| 8 | << | Le Cœur et la Raison | >> | 10 |
Les Dashwood étaient à présent installées à Barton dans des conditions de confort raisonnables. La maison et le jardin, avec tous les objets qui les environnaient, étaient maintenant devenus familiers ; et elles se livraient de nouveau, avec beaucoup plus de plaisir que Norland n’avait pu en offrir depuis la perte de leur père, aux occupations qui avaient donné à Norland la moitié de ses charmes. Sir John Middleton, qui leur fit visite tous les jours au cours de la première quinzaine, et qui n’était pas habitué à voir beaucoup d’activité chez lui, ne put dissimuler sa stupéfaction en les trouvant toujours occupées.
Leurs visiteurs, à l’exception de ceux de Barton Park, n’étaient pas nombreux ; car, en dépit des prières instantes de Sir John qui insistait pour qu’elles fréquentassent davantage les gens du voisinage, et ne cessait de leur donner l’assurance que sa voiture était toujours à leur disposition, l’indépendance de caractère de Mrs. Dashwood surmonta son désir de compagnie pour ses enfants, et elle refusa résolument de rendre visite à toute famille trop éloignée pour qu’elle pût s’y rendre à pied. Peu nombreuses étaient celles qui pouvaient être classées ainsi ; et parmi elles, toutes n’étaient point accessibles. À environ un mille et demi de la maisonnette, le long de la vallée étroite et serpentante d’Allenham, qui faisait suite à celle de Barton, ainsi qu’il a été décrit précédemment, les jeunes filles avaient découvert, dès l’une de leurs premières promenades, un manoir ancien, d’aspect respectable, qui, en leur rappelant quelque peu Norland, avait frappé leur imagination, et leur avait fait désirer de le connaître davantage. Mais elles avaient appris, après s’être renseignées, que son propriétaire, vieille dame d’excellente réputation, était, malheureusement, trop infirme pour se mêler au monde, et ne bougeait jamais de chez elle.
Toute la campagne environnante abondait en promenades magnifiques. Les collines élevées, qui les invitaient, de presque toutes les fenêtres de la maisonnette, à rechercher le plaisir exquis de l’air sur leurs sommets, étaient un dérivatif heureux, lorsque la boue des vallées plus basses leur interdisait leurs beautés supérieures ; et c’est vers l’une de ces collines que Marianne et Margaret portèrent leurs pas, par une matinée mémorable, attirées par le soleil intermittent d’un ciel de giboulées, et incapables de supporter plus longtemps la réclusion qu’avait occasionnée la pluie continuelle des deux journées précédentes. Le temps n’était pas assez tentant pour faire quitter aux deux autres leur crayon et leur livre, en dépit de la déclaration de Marianne, qui assura que la journée serait durablement belle, et que tous les nuages menaçants seraient écartés de leurs collines ; et les deux jeunes filles se mirent donc en route ensemble.
Elles gravirent gaiement les coteaux, savourant leur propre pénétration chaque fois qu’elles apercevaient le ciel bleu ; et lorsqu’elles recevaient en plein visage les bouffées stimulantes d’un vent violent de suroît, elles prenaient en pitié les craintes qui avaient empêché leur mère et Elinor de prendre part à des sensations aussi délicieuses.
— Y a-t-il un bonheur au monde, dit Marianne, supérieur à celui-ci ? Margaret, nous allons nous promener ici au moins pendant deux heures.
Margaret acquiesça, et elles poursuivirent leur chemin contre le vent, lui résistant avec un plaisir rieur pendant encore une vingtaine de minutes, lorsque soudain les nuages se rassemblèrent au-dessus de leur tête, et une pluie battante les fouetta en plein visage. Chagrinées et surprises, elles furent obligées, quoique à contre-cœur, de faire demi-tour, car il n’y avait pas d’abri plus proche que leur propre maison. Il leur restait pourtant une consolation, à laquelle l’exigence du moment donnait une bienséance plus qu’habituelle : c’était de redescendre en courant à toute vitesse le flanc escarpé de la colline qui conduisait tout droit à la barrière du jardin.
Elles se mirent en route. Marianne prit d’abord les devants, mais un faux pas la fit soudain choir à terre, et Margaret, incapable de s’arrêter pour lui venir en aide, fut emportée involontairement, et atteignit sans encombre le pied de la colline.
Un gentleman portant un fusil, avec deux chiens d’arrêt qui gambadaient autour de lui, passa, montant la côte, à quelques toises de Marianne, lorsqu’elle fut victime de son accident. Il posa son fusil et s’élança à l’aide de la jeune fille. Elle s’était relevée, mais elle s’était tordu le pied dans sa chute, et elle pouvait à peine se tenir debout. Le gentleman offrit ses services, et, percevant que la modestie de Marianne lui faisait décliner ce que sa situation rendait nécessaire, la prit dans ses bras sans plus de délai, et l’emporta au bas du coteau. Puis, traversant le jardin, dont la barrière avait été laissée ouverte par Margaret, il l’emporta tout droit dans la maison, où Margaret venait d’arriver, et ne la lâcha pas avant de l’avoir assise dans un fauteuil du petit salon.
Elinor et sa mère se levèrent, stupéfaites devant leur entrée, et tandis que leurs yeux, à toutes deux, demeuraient fixés sur lui avec un étonnement manifeste et une secrète admiration que suscitait également son aspect, il s’excusa de son intrusion en en rapportant la cause, d’une façon si franche et si gracieuse que sa personne, qui était d’une beauté peu commune, reçut de sa voix et de son expression un surcroît de charme. Même s’il avait été vieux, laid et vulgaire, la gratitude et l’amabilité de Mrs. Dashwood eussent été assurées par tout acte d’égard envers son enfant ; mais l’influence de la jeunesse, de la beauté et de l’élégance donna à cette action un intérêt qui répondait à ses sentiments.
Elle le remercia mainte et mainte fois, et, avec une douceur d’abord qui ne la quittait jamais, l’invita à s’asseoir. Mais il s’y refusa, car il était sale et mouillé. Mrs. Dashwood le pria alors de lui faire connaître de qui elle était l’obligée. Son nom, répondit-il, était Willoughby, et il habitait présentement Allenham, d’où il espérait qu’elle lui permettrait d’avoir l’honneur de venir lui faire visite le lendemain pour prendre des nouvelles de Miss Dashwood. Cet honneur lui fut accordé avec empressement, après quoi il partit, pour se rendre encore plus intéressant, sous une forte pluie.
Sa beauté virile et sa grâce plus que commune furent à l’instant le thème de l’admiration générale, et les rires que sa galanterie suscita à l’encontre de Marianne reçurent, de ses attraits extérieurs, une vigueur toute particulière. Marianne elle-même en avait moins vu, de sa personne, que toutes les autres, car la confusion qui lui avait empourpré le visage lorsqu’il l’avait prise dans ses bras pour la soulever de terre, avait dérobé chez elle toute faculté de le regarder après qu’ils étaient entrés dans la maison. Mais elle l’avait suffisamment vu pour se joindre à toute l’admiration des autres, et avec une vigueur qui ornait toujours ses louanges. Par sa personne et par son air, il était à la hauteur de ce que l’imagination de Marianne avait toujours tracé pour le héros d’une histoire préférée ; et il y avait, dans le fait qu’il l’eût emportée jusqu’à la maison avec si peu de formalisme préliminaire, une rapidité de pensée qui lui recommandait tout particulièrement cette action. Chacune des circonstances qui s’y rapportaient était intéressante. Son nom sonnait bien, sa résidence était dans leur village préféré, et elle découvrit bien vite que, de tous les accoutrements virils, une veste de chasse est le plus seyant. Son imagination se donna libre cours, ses réflexions furent agréables, et la douleur d’une cheville foulée fut oubliée.
Sir John vint les voir aussitôt qu’un intervalle de beau temps, ce matin-là, lui permit de sortir ; et, l’accident de Marianne lui ayant été conté, on lui demanda avidement s’il connaissait un gentleman du nom de Willoughby à Allenham.
— Willoughby ! s’écria Sir John ; comment, il est dans la région ? Mais voilà une bonne nouvelle ! Je vais aller jusque chez lui demain et l’inviter à dîner pour jeudi.
— Vous le connaissez donc ? dit Mrs. Dashwood.
— Si je le connais ! Mais comment donc ! Voyons, il vient par ici tous les ans.
— Et quel genre de jeune homme est-ce ?
— Le meilleur garçon qui ait jamais existé, je vous l’assure. Il tire fort convenablement, et il n’y a pas en Angleterre de cavalier plus hardi.
— Est-ce donc là tout ce que vous pouvez dire en sa faveur ? s’écria Marianne d’un ton indigné. Mais quelles sont ses façons, quand on le connaît plus intimement ? Quels sont ses occupations, ses talents, son génie ?
Sir John fut assez intrigué.
— Sur mon âme, dit-il, je ne le connais pas beaucoup sous ce jour-là ; mais c’est un garçon agréable, qui a bon caractère, et il possède un pointer noir qui est bien la petite chienne la plus gentille que j’aie jamais vue. L’avait-il sortie aujourd’hui ?
Mais Marianne ne fut pas plus capable de le satisfaire quant à la couleur du chien d’arrêt de Mr. Willoughby qu’il n’avait pu lui décrire les nuances de son esprit.
— Mais qui est-il ? dit Elinor. D’où vient-il ? Possède-t-il une maison à Allenham ?
Sur ce point, Sir John put donner des renseignements plus certains ; et il leur dit que Mr. Willoughby n’avait pas de propriété à lui dans la région ; qu’il n’y résidait que lorsqu’il était en visite chez la vieille dame d’Allenham Court, qui était sa parente, et des biens de qui il devait hériter ; il ajouta :
— Oui, oui, il constitue certes une bonne prise, je puis vous l’affirmer, miss Dashwood ; il possède en outre un joli petit domaine à lui, dans le Somersetshire ; et si j’étais de vous, je ne le céderais pas à ma sœur cadette, malgré toute cette histoire de dégringolade en descendant la côte. Il ne faut pas que miss Marianne s’attende à avoir tous les hommes pour elle seule. Brandon va être jaloux, si elle n’y fait attention.
— Je ne crois pas, dit Mrs. Dashwood avec un sourire de bonne humeur, que Mr. Willoughby sera incommodé par les tentatives de l’une ou l’autre de mes filles en vue d’en faire ce que vous appelez une bonne prise. Ce n’est pas là un emploi en vue duquel elles ont été élevées. Les hommes sont bien en sécurité auprès de nous, quelque riches qu’ils soient. Toutefois, je suis contente de constater, d’après ce que vous dites, que c’est un jeune homme convenable, et dont la connaissance ne sera pas indésirable.
— C’est bien, à ce que je crois, le meilleur garçon qui ait jamais vécu, répéta Sir John. Je me souviens qu’à Noël dernier, lors d’une petite sauterie, au Park, il a dansé de huit heures jusqu’à quatre heures, sans s’asseoir une seule fois.
— Vraiment ? s’écria Marianne, les yeux étincelants. Et avec élégance, avec entrain ?
— Oui ; et il a été debout dès huit heures, pour aller courre le gibier.
— Voilà ce qui me plaît ; c’est là ce que doit être un jeune homme. Quelles que soient ses occupations, son ardeur n’y devrait connaître nulle modération, et ne lui laisser aucune sensation de fatigue.
— Oui, oui, je vois ce qu’il en est, dit Sir John ; je vois ce qu’il en est. Voilà que vous allez vous mettre à entreprendre sa conquête, et vous ne penserez plus à ce pauvre Brandon.
— C’est là une expression, Sir John, dit Marianne avec chaleur, qui me déplaît particulièrement. J’abhorre toutes les formules banales qui se proposent d’être spirituelles ; et « entreprendre la conquête d’un homme », et « jeter son dévolu » sont les plus odieuses de toutes. Leur tendance est grossière et peu généreuse ; et si la construction en a jamais pu être estimée adroite, il y a beau temps que toute l’ingéniosité en a été détruite.
Sir John ne comprit guère cette réprimande, mais il rit d’aussi bon cœur que s’il l’avait comprise, puis il répondit :
— Oui, vous n’en manquerez pas, de conquêtes, j’en suis persuadé, d’un côté ou de l’autre ! Pauvre Brandon ! Il est déjà tout à fait épris, et il vaut bien la peine que vous jetiez votre dévolu sur lui, je peux vous l’affirmer, en dépit de toutes ces dégringolades et de ces chevilles foulées.