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Les Pauvres Gens/14 août

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13 août Les Pauvres Gens ~ 14 août
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
19 août
1846, traduction 1946.


14 août

Au nom du ciel, Makar Alexéievitch, qu’avez-vous donc ? Sans doute ne craignez-vous point Dieu ? Vous allez me rendre folle pour de bon. Honte à vous ! Vous vous perdez complètement. Songez au moins à votre réputation. Vous êtes un homme honnête, de noble caractère, avec de l’amour-propre. Qu’arrivera-t-il si tout le monde apprenait votre conduite ! Il ne vous resterait plus qu’à mourir de honte ! Ayez donc pitié de vos cheveux gris. Craignez Dieu ! Fédora a déclaré qu’elle ne vous aidera plus désormais, et je ne vous donnerai pas d’argent, moi non plus, à l’avenir. Voilà où vous m’avez amenée, Makar Alexéievitch. Vous imaginez sans doute que cela m’est égal que vous vous conduisiez bien ou non ? Vous ignorez encore ce que je subis à cause de vous. Je n’ose plus me montrer dans l’escalier de la maison : tous les voisins me dévisagent, me montrent du doigt, et colportent des choses abominables. Ils ne se gênent même plus pour affirmer que « je me suis acoquinée à un ivrogne ». Croyez-vous que ce soit agréable d’entendre des choses pareilles ? Quand on vous ramène ivre chez vous, tous les locataires de la maison haussent les épaules avec mépris en vous désignant : « C’est ce fonctionnaire qu’on ramène », disent-ils alors. J’ai honte pour vous, à un point que je ne saurais exprimer. Je quitterai cette maison, je vous le jure. Je m’engagerai n’importe où comme domestique, comme lavandière s’il le faut, mais je ne resterai pas ici. Je vous ai écrit de venir me rendre visite ; vous ne l’avez pas fait. C’est donc que mes larmes et mes plaintes sont sans effet sur vous, Makar Alexéievitch ! Où donc vous êtes vous procuré de l’argent pour boire ? Pour l’amour de Dieu, ayez pitié de vous-même. Vous allez périr, périr stupidement ! Et quelle honte avec ça, quel déshonneur ! Votre logeuse n’a pas voulu vous laisser entrer hier soir et vous avez dû passer la nuit dans l’entrée. Je sais tout. Vous n’imaginez pas combien j’ai eu de peine en apprenant ces choses. Venez me voir, vous vous distrairez chez nous. Nous lirons ensemble, nous évoquerons des souvenirs. Fédora nous racontera des épisodes de ses pèlerinages. Ayez pitié de moi, mon bon ami, ne vous perdez pas et ne me menez pas à ma perte non plus. Car je ne vis que pour vous ; c’est pour vous que je reste ici. Sachez-le et conduisez-vous en conséquence. Soyez digne et ferme dans le malheur. Rappelez-vous que pauvreté n’est point vice. Pourquoi désespérer d’ailleurs ? Ces ennuis passeront. Tout s’arrangera avec l’aide de Dieu, mais il faut que vous teniez bon. Je vous envoie vingt kopecks ; achetez-vous du tabac et tout ce dont vous auriez envie, mais au nom du ciel, ne dépensez pas cet argent pour le péché. Venez nous voir, venez absolument. Il se peut que vous ressentiez de la honte, comme l’autre fois, à vous montrer chez nous. Surmontez ce sentiment : c’est une fausse honte. Il suffirait que vous vous repentiez sincèrement. Espérez en Dieu. Il arrangera tout pour le mieux.

V. B.

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