup plus proche. Il y a maintenant trois ans (elle venait d’atteindre sa quatorzième année) que je l’ai retirée de l’école pour la confier à la garde d’une femme fort respectable, habitant le Dorsetshire, et à qui l’on avait confié quatre ou cinq autres jeunes filles d’un âge sensiblement analogue, et, pendant deux ans, j’ai eu tout lieu d’être satisfait de sa situation. Mais, au mois de février dernier, voilà près d’un an, elle disparut soudain. Je l’avais autorisée (imprudemment, comme la suite l’a révélé), sur son désir instant, à se rendre à Bath avec une de ses jeunes amies, qui accompagnait son père, lequel y allait pour sa santé. Je le connaissais comme un excellent homme, et j’avais bonne opinion de sa fille — meilleure qu’elle ne le méritait, car, gardant fort obstinément et à bien mauvais escient le secret, elle ne voulut rien dire, et ne donner aucune indication, bien qu’elle sût certainement tout. Lui, le père, homme bien intentionné, mais peu perspicace, ne put sincèrement, je crois, donner aucun renseignement, car il était généralement resté enfermé à la maison, cependant que les jeunes filles se promenaient par la ville et faisaient les connaissances qu’il leur plaisait ; et il essaya de me convaincre, aussi foncièrement qu’il en était convaincu lui-même, que sa fille n’était mêlée en rien à l’affaire. Bref, je ne pus rien apprendre, si ce n’est qu’elle était partie ; tout le reste, pendant huit longs mois, fut laissé aux conjectures. Ce que j’ai pensé, ce que j’ai craint, on peut se l’imaginer ; et aussi ce que j’ai souffert.

— Juste ciel ! s’écria Elinor, se peut-il ? Se peut-il que Willoughby… ?

— La première nouvelle que j’aie reçue d’elle, reprit-il, m’est parvenue dans une lettre qu’elle m’a adressée, en octobre dernier. On me l’a fait suivre de Delaford, et je l’ai reçue le matin même de notre excursion projetée à Whitwell ; et ce fut là la raison pour laquelle j’ai quitté si brusquement Barton, ce qui, j’en suis sûr, a dû, sur le moment, sembler étrange à tout le monde, et, je le crois, a froissé d’aucuns. Mr. Willoughby était bien loin de s’imaginer, je le suppose, lorsque son air me reprochait l’impolitesse dont je faisais preuve en troublant la partie projetée, que j’étais appelé au loin pour soulager quelqu’un qu’il avait rendu pauvre et misérable ; mais s’il l’avait su, à quoi cela eût-il servi ? Eût-il été moins gai et moins heureux sous les sourires de votre sœur ? Non ; il avait déjà accompli ce que ne ferait aucun homme capable de sympathie pour un autre être. Il avait abandonné la jeune fille, de la jeunesse et de l’innocence de laquelle il avait abusé, dans une situation de la plus grande détresse, sans foyer avouable, sans secours, sans amies, et l’avait laissée dans l’ignorance de son adresse ! Il l’avait quittée en promettant de revenir ; il ne revint, ni n’écrivit, ni ne la secourut.

— Voilà qui dépasse tout ! s’écria Elinor.

— Son caractère est maintenant étalé devant vous, — dépensier, dissolu, et pire que l’un et l’autre. Sachant tout cela, comme je le sais à présent depuis bien des semaines, — devinez ce que j’ai dû éprouver en voyant votre sœur aussi attachée à lui que jamais, et en recevant l’assurance qu’elle devait l’épouser ; devinez ce que j’ai dû éprouver, par amitié pour vous toutes ! Lorsque je suis venu vous voir la semaine dernière, et que je vous ai trouvée seule, je venais résolu à connaître la vérité, encore que je fusse hésitant sur ce qu’il faudrait faire quand elle serait connue. Ma conduite a dû vous paraître étrange à ce moment-là ; mais à présent vous la comprendrez. Permettre que vous soyez toutes trompées ainsi ; voir votre sœur… ! Mais que pouvais-je faire ? Je n’avais nul espoir d’intervenir avec succès ; et parfois je pensais que l’influence de votre sœur pourrait encore le racheter. Mais maintenant, après qu’il la traitée d’une façon si peu honorable, qui sait quels ont été les desseins qu’il nourrissait à son égard ? Toutefois, quels qu’ils aient été, elle pourra maintenant, — et sans doute le fera-t-elle — se tourner avec reconnaissance vers sa propre condition, lorsqu’elle la comparera à celle de ma pauvre Eliza, quand elle considérera la situation misérable et désespérée de cette pauvre fille, et se la représentera chargée d’une affection pour lui aussi forte, encore plus forte que la sienne, et l’esprit tourmenté par des reproches à sa propre adresse, qui devront l’accompagner toute sa vie. Assurément, il faudra que cette comparaison ait pour elle son utilité. Elle en sentira que ses propres souffrances ne sont rien. Elles ne proviennent de nulle inconduite, et ne peuvent entraîner aucun déshonneur. Au contraire, chacun de ses amis devra en sentir son amitié encore renforcée. La sympathie pour son malheur, et le respect pour la force d’âme avec laquelle elle le supporte, devront fortifier tout attachement. Usez-en à votre discrétion, toutefois, pour lui faire part de ce que j’ai dit. C’est vous qui devez le mieux savoir quel en sera l’effet ; mais si je n’avais pas cru sérieusement et du fond du cœur que cela pût être utile, et diminuer ses regrets, je ne me serais pas permis de vous importuner de ce récit de mes malheurs de famille, d’une relation qui a pu sembler avoir le dessein de me faire valoir aux dépens d’autrui.

Les remerciements d’Elinor succédèrent à ce récit, avec une sincérité reconnaissante, et accompagnés, aussi, de l’assurance qu’elle s’attendait à ce que la communication à Marianne de ce qui s’était passé lui procurât un avantage sensible.

— J’ai été plus peinée, dit-elle, par les efforts qu’elle a faits pour le justifier, que par tout le reste ; car cela lui irrite l’esprit plus que ne le pourra faire la conviction la plus parfaite de son indignité. À présent, bien qu’elle doive tout d’abord en souffrir énormément, je suis sûre qu’elle se sentira bientôt plus tranquille. Avez-vous jamais revu Mr. Willoughby, poursuivit-elle après un bref silence, depuis que vous l’avez quitté à Barton ?

— Oui, répondit-il gravement, je l’ai revu une fois. Une rencontre était inévitable.

Elinor, surprise par son attitude, le regarda avec inquiétude, en disant :

— Quoi ! Vous l’avez rencontré pour…

— Je ne pouvais le rencontrer de nulle autre manière. Eliza m’avait avoué, quoique bien à contre-cœur, le nom de son amant ; et quand il est revenu à Londres, moins de quinze jours après mon retour, nous nous sommes rencontrés sur rendez-vous, lui, pour défendre sa conduite, et moi, pour la punir. Nous en sommes sortis sans blessure, et c’est pourquoi cette rencontre ne s’est jamais ébruitée.

Elinor soupira en songeant à la nécessité imaginée de cet incident ; mais devant un homme et un soldat, elle n’osa pas le critiquer.

— Telle a été, dit le colonel Brandon, après un silence, la ressemblance malheureuse entre le sort de la mère et de la fille ! Et telle a été la façon imparfaite dont je me suis acquitté de ma mission de confiance !

— Est-elle encore à Londres ?

— Non ; dès qu’elle se fut remise de son accouchement, car je l’ai trouvée proche de sa délivrance, je l’ai envoyée, elle et son enfant, à la campagne, et c’est là qu’elle demeure.

Se souvenant peu après qu’il tenait probablement Elinor séparée de sa sœur, il mit fin à sa visite, après avoir reçu d’elle, à nouveau, les mêmes remerciements reconnaissants, et en la laissant toute pleine de compassion et d’estime envers lui.




  1. Les mariages s’effectuaient autrefois plus aisément — (en particulier, sans publications ni délai de résidence) — en Écosse qu’en Angleterre ; le village de Gretna Green, à quelques milles au nord de Carlisle, et juste au delà de la frontière, est resté célèbre par les mariages rapides qui s’y célébraient. Cette pratique a subsisté jusqu’en 1856. (N. du Tr.)
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