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Les Énoncés et les faits

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Sur le fondement de la connaissance ~ B. Les Énoncés et les faits
written by Moritz Schlick 1935
1935.





B
LES ÉNONCÉS ET LES FAITS


Au printemps de l’année dernière, loin de tout souci, installé à un balcon d’où la vue plongeait sur la baie de Salerne, j’écrivais mon petit article sur le « fondement de la connaissance » ; je ne me doutais pas que j’allais déclencher avec lui une vive discussion sur le « concept de vérité du positivisme logique ». Je considérais mes quelques pages simplement comme le prudent avertissement d’un sincère empiriste contre certaines tendances, qui me paraissaient viser à une formulation passablement dogmatique et rationaliste de principes positivistes. Je fus assez surpris de m’entendre accuser pour cela d’être un métaphysicien et un poète. Je trouvais impossible de prendre au sérieux cette inculpation, aussi peu ému par le premier qualificatif que flatté par le second, je n’avais pas l’intention d’entrer dans le débat. J’espérais que mon écrit, quoi qu’il en fût des objections, se défendrait de lui-même.

L’article du Dr Hempel (Analysis, vol. 2, n° 4) m’oblige au contraire à prendre position. Il a exposé ses arguments avec clarté et scrupule et je regarde comme une obligation pour moi d’expliquer une fois encore, aussi simplement que possible, pourquoi certaines façons de voir, professées par quelques-uns de mes amis, ne peuvent pas me donner satisfaction. Je me limiterai au point qui me paraît être décisif, le rapport entre « énoncés » et « réalité ».

Je suis accusé d’avoir dit que des énoncés peuvent être comparés à des faits. J’avoue ma faute. J’ai bien affirmé cela. Mais je proteste contre ma punition : je refuse de m’asseoir dans la société des métaphysiciens. Souvent j’ai comparé des énoncés à des faits : je n’avais donc aucune raison d’affirmer que l’on ne saurait agir ainsi. Je trouvais par exemple dans mon Baedecker : « Cette cathédrale a deux tours » ; je pouvais comparer cette proposition avec la « réalité » en regardant la cathédrale et cette comparaison me persuadait que l’énoncé du Baedecker était véridique. Vous ne pouvez certainement pas prétendre que cette manière d’agir n’est pas possible et postule une métaphysique abhorrée. Direz-vous que telle n’est pas votre pensée ? Mais je vous assure que je n’avais en vue qu’une opération de ce genre, en affirmant que l’on peut contrôler des énoncés par comparaison avec des faits. Personne, parmi ceux qui ont connaissance de mes derniers écrits, n’admettra que j’employais l’expression « réalité » à propos d’autre chose que les objets de l’expérience, comme églises, arbres, nuages, etc. (Voir par exemple : Les énoncés scientifiques, chap. IV, Paris, 1934) ; jamais à propos d’entités « métaphysiques » d’aucune sorte. Une cathédrale n’est pas un énoncé, ni un groupe d’énoncés ; je me tiens de ce fait en droit de déclarer qu’un énoncé est susceptible d’être mis en comparaison avec la réalité.

Vous direz peut-être : « Mais si nous analysons l’acte de la vérification, nous allons trouver qu’il s’accomplit en une comparaison d’énoncés. » Je réponds : Je n’en sais rien ; cela va dépendre de ce que vous entendez par « analyse ». Mais, quel que puisse être le résultat de votre analyse, dans toutes les éventualités nous pouvons distinguer entre des cas où un énoncé écrit, imprimé ou parlé est comparé avec un autre énoncé écrit, imprimé ou parlé, et des cas analogues à celui de notre exemple, où un énoncé est comparé avec le fait dont il parle. Et, c’est ce dernier cas que je prenais la liberté de décrire comme « une comparaison entre énoncé et fait ». Si vous refusez cette manière de s’exprimer pour le cas en question, il ne se peut agir alors que d’une affaire de terminologie.

Vous décrétez qu’un énoncé ne peut être comparé, ou ne doit être comparé, avec rien d’autre que des énoncés ; de quel droit ? À mon modeste avis, on peut comparer n’importe quoi avec n’importe quoi, si l’on veut. Croyez-vous qu’énoncés et faits soient trop éloignés les uns des autres ? Qu’ils soient trop différents ? Est-ce une propriété mystérieuse des énoncés que de ne pouvoir être comparés avec rien d’autre ? Ce serait, semble-t -il, un point de vue bien mystique ! Vous nous donnez l’assurance (p. 51) que le « gouffre » entre des énoncés et des faits ne serait que « le résultat d’une métaphysique en recrudescence ». Ce peut être exact. Mais qui parle d’un tel gouffre ? Ceux qui disent que les uns ne pourraient pas être comparés avec les autres, ou bien l’empiriste modeste qu’est mon humble personne, pour qui des énoncés sont des faits parmi d’autres faits, et qui n’aperçoit aucune difficulté, aucune « conséquence redoutable », à admettre qu’on les puisse comparer entre eux ?

Qu’est-ce donc, à proprement parler, qu’un énoncé ? À mon sens, c’est une succession de sons ou de symboles écrits, ou autres symboles encore (une phrase), associée avec des règles logiques adéquates, c’est-à-dire avec des prescriptions concernant la manière dont la phrase doit être utilisée. Ces règles, qui se présentent en définitions « indicatrices », fondent la signification de l’énoncé. Pour vérifier ledit énoncé, il nous faut établir si ces règles ont été observées ; pourquoi serait-ce impossible ? Dans notre exemple cela se produit par le fait que je vois la cathédrale, la phrase dans le livre et que j’établis que le symbole « deux » a été utilisé en liaison avec le symbole « tours » et, que j’aboutis au même symbole, si j’applique aux tours de la cathédrale les règles du dénombrement[1].

Vous m’objecterez que je me sers de nouveau du langage « à contenu » (matériel), au lieu du langage « formel » (voir la différence entre ces deux langages dans CARNAP « Logische Syntaxe der Sprache », p. 180 et suiv.). Je reconnais l’importance de la distinction entre les deux ; je la reconnais absolument et j’ai admis que nous devions nous efforcer, dans l’analyse en théorie de la connaissance, d’utiliser le mode formel du langage. Mais il est faux de dire que ce mode de langage serait « beaucoup plus correct ». Je suis convaincu au contraire, avec Carnap, que le mode matériel de langage n’est pas, comme tel, plus défectueux, mais qu’il peut seulement conduire avec facilité à des pseudo-problèmes, lorsqu’il est employé sans les précautions suffisantes. M. Hempel dit : « Dire que des propositions empiriques « expriment des faits »..., c’est une forme typique du mode matériel de langage. » Peut-être ! Mais quel inconvénient cela peut-il présenter ? Cette phrase en particulier est une naïve tautologie. Que pourraient bien, en effet, exprimer des énoncés dans le monde, sinon des faits ? C’est d’autre part une affirmation empirique tout à fait légitime, que de dire que certains dessins noirs dans mon Baedecker expriment le fait qu’une certaine cathédrale a deux tours. D’ailleurs, mon opinion que des faits peuvent se comparer avec des énoncés, s’exprime facilement comme ceci dans le mode « formel » : « des mots qui désignent des symboles ; et des mots qui désignent d’autres choses, peuvent se rencontrer dans la même phrase ».

On nous dit souvent que, « sous le rapport logique », des phrases ne seraient à comparer avec rien d’autre que des phrases. Ce peut être exact ou faux ; mais comme je ne sais pas ce que doivent signifier les mots « comparaison sous le rapport logique », je ne puis trancher.

Est-il vrai que nous ne sommes pas en état « d’indiquer correctement comment une comparaison entre énoncés et faits peut être disposée d’une manière générale et comment, d’une manière générale aussi, nous pouvons établir la structure de faits » ? (Analysis, vol. II, p. 51). Je crois que c’est inexact. Ou bien la description que je viens de faire d’une telle comparaison était-elle fausse ? Elle consistait dans les prescriptions empiriques les plus simples, telles que nous les appliquons journellement des dizaines de fois. Vous pouvez facilement la faire d’une manière plus précise, en lui adjoignant des détails ; mais ce n’est guère nécessaire, car le principe de la chose ne s’en trouverait aucunement modifié.

Lorsque vous prétendez — comme vous semblez le faire — que « nous sommes incapables d’établir la structure de faits », je dois avouer que pareille proposition me remet un peu en mémoire la métaphysique de la « chose en soi » qui, comme on l’affirme, doit pour toujours nous demeurer inconnue. Comme pourtant vous ne niez pas l’existence de faits (p. 54), pourquoi voulez-vous nier la possibilité de connaître leur structure ? Je dirais, par exemple, que, lorsque je compte les tours d’une cathédrale donnée, je deviens informé par là de la structure d’un fait donné. Mais sans doute, voudriez-vous dire seulement qu’il serait dénué de sens de parler de la « structure de faits » d’une manière générale ? Je réponds : il peut en être ainsi si vous admettez certaines règles pour l’emploi de votre mot ; mais ce n’est pas le cas si les mots sont à employer comme je les comprends et utilise. On ne doit pas oublier qu’une phrase n’est jamais en elle-même et pour elle-même sensée ou dépourvue de sens, mais toujours par rapport à des définitions et règles, qui ont été établies pour les mots dont elle est formée.

Cette considération vaut pour tout le problème en discussion. S’il est véritablement exact que des « faits » et des « énoncés » ne peuvent pas être comparés les uns avec les autres, ces mots sont alors employés avec une signification qui s’écarte complètement de la signification avec laquelle je les accepte. Il ne s’agirait, dans ces conditions, que d’une querelle de terminologie.

La plus simple manière de nier la possibilité de la comparaison en cause consisterait à dire : « Il n’y a pas de faits » ou bien, en langage formel : « pour le mot « Fait » vaut la règle simple qu’il ne doit pas être employé du tout ». Mais je n’aperçois pas de motif pour que ce mot commode soit à bannir ; si je comprends bien, vous-même vous n’iriez pas à cette extrémité.

Peut-être voulez-vous dire que les faits que nous appelons « Énoncés », pourraient à vrai dire être comparés avec d’autres faits, mais que ce n’est jamais arrivé en réalité dans la science ? Je crois que cela se trouve juste pour le travail purement théorique de la science, par exemple pour la physique mathématique, dont le problème consiste à formuler des lois naturelles, à les comparer entre elles et avec des « énoncés protocolaires », pour les réunir en un système sans contradiction, et calculer les conséquences qu’elles comportent. Ce travail se fait avec crayon et papier. Mais j’affirme de la manière la plus formelle que cela ne se montre pas exact pour le physicien expérimentateur, dont le travail consiste à faire des observations, comparer les prévisions du mathématicien (je demande beaucoup d’excuses !) avec les faits observés.

Je crois qu’en ce point se manifeste l’origine psychologique de l’opinion que je critique : ses partisans sont des hommes installés dans une attitude théorique ; ils s’établissent à l’intérieur de la science. La science est un système d’énoncés et, sans qu’ils s’en rendent compte, ces penseurs prennent la science pour le réel ; ils ne veulent connaître aucun fait tant qu’il n’est pas traduit en un énoncé et inscrit dans leur carnet de notes. Mais la science n’est pas le monde. L’univers des idées exprimées n’est pas tout l’univers. Ce qui apparaît ici, c’est une attitude typiquement rationaliste, dissimulée sous toutes sortes de distinctions subtiles. Elle est aussi vieille que la métaphysique elle-même, comme nous l’indique cette phrase de Parménides : ταὐτὸν δ΄ ἐστὶ νοεῖν τε καὶ οὕνεκεν ἔστι νόημα...

Nos bons amis et adversaires s’imaginent le système des vérités comme le mathématicien s’imagine la physique théorique : pour lui, il est parfaitement exact que tout son problème consiste à rendre cohérentes entre elles toutes les propositions scientifiques, il est exact également que dans le cas où se présentent plusieurs systèmes cohérents, son choix n’est déterminé que par les « expérimentateurs de son groupe culturel » (Analysis, II, p. 57) ; il n’a pas d’autre guide, parce que ce sont eux-mêmes qui lui fournissent les « énoncés protocolaires », dont il se sert comme d’un matériel, sans les soumettre à un contrôle expérimental. Il est donc exact que le système des énoncés protocolaires qu’il accepte comme vrai, est le système qui est « effectivement considéré comme vrai par l’humanité ».

Mais il en est tout autrement pour l’observateur qui fait les expériences et pour des empiristes peu conciliants, comme ma modeste personne. Une chose est de demander comment a été construit le système de la science, pourquoi on le tient pour vrai d’une manière générale ; c’en est une autre de demander pourquoi moi — l’observateur particulier — je le tiens pour vrai. Vous pouvez considérer mon article sur « Le Fondement de la connaissance » comme un essai de répondre à cette seconde question. C’est une question psychologique. Si quelqu’un vient me dire que, en dernière analyse, je ne crois à la vérité de la science que parce qu’elle « est acceptée par les expérimentateurs de mon groupe », je ne pourrai qu’esquisser un sourire. J’ai par ailleurs confiance en ces excellents personnages, mais tout simplement parce que je les ai trouvés toujours comme dignes de foi, dans toutes les circonstances où j’ai pu contrôler moi-même leurs affirmations. Je vous donne l’assurance la plus expresse que je ne qualifierais pas vrai le système de la science, si je trouvais ses conséquences inconciliables avec mes propres observations des phénomènes naturels ; et le fait qu’il est admis par l’humanité entière et enseigné dans toutes les universités ne m’impressionnerait pas le moins du monde. Si tous les hommes consacrés à l’étude de la Nature me venaient dire que, dans certaines conditions expérimentales, je devrais apercevoir trois raies noires, et si, les conditions étant réunies, je n’en apercevais qu’une, aucune puissance au monde ne m’ obligerait de tenir pour fausse la proposition : « il n’existe qu’une seule raie noire dans mon champ visuel. »

En d’autres termes : la raison unique et ultime pour laquelle je reconnais comme exacte une affirmation quelconque, est à rechercher dans ces épreuves simples qui peuvent être envisagées comme les démarches définitives d’une comparaison entre énoncé et fait ; je les ai appelées « constatations », sans d’ailleurs attribuer au mot une importance quelconque. Peut-être est-il possible d’en donner une description meilleure que je ne l’ai fait ; mais personne ne pourra me persuader que ces démarches ne sont pas la base unique et ultime de toutes mes convictions.


Notes

  1. Il faut remarquer que l’essentiel pour la comparaison est cette dernière opération, donc l’exacte application de l’expression numérique au fait en question. Ici a lieu pour ainsi dire le « contact de l’énoncé avec le réel » ; ce n’est pas seulement dans la simple constatation que le mot « deux » intervient aussi bien dans la phrase du Baedecker que dans mon énoncé d’observation. Si l’on ne songe pour le mot« deux » qu’à la concordance des énoncés en ce qui le concerne (comme le fait M. Hempel dans sa critique « Analysis », vol. II, p.94), on oublie le plus important, qui est l’obligation pour « l’énoncé d’observation » d’être vrai une bonne fois. À quoi servirait la concordance, si l’énoncé avec lequel l’affirmation concorde dans le Baedecker reposait, par exemple, sur un mensonge ?
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