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Le Talon de fer/Introduction
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| Le Talon de fer ~ Introduction d’Anatole France written by Jack London, translated by Louis Postif | Chapitre 1. Mon aigle |
| 1923. |
Contents |
Introduction à l’édition définitive
Le Talon de fer est une œuvre désormais classique.
Le titre même du livre de Jack London est passé dans la langue courante comme synonyme de l’impitoyable dictature du Capital.
Le livre, dans son ensemble, représente la fresque la plus puissante qui ait jamais été brossée par un écrivain, d’une anticipation révolutionnaire.
« Je suis socialiste, disait Jack London, d’abord parce que, né prolétaire, de bonne heure j’ai découvert que pour le prolétariat le socialisme était la seule issue ; ensuite, parce qu’en cessant d’être un prolétaire pour devenir un parasite (un parasite artiste, s’il vous plaît) j’ai découvert également que le socialisme était la seule issue pour l’art et les artistes. »
Avec son immense talent de conteur, Jack London — écrivain prolétarien entraîné, dès ses premières publications, dans la ronde infernale du succès et de la publicité littéraire — a décrit, en campant le héros du Talon de fer, Ernest Everhard, l’homme qu’il aurait voulu être, le militant parfait, le combattant type du prolétariat révolutionnaire aux prises avec l’ennemi de classe.
Les discussions entre intellectuels, le trouble semé par la prédication socialiste dans la classe moyenne, le chômage, l’échec dc la grève générale, l’avènement du Talon de fer avec la complicité — assurée par la corruption — de l’aristocratie ouvrière et des syndicats réformistes, l’écrasement du soulèvement des farmers, l’horrible vie du «peuple de l’abîme », les provocateurs, les enlèvements à la manière des gangsters, la terreur, la bombe de Washington, l’emprisonnement des leaders parlementaires, leur délivrance, le cynisme intelligent des oligarques, la Commune de Chicago et sa répression, tout cela constitue un tableau parfois prophétique où l’on découvre déjà le fascisme européen et les méthodes d’assassinat en masse employées par les organisations patronales de la «démocratie » américaine moderne, dans leur lutte contre les ouvriers, comme en Pensylvanie, par exemple.
Peut-on faire grief à Jack London d’avoir poussé le tableau au noir, d’avoir envisagé trois cents ans de domination sanglante du Talon de fer, depuis la défaite révolutionnaire ? Outre que nous sommes ici dans le domaine de la fantaisie, le pessimisme de Jack London s’explique historiquement. Jack London écrivait dans l’état d’esprit de l’écrasante majorité des intellectuels social-démocrates de son époque. Le Talon de fer date de 1907. Il a été composé dans l’atmosphère créée par l’émigration russe rouge de 1905. Et il apparaît clairement que Jack London, qui va puiser son inspiration révolutionnaire aux sources russes — il avait parmi ses relations les plus intimes des participants actifs à la première révolution — subit le contre-coup de leur dépression consécutive à la défaite. En outre, Jack London, ancien ouvrier, en contact par sa situation littéraire avec les capitalistes, connaissait par expérience, et des deux bouts, la puissance, alors encore en pleine ascension, du capitalisme américain et, le comparant à l’autocratie dégénérée et au capitalisme embryonnaire de la Russie, ne pouvait qu’imaginer une répression beaucoup plus durable, plus standardisée, plus rationalisée quand il envisageait la victoire du Talon de fer dans son propre pays.
C’est ce qui fait que, si le livre de Jack London reste une grande œuvre comme ouvrage d’imagination, tels de ses détails nous semblent aujourd’hui tout à fait périmés et même dangereux au point de vue des enseignements révolutionnaires.
Entre 1907 et aujourd’hui, l’expérience d’une révolution prolétarienne victorieuse a été faite. Depuis il y a eu Lénine. «Depuis » c’est une façon de parler car, lorsque Jack London écrivait son livre, Lénine, qui longtemps auparavant avait tracé les grandes lignes de l’organisation et de l’activité d’un parti révolutionnaire dans «Que faire ? », luttait pied à pied précisément contre le pessimisme dans les rangs de l’intelligentsia révolutionnaire, se refusait à donner un caractère de déroute à la défaite de 1905, préconisait, en réaliste, une politique de participation aux élections de la Douma pour utiliser toutes les parcelles de légalité qui subsistaient, engageait la bataille contre les déviations idéalistes, opportunistes et gauchistes du groupe Bogdanov-Lounatcharski et prévoyait déjà le réveil révolutionnaire qui devait être marqué en 1912 par les grèves de la Léna.
Le génie de Lénine, en 1907, traçait, lui aussi, les grandes lignes d’une anticipation révolutionnaire. Et celle-là devait se réaliser.
Mais Jack London ne connaissait pas Lénine ou le perdait dans la masse des révolutionnaires russes. Frappé, comme beaucoup d’intellectuels d’alors, par l’héroïsme individuel qu’exigeaient les méthodes terroristes héritées des narodniks, Jack London voyait l’action révolutionnaire comme l’œuvre d’une poignée d’individualités agissantes s’imposant par une chaîne de coups réussis. Aussi décrit-il la lutte contre le Talon de fer, beaucoup plus en mystique et en romantique qu’en matérialiste, comme une succession d’attentats et de provocations compliquées, organisées par des agents doubles, emportés par le fanatisme d’une religion nouvelle, et finit-il par faire de ses héros — les dirigeants mêmes de la Révolution — des gens qui poussent le sacrifice révolutionnaire jusqu’à devenir des policiers dans le service secret des oligarques pour mieux surprendre leurs secrets !
Sans doute entrevoit-on à travers le livre de Jack London le résultat final, le triomphe du prolétariat et le règne de la « Fraternité », mais la masse qui doit en être historiquement l’artisan et le bénéficiaire n’apparaît au cours du livre que comme un troupeau d’esclaves, pitoyable et aveuglé, incapable d’être organisée et qui ne prouve son existence que par des soubresauts sanguinaires...
Mais il faut rendre cette justice à Jack London que jamais il ne crut aux ronronnements endormeurs du pacifisme ni aux promesses de duperie d’une révolution sans violence.
Le 7 mars 1916, neuf ans après avoir écrit le Talon de fer, Jack London, alors au sommet de la célébrité, envoyait au Parti socialiste des États-Unis sa démission dans ces termes :
« Chers camarades,
« Je donne ma démission du Parti socialiste parce qu’il manque de feu et de combativité, et parce qu’il a cessé d’appuyer de toutes ses forces les luttes de classes.
« À l’origine, j’ai été membre du vieux Socialist Labour Party, qui, lui, était révolutionnaire, combatif, et se tenait debout sur ses pattes de derrière. Depuis lors, et jusqu’au temps actuel, j’ai été un membre combattant du Parti socialiste. Malgré tant de jours écoulés, mon record de combat pour la Cause n’est pas entièrement oublié. Dressé à la révolte de classe, telle que l’enseignait et la pratiquait le Socialist Labour Party, et soutenu par mes meilleures convictions personnelles, j’avais cette foi que la classe ouvrière, en combattant, en ne fusionnant jamais, en ne faisant jamais d’accords avec l’ennemi, pourrait parvenir à s’émanciper. Mais puisque, en ces dernières années, la tendance du socialisme aux États-Unis a été toute de compromis, je sens que mon esprit se refuse à sanctionner davantage ces paisibles dispositions et que je ne puis rester membre du Parti. Voilà les motifs de ma démission. »
Si l’ignorance du léninisme et l’atmosphère de 1907 aggravant encore les déformations inhérentes aux intellectuels individualistes expliquent ce qu’il y a de dépassé aujourd’hui dans le livre de Jack London, on comprend moins le pessimisme d’Anatole France écrivant en 1923 pour le Talon de fer une préface dans laquelle il explique le «recul du socialisme » par la «guerre qui tue les esprits comme les corps » et négligeant, lorsqu’il passe en revue les raisons d’espérer, de parler de l’U.R.S.S., alors en pleine bataille pour la reconstruction de son économie, en train de panser les blessures de la guerre civile et de montrer aux cinq autres sixièmes du monde l’exemple d’un peuple révolutionnaire que rien ne peut abattre parce qu’il est armé d’une doctrine juste appliquée de façon réaliste par un parti discipliné avec la participation éclairée et enthousiaste des masses.
Tel quel, dans une époque où la Révolution a fait irruption dans le monde par une porte que Jack London croyait fermée pour longtemps, au moment où la crise développe en Amérique même une situation prérévolutionnaire, le Talon de fer reste un livre de grande classe dans l’œuvre d’un écrivain que le prolétariat peut revendiquer hardiment comme l’un des siens.
Jack London, en effet, n’oublie jamais les cruelles, les impitoyables nécessités de la lutte des classes.
Évoquant ses succès, cet homme que la bourgeoisie comblait, revendiquant le titre de membre de la classe ouvrière «où j’étais né, disait-il, et à laquelle j’appartenais », jetait ce dur congé à la face du capitalisme :
« Je ne me soucie plus de grimper. L’imposant édifice de la société, au-dessus de ma tête, ne contient plus aucune attraction pour moi. Ce sont les fondations qui m’intéressent. Là, je suis heureux de peiner, levier en mains, épaule contre épaule, avec des intellectuels, des idéalistes, des ouvriers conscients, donnant un coup de temps à autre et ébranlant tout l’édifice. Quelque jour, quand nous serons un peu plus nombreux, et que nous aurons quelques leviers de plus pour travailler, nous renverserons l’édifice et, avec lui, toute sa vie de pourriture et ses cadavres ambulants, le monstrueux égoïsme dont il est imprégné. Alors nous nettoierons la cave et bâtirons une nouvelle habitation pour le genre humain où toutes les chambres seront gaies et claires et où l’air qu’on respirera sera propre, noble et vivant. »
Haute leçon donnée par un écrivain de race à tant de nos camarades de jeunesse de guerre et de révolte, passés, après la quarantaine, au camp du conformisme et qui, pour l’écuelle de soupe bourgeoise et l’espoir de la niche académique, ont choisi une fois pour toutes une prétendue « neutralité » qui leur fait porter le collier, garder le seuil et lécher la main des «oligarques » porteurs de fouet.
Paul Vaillant-Couturier.
Préface de la première édition
Le TALON DE FER, c’est le terme énergique par lequel Jack London désigne la ploutocratie. Le livre qui, dans son œuvre, porte ce titre, fut publié en 1907. Il retrace la lutte qui éclatera un jour entre la ploutocratie et le peuple, si les destins, dans leur colère, le permettent. Hélas ! Jack London avait le génie qui voit ce qui est caché à la foule des hommes et possédait une science qui lui permettait d’anticiper sur les temps. Il a prévu l’ensemble des événements qui se déroulent à notre époque. L’épouvantable drame auquel il nous fait assister en esprit dans le Talon de fer n’est pas encore devenu une réalité, et nous ne savons pas où et quand s’accomplira la prophétie de l’Américain disciple de Marx.
Jack London était socialiste et même socialiste révolutionnaire. L’homme qui, dans son livre, distingue la vérité et prévoit l’avenir, le sage, le fort, le bon, se nomme Ernest Everhard. Comme l’auteur, il fut ouvrier et travailla de ses mains. Car, vous savez que celui qui fit cinquante volumes prodigieux de vie et d’intelligence et mourut jeune, était le fils d’un ouvrier et commença son illustre existence dans une usine. Ernest Everhard est plein de courage et de sagesse, plein de force et de douceur, tous traits qui sont communs à lui et à l’écrivain qui l’a créé. Et pour achever la ressemblance qui existe entre eux, l’auteur suppose, à celui qu’il réalisa, une femme d’une grande âme et d’un esprit fort, dont son mari fait une socialiste. Et nous savons d’autre part que Mme Charmian London quitta, avec son mari Jack, le Labour Party dès que cette association donna des signes de modérantisme.
Les deux insurrections qui font la matière du livre que je présente au lecteur français sont si sanguinaires, elles présentent dans le plan de ceux qui les provoquent une telle perfidie et dans l’exécution tant de férocité, qu’on se demande si elles seraient possibles en Amérique, en Europe, si elles seraient possibles en France. Je ne le croirais pas si je n’avais l’exemple des journées de Juin et la répression de la Commune de 1870, qui me rappellent que tout est permis contre les pauvres. Tous les prolétaires d’Europe ont senti, comme ceux d’Amérique, le Talon de fer.
Pour le moment le socialisme en France, de même qu’en Italie et en Espagne, est trop faible pour avoir rien à craindre du Talon de fer, car l’extrême faiblesse est l’unique salut des faibles. Nul Talon de fer ne marchera sur cette poussière de parti. Quelle est la cause de sa diminution ? Il faut peu de chose pour l’abattre en France où le chiffre des prolétaires est faible. Pour diverses raisons, la guerre qui se montra cruelle au petit bourgeois qu’elle dépouilla sans le faire crier, car c’est un animal muet, la guerre ne fut pas trop inclémente à l’ouvrier de la grande industrie qui trouva à vivre en tournant des obus et dont le salaire, assez maigre après la guerre, ne tomba pourtant jamais trop bas. Les maîtres de l’heure y veillaient et ce salaire n’était après tout que du papier que les gros patrons, voisins du pouvoir, n’avaient pas trop de peine à se procurer. Tant bien que mal l’ouvrier vécut. Il avait entendu tant de mensonges qu’il ne s’étonnait plus de rien. C’est ce temps-là que les socialistes choisirent pour s’émietter et se réduire en poussière. Cela aussi est, sans morts ou blessés, une belle défaite du socialisme. Comment arriva-t-elle ? Et comment toutes les forces d’un grand parti tombèrent-elles en sommeil ? Les raisons que je viens de donner ne sont pas suffisantes pour l’expliquer. La guerre y doit être pour quelque chose, la guerre qui tue les esprits comme les corps.
Mais un jour la lutte du Travail et du Capital recommencera. Alors verra-t-on des jours semblables aux révoltes de San-Francisco et de Chicago dont Jack London nous montre, par anticipation, l’horreur indicible. ll n’y a aucune raison pourtant de croire que ce jour-là (ou proche ou lointain), le socialisme sera encore broyé sous le Talon de fer et noyé dans le sang.
On avait crié en 1907, à Jack London : «Vous êtes un affreux pessimiste ». Des socialistes sincères l’accusaient de jeter l’épouvante dans le parti. Ils avaient tort. ll faut que ceux qui ont le don précieux et rare de prévoir, publient les dangers qu’ils pressentent. Je me souviens d’avoir entendu dire plusieurs fois au grand Jaurès : «On ne connaît pas assez parmi nous la force des classes contre lesquelles nous avons à lutter. Elles ont la force et on leur prête la vertu ; les prêtres ont quitté la morale de l’église pour prendre celle de l’usine ; et la société tout entière, dès qu’ils seront menacés, accourra pour les défendre. » Il avait raison, comme London a raison de nous tendre le miroir prophétique de nos fautes et de nos imprudences.
Ne compromettons pas l’avenir ; il est à nous. La ploutocratie périra. Dans sa puissance on distingue déjà les signes de sa ruine. Elle périra parce que tout régime de castes est voué à la mort ; le salariat périra parce qu’il est injuste. Il périra gonflé d’orgueil en pleine puissance, comme ont péri l’esclavage et le servage.
Et déjà, en l’observant attentivement, on s’aperçoit qu’il est caduc. Cette guerre, que la grande industrie de tous les pays du monde a voulue, cette guerre qui était sa guerre, cette guerre en qui elle mettait une espérance de richesses nouvelles, a causé tant de destructions et si profondes, que l’oligarchie internationale en est elle-même ébranlée et que le jour approche où elle s’écroulera sur une Europe ruinée.
Je ne puis vous annoncer qu’elle périra d’un coup, et sans luttes. Elle luttera. Sa dernière guerre sera peut-être longue et aura des fortunes diverses. Ô vous, héritiers des prolétaires, ô générations futures, enfants des nouveaux jours, vous lutterez, et quand de cruels revers vous feront douter du succès de votre cause, vous reprendrez confiance et vous direz avec le noble Everhard : «Perdue pour cette fois, mais pas pour toujours. Nous avons appris bien des choses. Demain la cause se relèvera, plus forte en sagesse et en discipline. »
Anatole France.
(Paris, 1923.)