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Les « Juvenilia » de Jane Austen

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Juvenilia de Jane Austen
written by Léonie Villard
1934




LES « JUVENILIA » DE JANE AUSTEN
[1]


Dans le second volume de son Experiment in Biography, H. G. Wells décrit, avec une ironie que tempère une nuance de compassion, la perplexité de Joseph Conrad devant des modes de vie, de pensée et d’expression qui lui semblaient, parce qu’étrangers, incompréhensibles et infiniment mystérieux. Le désarroi de Conrad, en face des énigmes que lui proposaient l’Angleterre et la vie anglaise, s’extériorisait parfois en une salve de questions auxquelles il avait cessé d’espérer que personne pût jamais donner une réponse. « À quoi rime votre Love and Mr. Lewisham » demandait-il à H. G. Wells et, le front plissé par l’inquiétude, les mains convulsivement serrées en un geste qui trahissait une sorte de désespoir, il ajoutait : « Et que signifie toute cette admiration pour Jane Austen ? Qu’est-ce qu’on peut trouver d’intéressant dans ses livres ? À quoi toutes ces louanges correspondent-elles ? »

C’étaient là les questions d’un homme, admirablement doué et souvent génial, que ses origines et sa formation étrangères rendaient incapable à la fois de saisir certaines réactions spécifiquement anglaises et d’apprécier un art — je veux dire celui de Jane Austen — dont la perfection même consiste à sembler aussi naturelle, aussi inévitable que ces miracles journaliers que sont le retour de la lumière ou l’éclosion d’une fleur. L’incompréhension de Conrad à cet égard ne vaut, d’ailleurs, que pour nous faire toucher du doigt ce qui demeurait, malgré tout, un peu arbitraire dans le choix qui fit de l’auteur de Typhoon et de Jeunesse un romancier anglais. Car l’œuvre de Jane Austen est depuis longtemps « classique », elle appartient définitivement aux valeurs-or de la littérature anglaise. Et si elle est classique, elle est en même temps vivante, chaque génération de lecteurs la découvre à son tour et jouit de son inépuisable charme, cependant que la critique continue à l’étudier et à trouver en elle de nouvelles raisons d’admirer et d’aimer. La seule partie de cette œuvre à laquelle pourrait, à la rigueur, s’appliquer les questions posées par Conrad serait la série des esquisses humoristiques et des parodies dont l’ensemble compose les Juvenilia de l’auteur. Ajoutons bien vite que, pour qu’il demandât aujourd’hui ce qu’on peut trouver d’intéressant dans ces cahiers de jeunesse, il faudrait supposer un lecteur ignorant tout de Jane Austen et de ses romans et qui, entièrement insensible aux subtiles délices procurées par l’humour, n’éprouvât pas le désir de lire plus avant après avoir rencontré au début d’un récit, quelques lignes comme celles-ci :

« À un certain moment, Mr. Johnson avait 53 ans. Quand douze mois eurent passé, il en eût 54 et la chose lui causa un si vif plaisir qu’il résolut de célébrer son prochain anniversaire en donnant le divertissement d’une mascarade à ses enfants et à ses amis. »


La première étude bio-critique consacrée à Jane Austen fut le Memoir, publié en 1870 par son neveu, J. E. Austen-Leigh. Le succès de cette étude fut immédiat et, en 1871, l’auteur ajouta à la seconde édition une partie contenant des inédits : Lady Susan et le fragment intitulé The Watsons. Dans les premiers chapitres de son livre, J. E. Austen-Leigh signalait l’existence de cahiers contenant des récits humoristiques et des parodies écrits par Jane Austen avant sa seizième année. Il citait, de plus, les deux pages d’une comédie inachevée : The Mystery, empruntée à l’un de ces cahiers. Cinquante ans après, c’est-à-dire en 1922, un de ces petits recueils Love & Friendship — le titre est celui du Roman comique qui forme à peu près le tiers du volume — parut, précédé d’une spirituelle préface de G. K. Chesterton. Puis, en 1933, l’érudit Austénien à qui l’on doit l’admirable édition critique des romans et des lettres de Jane Austen, R. W. Chapman fit paraître Volume the First dont le précieux manuscrit venait d’être offert à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford. Ce Volume the First forme, avec Love & Friendship et un troisième volume encore inédit, la série complète des Juvenilia. Les deux petits volumes aujourd’hui donnés au public, s’ils ne contiennent pas toutes les œuvres de jeunesse de l’exquise romancière, sont cependant assez importants, assez variés de ton et assez caractéristiques pour qu’on puisse, dès maintenant, parler des Juvenilia de Jane Austen comme d’un ensemble.

Eussent-ils été puérils ou insignifiants, ces deux recueils auraient présenté, néanmoins, l’intérêt documentaire qui s’attache à toute œuvre authentique d’un grand écrivain. À défaut d’autres mérites, ils auraient eu celui de nous initier à une de ces phases larvaires qui, souvent, précèdent et préparent la composition d’œuvres où l’auteur affirme sa personnalité et ses dons. Mais la révélation qu’apportent les deux mêmes volumes de Juvenilia est riche d’autre chose encore que d’intérêt documentaire. Volume the First, aussi bien que Love & Friendship, confirme une fois de plus la théorie suivant laquelle le génie proprement dit est un don total et complet, que l’expérience et le travail peuvent rendre plus profond, mais dont ils n’augmentent guère, ou pas du tout, la divine gratuité.

Une enfant de quinze ans, parce qu’elle est Jane Austen et que c’est pour elle « un amusement délicieux que d’écrire des histoires », invente et transcrit sur un cahier d’écolière une nouvelle qui est la parodie la plus juste, et aussi la plus cruelle, qu’aient jamais suscitée les fautes de goût, les erreurs de jugement et les naïvetés psychologiques contenues dans les romans à la mode vers 1790. Au moment où lecteurs et lectrices s’attendrissent sur les malheurs et la vertu d’une Julia de Roubigné, d’une Miss Walton et de l’ « homme sensible » par excellence — ce Harley, héros du roman de Henry Mackensie, dont la sensibilité est si grande qu’il languit d’amour et meurt de joie quand il apprend qu’il est aimé — à l’époque où verser des larmes semble être l’occupation favorite des âmes bien nées, Love & Friendship est une peinture satirique des sentiments passionnés dont la tempête souffle à travers tant de « romans de la sensibilité ». Et comme l’angle de vision a changé, voici ce que deviennent pâmoisons et transports, quand ils sont vus à la lumière du bon sens et jugés avec une ironique franchise.

« Le matin qui suivit notre arrivée au Cottage (où les deux héroïnes se réfugient après avoir reçu de terribles nouvelles qui ont plongé l’une dans un évanouissement interminable et l’autre dans un accès de désespoir mêlé de délire), Sophia se plaignit de douleurs violentes répandues dans tous ses membres si délicats et accompagnées d’un mal de tête fort désagréable. Elle attribua ces incommodités à un refroidissement causé la veille par son long évanouissement au grand air, au moment où tombait la rosée du soir (remarquons ici que les deux jeunes femmes, sauf urgence extrême, choisissent d’ordinaire pour leurs pâmoisons une pièce confortablement meublée et « s’évanouissent à tour de rôle sur le sofa », si chacune n’a pas un canapé pour son usage personnel). « Cela n’était sans doute que trop vrai, sinon comment se faisait-il que je ne fusse pas moi-même souffrante comme elle ? Car les mouvements désordonnés que m’avaient imposé mes accès de désespoir furieux m’avaient si bien réchauffée et avaient si bien activé chez moi la circulation que l’humidité glaciale du soir ne m’avait pas éprouvée. Sophia, au contraire, gisant immobile sur le sol pendant deux heures, avait été la victime de cette influence néfaste… Son indisposition devint bientôt une phtisie galopante qui l’enleva en quelques jours… Deux heures avant de mourir, elle me dit : « Ma bien aimée Laura, que mon exemple vous serve de leçon. Méfiez-vous des longues pâmoisons. Bien que sur le moment elles puissent sembler utiles et agréables, elles ne sauraient manquer à la longue et si on en use à contre-temps de détruire la santé… Un fatal évanouissement me coûte la vie. Méfiez-vous, Laura : Une crise de désespoir frénétique n’est pas, et de beaucoup, aussi dangereuse. C’est en somme une façon de faire de l’exercice qui, si on ne la pratique pas immodérément, ne peut être que bienfaisante… Ayez tous les accès de délire ou de folie qu’il vous plaira, mais évitez les pâmoisons. »

Vers la même époque, Jane Austen, dans Volume the First nous donne, un humoristique résumé du roman « gothique » et des procédés, grâce auxquels chaque nouvel ouvrage n’est guère plus qu’une variation sur un thème très connu. On pourrait peut-être s’étonner de voir une enfant douée comme l’est Jane Austen, choisir pour sujet de prédilection la parodie, non pas de tel livre alors célèbre, mais du genre ou plutôt des deux genres de roman alors en vogue : le roman de la sensibilité, dont elle se moque dans Love & Friendship et le roman « gothique » ou roman de la terreur dont elle nous donne la quintessence humoristique dans les récits de Volume the First. Il était alors fréquent, dans certaines familles anglaises, d’interdire la lecture des romans aux jeunes filles, car elle était considérée comme une occupation frivole et même dangereuse. Au presbytère de Steventen, les Austen, gens d’esprit ouvert, ne partageaient pas cette façon de voir. Si, dans le cercle de famille, on ne négligeait pas les lectures sérieuses, on lisait aussi les romans à la mode et on avouait, sans fausse honte, le plaisir qu’on prenait à les lire. Depuis l’enfance, Jane Austen est donc habituée, soit à entendre lire à haute voix, soit à lire elle-même des romans. Et si elle a frémi parfois au récit des dangers qui menacent la vie ou la vertu de toute héroïne digne de ce nom, le démon de l’ironie, qui l’empêche de jamais céder entièrement aux suggestions de l’imagination romantique, lui fait comprendre ce qu’il y a de conventions monotones et de machinales répétitions dans l’affabulation des romans « gothiques ». Une expérience déjà longue lui permet de prévoir avec une impeccable exactitude les aventures qui vont échoir à la jeune personne, orpheline belle et tendre, dès qu’elle aura rencontré un jour par hasard un inconnu au sinistre visage dont le regard aigu l’aura fait frissonner d’une terreur qui, comme par hasard, est une terreur prophétique. Jane Austen à quinze ans connaît à fond les règles du jeu. Elle n’en oublie pas un point : elle sait, par exemple, que les héroïnes « dont les yeux s’alanguissent sous leurs longs cils soyeux, de toutes les émotions de la sensibilité la plus exquise ou parfois brillent de tout l’éclat d’une vive animation », se doivent à elles-mêmes d’être aussi malheureuses que belles. Enfermées dans le château, à demi tombé en ruines — et situé soit au fond d’un « glen » d’Écosse, soit dans un val sauvage des Pyrénées — elles réussissent parfois à éluder la surveillance de la morose duègne ou du gardien muet que leur cruel ravisseur a chargés auprès d’elles des plus sinistres missions. Et lorsqu’elles ont la joie d’errer, de préférence quand le soir tombe, dans les allées sombres d’un parc désolé, elles ne manquent pas d’entendre la voix mélodieuse d’un chanteur invisible, exhalant, en des accents d’une indicible tristesse, une poétique complainte…

Puisqu’elle comprend si bien le jeu, pourquoi la petite Jane se priverait-elle d’y jouer ? Déjà, il y a en elle la passion du vrai. Elle n’ose pas encore exprimer directement la vérité familière de la vie qu’elle connaît et noter les savoureuses découvertes, les satisfactions ironiques que lui procurent l’observation et l’étude des caractères, mais elle se divertit à réunir en quelques pages toutes les invraisemblances, toutes les sottises qu’elle a rencontrées dans des romans qu’elle aime, certes, mais dont elle se moque en même temps. Comme tout cela n’est qu’un jeu, elle ne se gêne pas pour corser les invraisemblances et pousser à l’absurde le moindre trait de sottise. Après avoir écrit un premier brouillon, elle recopie une de ses inventions après l’autre, d’une écriture régulière et appliquée, dans le cahier recouvert de papier marbré qui porte le titre de Volume the first. Elle fait précéder chaque histoire d’une dédicace adressée à une cousine, à son frère « midshipman » à bord du Persévérance de la Marine royale, au révérend George Austen, à son frère aîné le révérend James, à sa mère, à sa sœur Cassandre. Il n’est pas jusqu’à une nièce, alors âgée de trois mois, à qui ne soit fait en juin 1793, l’honneur d’une dédicace dans l’espoir que cette très jeune personne « arrive avec le temps à être plus âgée et devienne un jour ou l’autre capable de lire l’écriture ».

On aime à évoquer, grâce à Volume the first, l’image de la précoce romancière lisant à ceux pour qui elle les a recopiées, les pages écrites sous leur invocation. D’une voix posée et fraîche, elle commence, sans qu’un éclat de rire vienne jamais interrompre sa lecture et gâter son effet : « À la mort de son mari, Eliza revint en Angleterre, sur un vaisseau de ligne, armé de 55 canons qu’ils avaient fait construire au temps de leur splendeur. Mais elle n’eût pas plus tôt touché le sol anglais à Douvres, où elle débarqua, tenant de chaque main un de ses enfants, qu’elle fut saisie par les sbires de la Duchesse et conduite par eux dans une petite place forte que leur maîtresse avait jadis fait bâtir pour recevoir les gens qu’elle voulait tenir en captivité. »

« Eliza n’eût pas plus tôt pénétré dans son cachot que la première pensée passant à travers son esprit fut de se demander comment elle pourrait parvenir à s’évader.

« Elle alla droit à la porte, mais celle-ci était verrouillée. Elle regarda la fenêtre, mais la fenêtre était garnie de barreaux de fer. Deux fois déçue dans son attente, elle désespérait de jamais réussir à s’évader quand elle eut le bonheur d’apercevoir dans un coin de son étroit cachot, une petite scie et une échelle de cordes. Armée de la scie, elle se mit à l’ouvrage et en quelques semaines eut coupé chaque barreau, sauf celui auquel elle attacha l’échelle de cordes. Une difficulté se présenta alors, à laquelle elle ne sut pendant un instant comment obvier. Ses enfants étaient trop petits pour descendre l’échelle tout seuls et il lui serait impossible de les tenir dans ses bras quand elle descendrait elle-même. Elle se résolut enfin à jeter par la fenêtre tous ses vêtements — elle en avait une ample provision — et après avoir enjoint à ses enfants de ne pas se faire de mal en tombant, elle les jeta aussi par la fenêtre. Ensuite, elle descendit l’échelle le plus aisément du monde et eut le plaisir, une fois arrivée à terre, de trouver ses deux petits garçons en parfaite santé et plongés dans un profond sommeil. »

La malheureuse Eliza, nous apprend l’auteur, se voit bientôt réduite après son évasion, à mendier à la porte d’une auberge. Le premier carosse dont elle s’approche se trouve être celui de la grande dame qui l’a jadis élevée et a été assez inhumaine pour la chasser après l’avoir reconnue coupable d’une peccadille : le vol d’un billet de 50 livres. Remarquons ici que Jane Austen n’ignore pas la revaluation des valeurs morales qui s’opère à l’époque, sous la double influence du romantisme naissant et des idées « Jacobines ». Aussi ses héros se plaisent-ils à se déclarer supérieurs aux conventions périmées de la morale traditionnelle. Un des personnages de Love & Friendship met son orgueil « à ne jamais s’abaisser au degré d’objection qui lui ferait souhaiter en quelque circonstance que ce soit, « l’approbation de son Père » et Sophia, dans le même récit, pense que ce serait traiter un être méprisable comme il le mérite que de lui prendre son argent ». L’être méprisable entre dans la pièce au moment où Sophia force un tiroir du secrétaire. Estimant que la situation « est de celles qui font appel à toute la dignité propre à son sexe », Sophia demande à l’intrus pourquoi il ose violer sa solitude avec une telle impudence. L’assassinat même — dans le grossissement caricatural de la parodie — est présenté comme une de ces fantaisies qui sont toujours permises aux êtres d’élite. Une « Jeune personne amenée par les passions à des errements auxquels son cœur demeure étranger », déclarera avec une parfaite simplicité : « J’ai tué mon père alors que j’étais encore dans ma première jeunesse, depuis ce moment, j’ai tué ma mère et je prépare l’assassinat de ma sœur… Il n’est presque pas de crime que je n’aie commis… Mais je vais commencer une vie nouvelle. Le colonel Martin, des Horse Guards, m’a distinguée et nous allons nous marier dans quelques jours. »

Revenons à Eliza, qui fait appel à la pitié de Lady Harcourt, sa bienfaitrice d’autrefois. Cette dame interrompt le récit de l’infortunée, se tourne vers son mari et lui dit dans un transport de joie : « Sir George, Eliza n’est pas seulement notre fille adoptive, elle est notre propre fille. »

« Que voulez-vous dire par là, répond Sir George. Vous savez bien que nous n’avons jamais eu d’enfant. Expliquez-vous. »

« Vous souvenez-vous, Sir George, que j’étais grosse au moment de votre départ pour l’Amérique ? »

« Mais oui, je m’en souviens, continuez, ma chère amie. »

« Quatre mois après votre départ, je mis au monde cette enfant. Craignant votre juste courroux, puisqu’elle n’était pas le fils que vous attendiez, je la portai sur une meule de foin et l’y laissai. Quelques semaines plus tard vous revîntes en Angleterre et heureusement pour moi, ne me fîtes aucune question indiscrète. Mon cœur me disait que mon enfant ne courait aucun danger et, comme j’étais désormais sans inquiétude sur ce point, j’oubliai bientôt que j’avais été mère. Quand nous trouvâmes un jour, par hasard, la petite Eliza sur une meule de foin, je ne me souvins pas qu’elle était ma fille. Rien ne m’aurait remis ce détail en l’esprit, n’était que le son de sa voix, que je viens d’entendre, m’apporte maintenant la conviction que c’est bien là la voix même de notre fille. »

C’est ainsi que la petite moqueuse résume en une page, et avec quelle malicieuse adresse, les péripéties les plus usitées du roman « gothique » dont le Château d’Otrante avait, en 1764, indiqué la première formule. Elle ne veut voir, d’ailleurs, dans les romans sur lesquels elle exerce sa verve, que leurs côtés ridicules, leurs invraisemblances évidentes et les outrances de leur inflation sentimentale. Elle semble croire que, parce qu’ils sont toujours romanesques, ils sont dénués de tout mérite. Elle semble le croire, mais le croit-elle vraiment ? Est-ce seulement pour souligner le fait que toutes les héroïnes « sensibles » se ressemblent entre elles qu’elle s’amuse à les mettre en scène à son tour ? Et ne pourrait-on pas soupçonner, à travers l’entrain et la gaieté parfois bouffonne de ses parodies, l’existence d’une secrète et peut-être involontaire réaction de défense ? Pourquoi faire à plusieurs reprises et à des œuvres qu’elle tient pour insignifiantes, l’honneur de s’en occuper, fût-ce seulement pour en rire ? Jane Austen, à quinze ans ou à trente, si elle aime le vrai avant tout, n’est peut-être pas aussi insensible qu’elle le pense — et voudrait nous le faire accroire — aux prestiges de l’atmosphère romantique. Elle demande peut-être à l’humour dont elle se sert si plaisamment, de la défendre contre les insidieux attraits d’une « sensibilité » qu’elle veut combattre, en elle comme dans ses romans, parce qu’elle la juge infiniment dangereuse. Que si, cependant, on cherchait, après avoir lu les deux premiers volumes des Juvenilia, à découvrir dans ses autres œuvres quelques traces d’un romantisme inavoué ou combattu, on risquerait fort de s’aventurer dans des chemins hasardeux. Northanger Abbey, en effet, est une condamnation entière des erreurs de jugement nées du désir de retrouver dans la vie quotidienne les êtres et les événements dont le roman « gothique » est peuplé. Marianne, la délicieuse et romanesque héroïne de Sense et Sensibilily, ne connaît le vrai bonheur qu’après avoir renié sa conception romantique de l’amour et de la vie. Ces exemples, et tant d’autres encore qu’on pourrait citer prouvent assez que Jane Austen réprouve les exagérations de la fausse sensibilité, les élans désordonnés de l’imagination romantique ; mais elle ne méconnaît pas non plus le pouvoir de l’émotion et d’une sensibilité vraies, Fanny Price et Anne Elliot interdisent à jamais qu’on ose accuser leur auteur de sécheresse. Au moment où elle écrit ses Juvenilia, ce qu’elle demande aux héroïnes « sensibles » et aux fantastiques péripéties du roman « gothique », c’est d’abord un sujet de divertissement et, ensuite, une occasion de réfuter, pour se convaincre elle-même, les séduisantes hérésies romantiques qu’elle veut repousser au nom du bon sens, de la vérité et de ce juste équilibre du caractère qu’elle prise si haut.

Qu’on accepte ou qu’on refuse d’attribuer à Jane Austen la possibilité d’avoir subi, au moment même où elle se défendait contre lui, le subtil attrait du sortilège romantique, un fait demeure certain : c’est que dans ses cahiers d’adolescente comme plus tard dans ses romans, elle fait sa loi de ce qui sera, dans Pride & Prejudice, la profession de foi de la spirituelle Elizabeth Bennett : « Je ne tourne jamais en ridicule rien de ce qui est bon et sage. Mais tout ce qui me paraît absurde ou déraisonnable me divertit infiniment et j’en ris aussi souvent que la vie m’en fournit l’occasion. »

L’humour des Juvenilia trouve néanmoins d’autres objets que ceux empruntés par l’auteur à la littérature d’imagination de son temps. C’est en les confrontant avec la réalité qu’elle a vu clairement les défauts des romans à la mode. Elle sait que, si délicate que soit une jeune fille, elle ne s’évanouit pas aussi fréquemment que le font les Julias ou les Ethelindes. Elle n’est pas encore très sûre de l’orthographe de certains mots, elle écrit « freindship » et « charectaristic », mais elle ne se trompe pas quand il s’agit de voir juste ou de deviner sous ce que dissimulent la parole et l’attitude, la vérité d’un caractère. Et c’est pourquoi les quelques morceaux dans lesquels elle renonce à la parodie pour l’observation directe ont un accent de sincérité, une fermeté remarquables. On voit déjà, dans certaines pages de la Série de Lettres, dédiée à Miss Cooper (Love & Friendship), le sens très sûr de la vie et du caractère en action qui donne aux œuvres de sa maturité leur incomparable netteté de lignes. Et comme, dans ces morceaux, elle peint des personnages vivants et non plus des héros et des héroïnes de roman, son humour revêt une qualité nouvelle. Il se fait plus âpre, plus dépouillé ; il ne s’accompagne plus de cette verve bouffonne qui cernait, d’un trait caricatural, la silhouette d’une Eliza ou de ses pareilles. Par sa qualité psychologique, par l’exquise justesse de son expression, comme par le choix de certains noms, Dashwood, Musgrove, Willoughby, cette série semble être une première esquisse de certaines figures et de certaines situations que nous retrouverons plus tard dans Pride & Prejudice et dans Sense & Sensibility. La lettre d’une jeune personne sans fortune, en particulier, est une sorte de préfiguration des scènes de Pride & Prejudice où la simplicité, l’esprit et la vivacité d’Elisabeth Bennett s’opposent à la hargne, à la morgue, à la stupide insolence de Lady Catherine de Bourgh. Comme l’inoubliable Lady Catherine, la Lady Greville de la Série de Lettres dit toujours ce qu’elle pense et pense toujours les choses les plus blessantes pour les gens qu’elle considère comme ses inférieurs. Elle emmène un soir au bal, dans sa propre voiture, la jeune fille sans fortune, qui a nom Maria Williams. S’apercevant que Maria porte une robe fraîche et jolie, la noble dame lui demande avec aigreur si c’est là une toilette neuve et ajoute :

« Vous êtes sans doute habillée à la dernière mode, mais je dois vous avouer — vous savez que je dis toujours ce que je pense — que vous avez fait là des frais bien inutiles. Pourquoi n’avoir pas mis votre vieille robe à raies ? Je n’ai pas l’habitude de trouver à redire aux gens parce qu’ils sont pauvres ; j’estime qu’ils méritent la pitié ou le mépris plutôt que le blâme, car ce n’est pas toujours leur faute s’ils ne sont pas riches. Mais cependant, je ne puis m’empêcher de vous dire que votre vieille robe à raies aurait été assez belle pour celle qui la porte, puisque — vous connaissez mon habitude d’être franche — je crois que la moitié des gens que vous rencontrerez ce soir se soucieront fort peu de savoir comment vous êtes mise. Enfin, vous espérez sans doute faire une brillante conquête… Ce qui ne serait pas sans besoin, et je vous souhaite le succès. »

L’accent et l’intention sont bien ceux qu’aura Lady Catherine de Bourgh et la jeune fille qui écoute poliment la harangue, sait apprécier à leur juste valeur la grossièreté native et l’insolence de parvenue de la grande dame authentique. Plus loin, Jane Austen ajoute à la figure de son personnage quelques traits encore plus malicieux :

« Le lendemain, pendant que nous étions à table, la voiture de Lady Greville s’arrêta devant la porte, car cette dame s’arrange toujours pour arriver chez nous à ce moment-là. Elle envoya un domestique nous dire qu’elle ne voulait pas descendre de voiture et demandait à Miss Maria de venir lui parler tout de suite, car elle était pressée.

« Quel sans-gêne, ma chère maman, m’écriai-je. »

« Va, ma petite, dit ma mère. »

« J’allai donc trouver Lady Greville et fus obligée de rester là, debout, aussi longtemps qu’il lui sembla bon de me retenir, bien qu’il soufflât ce jour-là un vent violent et glacial.

« Eh bien, me dit-elle, vous n’êtes pas si coquettement attifée aujourd’hui que le soir du bal. Mais je ne suis pas venue pour inspecter votre toilette, seulement pour vous dire que vous pourrez venir dîner chez moi après-demain. Pas demain surtout, ne venez pas demain, car nous attendons Lord et Lady Clermont et Sir Thomas Stanley. Ce ne sera pas la peine de sortir votre plus jolie robe, je ne vous enverrai pas la voiture. S’il pleut après-demain, vous n’aurez qu’à prendre un parapluie. »

« Je pus à peine m’empêcher de rire en l’entendant m’accorder la permission de me protéger de la pluie… »


*


Dans ce passage, la notation psychologique, la présentation d’un personnage à la fois odieux et ridicule ont déjà la précision qui — toutes proportions gardées — apparentent l’art de Jane Austen à celui des grands maîtres de l’estampe satirique au xviiie siècle. Parce qu’ils sont des hommes qui vivent au milieu des luttes politiques et qui, en ce qui concerne les mœurs de leur temps, empruntent leurs modèles à tous les milieux — fût-ce les plus grossiers ou les plus abjects — l’œuvre des Bunbury, des Rowlandson, des Gillray, toujours humoristique est souvent brutale, cynique ou pire encore. Mais ces maîtres ont le secret de noter l’essentiel d’un personnage dans une expression de physionomie indiquée par quelques traits sans repentirs.

Jane Austen est « a lady » ; le milieu qui est le sien, celui qu’elle étudie dans ses romans, est celui de la bonne, de la meilleure compagnie. Ses personnages appartiennent comme elle à cette petite noblesse terrienne ou à cette « upper middle class » dans lesquelles la civilisation anglaise révèle ses aspects les plus humains, les plus profondément et les plus harmonieusement façonnés par des siècles de culture. Subtil et délicat, mais ferme et net en même temps, l’art de Jane Austen fixe pour nous l’image d’une époque, d’un milieu et, par delà les traits particuliers au moment, il nous donne des portraits psychologiques d’une vérité si entière que chaque personne vit pour nous d’une vie aussi réelle, aussi complète que la nôtre. L’humour, que l’artiste choisit souvent comme mode d’expression, donne à sa vision des gens et des choses, une vérité parfois cruelle, mais toujours dépouillée de tout ce qui serait inutile indignation ou vaine amertume. Parce qu’elle est capable de l’observer avec une justesse sans égale, Jane Austen trouve dans le spectacle de la vie un inépuisable aliment à une ironie experte à saisir, dans le caractère comme dans l’action, l’alliage d’absurdité ou de sottise que les choses humaines contiennent trop souvent. Ses Juvenilia nous montrent, tantôt sous les espèces d’un entrain qui est encore celui d’une enfant à ses jeux, tantôt avec une pénétration déjà géniale, la même attitude et les mêmes qualités qui caractériseront, quelques années plus tard, le chef-d’œuvre que sera Pride & Prejudice.

Enfantine à certains égards, l’œuvre de jeunesse de Jane Austen vaut pour nous plus et mieux qu’à titre de document. Car on y voit, dans ses meilleurs passages, l’aisance inconsciemment sûre de soi-même et le don que rien ne peut remplacer, sources de la maîtrise sans effort qui est l’apanage du génie heureux.

Léonie VILLARD.




  1. Volume The First by Jane Austen, Oxford at the Clarendon Press. Humphrey Milford, 1933. — Love & Friendship and other early works, by Jane Austen with a preface by G. K. Chesterton, London, Chatto & Windus, 1922.


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