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Quelque inexplicables, cependant, que pussent paraître à toute la famille les circonstances de sa libération, il était certain qu’Edward était libre ; et à quoi serait employée cette liberté, c’est là un point qui fut facilement déterminé d’avance par tout le monde ; car, après avoir éprouvé par l’expérience, durant plus de quatre ans, les bienfaits de fiançailles imprudentes, nouées sans le consentement de sa mère, on ne pouvait espérer rien de moins, de sa part, en présence de leur échec, que la conclusion de fiançailles nouvelles.
Sa mission à Barton, à dire vrai, était fort simple. Il s’agissait simplement de demander à Elinor de l’épouser ; et, étant donné qu’il n’était pas absolument inexpérimenté en pareille matière, il pourrait sembler étrange qu’il se sentît aussi embarrassé, en l’espèce, qu’il l’était effectivement, — qu’il eût un tel besoin d’encouragement et d’air pur.
Combien de temps il lui fallut marcher, toutefois avant de prendre une résolution convenable, au bout de combien de temps il se présenta une occasion de la mettre à exécution, de quelle façon il s’exprima, et comment il fut reçu, — point n’est besoin de le conter en détail. Tout ce qu’il suffit de dire, le voici : — lorsqu’ils prirent tous place à table, à quatre heures, environ trois heures après son arrivée, il s’était assuré sa dame, il avait obtenu le consentement de la mère de celle-ci, et se trouvait non seulement dans l’état délicieux de l’amoureux, mais était encore, dans la réalité de la raison et de la vérité, l’un des hommes les plus heureux qui fussent. Sa situation était, en effet, plus qu’ordinairement joyeuse. Il avait bien autre chose que le triomphe banal de l’amour accepté, pour lui gonfler le cœur et retrouver son entrain. Il était libéré, sans aucun reproche dont on pût lui faire grief, d’une liaison qui était depuis longtemps son tourment, d’une femme qu’il avait depuis longtemps cessé d’aimer, — et il se trouvait élevé du même coup à cette sécurité auprès d’une autre, à laquelle il avait dû songer avec désespoir, aussitôt qu’il avait appris à la considérer avec quelque désir. Il était passé, non pas du doute ou de l’incertitude, mais de la détresse profonde, au bonheur ; et ce changement s’exprima par une gaieté authentique, débordante, et reconnaissante, telle que ses amies n’en avaient encore jamais vu chez lui.
Son cœur s’ouvrit à présent à Elinor, — il en confessa toutes les faiblesses, toutes les erreurs, et traita tout son amour de jouvenceau pour Lucy avec toute la dignité philosophique de ses vingt-quatre ans.
— Ce fut de ma part une inclination sotte et oiseuse, dit-il, due à mon ignorance du monde, et à mon manque d’occupation. Si ma mère m’avait donné quelque profession active quand on m’a retiré, à dix-huit ans, de chez Mr. Pratt, je crois — non, je suis sûr — que ce ne serait jamais arrivé ; car, bien que j’eusse quitté Longstaple avec ce que je croyais, à l’époque, une préférence absolument invincible pour sa nièce, si cependant j’avais eu alors quelque activité, quelque objet pour occuper mon temps et me tenir éloigné d’elle pendant quelques mois, j’aurais surmonté sans tarder cette affection imaginée, surtout en me mêlant davantage au monde, comme je l’aurais fait nécessairement en un cas pareil. Mais au lieu d’avoir quelque chose à faire, au lieu qu’on m’eût choisi une profession, ou permis d’en choisir une pour moi-même, je rentrai à la maison pour y rester dans l’oisiveté complète ; et pendant la première année qui suivit, je n’eus même pas l’occupation que m’eût donnée le fait d’appartenir à l’université, car je ne fus inscrit à Oxford que lorsque j’atteignis mes dix-neuf ans. Je n’avais donc absolument rien à faire, qu’à m’imaginer amoureux ; et comme ma mère ne rendait pas mon foyer agréable sous tous les rapports, — comme je n’avais pas d’ami, pas de compagnon, en mon frère, et ne me plaisais pas aux connaissances nouvelles, il n’y a rien eu que de naturel à ce que je fusse très souvent à Longstaple, où je me sentais toujours chez moi, et où j’étais sûr d’être le bienvenu ; aussi y ai-je passé la majeure partie de mon temps, de dix-huit à dix-neuf ans. Lucy m’apparut comme étant tout ce qu’il y a d’aimable et d’obligeant. Elle était jolie, aussi, — du moins, je le croyais, à l’époque ; et je connaissais si peu les autres femmes, que je ne pouvais faire de comparaisons, ni voir de défauts. Tout compte fait, donc, quelque sottes qu’aient été nos fiançailles, quelques sottes qu’elles se soient révélées depuis lors, j’espère qu’elles n’étaient pas, à cette époque, une folie invraisemblable, ni inexcusable.
Le changement que ces quelques heures avaient opéré dans l’esprit et le bonheur des Dashwood était tel, et d’une telle ampleur, qu’il leur promettait à toutes une nuit d’insomnie. Mrs. Dashwood, trop heureuse pour être à son aise, ne savait comment aimer suffisamment Edward ni louanger Elinor, — comment rendre suffisamment grâces de sa libération sans froisser sa délicatesse, ni comment, à la fois, leur donner le loisir de s’entretenir tous les deux sans retenue, tout en jouissant à l’envi de la vue et de la compagnie de l’un et de l’autre.
Marianne fut incapable d’exprimer son bonheur autrement que par des larmes. Les comparaisons persistaient à se produire, les regrets, à se présenter ; et sa joie, bien qu’elle fût sincère, comme son amour pour sa sœur, était d’un genre tel qu’elle ne lui donnait ni entrain ni paroles.
Quant à Elinor, comment décrire les sentiments qu’elle éprouvait ? Depuis l’instant où elle avait appris que Lucy était mariée à un autre, qu’Edward était libre, jusqu’à celui où il avait justifié les espoirs qui en étaient immédiatement résultés, elle avait passé tour à tour par tous les états d’âme, hormis la tranquillité. Mais, le second moment passé, — lorsqu’elle eut découvert que tout doute, toute inquiétude, étaient dissipés, — qu’elle eut comparé sa situation à ce qu’elle avait si récemment été, — qu’elle le vit honorablement libéré de ses engagements antérieurs, — qu’elle le vit à l’instant profiter de cette libération pour lui adresser ses hommages et lui déclarer une affection aussi tendre, aussi constante, qu’elle l’avait jamais supposée, — elle fut oppressée, elle fut submergée par sa propre félicité ; et, tout heureusement disposé que soit l’esprit humain à se familiariser facilement avec tout changement en mieux, il fallut plusieurs heures pour donner du calme à ses idées, ou quelque tranquillité à son cœur.
Edward se trouva à présent établi à la maisonnette au moins pour huit jours ; car quelles que fussent les obligations qu’il pouvait avoir par ailleurs, il était impossible que moins d’une semaine fût consacrée à jouir de la compagnie d’Elinor, ou suffît à dire la moitié de ce qu’il y avait à dire sur le passé, le présent, et l’avenir ; car, bien que fort peu d’heures passées au dur travail qui consiste à causer sans arrêt liquideront plus de sujets qu’il n’en peut véritablement en exister entre deux êtres raisonnables quelconques, il en va différemment des amoureux. Entre eux, aucun sujet n’est épuisé, aucune communication n’est même faite, qu’ils n’aient été effectués pour le moins à vingt reprises différentes.
Le mariage de Lucy, l’étonnement incessant et raisonnable chez eux tous, constitua, bien entendu, l’une des premières discussions entre les amoureux ; et la connaissance que possédait Elinor de chacun des intéressés faisait, à ses yeux, de cet événement l’un des plus extraordinaires et des plus inexplicables dont elle eût jamais entendu parler. Comment ils avaient pu nouer ensemble des relations, et par quel attrait Robert avait pu être incité à épouser une jeune fille de la beauté de laquelle elle l’avait elle-même entendu parler sans admiration aucune, — une jeune fille, qui plus est, déjà fiancée à son frère, et à cause de laquelle ce frère avait été renié par les siens, — voilà qui dépassait sa compréhension. Pour son cœur, c’était une affaire délicieuse ; pour son imagination, c’en était une ridicule ; mais pour sa raison, pour son jugement, c’était une énigme totale.
Edward ne put tenter une explication qu’en supposant que, s’étant peut-être rencontrés accidentellement, la vanité de l’un avait été à tel point travaillée par la flatterie de l’autre, que tout le reste en était graduellement résulté. Elinor se souvint de ce que lui avait dit Robert dans Harley Street, touchant son opinion de ce qu’eût pu accomplir sa propre médiation dans les affaires de son frère, si l’on s’était adressé à lui en temps utile. Elle le répéta à Edward.
— C’est bien là du Robert tout pur, fit-il immédiatement. Et il se peut, ajouta-t-il au bout de quelques instants, qu’il ait eu cela en tête au moment où ils ont noué connaissance. Et peut-être, au début, Lucy a-t-elle pu ne songer qu’à s’assurer ses bons offices en ma faveur. D’autres desseins ont pu naître par la suite.
Mais quant à savoir combien de temps ce commerce s’était poursuivi entre eux, voilà ce qu’il était aussi incapable qu’elle de discerner ; car à Oxford, où il avait préféré demeurer depuis son départ de Londres, il n’avait eu d’autre moyen de recevoir des nouvelles d’elle, que d’attendre celles qu’elle lui donnait elle-même, et ses lettres, jusqu’à la toute dernière, n’étaient ni moins fréquentes, ni moins affectueuses, que d’ordinaire. Il n’avait donc été préparé par le moindre soupçon, à ce qui s’en était suivi ; et lorsque enfin la chose lui fut brutalement révélée par une lettre de Lucy elle-même, il avait été quelque temps, croyait-il, à demi stupéfié entre l’émerveillement, l’horreur, et la joie d’une semblable délivrance. Il remit la lettre entre les mains d’Elinor :
« Monsieur, — Étant bien sûre d’avoir perdu depuis longtemps vos affections, je me suis crue libre d’octroyer les miennes à un autre, et je ne doute point d’être aussi heureuse avec lui que j’ai cru jadis pouvoir l’être avec vous ; mais je dédaigne d’accepter une main tandis que le cœur appartenait à une autre. Vous espère sincèrement heureux dans votre choix, et ce ne sera pas ma faute si nous ne sommes pas toujours bons amis, comme le rend convenable à présent notre proche parenté. Je peux dire sans crainte que je ne vous en veux pas, et je suis sûre que vous serez trop généreux pour nous faire du mal. Votre frère a entièrement gagné mes affections, et comme nous ne pouvions pas vivre l’un sans l’autre, nous revenons à l’instant de l’autel, et sommes maintenant en route pour Dawlish pour quelques semaines, — localité que votre cher frère est très curieux de voir ; mais ai cru bon de vous infliger tout d’abord ces quelques lignes, et resterai toujours
- » Votre amie et sœur bien intentionnée,
- » Lucy Ferrars.
» J’ai brûlé toutes vos lettres, et vous rendrai votre portrait à la première occasion. Prière de détruire mes griffonnages ; mais la bague, avec mes cheveux, vous pouvez les garder de bon cœur. »
Elinor la lut et la lui rendit sans aucun commentaire.
— Je ne vous demanderai pas votre opinion là-dessus en tant qu’exercice de style, dit Edward. Je n’aurais voulu, pour rien au monde, que vous vissiez une lettre d’elle, autrefois. Chez une sœur, c’est suffisamment pénible, mais chez une épouse ! Comme j’ai rougi en lisant les pages de son écriture ! Et je crois pouvoir dire que, depuis les six premiers mois de notre sotte… affaire, c’est là la seule lettre que j’aie jamais reçue d’elle, dont la substance ait compensé pour moi le défaut du style.
— De quelque façon que cela se soit produit, dit Elinor, au bout d’un silence, ils sont certainement mariés. Et votre mère s’est attiré un châtiment fort approprié. Les dispositions qu’elle a prises pour assurer à Robert une fortune indépendante, par ressentiment envers vous, lui ont donné la possibilité de faire son propre choix ; et elle a bel et bien octroyé à l’un de ses fils un appât de mille livres par an pour qu’il commette l’acte même pour l’intention duquel elle a déshérité l’autre. Elle ne sera guère moins froissée, je le suppose, du fait que Robert épouse Lucy, qu’elle ne l’eût été si vous l’aviez épousée, vous.
— Elle en sera plus froissée, car Robert a toujours été son préféré. Elle en sera plus froissée, et, d’après le même principe, elle lui pardonnera beaucoup plus tôt.
Quelle était présentement la situation de l’affaire entre eux, Edward n’en savait rien, car il n’avait encore tenté aucune communication avec personne de sa famille. Il avait quitté Oxford moins de vingt-quatre heures après l’arrivée de la lettre de Lucy, et, n’ayant en vue qu’un seul objectif, — la route la plus proche pour se rendre à Barton, — n’avait eu aucun loisir pour constituer un plan de conduite avec lequel cette route ne se trouvât pas posséder les liens les plus étroits. Il ne pouvait rien faire, tant qu’il ne serait pas assuré de son sort auprès de miss Dashwood ; et, par sa rapidité à rechercher ce sort, il est à supposer, en dépit de la jalousie dont avaient jadis été empreintes ses pensées à l’égard du colonel Brandon, — en dépit de la modestie avec laquelle il estimait ses propres mérites, et de la politesse avec laquelle il parlait de ses doutes, — que, dans l’ensemble, il ne s’attendait pas à une réception fort cruelle. Son rôle était, toutefois, de dire le contraire, et il le dit fort joliment. Ce qu’il pourrait dire à ce sujet, un an plus tard, c’est là une chose pour laquelle il faut s’en remettre à l’imagination des maris et des femmes.
Que Lucy eût certainement eu le dessein de tromper, de s’en aller avec un panache de malveillance à l’encontre d’Edward, dans le message dont elle avait chargé Thomas, voilà qui était parfaitement clair pour Elinor ; et Edward lui-même, à présent complètement renseigné sur son caractère, ne se fit pas scrupule de la croire capable de la dernière mesquinerie, quant à la malveillance gratuite. Bien que ses yeux eussent été ouverts depuis longtemps, même avant qu’il n’eût fait la connaissance d’Elinor, à l’ignorance de Lucy et au manque de générosité de certaines de ses opinions, il avait également imputé ces traits à son manque d’instruction ; et, jusqu’à ce que sa dernière lettre lui fût parvenue, il avait déjà cru qu’elle était une personne bien disposée, douée d’un bon cœur, et foncièrement attachée à lui. Il n’avait fallu rien de moins qu’une telle conviction pour l’empêcher de mettre fin à des fiançailles qui, bien avant que leur découverte n’eût suscité contre lui la colère de sa mère, avaient été pour lui une source continuelle d’inquiétude et de regrets.
— J’ai cru qu’il était de mon devoir, dit-il, quels que fussent mes sentiments, de lui laisser l’option de maintenir ou non les fiançailles, une fois que ma mère m’eut renié, et que je me trouvais, selon toute apparence, sans un ami au monde pour m’aider. Dans une telle situation, alors qu’il semblait qu’il n’y eût rien pour tenter la cupidité ou la vanité d’aucun être vivant, comment pouvais-je supposer, quand elle insistait si sérieusement, si chaleureusement pour partager mon sort, quel qu’il pût être, qu’elle y était incitée par autre chose que l’affection désintéressée ? Et même à présent, je ne puis comprendre pour quel motif elle a agi, ni quel avantage imaginé il pouvait y avoir pour elle à être enchaînée à un homme pour qui elle n’éprouvait pas la moindre affection, et qui ne possédait que deux mille livres au monde. Elle ne pouvait prévoir que le colonel Brandon me donnerait un bénéfice.
— Non, mais elle a pu supposer qu’il se produirait quelque chose en votre faveur ; que votre propre famille pourrait, le temps aidant, se radoucir. Et, en tout cas, elle ne perdait rien en prolongeant les fiançailles, car elle a démontré qu’elles n’enchaînaient ni son inclination, ni ses actes. Cette attache était certainement respectable, et lui valait probablement de la considération de la part de ses amis ; et s’il ne se présentait rien de plus avantageux, il valait mieux pour elle vous épouser, vous, que de rester fille.
Edward fut naturellement tout de suite convaincu que rien n’eût pu être plus naturel que la conduite de Lucy, ni plus évident en soi que le motif qui y avait présidé.
Elinor le gronda durement, comme les dames rabrouent toujours l’imprudence qui constitue pour elles un compliment, d’avoir passé tant de temps auprès d’elles à Norland, alors qu’il eût dû sentir sa propre inconstance.
— Votre conduite a certainement été fort coupable, dit-elle, car, — sans parler de ma conviction, — nos parents ont été ainsi complètement induits en erreur, au point d’imaginer et d’attendre ce qui, dans la situation où vous étiez alors, ne pouvait jamais être.
Il ne put que plaider l’ignorance de son propre cœur, et une confiance erronée dans la force de sa promesse de mariage.
— J’étais assez naïf pour croire que, parce que ma foi était engagée auprès d’une autre, il ne pouvait y avoir de danger à ce que je fusse avec vous ; et que la conscience de ma promesse devait me garder le cœur aussi sûr et aussi sacré que mon honneur. Je sentais bien que je vous admirais, mais je me disais que ce n’était que de l’amitié ; et jusqu’au moment où je me suis mis à faire des comparaisons entre vous et Lucy, je ne savais pas à quel point j’étais épris. Après cela, sans doute, j’ai effectivement eu tort de rester si longtemps dans le Sussex, et les arguments au moyen desquels je me suis rallié à la convenance d’agir ainsi n’ont rien de plus valable que ceux-ci : c’est un danger pour moi seul ; je ne fais de mal à personne, qu’à moi-même.
Elinor sourit, et hocha la tête.
Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu dans la maisonnette, car il désirait réellement, non seulement faire plus ample connaissance avec lui, mais avoir l’occasion de le convaincre qu’il ne lui en voulait plus, de lui donner la cure de Delaford.
— Bénéfice qu’à présent, dit-il, après des remerciements présentés avec autant de mauvaise grâce que l’ont été les miens sur le moment, il doit croire que je ne lui ai jamais pardonné de m’avoir offert.
Il se sentit lui-même étonné, à présent, de ne s’être jamais rendu sur place. Mais il s’était si peu intéressé à la question, qu’il devait toute la connaissance qu’il possédait sur la maison, le jardin, la terre assignée au bénéfice, l’étendue de la paroisse, la condition des terres, et le montant des dîmes, à Elinor elle-même, qui en avait tant appris de la bouche du colonel Brandon, et l’avait appris avec tant d’attention, qu’elle était entièrement maîtresse du sujet.
Il ne restait, après cela, entre eux qu’une seule question indécise, — une seule difficulté à surmonter. Ils étaient poussés l’un vers l’autre par l’affection mutuelle, avec l’approbation chaleureuse de leurs amis véritables ; la connaissance intime qu’ils avaient l’un de l’autre semblait rendre leur bonheur certain, — et il ne leur manquait que de quoi vivre. Edward possédait deux mille livres, et Elinor, mille, ce qui, avec le bénéfice de Delaford, constituait tout ce qu’ils pouvaient appeler leur bien ; car il était impossible que Mrs. Dashwood avançât quoi que ce fût, et ils n’étaient ni l’un ni l’autre tout à fait assez épris pour croire que trois cent cinquante livres par an leur fourniraient toutes les commodités de l’existence.
Edward n’était pas totalement privé de l’espoir de quelque changement favorable dans l’attitude de sa mère envers lui ; et c’est là-dessus qu’il comptait pour le complément de leur revenu. Mais Elinor ne comptait sur rien de tel ; car, puisqu’Edward serait toujours dans l’impossibilité d’épouser miss Morton, et puisque le fait de l’avoir choisie, elle, avait été désigné, dans le langage flatteur de Mrs. Ferrars, comme étant simplement un moindre mal que son choix de miss Steele, elle craignait que l’offense d’Edward n’eût d’autre effet que d’enrichir Fanny.
Environ quatre jours après l’arrivée d’Edward, le colonel Brandon fit son apparition, pour compléter la satisfaction de Mrs. Dashwood, et lui donner la dignité d’avoir, pour la première fois depuis qu’elle habitait Barton, plus de compagnie autour d’elle que n’en pouvait tenir la maison. Edward fut autorisé à retenir le privilège du premier occupant, et le colonel Brandon, en conséquence, partit à pied, chaque soir, reprendre son ancienne chambre au Park ; d’où il revenait d’ordinaire le matin, assez tôt pour interrompre le premier tête-à-tête des amoureux avant le déjeuner.
Une résidence de trois semaines à Delaford — où, pendant les heures de la soirée tout au moins, il avait peu de chose à faire, si ce n’est de calculer la disproportion entre trente-six et dix-sept — l’amenait à Barton dans un état d’esprit qui avait besoin de toute l’amélioration dans la mine de Marianne, de toute l’amabilité de son accueil, et de tout l’encouragement de la parole de sa mère, pour le rendre joyeux. Mais, au milieu de pareils amis, et de semblables flatteries, il se ranima véritablement. Nulle rumeur du mariage de Lucy ne lui était encore parvenue ; il ne savait rien de ce qui s’était passé, et les premières heures de sa visite furent, en conséquence, occupées à apprendre et à s’émerveiller. Tout lui fut expliqué par Mrs. Dashwood, et il trouva une nouvelle raison de se réjouir de ce qu’il avait fait pour Mr. Ferrars, puisqu’en fin de compte cela servait les intérêts d’Elinor.
Il serait superflu de dire que les gentlemen progressèrent dans la bonne opinion de leur connaissance mutuelle, car il n’en pouvait être autrement. Leur ressemblance quant aux bons principes et à l’intelligence, au caractère et à la façon de penser, eût probablement été suffisante à les unir d’amitié, sans aucune autre attraction ; mais le fait qu’ils fussent épris de deux sœurs, et de deux sœurs qui s’aimaient l’une l’autre, rendit cette affection mutuelle inévitable et immédiate, alors qu’elle eût pu, sans cela, attendre l’effet du temps et du jugement.
Les lettres de Londres, qui eussent, quelques jours auparavant, fait frémir sous leurs transports chacun des nerfs du corps d’Elinor, arrivèrent à présent, pour être lues avec moins d’émotion que de gaieté. Mrs. Jennings écrivit pour conter la merveilleuse histoire, pour donner cours à son honnête indignation à l’encontre de l’inconstante fille, et déverser sa compassion envers ce pauvre Mr. Edward, qui, elle en était sûre, avait été absolument féru de cette indigne coquine, et se trouvait maintenant, au dire de tout le monde, à Oxford, le cœur quasi brisé… « Je crois vraiment, poursuivait-elle, qu’on n’a jamais mené une affaire avec autant de ruse ; car ce n’est que deux jours auparavant, que Lucy est venue me voir et est restée deux heures à causer avec moi. Personne ne soupçonnait rien de l’affaire, pas même Nancy, qui, pauvre âme ! est venue chez moi en larmes le lendemain, en grand’peur des foudres de Mrs. Ferrars, et sans savoir, de plus, comment elle regagnerait Plymouth ; car Lucy, paraît-il, lui avait emprunté tout son argent avant qu’elle ne parte pour se marier, — tout exprès, à ce que nous supposons, pour pouvoir mener grand train, et la pauvre Nancy n’avait même pas sept shillings au monde, — alors j’ai été très contente de lui donner cinq guinées, pour la mener jusqu’à Exeter, où elle compte passer trois ou quatre semaines chez Mrs. Burgess, dans l’espoir, comme je le lui dis, de retrouver le docteur. Et je dois dire que la méchanceté de Lucy, à ne pas l’emmener avec eux dans la chaise de poste, dépasse tout. Pauvre Mr. Edward ! Je ne peux pas m’empêcher de penser à lui ; mais il faut que vous le fassiez venir à Barton, et que miss Marianne essaye de le consoler. »
Les accents de Mr. Dashwood étaient plus solennels. Mrs. Ferrars était la plus malheureuse des femmes, — la pauvre Fanny avait souffert des tourments, à cause de sa sensibilité, — et il considérait l’existence de l’une et de l’autre, sous un coup pareil, avec un émerveillement reconnaissant. L’offense de Robert était impardonnable, mais celle de Lucy était infiniment pire. Le nom de l’un et de l’autre ne devait plus jamais être prononcé devant Mrs. Ferrars ; et même si elle pouvait, par la suite, être amenée à pardonner à son fils, la femme de celui-ci ne pourrait jamais être reconnue comme sa fille, ni être autorisée à paraître devant elle. Le secret avec lequel tout avait été effectué entre eux grandissait énormément leur faute, car si quelque soupçon en avait effleuré les autres, on eût pris des mesures convenables pour empêcher le mariage ; et il conviait Elinor à se joindre à lui pour regretter que la promesse d’union entre Lucy et Edward n’eût pas été tenue, plutôt que de la voir ainsi devenue un moyen de répandre encore le malheur dans la famille. Il poursuivait ainsi :
« Mrs. Ferrars n’a encore jamais prononcé le nom d’Edward, ce qui ne nous surprend pas ; mais, à notre grand étonnement, nous n’avons pas reçu un seul mot de lui à cette occasion. Peut-être, toutefois, la crainte d’offenser le tient-elle silencieux, et je lui insinuerai donc, en lui envoyant un mot à Oxford, que nous croyons tous deux, sa sœur et moi, qu’une lettre de soumission convenable de sa part, adressée peut-être à Fanny, et qu’elle montrerait à sa mère, pourrait n’être pas mal venue ; car nous connaissons tous la tendresse du cœur de Mrs. Ferrars, et nous savons qu’elle ne désire rien autant que d’être en bons termes avec ses enfants. »
Ce paragraphe avait une certaine importance quant à l’avenir et à l’attitude d’Edward. Il le détermina à tenter une réconciliation, bien que ce ne dût point être exactement selon la façon qu’indiquaient leurs frère et sœur.
— Une lettre de soumission convenable ! répéta-t-il. Veulent-ils donc que j’implore !e pardon de ma mère en raison de l’ingratitude de Robert envers elle, et de son manquement à l’honneur envers moi ? Je ne puis faire de soumission ; je ne suis devenu ni humble, ni pénitent, par ce qui s’est passé. Je suis devenu très heureux, mais cela n’intéresserait pas. Je ne connais pas de soumission qu’il soit vraiment convenable pour moi de faire.
— Vous pouvez certainement demander à être pardonné, dit Elinor, parce que vous avez offensé ; et il me semble que vous pourriez maintenant vous hasarder au point de marquer quelque inquiétude pour avoir jamais contracté l’engagement qui vous a attiré la colère de votre mère.
Il reconnut qu’il le pourrait.
— Et quand elle vous aura pardonné, un peu d’humilité pourra peut-être convenir pour lui annoncer un second engagement, presque aussi imprudent, à ses yeux, que le premier.
Il n’avait rien à arguer à l’encontre de cette proposition, mais résistait encore à l’idée d’une lettre de soumission convenable ; aussi, pour lui faciliter la chose, comme il se déclarait beaucoup plus disposé à faire des concessions mesquines de vive voix que sur le papier, fut-il résolu qu’au lieu d’écrire à Fanny, il irait à Londres, et lui demanderait personnellement d’intervenir en sa faveur.
— Et si vraiment ils s’intéressent, dit Marianne, dans son nouveau rôle d’impartialité, à susciter une réconciliation, je croirai que John et Fanny eux-mêmes ne sont pas entièrement démunis de mérite.
Après que la visite du colonel Brandon se fut étendue à trois ou quatre jours seulement, les deux gentlemen quittèrent ensemble Barton. Ils devaient se rendre immédiatement à Delaford, afin qu’Edward pût avoir quelque connaissance personnelle de son foyer futur, et aider son protecteur et ami à décider des améliorations qui y étaient nécessaires ; et de là, après qu’il y aurait passé deux nuits, il devait poursuivre son voyage à Londres.