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Les Armes de la douleur (poème)

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Les Armes de la douleurPaul Éluard

Les Armes de la douleur
Les Armes de la douleur (poème)



à la mémoire de Lucien Legros fusillé pour ses dix-huit ans.[1]

I

Daddy des Ruines
Hommes au chapeau trouvé
Homme aux orbites creuses
Homme au feu noir
Homme au ciel vide
Corbeau fait pour vivre vieux
Tu avais rêvé d’être heureux

Daddy des Ruines
Ton fils est mort
Assassiné

Daddy la Haine
Ô victime cruelle
Mon camarade des deux guerres
Notre vie est tailladée
Saignante et laide
Mais nous jurons
De tenir bientôt le couteau

Daddy l’Espoir
L’espoir des autres
Tu es partout.

II

J’avais dans mes serments bâti trois châteaux
Un pour la vie un pour la mort un pour l’amour
           Je cachais comme un trésor
           Les pauvres petites peines
           De ma vie heureuse et bonne

J’avais dans la douceur tissé trois manteaux
Un pour nous deux et deux pour notre enfant
           Nous avions les mêmes mains
           Et nous pensions l’un pour l’autre
           Nous embellissions la terre

J’avais dans la nuit compté trois lumières
Le temps de dormir tout se confondait
Fils d’espoir et fleur miroir œil et lune
Homme sans saveur mais clair de langage
Femme sans éclat mais fluide aux doigts

           Brusquement c’est le désert
           Et je me perds dans le noir
           L’ennemi s’est révélé
           Je suis seule dans ma chair
           Je suis seule pour aimer.

III

Cet enfant aurait pu mentir
Et se sauver

La molle plaine infranchissable
Cet enfant n’aimait pas mentir
Il cria très fort ses forfaits

Il opposa sa vérité
La vérité
Comme une épée à ses bourreaux
Comme une épée sa loi suprême

Et ses bourreaux se sont vengés
Ils ont fait défiler la mort
L’espoir la mort l’espoir la mort
Ils l’ont gracié puis ils l’ont tué

On l’avait durement traité
Ses pieds ses mains étaient brisés
Dit le gardien du cimetière.

IV

Une seule pensée une seule passion
Et les armes de la douleur.

V

Des combattants saignant le feu
Ceux qui feront la paix sur terre
Des ouvriers des paysans
Des guerriers mêlés à la foule
Et quels prodiges de raison
Pour mieux frapper

Des guerriers comme des ruisseaux
Partout sur les champs desséchés
Ou battant d’ailes acharnées
Le ciel boueux pour effacer
La morale de fin du monde
Des oppresseurs

Et selon l’amour la haine
Des guerriers selon l’espoir
Selon le sens de la vie
Et la commune parole
Selon la passion de vaindre
Et de réparer le mal
Qu’on nous a fait

Des guerriers selon mon cœur
Celui-ci pense à la mort
Celui-là n’y pense pas
L’un dort l’autre ne dort pas
Mais tous font le même rêve
Se libérer

Chacun est l’ombre de tous.

VI

Les uns sombres les autres nus
Chantant leur bien mâchant leur mal
Mâchant le poids de leur corps
Ou chantant comme on s’envole

Par mille rêves humains
Par mille voies de nature
Ils sortent de leur pays
Et leur pays entre en eux
De l’air passe dans leur sang

Leur pays peut devenir
Le vrai pays des merveilles
Le pays de l’innocence.

VII

Des réfractaires selon l’homme
Sous le ciel de tous les hommes
Sur la terre unie et pleine

Au-dedans de ce fruit mûr
Le soleil comme un cœur pur
Tous le soleil pour les hommes

Tous les hommes pour les hommes
La terre entière et le temps
Le bonheur dans un seul corps.

*


Je dis ce que je vois
Ce que je sais
Ce qui est vrai.



  1. Élève de l’École alsacienne, il fut arrêté en avril 1942, âgé de 17 ans, à la suite d’une manifestation au lycée Buffon. Jugé en juin de la même année par le Tribunal d’État français, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, puis livré à la Gestapo. Pendant tout le temps qu’ils le gardèrent, les Allemands reconnurent son intelligence, sa culture et ses qualités incontestables de musicien et de peintre, jusqu’au moment où ils le condamnèrent à mort. Entre-temps son père et son frère aîné étaient arrêtés et conduits directement au fort de Romainville pour y être fusillés dans la journée avec une centaine d’otages. Ils ne durent leur salut qu’à l’intervention in-extremis d’un fonctionnaire ami du père. Devant le Tribunal allemand, Lucien Legros, sentant sa cause perdue, proclama très haut ses convictions, son amour pour la France... Gœring le gracia, puis quelques jours plus tard, le fit exécuter comme otage. Ils le tortuèrent physiquement et moralement pour tenter de lui faire avouer le nom de ses camarades. Il fut enterré à Ivry avec quatre lycéens, tous du même âge que lui : Jean Artus, Pierre Benoit, Pierre Greleau, Jacques Baudry. Œuvres complètes, collection de la Pléiade, Gallimard, 1968.
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