15 septembre
Très cher Monsieur Makar Alexéievitch !
Je suis tout à fait bouleversée. Écoutez donc ce qui nous est arrivé. Je dois dire que je pressentais un événement fatal depuis quelque temps déjà. Mais jugez vous-même, mon inestimable ami : Monsieur Bykov est à Saint-Pétersbourg. Fédora l’a rencontré. Il a fait arrêter sa voiture en l’apercevant, s’est approché de Fédora et a voulu savoir où elle habite maintenant. Elle a refusé tout d’abord de le lui dire. Il lui a déclaré ensuite, avec un petit rire sarcastique, qu’il savait qui elle hébergeait chez elle (c’est sûrement Anna Fiodorovna qui lui a tout raconté). Alors, Fédora ne put plus se contenir : là, dans la rue, elle l’a invectivé, l’a assailli de reproches, lui lançant qu’il était un homme dénué de moralité et qu’il avait été cause de tous mes malheurs. Il a répondu en affirmant qu’il n’est pas étonnant qu’on se trouve malheureux quand on est sans le sou. Fédora a répliqué que j’aurais pu parfaitement vivre par mon travail, que je me serais mariée, ou que j’aurais pris un emploi, mais que mon bonheur est maintenant brisé pour toujours, qu’avec cela je suis malade et ne tarderai pas à mourir. À quoi il a observé que je suis bien jeune encore, que je me mets des idées stupides dans la tête et que nos vertus ont semble-t-il pâli (ce sont ses propres mots). Nous avons conclu, Fédora et moi, qu’il ignorait notre adresse. Mais imaginez-vous qu’hier, alors que je venais de sortir pour faire quelques emplettes aux Arcades Gostinny, il est tout à coup entré dans notre chambre. Apparemment, il ne souhaitait pas me trouver chez moi. Il a longuement questionné Fédora sur notre train de vie ; il a minutieusement examiné les lieux, s’est intéressé à mon travail de couture, puis a demandé à brûle-pourpoint : « Qui est donc ce fonctionnaire avec lequel vous entretenez des relations d’amitié ? » Il se trouvait que vous traversiez la cour juste à ce moment-là, et Fédora vous a désigné. Il a jeté un regard sur vous et a souri. Fédora l’a supplié alors de partir, lui disant que les chagrins m’avaient déjà rendue malade, et qu’il me serait extrêmement désagréable de le voir chez nous. Il se tut un moment, puis expliqua qu’il était venu en passant et par désœuvrement, sans but aucun. Il voulut donner vingt-cinq roubles à Fédora qui, naturellement, les refusa. Que signifie cette visite ? Que voulait-il de nous ? Je n’arrive pas à comprendre d’où il peut être si bien renseigné sur nous ! Je me perds en hypothèses. Fédora prétend qu’Axinia, sa belle-sœur, qui vient chez nous parfois, connaît la blanchisseuse Anastasie, et que le cousin d’Anastasie a un emploi de garde dans un ministère où travaille également un ami du neveu d’Anna Fiodorovna. Je me demande, pour cette raison, si des cancans n’auraient pas pu leur parvenir par cette voie. Il est possible, d’ailleurs, que Fédora se trompe. Nous ne savons en vérité que penser de tout cela. Se pourrait-il réellement qu’il revienne chez nous ? Cette seule pensée me remplit d’épouvante. Quand Fédora m’a mise au courant, hier soir, de ce qui s’était passé, je me suis effrayée au point que j’ai failli m’évanouir de peur. Que leur faut-il encore ? Je ne veux plus les connaître maintenant ! Pourquoi s’obstinent-ils à s’occuper de moi, malheureuse que je suis. Oh ! quelles craintes je ressens à cette heure ! Il me semble que Bykov va entrer d’un instant à l’autre. Que va-t-il m’arriver en ce cas ? Que me prépare encore le destin ? Pour l’amour du Christ, venez me voir sans tarder, Makar Alexéievitch. Venez, je vous en supplie, venez.