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Le Cœur et la Raison/50

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49 << Le Cœur et la Raison >>


CHAPITRE L


Après une résistance convenable de la part de Mrs. Ferrars, juste assez violente et assez ferme pour la préserver du reproche qu’elle paraissait toujours avoir peur d’encourir, – le reproche d’être trop aimable, – Edward fut admis en sa présence et reconnu de nouveau comme son fils.

Mrs. Ferrars s’efforça d’abord, raisonnablement de le dissuader, par tous les arguments en son pouvoir, d’épouser miss Dashwood, – elle lui dit qu’il aurait en la personne de miss Morton une femme de rang plus élevé et de fortune plus considérable, et renforça cette affirmation en faisant remarquer que miss Morton était la fille d’un noble possédant trente mille livres, alors que miss Dashwood n’était que la fille d’un simple gentleman, et n’en possédait pas plus de trois ; mais lorsqu’elle constata que, tout en reconnaissant parfaitement la vérité de ses arguments, il n’était nullement disposé à se laisser guider par eux, elle estima que le plus sage, d’après l’expérience du passé, était de se soumettre, – et, en conséquence après un délai peu aimable qu’elle devait à sa propre dignité, et qui servit à empêcher tout soupçon de bienveillance, elle promulgua son décret de consentement au mariage d’Edward et d’Elinor.

Il y eut ensuite à examiner ce qu’elle s’engagerait à faire pour augmenter leur revenu : et là, il apparut nettement que, bien qu’Edward fût à présent son fils unique, il n’était nullement l’aîné ; car, alors que Robert était irrévocablement doté de mille livres par an, il n’y eut pas la moindre objection à ce qu’Edward entrât dans les ordres pour en recevoir deux cent cinquante tout au plus ; et rien ne fut promis, ni pour le présent ni pour l’avenir, au delà des dix mille livres qui avaient été la part de Fanny.

C’était là, toutefois, tout ce qui était désiré, et plus qu’il n’en était attendu, de la part d’Edward et d’Elinor ; et Mrs. Ferrars elle-même, par ses excuses équivoques, parut être la seule personne surprise de ce qu’elle ne donnât pas davantage.

Assurés ainsi d’un revenu bien suffisant pour leurs besoins, ils n’eurent rien à attendre, après qu’Edward eut été investi du bénéfice, que l’aménagement de la maison, à laquelle le colonel Brandon, plein d’un désir empressé d’être agréable à Elinor, apportait des améliorations considérables ; et après avoir attendu quelque temps qu’elles fussent terminées – et avoir éprouvé, comme d’usage, mille déceptions et délais, provenant des lenteurs inexplicables des ouvriers. – Elinor, comme d’usage, contrevint à la première résolution définitive, de ne se marier que lorsque tout serait prêt, et la cérémonie eut lieu dans l’église de Barton au début de l’automne.

Le premier mois après leur mariage fut passé auprès de leur ami, au Manoir, d’où ils purent surveiller l’avancement des travaux du presbytère, et tout ordonner à leur goût, sur place ; ils purent choisir des papiers de tenture, projeter des bosquets, et inventer une courbe du terrain. Les prophéties de Mrs. Jennings, bien qu’un peu entremêlées, furent réalisées dans l’ensemble ; car elle put rendre visite à Edward et à sa femme, dans leur presbytère, dès la Saint-Michel, et elle trouva en Elinor et son mari, croyait-elle vraiment, l’un des couples les plus heureux qui fussent au monde. En vérité, ils n’avaient rien à désirer, que le mariage du colonel Brandon et de Marianne, et un pâturage un peu meilleur pour leurs vaches.

Dès qu’ils furent installés, ils reçurent la visite de presque tous leurs parents et amis. Mrs. Ferrars vint inspecter le bonheur qu’elle avait presque honte d’avoir autorisé ; et les Dashwood eux-mêmes firent la dépense d’un voyage depuis le Sussex pour leur faire honneur.

— Je ne dirai pas que je suis déçu, ma chère sœur, dit John, tandis qu’ils se promenaient ensemble, un matin, devant la grille de Delaford House ; ce serait exagéré, car tu as certainement été l’une des jeunes femmes les plus fortunées du monde, les choses étant ce qu’elles sont. Mais j’avoue que j’aurais grand plaisir à appeler le colonel Brandon « frère ». Son domaine ici, sa situation, sa maison, tout dans un tel état convenable et excellent ! Et ses bois ! Je n’ai vu nulle part dans le Dorsetshire de plus belles grumes qu’il ne s’en dresse maintenant sur le coteau de Delaford ! Et bien que, peut-être, Marianne puisse ne pas sembler être exactement la personne propre à l’attirer, je crois pourtant qu’il serait en tout point convenable que tu les eusses souvent chez toi comme invités, maintenant, car comme le colonel Brandon paraît bien de vos intimes, nul ne peut prévoir ce qui pourra arriver, — car, quand les gens se trouvent souvent réunis, et voient peu d’autres personnes… et il sera toujours en ton pouvoir de la faire valoir avantageusement, et ainsi de suite ; bref, tu pourrais tout aussi bien lui procurer une occasion. Tu me comprends.

Mais bien que Mrs. Ferrars vînt effectivement les voir, et les traitât toujours avec le simulacre d’une affection convenable, ils n’eurent jamais l’insulte de sa faveur et de sa préférence réelles. Ces avantages étaient dûs à la folie de Robert et à la ruse de sa femme ; et ils leur furent acquis avant que de nombreux mois se fussent écoulés. La sagacité égoïste de cette dernière, qui avait dès l’abord attiré Robert dans la difficulté, fut le principal instrument qui l’en délivra ; car l’humilité respectueuse de Lucy, ses attentions assidues, et ses flatteries incessantes, dès que se présenta la moindre occasion de les exercer, réconcilièrent Mrs. Ferrars avec le choix de Robert, et la rétablirent complètement dans ses bonnes grâces.

Toute la conduite de Lucy en cette affaire, et la prospérité qui en résulta, peuvent donc être montées en épingle comme un exemple fort encourageant de ce que peut faire une attention sérieuse et incessante à l’intérêt personnel, de quelques obstacles que son chemin puisse se voir encombré, pour s’assurer tous les avantages de la fortune, sans autre sacrifice que celui du temps et de la conscience. Quand Robert avait pour la première fois cherché à faire la connaissance de Lucy, et lui avait rendu visite, à titre privé, dans Bartlett’s Buildings, ç’avait été seulement dans le dessein que lui avait imputé son frère. Il se proposait simplement de lui persuader de renoncer à cette promesse de mariage ; et comme il ne pouvait y avoir autre chose à surmonter que l’affection des deux parties, il comptait naturellement qu’un ou deux entretiens régleraient l’affaire. Sur ce point, toutefois, et sur ce point seul, il se trompait ; car, bien que Lucy lui eût bientôt donné l’espoir que son éloquence la convaincrait, le temps aidant, il fallait toujours une autre visite, une autre conversation, pour obtenir cette conviction. Il s’attardait toujours quelques doutes dans son esprit lorsqu’ils se séparaient, doutes qui ne pouvaient être dissipés que par un nouvel entretien d’une demi-heure avec lui. La présence de Robert était ainsi assurée, et le reste suivit son cours. Au lieu de parler d’Edward, ils en vinrent peu à peu à parler de Robert, — sujet sur lequel il avait toujours plus à dire que sur tout autre, et pour lequel elle ne tarda pas à trahir un intérêt égal même au sien ; et, bref, il devint rapidement évident à l’un et à l’autre qu’il avait entièrement supplanté son frère. Il fut fier de sa conquête, fier de jouer un tour à Edward, et très fier de se marier dans l’intimité, sans le consentement de sa mère. Ce qui s’ensuivit immédiatement, on le sait. Ils passèrent quelques mois, dans le plus grand bonheur, à Dawlish ; car elle avait de nombreux parents et de vieilles connaissances à qui il lui convenait de tourner le dos, — et il traça plusieurs plans de maisonnettes magnifiques ; et, retournant de là à Londres, ils se procurèrent le pardon de Mrs. Ferrars, grâce au simple expédient de le demander, — projet qu’à l’instigation de Lucy, elle adopta. Le pardon, tout d’abord, comme il était raisonnable, certes, ne s’étendit qu’à Robert ; et Lucy, qui n’avait eu aucune obligation envers la mère de celui-ci, et n’avait donc pu en transgresser aucune, demeura encore quelques semaines impardonnée. Mais la persévérance dans l’humilité d’attitude, et les messages, dans lesquels elle se condamnait elle-même pour l’offense de Robert, et exprimait sa gratitude de la malveillance avec laquelle elle était traitée, lui procurèrent avec le temps l’attention hautaine qui la vainquit par son amabilité, et l’amena peu après, par des étapes rapides, au plus haut degré d’affection et d’influence. Lucy devint aussi nécessaire à Mrs. Ferrars que Robert ou que Fanny ; et, alors qu’Edward ne fut jamais cordialement absous pour avoir jadis eu l’intention de l’épouser, et qu’Elinor, bien qu’elle lui fût supérieure par la fortune et par la naissance, était citée comme une intruse, elle fut considérée en toutes choses, et toujours ouvertement reconnue, comme une enfant préférée. Ils s’installèrent à Londres, reçurent une aide fort libérale de Mrs. Ferrars, entretinrent avec les Dashwood les meilleures rapports imaginables ; et mettant à part les jalousies et la malveillance qui subsistèrent continuellement entre Fanny et Lucy, et auxquelles leurs maris s’associèrent tout naturellement, ainsi que les fréquents désaccords de ménage entre Robert et Lucy eux-mêmes, rien ne pouvait surpasser l’harmonie dans laquelle ils vécurent tous ensemble.

Ce qu’Edward avait fait pour perdre son droit d’aînesse, voilà qui eût pu être pour bien des gens une énigme à élucider, et ce que Robert avait fait pour en hériter les eût pu déconcerter encore davantage. Ce fut toutefois un arrangement justifié par ses effets, sinon dans sa cause ; car rien n’apparut jamais dans le genre de vie de Robert, ni dans ses paroles, pour donner un soupçon de regret, chez lui, quant au montant de son revenu, soit pour déplorer qu’il en restât trop peu pour son frère, soit pour estimer qu’il en avait lui-même trop ; et si l’on pouvait juger Edward d’après l’accomplissement empressé de ses devoirs dans tous leurs détails, d’après un attachement croissant envers sa femme et son foyer, et d’après la gaieté régulière de son humeur, on eût pu le supposer non moins satisfait de son sort, non moins libre de tout désir d’en changer.

Le mariage d’Elinor la sépara aussi peu de sa famille qu’il était raisonnablement possible de le prévoir sans rendre complètement inutile la maisonnette de Barton ; car sa mère et ses sœurs passèrent beaucoup plus de la moitié de leur temps auprès d’elle. Mrs. Dashwood agissait d’après des motifs de politique aussi bien que de plaisir, dans !a fréquence de ses visites à Delaford ; car son désir de rapprocher l’un de l’autre Marianne et le colonel Brandon n’était guère moins sérieux, bien qu’il fût plutôt plus généreux, que ne l’avait exprimé John. C’était là, maintenant, le projet qu’elle chérissait. Toute précieuse que lui fût la compagnie de sa fille, elle ne désirait rien tant que d’en abandonner la jouissance constante à son ami estimé, et c’était également le désir d’Edward et d’Elinor, de voir Marianne établie au Manoir. Ils avaient tous le sentiment des chagrins du colonel et de leurs propres obligations, et Marianne, de consentement général, devait en être la récompense commune.

Avec une semblable conspiration contre elle, — avec une connaissance aussi intime de la bonté du Colonel, — avec une conviction de son affection sincère pour elle-même, qui enfin, mais longtemps après qu’elle fût apparente pour tous les autres, éclata à ses yeux, — que pouvait-elle faire ?

Marianne Dashwood était née en vue d’un dessein extraordinaire. Elle devait découvrir la fausseté de ses propres opinions, et agir, par sa conduite, à l’encontre de ses maximes préférées. Elle devait triompher d’une affection conçue à l’âge avancé de dix-sept ans, et, sans autre sentiment supérieur à une forte estime et à une vive amitié, donner volontairement sa main à un autre ! — cet autre étant un homme qui avait souffert non moins qu’elle, sous l’effet d’un amour antérieur, — un homme que, deux ans auparavant, elle avait considéré comme trop vieux pour se marier, et qui recherchait encore la sécurité hygiénique d’un gilet de flanelle !

Mais c’est ainsi qu’il en fut. Au lieu de choir en sacrifice à une passion irrésistible, comme elle s’était jadis follement flattée de s’y attendre, — au lieu de rester même pour toujours auprès de sa mère, et de trouver ses seuls plaisirs dans la retraite et dans l’étude, comme, plus tard, dans son jugement plus calme et plus sobre, elle avait résolu de le faire, — elle se trouva, à dix-neuf ans, se soumettant à de nouvelles affections, s’initiant à des devoirs nouveaux, placée dans un foyer nouveau, — épouse, maîtresse d’une famille, et patronesse d’un village.

Le colonel Brandon était à présent aussi heureux que tous ceux qui l’aimaient le mieux estimaient qu’il méritait de l’être ; en la personne de Marianne il fut consolé de toutes ses afflictions passées ; son affection et sa compagnie rendirent à son esprit l’animation, et à son humeur, la gaieté ; et le fait que Marianne trouvât son propre bonheur en constituant le sien, voilà qui était également la conviction et la joie de chacun de ses amis observateurs. Marianne ne pouvait jamais aimer à demi ; et son cœur entier devint, avec le temps, aussi attaché à son mari qu’il l’avait jadis été à Willoughby.

Willoughby ne put apprendre le mariage de Marianne sans un serrement de cœur ; et son châtiment fut, peu après, complet, par le pardon volontaire de Mrs. Smith, qui, exposant pour motif de sa clémence son mariage avec une femme de caractère, lui donna lieu de croire que, s’il s’était conduit honorablement envers Marianne, il eût pu être à la fois heureux et riche. Point n’est besoin de douter de la sincérité avec laquelle il se repentit de son inconduite, qui entraîna ainsi sa propre punition ; non qu’il pensât longtemps avec envie au colonel Brandon, ni avec regret à Marianne. Mais qu’il fût à jamais inconsolable, — qu’il ait fui le monde, ou contracté une habituelle humeur sombre, ou qu’il soit mort de chagrin, — il n’y faut point compter, car il n’en fit rien. Il vécut pour se démener, et fréquemment pour s’amuser. Sa femme n’était point toujours de mauvaise humeur, ni son foyer toujours inconfortable ; et il trouva une mesure non négligeable de félicité domestique dans son élevage de chevaux et de chiens, et dans la chasse sous toutes ses formes.

Il conserva toujours pour Marianne, toutefois, – en dépit de son manque de courtoisie à survivre à la perte de la jeune fille, – cette nette affection qui l’intéressait à tout ce qui lui advenait, et faisait d’elle sa norme secrète de perfection chez les femmes ; et mainte beauté en herbe se vit ravaler par lui, plus tard, comme ne supportant pas la comparaison avec Mrs. Brandon.

Mrs. Dashwood eut la sagesse de rester dans la maisonnette, sans tenter d’aller s’établir à Delaford ; et heureusement pour Sir John et pour Mrs. Jennings, lorsque Marianne leur fut enlevée, Margaret avait atteint un âge éminemment convenable pour danser, et non point fort inacceptable du fait qu’on lui supposât un amoureux.

Il y eut entre Barton et Delaford ces rapports constants que devait naturellement dicter une forte affection familiale ; et au nombre des mérites et des bonheurs d’Elinor et de Marianne, qu’on ne range pas comme le moins considérable le fait que, quoiqu’elles fussent sœurs, et habitassent presque à portée de vue l’une de l’autre, elles pouvaient vivre sans querelle entre elles et sans occasionner de froid entre leurs maris.





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