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Le Talon de fer/Notes
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25 À crazy ramshackle house, expression destinée à peindre l’état de ruine et de délabrement des maisons où gîtaient à cette époque un grand nombre de travailleurs. Ils payaient toujours un loyer au propriétaire, et un loyer énorme, étant donné le peu de valeur de ces taudis.
26 En ce temps-là, le vol était très courant. Tout le monde se volait réciproquement. Les princes de la société volaient légalement ou faisaient légaliser leurs vols, tandis que les pauvres diables volaient illégalement. Rien n’était en sécurité à moins d’être gardé. Un grand nombre d’hommes étaient employés comme gardiens pour protéger les propriétés. Les maisons des riches étaient des combinaisons de forteresses, de caveaux voûtés et de coffres-forts. La tendance que nous remarquons encore chez nos jeunes enfants à s’approprier le bien d’autrui est considérée comme une survivance rudimentaire de cette disposition spoliatrice alors universellement répandue.
27 Les travailleurs étaient appelés à leur tâche et en étaient congédiés par des coups de sifflet à vapeur horriblement perçants qui déchiraient les oreilles.
28 La fonction des avocats de corporations était de servir par des méthodes déloyales les instincts rapaces de ces associations. En 1905, M. Théodore Roosevelt, alors président des États-Unis, disait dans son discours pour la rentrée d’Harward : « Nous savons tous qu’en l’état de choses actuel, un grand nombre de membres les plus influents et les mieux rétribués du barreau, dans toutes les agglomérations riches se font une spécialité d’élaborer des plans hardis et ingénieux en vue de permettre à leurs clients riches, individus ou corporations, d’éluder les lois faites, dans l’intérêt du public, pour régir l’usage des grosses fortunes. »
29 Cet exemple donne une idée de la lutte à mort qui sévissait dans toute la société. Les hommes se déchiraient mutuellement comme des loups affamés. Les gros loups mangeaient les petits, et Jackson était un des plus faibles de cette horde humaine.
30 Disons pour expliquer, non pas le juron de Smith, mais le verbe énergique employé par Avis, que ces virilités de langage, communes à l’époque, exprimaient parfaitement la bestialité de la vie qu’on menait alors, vie de félins plutôt que d’êtres humains.
31 Allusion au total des voix obtenus par la liste socialiste aux élections de 1910. L’augmentation progressive de ce total indique la rapide croissance du parti de la Révolution aux États-Unis. Il était de 2.068 voix en 1888, de 127.713 en 1902, de 435.040 en 1904, de 1.108.427 en 1908 ; et, en 1910 de 1.688.211.
32 Dans cette lutte perpétuelle entre fauves, nul si riche qu’il pût être, n’était jamais sûr de l’avenir. C’est par souci du bien-être de leur famille que les hommes inventèrent les assurances. Ce système qui, à notre âge éclairé, semble absurde et comique, représentait alors une chose très sérieuse. Le plus drôle est que les fonds des compagnies d’assurances étaient fréquemment pillés et dissipés par les personnages chargés de les administrer.
33 Avant la naissance d’Avis Everhard, John Stuart Mill écrivit, dans son Essai sur la Liberté : Partout où existe une classe dominante, c’est de ses intérêts de classe et de ses sentiments de supériorité de classe qu’émane une large part de la moralité publique. »
34 Les contradictions verbale, appelées Irish bulls, ont été longtemps un charmant défaut des anciens Irlandais.
35 Les journaux de 1902 attribuaient à Mr George F. Baer, président de l’Anthracite Coal Trust, l’énonciation du principe suivant : « Les droits et intérêts des classes laborieuses seront protégés par les hommes chrétiens à qui Dieu, dans sa sagesse infinie, a confié les intérêts de la propriété dans ce pays. »
36 Le mot société est employé ici dans un sens restreint, selon l’usage courant de l’époque, pour désigner les frelons dorés qui, sans travailler, se gorgeaient aux rayons de miel de la ruche. Ni la les hommes d’affaires, ni les travailleurs manuels, n’avaient le temps ni l’occasion de jouer à ce jeu de société.
37 Le sentiment de l’Église à cette époque s’exprimait par la formule : « Apportez votre argent souillé ».
38 Dans les colonnes de l’Outloock, revue critique hebdomadaire de l’époque (18 août 1906), est rapportée l’histoire d’un ouvrier qui perdit un bras dans des circonstances absolument semblables à celles du cas Jackson.
39 Mot tiré du grec, signifiant « les amis de l’étude ». (N.D.T.)
40 Mot tiré du grec, signifiant « les sages fous » et qui sert à désigner les étudiants de seconde année dans les universités américaines (N.D.T.)
41 On n’avait pas encore découvert la vie simple, et la coutume subsistait de remplir les appartements de bric-à-brac. Les chambres étaient des musées dont l’entretien exigeait un travail continuel. Le démon de la poussière était maître de la maison : il y avait mille moyens d’attirer la poussière, et quelques-uns seulement de s’en débarrasser.
42 Cette invalidation de testaments était un des traits particuliers de l’époque. Pour ceux qui avaient accumulé de vastes fortunes, c’était un problème angoissant que la façon d’en disposer après leur mort. La rédaction et l’invalidation des testaments devinrent des spécialités complémentaires, comme la fabrication des cuirasses et celle des obus. On avait recours aux hommes de loi les plus subtils pour rédiger des testaments qu’il fût impossible d’invalider. Mais ils étaient invalidés quand même, souvent par les avocats mêmes qui les avaient rédigés. Néanmoins l’illusion persistait chez les gens riches qu’il était possible de faire un testament absolument inattaquable, et pendant des générations cette illusion fut entretenue par les hommes de loi chez leurs clients. Ce fut une recherche analogue à celle du dissolvant universel par les alchimistes du moyen âge.
43 Curieuse série de littérature d’un genre à part, destinée à répandre chez les travailleurs des idées fausses sur la nature des classes oisives.
44 Les hommes de ce temps étaient esclaves de certaines formules, et l’abjection de cette servitude nous est difficile à comprendre. Il y avait dans les mots une magie plus forte que celle des escamoteurs. Les esprits étaient si confus qu’un simple mot avait le pouvoir de neutraliser les conclusions de toute une vie de pensées et de recherches sérieuses. Le mot utopiste était un terme de ce genre, et suffisait à condamner les plans les mieux conçus d’amélioration ou de régénération économique. Des populations entières étaient frappées d’une sorte de folie au simple énoncé de certaines expressions comme : « un honnête dollar » ou « un plein seau de mangeaille », dont l’invention était considérée comme un trait de génie.
45 Nom donné d’abord aux détectives privés, puis aux gardiens de banques et autres domestiques armés du capitalisme, qui devinrent ensuite les Mercenaires organisés de l’Oligarchie.
46 Les spécialités pharmaceutiques étaient des escroqueries patentées, mais le peuple s’y laissait prendre comme aux charmes et aux indulgences du moyen âge. La seule différence est que ces remèdes brevetés étaient plus nuisibles et coûtaient plus cher.
47 Jusque vers 1912, la grande masse du peuple conserva l’illusion qu’elle gouvernait le pays par ses votes. Il était gouverné en réalité par ce qu’on appelait les mécanismes politiques (political machines). Au début, les patrons ou entrepreneurs (bosses) de ces mécanismes extorquaient de grosses sommes aux capitalistes pour influencer la législature. Mais les gros capitalistes ne tardèrent pas à découvrir qu’il serait plus économique pour eux de posséder ces mécanismes et d’en salarier eux-mêmes les patrons.
48 Robert Hunter, dans un livre intitulé Poverty, et publié en 1906, indiquait qu’à cette date il y avait aux États-Unis dix millions d’individus vivant dans le paupérisme.
49 D’après le recensement de 1900 aux États-Unis (le dernier dont les chiffres aient été publiés) le nombre des enfants travaillant était de 1.752.187.
50 La tendance da cette pensée est montrée par la définition suivante empruntée à un ouvrage intitulé The Cynic’s Word Book, publié en 1906 et écrit par un certain Ambrose Bierce, misanthrope avéré et notoire : « Grape-shot (Shrapnell). Argument que l’avenir prépare en réponse aux demandes du socialisme américain. »
51 Les esclaves africains et les criminels étaient attachés par la jambe à un boulet ou une barre de fer qu’ils traînaient avec eux. Ce n’est qu’après l’avènement de la Fraternité de l’Homme que de pareilles pratiques tombèrent en désuétude.
52 Il y avait eu, avant Everhard, des hommes qui avaient pressenti cette ombre, bien que, comme lui, ils fussent incapables d’en préciser la nature. Voici ce que disait John O. Calhoun : « Un pouvoir supérieur à celui du peuple lui-même a surgi dans le Gouvernement. C’est un faisceau d’intérêts nombreux, divers et puissants, combinés en une masse unique et maintenus par la force de cohésion de l’énorme surplus qui existe dans les banques. » Et le grand humaniste Abraham Lincoln déclarait, quelques jours avant son assassinat : « Je prévois dans un avenir prochain une crise qui m’énerve et me fait trembler pour la sécurité de mon pays... Les corporations ont été intronisées ; il s’ensuivra une ère de corruption en haut lieu, et le pouvoir capitaliste du pays s’efforcera de prolonger son règne en s’appuyant sur les préjugés du peuple jusqu’à ce que la richesse soit agglomérée en quelques mains et que la République soit détruite. » (Note de l’auteur.)
53 Ce livre, Économie et Éducation, fut publié dans le courant de l’année. Il en subsiste trois exemplaires, deux à Ardis et un à Asgard. Il traitait en détail de l’un des facteurs de conservation de l’ordre établi, à savoir le biais capitaliste pris par les universités et les écoles ordinaires. C’était un acte d’accusation logique et écrasant porté contre tout un système d’éducation qui ne développait dans l’esprit des étudiants que les idées favorables au régime, à l’exclusion de toute idée adverse et subversive. Le livre fit sensation, et fut promptement supprimé par l’oligarchie.
54 Il n’existe aucun indice qui puisse nous faire connaître le nom de l’organisation que représentaient ces initiales.
55 C’est un sonnet d’Oscar Wilde, un des maîtres du langage du XIXe siècle.
56 At cut-rates. Une grosse compagnie pouvait vendre à perte plus longtemps qu’une petite, et c était un moyen fréquemment employé pour la concurrence.
57 Grange politics. De nombreux efforts furent tentés à cette période pour organiser la classe décadente des fermiers en un parti politique en vue de détruire les trusts et cartels par de sévères mesures législatives. Tous ces efforts échouèrent finalement.
58 Le premier grand trust qui ait réussi, près d’une génération en avance sur les autres.
59 Faillite ou banqueroute, institution spéciale qui permettait à l’industriel qui n’avait pas réussi de ne pas payer ses dettes, et qui avait pour effet d’adoucir les conditions par trop sauvages de cette lutte à coups de griffes et de dents.
60 Everhard disait vrai, bien qu’il ait fait erreur sur la date de présentation du projet, qui eut lieu le 30 juin et non le 30 juillet. Nous possédons à Ardis le Congressional Record (Annales du Congrès), où il est fait mention de cette loi aux dates suivantes : 30 juin, 9, 15, 16 et 17 décembre 1902, 7 et 14 janvier 1903. L’ignorance manifestée à ce dîner par les hommes d’affaires n’avait rien d’exceptionnel. Très peu de gens connaissaient l’existence de cette loi. En juillet 1903, un révolutionnaire, E. Unterman, publia à Girard, Kansas, une brochure traitant de cette loi sur la milice. Elle se vendit un peu parmi les travailleurs, mais déjà la séparation des classes était assez tranchée, si bien que les gens de la classe moyenne n’entendirent jamais parler de cette brochure et demeurèrent dans l’ignorance de la loi.
61 Ici Everhard montre clairement la cause de toue les troubles du travail de ce temps-là. Dans le partage du produit commun, le capital et le travail, chacun de son côté, voulaient avoir le plus possible, et la querelle était insoluble. Tant qu’exista le système de production capitaliste, travail et capital continuèrent à se chicaner sur le partage. La chose nous paraît aujourd’hui risible, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en avance de sept siècles sur ceux qui vivaient alors.
62 Théodore Roosevelt, président des États-Unis, quelques années avant l’époque en question, fit en public la déclaration suivante : « Il faut une réciprocité plus libérale et plus étendue dans l’achat et la vente des marchandises, de façon que nous puissions disposer, d’une façon satisfaisante, dans les pays étrangers, du surplus de production des États-Unis. » Naturellement, le surplus de production dont il parlait c’était le bénéfice des capitalistes en excédent de leur pouvoir de consommation. C’est à la même époque que le sénateur Mark Hanna disait : « La production de richesse aux États-Unis est annuellement supérieure d’un tiers à la consommation. » Un autre sénateur Chauncey Kepew, déclarait : « Le peuple américain produit annuellement deux milliards de richesse de plus qu’il n’en consomme. »
63 Karl Marx, le grand héros intellectuel du socialisme, était un juif allemand du XIXe siècle, contemporain de John Stuart Mill. Nous avons peine à croire aujourd’hui, qu’après l’énonciation des découvertes économiques de Marx, plusieurs générations se soient écoulées au cours desquelles il fut tourné en dérision par les penseurs et les savants estimés dans le monde. Par suite de ses découvertes, il fut banni de son pays natal et mourut dans l’exil en Angleterre.
64 C’est, à notre connaissance, la première fois que ce terme fut employé pour désigner l’Oligarchie.
65 Cette division d’Everhard concorde avec celle de Lucien Sanial, une des autorités de l’époque en fait de statistiques. Voici, d’après le recensement de 1900 aux États-Unis, le nombre d’individus répartis dans ces trois classes d’après leurs professions : classe des ploutocrates : 250.251 ; classe moyenne, 8.429.845 ; classe du prolétariat, 20.393.137.
66 Standard Oil et Rockfeller — voir la note 58 au bas de la page 74.
67 Jusqu’en 1907 on considérait le pays comme dominé par onze groupes, mais leur nombre fut réduit par l’amalgame des cinq groupes de voies ferrées en un cartel de tous les chemins de fer. Les cinq groupes ainsi amalgamés en même temps que leurs alliés financiers et politiques étaient les suivants : 1° James J. Hill, avec sa direction du Nord-Ouest ; 2° le groupe des chemins de fer de Pennsylvanie, avec Schiff comme directeur financier, et de grosses maisons de banque de Philadelphie et de New-York ; 3° Harriman, avec Frick comme avocat-conseil et Odell comme lieutenant politique, dirigeant les lignes de transport du Central continental et de la côte du Pacifique Sud-Ouest et Sud ; 4° les intérêts ferroviaires de la famille Gould ; et 5° Morse, Reid et Leeds, connus sous le nom de Rock-Island Crowd. Ces puissants oligarques, issus du conflit des rivalités, devaient suivre inévitablement la voie qui aboutit à la fusion.
68 Lobby, institution particulière ayant pour but d’intimider et de corrompre les législateurs qui étaient censés représenter les intérêts du peuple.
69 Une dizaine d’années avant ce discours d’Everhard, la Chambre de Commerce de New-York avait publié un rapport dont nous extrayons ces lignes : « Les chemins de fer gouvernent absolument les législatures de la majorité des États de l’Union ; ils font et défont à leur gré les sénateurs, députés et gouverneurs ; ils sont les véritables dictateurs de la politique gouvernementale des États-Unis. »
70 Vue la longueur de la note, et les capacité du logiciel de traitement de texte, on retrouvera cette note en fin de chapitre. (L’Idée Noire)
71 Les Cent-Noirs étaient des bandes réactionnaires organisées par l’autocratie décadente dans la Révolution russe. Ces groupes réactionnaires attaquaient les groupes révolutionnaires ; en outre au moment voulu, ils soulevaient l’émeute et détruisaient les propriétés pour fournir à l’autocratie un prétexte de faire appel aux cosaques.
72 Sous le régime capitaliste, ces périodes de crise étaient aussi inévitables qu’absurdes. La propriété engendrait toujours des calamités. Le fait était dû, naturellement, à l’excès des bénéfices non consommés.
73 En dessein et en pratique, en tout, excepté le nom, les briseurs de grèves étaient les soldats privés des capitalistes. Parfaitement organisés et armés, ils étaient toujours prêts à être précipités par trains spéciaux sur toute partie du pays où les travailleurs se mettaient en grève ou étaient mis en chômage par leurs employeurs. Une époque si extraordinaire pouvait seule donner le spectacle étonnant d’un certain Farley, chef notoire de briseurs de grèves, qui, en 1906, traversa les États-Unis par trains spéciaux, de New-York à San-Francisco, à la tête d’une armée de 2.500 hommes armés et équipés pour briser une grève des charretiers de cette dernière ville. Cet acte était une infraction pure et simple aux lois du pays. Le fait qu’il demeura impuni, comme des milliers d’actes du même genre, montre à quel point l’autorité judiciaire était dans la dépendance de la ploutocratie.
74 Pendant une grève de mineurs de l’Idaho, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il arriva que beaucoup de grévistes furent enfermés par la troupe dans un parc à bestiaux. La chose et le nom se perpétuèrent au vingtième siècle.
75 Le nom seul, et non l’idée, est d’importation russe. Les Cent-Noirs furent les collaborateurs des agents secrets du capitalisme dans les luttes travaillistes du dix-neuvième siècle. Cela est hors de discussion, et a été avoué par une autorité non moindre que le commissaire du Travail des États-Unis, à cette époque, Mr. Carroil D. Wright. Dans son livre intitulé les Batailles du Travail, est citée cette déclaration que « dans quelques-unes des grandes grèves historiques, ce sont les employeurs eux-mêmes qui ont incité aux actes de violence » ; que des industriels ont volontairement provoqué des grèves pour se débarrasser de leur surplus de marchandises ; et que des wagons ont été brûlés par les agents des patrons pendant les grèves des chemins de fer pour accroître le désordre. C’est des agents secrets de ce genre que naquirent les Cent-Noirs. ; et ceux-ci, à leur tour, devinrent plus tard l’arme terrible de l’oligarchie, les agents provocateurs.
76 Nom d’une rue de l’ancien New-York, où était située la Bourse, et où l’absurde organisation de la société permettait la manipulation en sous-main de toutes les industries du pays.
77 Un des premiers navires qui transportèrent des colons en Amérique après la découverte du Nouveau Monde. Pendant assez longtemps leurs descendants furent extraordinairement fiers de leur origine ; mais au cours des siècles, ce sang précieux s’est diffusé à tel point qu’actuellement il circule sans doute dans les veines de tous les Américains.
78 L’auteur de ce poème doit rester à jamais inconnu. Ce fragment est tout ce qui nous en est parvenu.
79 Mets mexicain, dont il est souvent question dans la littérature de l’époque. On suppose qu’il était fortement épicé. La recette n’en est pas parvenue jusqu’à nous.
80 William Randolph Hearst, jeune Californien millionnaire, qui devint le plus puissant propriétaire de journaux de la région. Ses feuilles publiées dans toutes les villes de quelque importance s’adressaient à la classe moyenne décadente en même temps qu’au prolétariat. Sa clientèle était si vaste qu’il réussit à prendre possession de la coquille vide du vieux parti démocratique. Il occupait une position anormale et prêchait un socialisme émasculé mitigé de je ne sais quel capitalisme petit-bourgeois, sorte de pétrole mélangé d’eau claire. Il n’avait aucune chance d’aboutir à quoi que ce fût mais pendant une brève période il inspira de sérieuses appréhensions aux ploutocrates.
81 La publicité était extrêmement onéreuse en cette époque de gâchis. La concurrence n’existait qu’entre les petits capitalistes et c’étaient eux qui faisaient de la publicité. Dès qu’un trust se formait il ny avait plus de rivalité, et par conséquent les trusts n’avaient pas besoin d’annonces.
82 La destruction des comices romaine fut bien moins rapide que celle des fermiers et petits capitalistes américains, car le mouvement du XXe siècle procédait d’une force acquise qui n’existait guère dans la Rome antique. Un grand nombre de fermiers, poussés par leur attachement déraisonnable à la terre, et désireux de montrer jusqu’où ils pouvaient aller dans le retour à la sauvagerie, essayèrent d’échapper à l’expropriation en renonçant à toute transaction commerciale. Ils ne vendaient ni n’achetaient plus rien. Entre eux commença à renaître un système primitif d’échanges en nature. Leurs privations et leurs souffrances étaient horribles, mais ils tenaient bon, et le mouvement acquit une certaine ampleur. La tactique de leurs adversaires fut aussi originale que logique et simple. La ploutocratie, forte de sa possession du gouvernement, éleva les impôts. C’était le point faible de leur armure. Ayant cessé d’acheter et de vendre ils n’avaient pas d’argent et, en fin de compte, leurs terres furent vendues pour payer leurs contributions.
83 Il y avait longtemps que ces murmures et grondements se faisaient entendre. Dès 1906, lord Avebury prononçait à la Chambre des lords les paroles suivantes : « L’inquiétude de l’Europe, la propagation du socialisme et la sinistre apparition de l’anarchie sont des avertissements donnés aux gouvernements et aux classes dirigeantes que la condition des classes laborieuses devient intolérable, et que si l’on veut éviter une révolution, il faut prendre des mesures pour augmenter les salaires, réduire les heures de travail et abaisser les prix des objets nécessaires à la vie. » Le Wall Street journal, organe de spéculateurs, commentait en ces termes le discours de lord Avebury : « Ces paroles ont été prononcées par un aristocrate, par un membre de l’organisme le plus conservateur de toute l’Europe. Elles n’en prennent que plus de sens. La politique économique qu’il recommande a plus de valeur que celle qu’on enseigne dans la plupart des livres. C’est un signal avertisseur. Prenez-y garde, messieurs du ministère de la Guerre et de la Marine ! » À la même époque Sydney Brooks écrivait en Amérique, dans le Harper’s Weekly : « Vous ne voulez pas entendre parler de socialisme à Washington. Pourquoi ? Les politiciens sont toujours les derniers du pays à voir ce qui se passe sous leur nez. Ils se moqueront de ma prédiction, mais j’annonce en toute assurance qu’à la prochaine élection présidentielle les socialistes réuniront plus d’un million de voix. »
84 C’est à l’aurore du XXe siècle que l’organisation socialistes internationale formula définitivement la politique à suivre en cas de guerre, qu’elle avait longtemps mûrie et qui peut se résumer en ces termes : « Pourquoi les travailleurs d’un pays se battraient-ils avec les travailleurs d’un autre pays au bénéfice de leurs maîtres capitalistes ? » Le 21 mai 1905, au moment où il était question d’une guerre entre l’Autriche et l’Italie, les socialistes d’Italie, d’Autriche et de Hongrie tinrent une conférence à Trieste et lancèrent la menace d’une grève générale des travailleurs des deux pays au cas où la guerre serait déclarée. Et avertissement fut renouvelé l’année suivante, lorsque l’affaire du Maroc faillit entraîner à la guerre la France, l’Allemagne et l’Angleterre.
85 Our Benevolent Feudalism, paru en 1902. On a toujours affirmé que c’est Ghent qui fit naître l’idée de l’Oligarchie dans les esprits capitalistes. Cette croyance persiste dans toute la littérature des trois siècles du Talon de Fer, et jusque dans le premier siècle de la Fraternité de l’Homme. Noue savons aujourd’hui à quoi nous en tenir ; cela n’empêche pas que Ghent ait été l’un des innocente les plus calomniés de toute l’histoire.
86 Voici à titre d’échantillons quelques décisions de tribunaux manifestant leur hostilité contre la classe ouvrière. L’emploi des enfants était chose courante dans les régions minières. En Pennsylvanie, en 1905, les travaillistes réussirent à faire passer une loi ordonnant que la déclaration sous serment des parents quant à l’âge de l’enfant et son degré d’instruction relative devrait désormais être confirmée par des documents. Cette loi fut aussitôt dénoncée comme inconstitutionnelle par la Cour du comté de Luzerne, sous prétexte qu’elle violait le XIVe amendement en établissant une distinction entre individus de la même classe, c’est-à-dire entre les enfants de plus ou moins de quatorze ans ; et la Cour d’État confirma cette décision. La Cour de New-York, à la session spéciale de 1905, dénonça comme inconstitutionnelle la loi qui défendait aux mineurs et aux femmes de travailler dans les usines après neuf heures du soir, alléguant que c’était là une « législation de classe ». Vers la même époque, les ouvriers boulangers étaient terriblement surmenés. La législature de New-York fit passer une loi restreignant leur travail à dix heures par jour. En 1906, la Cour suprême des États-Unis déclara cette loi inconstitutionnelle ; l’exposé des motifs disait entre autres choses : « Il n’y a aucune raison valable d’intervenir dans la liberté des personnes ou des contrats en déterminant les heures de travail dans la profession de boulanger. »
87 James Farley, briseur de grèves célèbre à cette époque. C’était un homme doué de capacités indéniables mais de plus de courage que de moralité. Il s’éleva très haut sous la domination du Talon de Fer, et finit par se faire admettre dans la caste des oligarques. Il fut assassiné en 1932 par Sarah Jenkins, dont le mari avait été tué trente ans auparavant par les briseurs de grèves.
88 Les prédictions sociales d’Everhard étaient remarquables. Avec la même clarté que s’il lisait ces événements dans le passé, il prévoyait la défection des syndicats privilégiés, la naissance et la lente décadence des castes ouvrières, ainsi que la lutte entre celles-ci et l’Oligarchie mourante pour la direction de la machine gouvernementale.
89 Nous ne pouvons qu’admirer l’intuition d’Everhard. Longtemps avant que l’idée même de cités merveilleuses comme celles d’Ardis et d’Asgard fût née dans l’esprit des oligarques, il entrevoyait ces villes splendides et la nécessité de leur création. Depuis ce jour de prophétie ont passé les trois siècles du Talon de Fer et les quatre siècles de la Fraternité de l’homme, et aujourd’hui nous foulons les routes et habitons les cités édifiées par les oligarques. Il est vrai que nous avons continué à construire, que nous bâtissons des villes encore plus merveilleuses, mais celles des oligarques subsistent, et j’écris ces lignes à Ardis, l’une des plus merveilleuses entre toutes.
90 Tous les syndicats des chemins de fer entrèrent dans cette combinaison. Il est intéressant de remarquer que la première application définie de la politique des parts de rabiot avait été faite au XIXe siècle par un syndicat de chemin de fer, l’Union fraternelle des mécaniciens de locomotives. Un certain P.M. Arthur en était depuis vingt ans le grand chef. Après la grève du Pennsylvania Railroad en 1877, il soumit aux mécaniciens de locomotives un plan d’après lequel ils devaient s’arranger avec la direction et faire bande à part vis-à-vis de tous les autres syndicats. Ce plan égoïste réussit parfaitement, et c’est de là que fut forgé le mot « arthurisation » pour désigner la participation des syndicats à la gratte. Ce mot a longtemps embarrassé les étymologiste, mais j’espère que sa dérivation est désormais bien claire.
91 Albert Pocock, autre briseur de grèves qui jouissait dans ces temps reculés d’une notoriété de même aloi que celle de James Farley et qui jusqu’à sa mort réussit à maintenir à leur tâche tous les mineurs du pays. Son fils, Lewis Pocock, lui succéda, et pendant cinq générations cette remarquable lignée de gardes-chiourme eut la haute main sur les mines de charbon. Pocock l’ancien, connu sous le nom de Pocock 1er, a été dépeint de la manière suivante : « Une tête longue et mince, à demi-encerclée d’une frange de cheveux bruns et gris, avec des pommettes saillantes et un menton lourd... Un teint pâle, des yeux gris sans lustre, une voix métallique et une attitude languissante. » Il était né de parents pauvres et avait commencé sa carrière comme garçon de café. Il devint ensuite détective privé au service d’une corporation de tramways et se transforma peu à peu en briseur de grève professionnel. Pocock V, dernier du nom, périt dans une chambre de pompe qu’une bombe fit sauter durant une petite révolte des mineurs sur le territoire indien. Cet événement eu lieu en 2073 après J.-C.
92 Ces groupes d’action furent modelés plus ou moins sur les organisations de combat de la Révolution russe, et, en dépit des efforts incessants du Talon de Fer, ils subsistèrent pendant les trois siècles qu’il dura lui-même. Composés d’hommes et de femmes inspirés d’intentions sublimes, et impavides devant la mort, les groupes de combat exercèrent une prodigieuse influence et modérèrent la sauvage brutalité des gouvernants. Leur œuvre ne se borna pas à une guerre invisible contre les agents de l’Oligarchie. Les oligarques eux-mêmes furent obligés de prendre garde aux décrets des groupes, et, plusieurs fois, ceux d’entre eux qui leur avaient désobéi furent punis de mort : il en fut de même pour les sous-ordres des oligarques, les officiers de l’armée et les chefs des castes ouvrières.
Les sentences rendues par ces vengeurs organisés étaient conformes à la plus stricte justice, mais le plus remarquable était leur procédure sans passion et parfaitement juridique. Il n’y avait par de jugements improvisés. Quand un homme était pris, on lui accordait un jugement loyal et la possibilité de se défendre. Nécessairement beaucoup de gens furent jugés et condamnés par procuration, comme dans le cas du général Lampton, en 2138 après J.-C. Des mercenaires de l’Oligarchie, celui-ci était peut-être le plus sanguinaire et le plus cruel. Il fut informé par les groupes de combat qu’il avait été jugé, reconnu coupable et condamné à mort ; et cet avertissement lui était donné après trois sommations d’avoir à cesser un traitement féroce des prolétaires. Après cette condamnation, il s’entoura d’une multitude de moyens de protection. Pendant des années, les groupes de combat s’efforcèrent en vain d’exécuter leur sentence. Des camarades nombreux, hommes et femmes, échouèrent successivement dans leurs tentatives et furent cruellement exécutés par l’Oligarchie. C’est à propos de cette affaire que la crucifixion fut remise en vigueur comme moyen d’exécution légale. Mais au bout du compte le condamné trouva son bourreau en la personne d’une frêle jeune fille de dix-sept ans, Madeleine Provence, qui, pour atteindre son but, servait depuis deux ans dans le palais en qualité de lingère du personnel. Elle mourut en cellule après des tortures horribles et prolongées. Mais aujourd’hui sa statue de bronze se dresse au Panthéon de la Fraternité dans la merveilleuse cité de Serle. Nous autres qui, par expérience personnelle, ne savons pas ce que c’est qu’un meurtre, nous ne devons pas juger trop sévèrement les héros des groupes de combat. Ils ont prodigué leurs vies pour l’humanité : aucun sacrifice ne leur semblait trop grand pour elle ; et, d’autre part, l’inexorable nécessité les obligeait à donner à leurs sentiments une expression sanglante dans un âge sanguinaire. Aux flancs du Talon de Fer, les groupes de combat constituaient l’unique épine qu’il n’ait jamais pu extirper. C’est à Everhard qu’il faut attribuer la paternité de cette curieuse armée. Ses succès et sa persistance pendant trois cents ans prouvent la sagesse avec laquelle il l’avait organisée et la solidité de la fondation léguée par lui aux constructeurs de l’avenir. À certains points de vue, cette organisation peut être considérée comme son œuvre principale, en dépit de la haute valeur de ses travaux économiques et sociologiques, et de ses prouesses comme chef général de la Révolution.
93 Des conditions analogues prévalaient dans l’Inde au XIXe siècle sous la domination britannique. Les indigènes mouraient de faim par millions tandis que leurs maîtres les frustraient du fruit de leur travail et le dépensaient en cérémonies pompeuses et cortèges fétichistes. Nous ne pouvons guère nous empêcher, en ce siècle éclairé, de rougir de la conduite de nos ancêtres et nous devons nous contenter d’une consolation philosophique, en admettant que dans l’évolution sociale la phase capitaliste est à peu près au même niveau que l’âge simiesque dans l’évolution animale. L’humanité devait franchir ces étapes pour sortir de la vase des organismes inférieurs, et il lui était naturellement difficile de se débarrasser tout à fait de cette boue gluante.
94 Cette expression est une trouvaille due au génie de H.G. Wells, qui vivait à la fin du XIXe siècle. C’était un clairvoyant en sociologie, un esprit sain et normal en même temps qu’un cœur chaudement humain. Plusieurs fragments de ses ouvrages sont venus jusqu’à nous, et deux de ses meilleures œuvres, Anticipations et Mankind in the Making, nous ont été conservées intactes. Avant les Oligarques et avant Everhard, Wells avait prévu la construction des cités merveilleuses dont il est question dans ses livres sous le nom de pleasure cities.
95 Persuadée que ses Mémoires seraient lus de son temps, Avis Everhard a omis de mentionner le résultat du procès pour haute trahison. On trouvera dans le manuscrit bien d’autres négligences de ce genre. Cinquante-deux membres socialistes du Congrès furent jugés et tous reconnus coupables. Chose étrange. aucun ne fut condamné à mort. Everhard et onze autres, parmi lesquels Théodore Donnelsonet Matthew Kent, furent condamnés à l’emprisonnement à vie. Les quarante autres furent condamnés à des termes variant de trente à quarante-cinq ans ; et Arthur Simpson, que le manuscrit signale comme malade de la fièvre typhoïde au moment de l’explosion, n’eut que quinze ans de prison. D’après la tradition, on le laissa mourir de faim en cellule pour le punir de son intransigeance obstinée et de sa haine ardente et sans distinction contre tous les serviteurs du despotisme. Il mourut à Cabanas, dans l’île de Cuba, où trois autres de ses camarades étaient détenus. Les cinquante-deux socialiste du Congrès furent enfermés dans des forteresses militaires dispersées sur tout le territoire des États-Unis : ainsi Dubois et Woods furent mis à Porto-Rico, Everhard et Merryweather consignés à l’île d’Alcatraz, dans la baie de San-Francisco, qui servait depuis longtemps de prison militaire.
96 Suite à la longueur de la note, et la petite capacité du logiciel en ce qui concerne le volume des notes, la note 96 se trouve ci-dessus.
97 Cette scène ridicule constitue un document typique sur l’époque et peint bien la conduite de ces maîtres sans cœur : pendant que les gens mouraient de faim, les chiens avaient des bonnes. Cette mascarade était pour Avis Everhard une affaire de vie ou de mort, qui intéressait la Cause tout entière : il faut donc en accepter la fidèle vraisemblance.
98 Pullman, nom de l’inventeur des plus beaux wagons de luxe sur les chemins de fer de ce temps-là.
99 En dépit des dangers continuels et presque inconcevables, Anna Roylston atteignit le bel âge de quatre-vingt-onze ans. De même que les Pocock éludèrent les exécuteurs des groupes de combat, elle défia ceux du Talon de Fer. Prospère au milieu des périls, sa vie semblait protégée par un charme. Elle-même s’était faite exécutrice pour le compte des groupes de combat : on l’appelait la Vierge Rouge, et elle devint l’une des figures inspirées de la Révolution. À l’âge de soixante-neuf ans, elle tua Halcliffe « le sanglant » au milieu de son escorte et échappa sans une égratignure. Elle mourut de vieillesse dans son lit, en un asile secret des révolutionnaires, sur les montagnes d’Osark.
100 Dans le texte, chaparral. Un certain nombre de termes mexicains se sont acclimatés en Californie. (N. d. T.)
101 Madronyos (Arbustus Menziesil). (N. d. T.)
102 Manzanitas, nom donné à divers arbres du genre Arciostaphylos (N.D.T)
103 Socialist Labour Party.
104 Malgré toutes nos recherches parmi les documents de l’époque, nous n’avons pu trouver aucune allusion au personnage en question. Il n’en est fait mention nulle part ailleurs que dans le manuscrit Everhard.
105 Le voyageur curieux qui se dirigerait vers le sud en partant de Glen Ellen, se trouverait sur un boulevard qui suit exactement l’ancienne route d’il y a sept siècles. Cinq cents mètres plus loin, après avoir passé le second pont, il remarquerait à droite une fondrière qui court comme une balafre à travers le terrain moutonneux vers un groupe de monticules boisés. Cette fondrière représente l’emplacement de l’ancien droit de passage qui existait, en ce temps de propriété individuelle, à travers les terrains d’un certain M. Chauvet, pionnier français venu en Californie à l’époque de l’or. Les monticules boisés sont ceux dont parle Avis Everhard. Le grand tremblement de terre de 2368 détacha le flanc d’un de ces monticules, qui combla le trou où les Everhard avaient établi leur refuge. Mais, depuis la découverte du manuscrit, on a pratiqué des fouilles et retrouvé la maison et les deux chambres intérieures, ainsi que les débris accumulés au cours d’une longue résidence. Entre autres reliques curieuses, on a découvert l’appareil fumivore dont il est question dans le récit. Les étudiants intéressés pourront lire la brochure d’Arnold Bentham qui doit prochainement paraître sur ce sujet. À un kilomètre au nord ouest des monticules, se trouve l’emplacement de la Wake Robin Lodge, au confluent de la Wild Water et de la rivière Sonoma. On peut remarquer, en passant, que la Wild Water s’appelait autrefois Graham Creek, comme l’indiquent les vieilles cartes. Mais le nouveau nom tient bon. C’est à Wake Robin Lodge qu’Avis Everhard demeura plus tard à diverses reprises, lorsque, déguisée en agent provocateur du Talon de Fer, elle put jouer impunément son rôle parmi les hommes et les événements. La permission officielle qui lui fut accordée d’habiter cette maison existe encore dans les archives, signée d’un non moins grand personnage que le sieur Wickson, l’oligarque secondaire du manuscrit.
106 Durant cette période, le déguisement devint un art véritable. Les révolutionnaires entretenaient des écoles d’acteurs dans tous leurs refuges. Ils dédaignaient les accessoires des comédiens ordinaires, tels que perruques, fausses barbes et faux sourcils. Le jeu de la révolution était un jeu de vie ou de mort, et ce camouflage serait devenu un piège. Le déguisement devait être fondamental, intrinsèque, devait faire partie de l’être, comme une seconde nature, On raconte que la Vierge Rouge était devenue une adepte de cet art, et c’est à cela qu’il faut attribuer le succès de sa longue carrière.
107 Ces disparitions étaient une des horreurs de l’époque. Elles reviennent constamment, comme un motif, dans les chansons et les histoires. C’était un résultat inévitable de la guerre souterraine qui fit rage pendant ces trois siècles. Le phénomène était presque aussi fréquent parmi les oligarques et les castes ouvrières que dans les rangs des révolutionnaires. Sans avertissement et sans traces, des hommes, des femmes et même des enfants disparaissaient ; on ne les revoyait plus, et leur fin restait enveloppée de mystère.
108 Du Bois, le bibliothécaire actuel d’Ardis, descend en droite ligne de ce couple révolutionnaire.
109 Abréviation de San-Francisco. (N.d.T.)
110 Outre les castes ouvrières, il s’en était formé une autre, la caste militaire, une armée régulière de soldats de profession, dont les officiers étaient membres de l’Oligarchie, et qui étaient connus sous le nom de Mercenaires. Cette institution remplaçait la milice, devenue impossible sous le nouveau régime. En dehors du service secret ordinaire du Talon de Fer, on avait institué un service secret des Mercenaires, qui formaient la transition entre l’armée et la police.
111 Ce ne fut qu’après l’écrasement de la seconde révolte que le groupe des Rouges de Frisco recommença à prospérer. Et, pendant deux générations, il fut florissant. Alors un agent du Talon de Fer réussit à s’y faire admettre, en pénétra tous les secrets et amena sa destruction totale. Cela se passa en l’an 2002. Les membres du groupe furent exécutés un par un, à trois semaines d’intervalle, et leurs cadavres furent exposés dans le Ghetto du travail de San-Francisco.
112 Le refuge de Benton Harbour était une catacombe, dont l’entrée était habilement dissimulée dans un puits. Elle a été conservée en bon état, et les visiteurs peuvent actuellement parcourir son labyrinthe de corridors jusqu’à la salle de réunion, où sans doute se passa la scène décrite par Avis Everhard. Plus loin se trouvent les cellules où étaient enfermés les prisonniers et la chambre de mort où avaient lieu les exécutions ; plus loin encore est le cimetière, ensemble de longues et tortueuses galeries creusées en plein roc ; de chaque côté s’étagent des alvéoles où reposent les révolutionnaires déposés là par leurs camarades depuis tant d’années.
113 À cette époque la polygamie était encore pratiquée en Turquie.
114 Ce n’est pas une vantardise de la part d’Avis Everhard. La fine fleur du monde scientifique et intellectuel était composée de révolutionnaires. À l’exception d’un petit nombre de musiciens et de chanteurs et de quelques oligarques, tous les grands créateurs de l’époque, tous ceux dont les noms sont parvenus jusqu’à nous, appartenaient à la Révolution.
115 Même à cette époque, la crème et le beurre s’extrayaient encore du lait de vache par des procédés grossiers. On n’avait pas commencé à préparer les aliments dans les laboratoires.
116 Dans les documents littéraires datant de cette époque, il est constamment question des poèmes de Rudolph Mendenhall. Ses camarades l’avaient surnommé « la Flamme ». C’était incontestablement un grand génie ; cependant, à part quelques fragments fantastiques et obsédants de ses poésies, cités par d’autres auteurs, il ne nous est rien parvenu de ses œuvres. Il fut exécuté par le Talon de Fer en 1928.
117 Le cas de ce jeune homme n’était pas extraordinaire. Beaucoup d’enfants de l’oligarchie, moralement ou romanesquement, dévouèrent leur vie à l’idéal révolutionnaire, soit qu’ils fussent poussés par un sentiment d’honnêteté, soit que leur imagination eût été séduite par l’aspect glorieux de la Révolution. Antérieurement, de nombreux fils de la noblesse russe avaient joué un rôle analogue dans la révolution prolongée de leur pays.
118 Les Mercenaires jouèrent un rôle important dans les derniers jours du Talon de Fer. Ils déterminaient l’équilibre du pouvoir dans les conflits entre les Oligarques et les castes ouvrières, jetant le poids de leurs forces dans l’un ou l’autre des plateaux selon le jeu des intrigues et des conspirations.
119 De l’inconsistance et de l’incohérence morales du capitalisme, les Oligarques émergèrent avec une nouvelle éthique, cohérente et définie, tranchante et rigide comme l’acier, la plus absurde et la moins scientifique en même temps que la plus puissante qu’ait jamais possédée une classe de tyrans. Les oligarques avaient foi en leur morale, encore qu’elle fût démentie par la biologie et l’évolution, et c’est grâce à cette foi que, pendant trois siècles, ils ont pu contenir la vague puissante du progrès humain ; — exemple profond, terrible, déconcertant pour le moraliste métaphysicien, et qui au matérialiste doit inspirer beaucoup de doutes et de retours sur lui-même.
120 Ardis fut achevée en 1942, et Asgard en 1984. La construction de cette dernière ville dura cinquante-deux ans, et employa une armée permanente d’un demi-million de serfs. À certaines périodes leur nombre dépassa le million, sans tenir compte des centaines de milliers de travailleurs privilégiés et d’artistes.
121 Parmi les révolutionnaires, se trouvaient de nombreux chirurgiens qui avaient acquis une habileté merveilleuse dans la vivisection. Selon les termes d’Avis Everhard, ils pouvaient littéralement transformer un homme en un autre. Pour eux l’élimination des cicatrices et difformités n’était qu’un jeu d’enfant. Ils vous changeaient les traits avec une telle minutie microscopique qu’il ne subsistait pas la moindre trace de leur travail. Le nez était un des organes favoris de leurs opérations. La greffe de la peau et la transplantation des cheveux comptaient parmi leurs artifices les plus ordinaires. Ils réussissaient les changements d’expression avec une habileté touchant à la sorcellerie. Ils modifiaient radicalement les yeux et les sourcils, les lèvres, les bouches et les oreilles. Par d’adroites opérations à la langue, à la gorge, au larynx ou aux fosses nasales, la prononciation et toute la manière de parler pouvaient être transformées. Cette époque de désespoir suscitait des remèdes désespérés, et les médecins révolutionnaires s’élevaient à la hauteur des besoins de leur temps. Entre autres prodiges, ils pouvaient accroître la taille d’un adulte de quatre ou cinq pouces et la diminuer de un ou deux. Leur art est aujourd’hui perdu. Nous n’en avons plus besoin.
122 Chicago était le pandémonium industriel du XIXe siècle. Une curieuse anecdote nous vient de John Burns, grand chef travailliste anglais, qui fut un instant membre du Cabinet. Il visitait lers États-Unis lorsque, à Chicago, un journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette ville : « Chicago ! répondit-il, c’est une édition de poche de l’enfer. » Quelque temps après, au moment où il prenait le bateau pour retourner en Angleterre, un autre reporter l’aborda pour lui demander s’il avait modifié son opinion de Chicago : « Oui, certes ! répondit John Burns. Mon opinion actuelle est que l’enfer est une édition de poche de Chicago. »
123 C’était le nom d’un train réputé comme le plus rapide du monde à l’époque.
124 En français dans le texte.
125 À cette époque, la population était si clairsemée que la pullulation des bêtes sauvages devenait fréquemment un fléau. En Californie s’établit la coutume des battues de lièvres. À un jour fixé, tous les fermiers d’une localité se réunissaient et balayaient la contrée en lignes convergentes, poussant les lièvres par vingtaines de mille vers un enclos préparé d’avance, où des hommes et des gamins les assommaient à coups de trique.
126 On s’est longtemps demandé si le ghetto du sud avait été incendié accidentellement, ou volontairement par les Mercenaires : aujourd’hui, il est définitivement établi que le feu y fut mis par les Mercenaires d’après les ordres formels de leurs chefs.
127 Un grand nombre de bâtiments résistèrent plus d’une semaine, et l’un d’eux tint pendant onze jours. Chaque bâtiment dut être pris d’assaut comme un fort, et les Mercenaires furent obligés de l’attaquer étage par étage. Ce fut une lutte meurtrière. On ne demandait ni n’accordait de trêve ; et dans ce genre de combat, les révolutionnaires avaient l’avantage d’être au-dessus. Ils furent anéantis, mais au prix de lourdes pertes. Le fier prolétariat de Chicago se montra à la hauteur de son ancienne réputation. Autant il eut de tués, autant il tua d’ennemis.
128 Les annales de cet intermède de désespoir sont écrites avec du sang. La vengeance était le motif dominant ; les membres des organisations terroristes ne se souciaient guère de leur vie et n’espéraient rien de l’avenir. Les Danites, dont le nom était emprunté aux anges vengeurs de la mythologie des Mormons, prirent naissance dans les montagnes du Great West et se répandirent sur toute la côte du Pacifique, du Panama à l’Alaska. Les Walkyries étaient une organisation de femmes, et la plus terrible de toutes. Nulle n’y était admise si elle n’avait pas eu de proches parents assassinés par l’Oligarchie. Elles avaient la cruauté de torturer leurs prisonniers jusqu’à la mort. Une autre fameuse organisation féminine était celle des Veuves de Guerre. Les Berserkers (guerriers invulnérables de la mythologie scandinave) formaient un groupe frère de celui des Walkyries. Il était composé d’hommes qui n’attachaient aucune valeur à leur vie. C’est eux qui détruisirent complètement la grande cité des Mercenaires appelée Bellona avec sa population de plus de cent mille âmes. Les Bedlamites et les Helléamites étaient des associations jumelles d’esclaves. Une nouvelle secte religieuse, qui d’ailleurs ne prospéra pas longtemps, s’appelait le Courroux de Dieu. Ces groupes de gens terriblement sérieux prenaient les noms les plus fantaisistes, entre autres : les Cœurs saignants, les Fils de l’Aube, les Étoiles matutinales, les Flamants, les Triples Triangles, les Trois Barres, les Ruboniques, les Vengeurs, les Apaches et les Érébusites.
129 Ici finit le manuscrit Everhard. Il s’arrête brusquement au milieu d’une phrase. Avis dut être informée de l’arrivée des Mercenaires puisqu’elle eut le temps de mettre le manuscrit en sûreté avant sa fuite ou sa capture. Il est regrettable qu’elle n’ait pas survécu pour l’achever, sans quoi elle aurait certainement éclairci le mystère qui, depuis sept cents ans, enveloppe l’exécution d’Ernest Everhard.