| IV - Propriété | << | Le Comique et son rapport à la liberté d’expression | >> | VI - Responsabilité |
V - Communauté
Bien que le comique soit subjectif et singulier, il relève de pratiques partagées. J. Bouveresse insiste sur le caractère social du rire chez Freud : "Le rêve est une production psychique typiquement asociale et qui ne vise en aucune façon à l'intelligibilité. Il est normalement incompréhensible pour celui qui l'a et sans intérêt pour les autres. Or, il est au contraire essentiel pour le mot d'esprit de pouvoir être partagé et de ne comporter que des obstacles à la compréhension qui sont supposés pouvoir être surmontés aisément par ceux auxquels il s'adresse" (Dire et ne rien dire). Le comique rend l'inédit compréhensible et permet la reconnaissance de l'inconnu. Que le comique doive être compréhensible justifie le rôle de l'observateur dans l'attribution de la propriété comique. Que le comique puisse faire allusion à des choses incompréhensibles n'est pas exclus si la portée implicite du comique est prise en compte.
1 - Les conventions
Au problème de la relation entre la forme et la matière s'ajoute celui de la conscience individuelle à la conscience commune pour former le savoir objectif. Une expression correcte évoque une forme commune. Toutefois, son référent matériel et son locuteur restent individuels. Le point de vue monadique de chacun s'appuie sur un consensus, une définition commune des choses, une norme pour expliquer et comprendre. Une activité artistique communicable réinvestit la synthèse de l'expérience personnelle et du savoir commun. Le comique reste fidèle aux symboles établis. Il propose un excès de sens plutôt qu'une lacune. La singularité ne peut s'exprimer qu'à l'intérieur de l'expression commune.
La séparation entre le privé et le public se retrouve dans le domaine communautaire. Une pratique est commune à plusieurs personnes. Des pratiques communes différentes sont assumées par la personne. La société est le théâtre des conflits entre communautés. La personnalité assume des héritages problématiques. Le point de vue du comique commun peut donc être compris de deux façons : soit de façon interne, lorsque plusieurs types comiques coexistent dans l'individu, si par exemple celui-ci mêle comique de mot et comique de situation ; soit de façon externe, au sens où différents types comiques cohabitent dans la société. Le sujet intègre des pratiques typiques communes et objectives. Cet héritage est renouvelé par chacun à l'occasion de son actualisation. La communication des points de vue externe et interne permet le jeu entre la tradition et l'invention. Le comique reste lié à quelques formes instituées de comique pour pouvoir être partagé. Mais la prise en charge singulière des modèles communs implique un travail inédit de recomposition qui, s'il est reconnu, peut apporter un nouveau modèle.
Une situation comique ne peut être analysée et comprise qu'en tant qu'elle constitue un exemple plus ou moins éloigné d'une forme comique instituée, d'une forme d'humour particulière. Il se peut que des aspects méconnus des formes comiques reconnues apparaissent. Mais quiconque fait preuve d'une forme d'humour personnelle peut néanmoins perpétuer, qu'il le sache ou non, un héritage humoristique donné. Ce problème de la filiation de l'inédit, de la convenance de l'impertinence, est un des problèmes centraux soulevés par la question du comique et de son rapport à la liberté d'expression. L'individu intègre des types comportementaux comiques variés et relatifs à certains milieux. Les types comiques subjectifs deviennent logiquement variés plutôt que culturellement concurrents. Le comique n'est pas destiné à exprimer les particularismes, il n'est pas ésotérique. Les types de comique expriment des ressemblances de famille suffisamment relatives pour accueillir de nouvelles formes. L'action comique s'appuie donc sur des catégories comiques distinctes et culturellement variables. Cependant, l'investissement singulier dans cette action permet la recomposition libre et volontaire de ces catégories.
Le point de vue interne tend à dégager un sens universel du comique en s'intéressant au sujet. Ainsi, l'anticonformisme ou la provocation, la satire, l'absurde, évoquent la contrariété. L'approche externe, quoique liée à celle interne, pose des problèmes de traduction et de transposition : la manifestation comique reste fortement subordonnée à son support symbolique. Il y a des plaisanteries faisant allusion à des programmes télévisés qui peuvent être incompréhensibles à qui ne possède pas de télévision. Même après s'être fait expliquer l'allusion, il manque des éléments d'expérience personnelle nécessaires à l'effet comique. Les problèmes de la communauté sont ceux du relativisme culturel et de la marginalité. L'approche philosophique de la variété comique doit permettre de réduire leur différence, non pour en atténuer la diversité, mais pour en dégager la commune nécessité.
Le modèle général permettant d'aborder le rire comme phénomène collectif consiste à l'analyser comme un phénomène partagé de neutralisation de l'affect. Plus généralement, selon R. Escarpit, une suspension d'évidence affective, morale ou philosophique motive le comique (L'Humour). Freud aborde cette émancipation en terme de transgression de convention. C'est donc la diversité des conventions qui explique la relativité des causes du rire. La transgression en général relève d'homologies repérables. Le processus reste toujours à peu près le même. Dans l'ensemble, l'humour procède d'une transgression du bon sens et du sens commun. L'imagination comique modifie les conceptions communes. Avec un peu d'attention, il apparaît que le comique suspend artificiellement certains jugements qui d'habitude sont attachés à certaines expériences.
Les hommes et les sociétés forment des ensembles complexes irréductibles à des êtres unicellulaires ou à des masses homogènes. Ce n'est qu'en vertu de distinctions épistémiques que le même homme est considéré comme unique, balinais ou humain. Bien qu'ontologiquement aucune société ne soit simple, épistémologiquement, comme le font les anthropologues, deux types de société peuvent être distingués. Les sociétés simples sont les communautés qui tolèrent la singularité et la différence. Les sociétés complexes sont des ensembles de collectivités rigides et instrumentales. Les sociétés simples sont proches de l'allégresse joyeuse qui accompagne les gestes fonctionnels de la vie. Mais là où s'impose une stratification plus complexe, à une grande échelle, avec une dimension réglée des tâches et des castes, le comique paraît codé. Les sociétés complexes sont divisées en classes séparées par les jargons et les pratiques. Les comiques restent spécifiques aux groupes, alors que dans les sociétés simples le même comique est largement partagé et le rire facilement contagieux. Les sociétés complexes présentent l'inconvénient, lorsque la communication est coupée entre certains de ses membres, de cultiver des formes d'humour ésotériques. Dans une société simple, chacun peut profiter de l'humour d'autrui.
Le seuil de tolérance du comique est conventionnellement fixé. Au-delà d'une certaine limite, le comique suscite l'indignation ; en deçà, l'indifférence. Le comique, qui résulte souvent d'un décalage entre manière et matière, réussit lorsque ce décalage reste acceptable. Les sociétés joyeuses restent attentives à l'entropie apparente de la vie. Les sociétés austères imposent une structure contraignante, fonctionnelle et abstraite dont la rigidité s'oppose à l'exaltation comique. Une société sérieuse impose un type de comportement auquel il est difficile de ne pas obéir. Mais si les différences surprennent sans scandaliser et ne provoque rien de plus que des sourires, alors la société n'est plus ni intolérante ni indifférente.
Le fait de ne pas être de simples automates dépend et de la diversité du tissu social et de celle du caractère. La société forme un ensemble composite d'opinions et d'émotions divergentes. La présence propre à chacun se décèle dans l'expérience et dans la façon que chacun à de s'affirmer. Elle suffit à indiquer l'humanité réfractaire à son instrumentalisation par les autres. La manifestation de la conscience singulière amène à distinguer entre éducation et manipulation. Une conscience parvient à maturité par un dressage destiné à réguler sans la censurer la personnalité, à lui donner les moyens de son autonomie. La pédagogie fournit le moyen de mener une vie juste et libre. La démagogie est prohibitive et aliénée à une conception homogène de la justice. Les influences sont multiples et parfois contradictoires. Les plus convaincantes ne sont pas nécessairement les plus justes ; ni les plus justes, les plus convaincantes. Les meilleurs influences sont celles qui, au lieu de s'imposer, s'offrent au choix de chacun.
Si la loi d'un strict déterminisme social ne peut être établie, il est cependant possible de noter la façon dont les individus communient. "Le rire commun, avance G. Bataille, suppose l'absence d'une véritable angoisse, et pourtant il n'a pas d'autre source que l'angoisse". Les institutions imposent une censure sévère autour de sujets délicats dans la culture (mort, sexualité). Elles doivent parfois relâcher leur étau pour permettre aux sujets de sublimer leurs angoisses. C'est en insistant sur le caractère fictif des œuvres que certaines d'entre elles, bien que manifestement immorales, finissent par être tolérées. De telle sorte que les ouvrages licencieux ou subversifs, et néanmoins reconnus pour leur qualité artistique, se trouvent assimilés par la culture officielle. La philosophie dans le boudoir a pénétré dans les bibliothèques où Sade dialogue avec les conventions. La fiction nous délivrerait-elle des entraves de la morale ? Ne délivre-t-elle pas un sens qu'un propos plus raisonnable interdirait ? Le comique est un remède contre l'angoisse. Il permet d'exprimer, sans trop choquer, ce qui est communément réprimé. La fiction et le jeu autorisent donc l'expression de ce qui autrement devrait rester inexprimé. C'est donc un grand pouvoir vis-à-vis des conventions que détient le comique ou l'artiste, car il lui est permis de les éprouver, non pour les détruire, mais pour qu'elles soient justifiées.
2 - L'intersubjectivité
Dans le domaine intrasubjectif, par types comiques il faut entendre les différentes formes comiques qui relèvent de coutumes et de pratiques particulières, comme les pratiques du calembour, du mot d'esprit ou de l'ironie. Les types intrasubjectifs subsistent en chacun et ne sont pas rigoureusement spécifiques à une communauté. Ce sont les traits communs à toutes les formes contingentes de comique sans lesquels elles n'existeraient pas.
Les différents types comiques se trouvent exemplifiés par les diverses occurrences comiques, de même que les inventions grammaticales illustrent imperceptiblement des figures de la rhétorique. Ces types comiques existent potentiellement sous différents rapports chez chacun, de la même façon que chacun est potentiellement capable d'alterner l'usage des idiomes populaires et savants. Chacun peut actualiser des types différents de comique. Cette actualisation est singulière proportionnellement aux types de dispositions plus ou moins possédées par chacun. L'expression comique n'est envisageable que si l'individu exploite les conditions du comique d'une façon qui lui est propre.
Le problème de la liberté d'expression comique recoupe celui du rapport de la production littéraire aux normes du discours et aux conventions. La question de la liberté de s'exprimer a une portée aussi bien cognitive que politique et éthique. Peut-on parler comme on veut de n'importe quoi ? Peut-on se jouer de tout ? Peut-on rire de tout ? Ces questions où le verbe "pouvoir" exprime à la fois une capacité et une permission conduisent à réfléchir plus spécifiquement à la notion de comique. Le comique libère sans marginaliser. Il reste tolérable. Il s'agit donc de déterminer les conditions de possibilité symboliques du comique et sa finalité avec ses conséquences sur la société.
Lorsque quelque chose de comique à lieu, il n'est pas nécessaire ou aisément possible de définir de quel comique il s'agit. Toutefois, c'est plutôt le tragique qui est le plus réfractaire à la taxinomie, puisqu'il est l'expression inconsciente et asociale de l'individu. Il ne peut d'ailleurs être décomposé en espèce autant que le comique. En effet, ce dernier reste catégorisable du fait de présenter une ouverture vers autrui, du fait de tendre à produire un effet comme celui de ridiculiser les vaniteux. Mais le comique, bien qu'intelligible et partagé, garde du tragique l'aspect original et novateur. Il faut un certain temps et sans doute exercer une certaine violence avant de pouvoir établir à quelle catégorie appartient un phénomène comique. Car le comique introduit la surprise dans le sérieux de la vie et distrait de sa monotonie. L'insolite est également la substance du tragique. Seulement, il est caractéristique de la forme et du sujet dans le comique et caractéristique du contenu et de l'objet dans le tragique. Dans le comique, cette distraction est obtenue par l'interférence exceptionnelle d'une série d'événement ou de schèmes interprétatifs. Le plaisir comique vient d'une surprise artificiellement provoquée et non uniquement d'un événement hasardeux. Le tragique est singulier et naturel ; le sérieux, général et conventionnel ; le jeu comique, intermédiaire. La conscience tragique subit son incapacité à conceptualiser catégoriquement un événement. La conscience comique réagit à cela en conceptualisant à outrance sans souci de réalisme.
Les types comiques se différencient par rapport au sérieux. La caractérisation des types de comique réclame l'adoption d'un point de vue sérieux et imperméable à la contagion comique. La loufoquerie est un comique prenant l'apparence du sérieux. La dérision, à l'inverse, donne une apparence comique au sérieux. Une occurrence comique propose un rapport inaccoutumé au sérieux. C'est une modification du sérieux. Il faut noter qu'un événement comique peut convoquer plusieurs types de comique soit compatibles soit concurrents. Comiques de situation et de mot, ironie et humour noir, peuvent être tout à fait complémentaires, mais le clownesque et le pince sans rire s'opposent. Du reste, du contraste entre deux personnages antinomiques peut naître le comique. Le comique se nourrit de contrastes. Les mariages de l'humour et du ridicule ou de l'austérité et de la maladresse sont du meilleur effet. Le comique figure les oppositions et les contrastes qui n'apparaissent comme tels qu'au point de vue sérieux en perdant de leur vigueur. Rendre la contradiction explicite en atténue le comique. L'ouverture logique du comique est telle que les contradictions n'apparaissent pas, comme pour le sérieux, impossibles.
La transposition linguistique permet des effets parodiques. Le comique valorise aussi bien les contrastes entre personnages qu'entre plusieurs interprétations possibles d'un même phénomène ou qu'entre la forme et le contenu d'une expression. Le burlesque traite de sujets graves en adoptant une forme triviale. L'héroï-comique attribut un comportement précieux à des personnages de basse condition. L'anomalie du comique est supérieure à celle du tragique. Elle s'apparente à l'étonnement philosophique, lequel naît du contraste entre le sujet et l'objet ou l'apparence et l'être. Le tragique reste objectif et tient plutôt du dérèglement ontologique (catastrophes, conflits). Le contraste comique est un contraste entre concepts et non entre le réel et le concept.
Dans le champ intersubjectif, dans la société, les différents groupes coexistent et s'opposent semblablement. Les contradictions internes sont abolies par l'adhésion à une famille de pensée. Au contraire, assumer des avis divergents permet d'embrasser plusieurs courants de pensée, plusieurs perspectives. L'acclimatation, l'intégration dans une communauté, suppose l'abolition des contradictions internes propres à l'individu. Mais la disparition de ces contradictions, le manque d'avoir à résoudre des problèmes, rend inapte à côtoyer les communautés incompatibles. Les individus aveugles quant à leur propres contradictions sont bien souvent fanatiques et réagissent sans humour à ce qui s'écarte de leur modèle. Le sens de l'humour permet aux autres d'accepter les différences.
Bien que les mœurs diffèrent et s'opposent par endroit, chacun se laisse facilement convaincre d'obéir aux lois élémentaires d'une société commune, tout comme les langues, malgré leurs particularités irréductibles, sont traduisibles les unes dans les autres. Par conséquent, puisque la langue en général peut être étudiée sans en trahir aucune, l'essence du comique, à savoir sa forme générale ou ses conditions de possibilité, doit pouvoir être saisie au-delà de la diversité des phénomènes comiques. L'analyse du comique doit joindre son essence à son exceptionalité. La démarche est la même en esthétique qu'en éthique, lorsque l'unité républicaine accueille la diversité des mœurs ; ou qu'en logique, lorsque la cohérence grammaticale est commune aux diverses langues. La recherche de principes généraux ne doit pas interdire la diversité mais au contraire l'autoriser. Une juste détermination des principes du comique doit conduire à en tolérer toutes les manifestations sans craindre de se laisser abuser par des idéologues déguisés en animateur.
Il semblerait que l'essence du rire soit en parti d'exprimer justement une contrariété entre des essences. Le grotesque se situe entre le beau et le laid, l'humour noir entre le bien et le mal, l'ironie entre le vrai et le faux. Or, ce qui ne se laisse aucunement réduire à la totalité est l'individualité. Le comique se rapporte à l'individuel. Est drôle ce qui revêt un caractère surprenant. Certes, le comique consacré ne semble plus avoir grand chose d'extraordinaire. Il est tout au plus divertissant. Néanmoins, le comique reste principalement plus approprié que le sérieux pour exprimer l'individuel. Bien qu'abstrait, le comique indique la limite de l'abstraction, la contradiction des essences par rapport au concret singulier réfractaire au jeu abstrait des opposés et antérieur au principe de contradiction. Le comique n'est pas uniquement issu de la conscience d'une chose singulière et surprenante. C'est également le résultat du partage d'une exception construite, maîtrisée et animée par une intention tacite.
L'individu tient sa puissance de la totalité à laquelle il s'affronte plutôt que de s'y unir. De cette façon apparaît sa vitalité propre. Mais l'affirmation de soi dans l'acte créateur ne peut, sans risquer la folie, quitter le domaine de l'intelligible. Souvent, le scandale provoqué par l'impertinent apparaît rétrospectivement bienvenu ; il gagne au fil du temps en pertinence. Le comique autorise un renouvellement immédiat. L'originalité sans comique est lente à s'imposer. Le comique a pour effet de faire comprendre des choses inhabituelles qui autrement seraient longues à transmettre sans ellipses.
L'unité de la science est souhaitable mais non celle de l'homme, bien que ce soit en droit parfois bénéfique pour dénoncer l'inégalité. Plus précisément, il n'est pas désirable que les communautés et les personnes antagonistes s'entre-déchirent ou que chacun soit membre impersonnel d'une communauté uniforme. Le moment sidérant et énigmatique du comique dépend de l'incommunicabilité entre chacun. Le moment lumineux et transparent repose sur le partage des croyances. Le mot d'esprit ne propose pas une énigme opaque qui réclamerait un effort de pensée énorme de la part d'une élite. Il est d'une transparence relative. Il n'est ni secret ni trop évident. Le sujet ne dit rien qui n'ait de sens uniquement que pour lui. N'est connu d'une personne que sa façon d'employer un langage commun et non les mots qu'elle seule connaît. Même inédite, une signification requiert une base. L'exception qu'une personne représente doit toujours pouvoir être identifiée. L'unité de la science offre une norme à l'expression individuelle et évite que chacun ne mène une existence ésotérique. Si le comique est le propre de l'homme, c'est parce que le propre de l'homme est, entre autre, d'agir de manière intelligible et de rendre compréhensibles les faits isolés comme les faits habituels. Le comique traduit cette inclination rationnelle par delà les limites prescrites par le sérieux.
Pour remédier à l'atomisation anarchique d'une société et aux tyrannies qui s'en suivent, l'unité requise est celle d'une société protéiforme capable d'unifier le divers sans le réduire. Etre libre n'est pas seulement s'opposer à autrui mais également pactiser avec lui. Lorsque la liberté ne s'arrête plus qu'à la seule conscience de sa liberté, elle devient angoisse et perte de la générosité. L'acte libre est sensé ; il s'illustre aux yeux de quiconque y reconnaît l'aspect de la liberté. De même que les inventions progressent en s'incluant les unes les autres et fusionnent pour former de nouvelles inventions, la particularité de chacun emprunte aux autres dans l'intérêt de tous. Un tel principe est nécessaire au renouvellement interne de toute communauté. Il évite que les sociétés deviennent des machines au mouvement répétitif et permet qu'elles restent des sommes animées. La tolérance du comique par une société est la marque de son ouverture à la diversité qui la compose.
Cette unité se retrouve dans le phénomène du rire tel qu'il est décrit par G. Bataille : "les rieurs deviennent ensemble comme les vagues de la mer, il n'existe plus entre eux de cloison tant que dure le rire, ils ne sont pas plus séparés que deux vagues, mais leur unité est aussi indéfinie, aussi précaire que celle de l'agitation des eaux". La personne se réalise publiquement avec le comique. Elle échappe à l'indifférence et au mépris. Elle séduit sans chercher à tirer profit et valorise la fantaisie. Le comique est une arme contre le collectivisme et l'individualisme abusifs. Car le comique est l'art de mettre en commun la diversité sans l'annuler.
