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Le Cahier bleu

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Le Cahier bleu
written by Ludwig Wittgenstein, translated by User:Archibald
Traduction et notes[1] de The Blue Book placées sous licence CC-BY-NC



QU’est-ce que la signification[2] d'un mot ?

Attaquons-nous à cette question en demandant en premier lieu ce qu'est une explication de la signification d'un mot ; à quoi ressemble l'explication d'un mot ?

La manière dont nous aide cette question est analogue à la manière dont la question « comment mesure-t-on la longueur ? » nous aide à comprendre le problème « qu'est-ce que la longueur ? ».

Les questions « Qu'est-ce que la longueur ? », « Qu'est-ce que la signification ? », « Qu'est-ce que le nombre un ? » etc., produisent en nous une crampe mentale. Nous sentons que nous ne pouvons rien désigner pour y répondre, et pourtant nous devons désigner quelque chose. (Nous sommes confrontés à l'une des grandes sources de la confusion philosophique : un substantif nous fait chercher une chose qui lui corresponde).

Demander en premier lieu « Qu'est-ce qu'une explication de la signification ? » a deux avantages[3]. Vous devez en un sens ramener la question « qu'est-ce que la signification ? » ici-bas[4]. Car, assurément, pour comprendre la signification de la signification, vous devez aussi comprendre la signification de « explication de la signification ». En gros : « Demandons-nous ce qu'est l'explication de la signification, car, quelle que soit cette explication, ce sera la signification. » L'étude de la grammaire de l'expression « explication de la signification » vous apprendra quelque chose sur la grammaire du mot « signification » et vous guérira de la tentation de chercher alentour un objet que vous pourriez appeler « la signification ».

Ce que l'on appelle généralement « explications de la signification d'un mot » peut, très grossièrement, être divisé en définitions verbales et ostensives. On verra plus tard en quel sens cette division n'est qu'une approximation provisoire (et qu'il en soit ainsi est un point important). La définition verbale, nous renvoyant d'une expression verbale à une autre, ne nous conduit, en un sens, pas plus loin. Avec la définition ostensive, cependant, nous paraissons nous approcher plus réellement de l'apprentissage de la signification.

Nous nous heurtons maintenant à une difficulté qui est que de nombreux mots de notre langue semblent ne pas avoir de définitions ostensives ; p. ex. pour des mots comme « un », « nombre », « non », etc.

Question : la définition ostensive a-t-elle besoin elle-même d'être comprise ? — La définition ostensive peut-elle être mal comprise ?

Si la définition explique la signification d'un mot, il n'est assurément pas essentiel que vous ayez pu entendre le mot auparavant. C'est l'affaire de la définition ostensive de lui donner une signification. Expliquons alors le mot « tove »[5] en désignant un crayon et en disant « ceci est tove[6] ». (Au lieu de « ceci est tove », j'aurais pu dire ici « Ceci est appelé "tove" ». Je fais cette remarque pour écarter, une fois pour toutes, l'idée que les mots d'une définition ostensive prédiquent quelque chose du défini ; la confusion entre la phrase « ceci est rouge », attribuant à quelque chose la couleur rouge, et la définition ostensive « ceci est appelé "rouge" »). Maintenant, la définition ostensive « ceci est tove » peut être interprétée de toute sorte de manière. Je vais donner quelques unes de ces interprétations en utilisant des mots anglais[7] d'un usage bien établi. La définition peut être interprétée comme signifiant :

« Ceci est un crayon »,
« Ceci est rond »,
« Ceci est du bois »,
« Ceci est un »,
« Ceci est dur », etc. etc.

On pourrait objecter à cet argument[8] que toutes ces interprétations présupposent une autre forme verbale[9]. Et cette objection est importante si, par « interprétation », nous ne voulons signifier que « traduction dans une forme verbale ». — Permettez-moi de donner quelques précisions qui pourront rendre cela plus clair. Demandons-nous quel est notre critère quand nous disons que quelqu'un a interprété la définition ostensive d'une manière particulière. Supposez que je donne à un Anglais la définition ostensive « ceci est ce que les Allemands appellent "Buch" ». Alors, dans la grande majorité des cas en tout cas, le mot anglais « book » viendra à l'esprit de l'Anglais. Nous pouvons dire qu'il a interprété « Buch » comme signifiant « book ». Le cas sera différent[10] si, p. ex., nous désignons une chose qu'il n'a jamais vu auparavant en disant : « Ceci est un banjo ». Peut-être le mot « guitare » lui viendra-t-il à l'esprit, ou peut-être aucun mot mais l'image d'un instrument similaire, ou peut-être rien du tout. Supposons alors que je lui donne l'ordre « prenez un banjo parmi ces choses. » S'il prend ce que nous appelons un « banjo », nous pouvons dire « il a donné au mot "banjo" l'interprétation correcte » ; s'il prend un autre instrument ― « il a interprété "banjo" comme signifiant "instrument à cordes" ».

Nous disons « il a donné au mot "banjo" telle ou telle interprétation », et nous sommes enclins à supposer un acte d'interprétation précis derrière l'acte de choisir[11].

Notre problème est analogue au suivant :

Si je donne à quelqu'un l'ordre « rapportez-moi une fleur rouge de ce pré », comment peut-il savoir quelle sorte de fleur apporter, alors que je ne lui ai donné qu'un mot ?

La réponse que l'on pourrait suggérer en premier lieu est qu'il s'en va chercher une fleur rouge en transportant une image rouge dans son esprit et qu'il la compare avec les fleurs pour voir laquelle a la couleur de l'image[12]. Il y a bien une telle manière de chercher, et il n'est pas du tout essentiel que l'image que nous utilisons soit une image mentale. En fait, le processus peut être le suivant : je porte un diagramme[13] associant des noms et des carrés colorés. Quand j'entends « rapportez-moi etc. », je déplace mon doigt dans le diagramme, du mot « rouge » à un certain carré, et je m'en vais chercher une fleur qui a la même couleur que le carré. Mais ce n'est pas la seule manière de chercher et ce n'est pas la manière habituelle. Nous allons, regardons autour de nous, marchons jusqu'à une fleur et la cueillons, sans la comparer à quoi que ce soit. Afin de voir que le processus d'obéir à l'ordre est de ce genre, considérez l'ordre « imaginez une tache rouge ». Dans ce cas, vous n'êtes pas tenté de penser que vous devez avoir imaginé, avant d'obéir, une tache rouge pour vous servir d'exemple[14] pour la tache rouge que l'on vous a ordonné d'imaginer.

Maintenant, vous pourriez demander : interprétons-nous les mots avant d'obéir à l'ordre ? Et dans certains cas vous trouverez que vous faites quelque chose que l'on pourrait appeler interpréter avant d'obéir, dans d'autres cas non.

Il semble y avoir certains processus mentaux déterminés liés au fonctionnement du langage, processus sans lesquels le langage ne peut fonctionner. Je parle des processus de compréhension et de signification. Les signes de notre langage semblent morts sans ses processus mentaux ; et il pourrait sembler que l'unique fonction des signes est de provoquer de tels processus et que ce sont là les choses auxquelles nous devons vraiment nous intéresser. Ainsi, si l'on vous demande ce qu'est la relation entre un nom et la chose qu'il nomme, vous serez enclin à répondre que la relation est une relation psychologique, et peut-être qu'en disant cela vous pensez en particulier au mécanisme de l'association. ― Nous sommes tentés de penser que l'action du langage est constituée de deux parties : une partie inorganique, le maniement des signes, et une partie organique, que nous pourrions appeler comprendre les signes, leur donner une signification, les interpréter, les penser. Cette dernière activité semble avoir lieu dans un milieu étrange, l'esprit ; et le mécanisme de l'esprit, dont, semble-t-il, nous ne comprenons pas vraiment la nature, peut produire des effets que ne peut produire aucun mécanisme matériel. Ainsi, p. ex., une pensée (qui est un tel processus mental) peut être en accord ou en désaccord avec la réalité ; je peux penser à un homme qui n'est pas présent ; je peux l'imaginer, "le signifier" par une remarque que je fais à son propos, même s'il est à des milliers de kilomètres ou mort. « Quel étrange mécanisme, pourrait-on dire, doit être le mécanisme du désir si je peux désirer ce qui n'arrivera jamais ».

Il y a un moyen d'éviter, au moins en partie, l'apparence occulte des processus de pensée, c'est de remplacer dans ces processus toute activité de l'imagination par des actes de regarder les objets réels. Ainsi, au moins dans certains cas, quand j'entends le mot « rouge » en le comprenant, peut-il paraître nécessaire qu'une image rouge soit devant les yeux de mon esprit. Mais pourquoi ne pourrais-je substituer la vision d'un morceau de papier rouge à l'imagination d'une tache rouge ? L'image visuelle sera seulement plus vive. Imaginez un homme portant toujours dans sa poche une feuille de papier sur laquelle les noms des couleurs sont coordonnés à des taches de couleurs. Vous pourriez dire que ce serait une gêne de porter une telle table d'échantillons sur vous, et que nous utilisons toujours, au lieu de cela, le mécanisme d'association. Mais ce n'est pas pertinent ; et, dans de nombreux cas, ce n'est même pas vrai. Si, par exemple, on vous ordonne de peindre une nuance particulière de bleu appelée « bleu de Prusse », vous pourriez devoir utiliser une table pour vous guider du mot « bleu de Prusse » à l'échantillon de cette couleur qui vous servira d'exemplaire.

Nous pourrions très bien, pour nos fins, remplacer chaque processus d'imagination par un processus de vision d'un objet, ou par sa peinture, son dessin ou sa modélisation ; et chaque processus de se parler à soi-même par un processus de parler à haute voix ou d'écriture.

Frege raille la conception formaliste des mathématiques en disant que les formalistes confondent la chose sans importance, le signe, avec la chose importante, la signification. Certainement, les mathématiques ne traitent pas de traits sur un bout de papier. L'idée de Frege pourrait être formulée ainsi : les propositions des mathématiques, si elles n'étaient que des combinaisons de traits, seraient mortes et totalement inintéressantes, alors qu'elles possèdent de toute évidence une sorte de vie. Et l'on pourrait dire la même chose, bien sûr, de n'importe quelle proposition : sans une signification, ou sans la pensée, une proposition serait une chose totalement morte et triviale. Et il semble en outre qu'aucun ajout de signe inorganique ne puisse rendre une proposition vivante. La conclusion que l'on en tire est que ce que l'on doit ajouter aux signes morts pour rendre une proposition vivante est quelque chose d'immatériel qui possède des propriétés différentes de tout simple signe.

Mais si nous devons nommer ce qui est la vie du signe, nous dirons que c'est son utilisation.

Si la signification du signe (en gros, ce qui a de l'importance à propos du signe) est une image construite dans notre esprit quand nous voyons ou entendons le signe, alors adoptons tout d'abord la méthode que nous venons de décrire en remplaçant cette image mentale par un objet visible extérieur, p. ex. une image peinte ou modélisée. Pourquoi alors le signe écrit avec cette image peinte devrait-il être vivant, si le signe écrit seul est mort ? — En fait, aussitôt que vous pensez au remplacement de l'image mentale par, disons, une image peinte, et aussitôt que l'image perd ainsi son caractère occulte, elle cesse de paraître donner quelque vie que ce soit à la phrase.

Notes

  1. Cette traduction est en cours de réalisation. Cela signifie notamment que certains choix de traduction ne sont actuellement pas définitifs et qu'ils seront certainement revus ultérieurement. Le texte édité ici doit donc pour le moment être considéré comme un premier jet défectueux et nous espérons pouvoir parvenir à une traduction honnête au terme de ce travail. À cette traduction, nous joignons quelques commentaires ; il ne s'agit pas d'interprétations très élaborées, mais, compte tenu de la présentation souvent difficile à saisir des idées de Wittgenstein, d'éclaircissements modestes destinés à aider le lecteur s'il en ressent le besoin. Ces commentaires seront eux-aussi amenés à évolués.
  2. meaning : sens, signification.
  3. L'énoncé de ces deux avantages n'est peut-être pas très clair : d'une part, en posant la question, on évite les dérives de la question « qu'est-ce que la signification d'un mot ? » ; d'autre part, en y répondant, on répond en même temps à cette dernière question.
  4. i.e. au lieu de chercher la signification dans des réalités de type platonicien.
  5. Mot sans signification en anglais. (Note du traducteur.)
  6. "This is tove" : on traduit par « ceci est tove ». La traduction « ceci tove » pourrait permettre d'éviter la confusion signalée par Wittgenstein ci-après entre l'attribution d'une qualité (« ceci est tove ») et la désignation de la définition ostentive (« ceci tove », « ceci est ce que l'on appelle "tove" »). Mais, puisque Wittgenstein souligne lui-même cette confusion, nous avons choisi la traduction qui conserve le mieux cette ambiguïté.
  7. Mots que nous traduisons bien entendu en français.
  8. L'argument et l'objection ne sont pas faciles à discerner. L'argument semble être que la définition ostensive ne définit rien du tout, puisqu'il est toujours possible de l'interpréter de toute sorte de manière ; mais, dans ce cas, l'argument paraît similaire à l'objection, puisque l'objection consiste à remarquer que la définition ostensive doit finalement se ramener à la définition verbale, utilisant des mots qui précèdent toute définition ostensive et qui permettent de lui donner une forme verbale du type : « tove » est un crayon rond, en bois, dur, etc. ; interpréter consisterait donc à traduire une expresion verbale (« tove ») dans une autre (« un crayon, etc. »). On peut alors penser que l'argument est plutôt que la définition ostensive se compose d'une liste indéfinie de définitions ostensives.
  9. Nous traduisons ainsi, pour le moment, « word-language ».
  10. Dans le premier car, un mot a été remplacé par une autre forme verbale.
  11. Si l'interprétation n'est qu'une traduction dans une forme verbale, ce que semble suggérer ici Wittgenstein est que nous serons sans cesse renvoyés d'une expression verbale à une autre ; pour prendre le bon instrument ou tout autre instrument, la personne ne s'est donc sans doute pas contentée de faire une traduction dans une autre forme verbale. Le problème analogue qui va suivre rend ce point plus manifeste.
  12. Ce que suggère cette première réponse, c'est que la compréhension de la signification d'un mot n'est pas réductible à une traduction dans une autre forme verbale : il faut une image associée au mot, que cette association soit retenue et présente à l'esprit, il faut faire une comparaison entre une image et des réalités sensibles et reconnaître la réalité qui correspond à l'image associée au mot.
  13. On traduit ainsi, pour le moment, le mot « chart », pour signifier une représentation visuelle organisant des informations, carte ou tableau. Nous veillerons par la suite à trouver une meilleure traduction.
  14. pattern : modèle, patron, échantillon, motif.
  • Texte original :
SemiPD-icon.svg This work is in the public domain in countries where the copyright term is the author's life plus 60 years or less, but may still be copyrighted in the USA and some countries in Europe. It is the responsibility of the user to determine whether the works are in the public domain in his or her respective country.
  • Traduction :
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